LEONARD DE VINCI
Pourtant rien de plus sérieux, de plus reposé, de plus contenu que son attitude; mais on devine la beauté merveilleuse du corps, Tattrait des formes qui se cachent sous cette robe sombre et palpitent sous ses plis. Le cou est d'une grâce morbide, les mains admirables sont croisées dans le calme profond d'une sénérité rêveuse. Le mystère de la nature féminine parle dans cette Joconde sans se trahir. C'est la femme accomplie de Renaissance; c'est Eve souveraine et maîtresse du cœur par le péché et par la science. Dante avait créé dans Béatrice la femme idéale selon le génie chrétien. Léonard peignit dans Joconde la femme du monde en son type le plus accompli et le plus séduisant.
Par la science positive, l'induction et Tobservation, Léonard a réformé l'idéal humain dans sa forme plastique, en le fixant par les règles fondées sur une saine observation. D'après ces règles, il a su élever le type humain à son plus haut degré de dignité et de noblesse, sans jamais cependant lui donner le sourire de l'âme ni Tauréole du divin. C'est la science surtout qui domine en lui; c'est de la science que lui vinrent ses meilleures divinations. Chargé par ses compatriotes de peindre la bataille dWnghiari, il en fit un carton qui est un chefd'œuvre d'habileté technique. Exposé au palazzo Vecchio (palais municipal) de Florence à côté de l'œuvre de Michel-Ange sur le combat de Pise, le carton de Léonard attira l'admiration universelle.
Il était si beau qu'il excita la colère des partisans de Michel-Ange qui, dit-on, le détruisirent. Ouoi-
que le nombre de ses tableaux ne soit pas grand, ils restent comme modèles de grâce et défini. Ses oeuvres théoriques, ses observations sur Tart et la science ont été utilisées par Tesprit moderne qui a profité de ses vues et tenu compte de ses jugements.
Il fonda l'école lombarde. L^ Académie de Milan a commencé sous ses auspices. Là sa parole éloquente et vivace animait ses disciples, combattait le dilettantisme érudit de son temps.
C'est en prenant pour modèle le vrai, sous toutes ses formes naturelles, qu'il a formulé, comme une science de l'art, l'idée de l'harmonie entre les différentes parties du corps humain; cette divine proportion, comme il l'appelait, semble l'avoir beaucoup préoccupé. C'est la perfection de l'art qu'il admirait chez les Grecs et qu'il se reprochait de ! n'avoir pas atteinte, quoiqu'il ait toujours dirigé ses efforts vers ce but.
11 fit constamment usage de la méthode expérimentale appUquée à l'art, et cela avec la persévérance acharnée du savant. Souvent il variait ses travaux et le sujet de ses observations, mais il ne cessait de travailler. Il partageait son temps entre les études les plus disparates. Sa curiosité surtout était insatiable. Tout ce qui prétait à l'observation lui était bon. Vasari raconte qu'il fréquentait les marchés et les tavernes. Il rassemblait des paysans chez lui et les faisait boire à l'excès, leur racontant ensuite des histoires risibles pour étudier leurs gestes et leurs expressions. C'est ainsi qu'il a pu
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saisir les traits caractéristiques des physionomies humaines et les peindre dans son œuvre principale, qui fut la Cène à Santa-Maria délie Grazie à Milan! C'est dans cette dernière ville que par une velléité religieuse de Louis le Maure, protecteur capricieux des arts, Léonard trouva l'occasion de déployer toutes les forces de son génie supérieur en les fixant sur un grand sujet. La fresque de Milan est à la hauteur de lasituation qu'elle représente .-grandeur de la composition, sentiment du vrai, noblesse de types, naturel parfait, science et art, tous ces dons réunis donnent à cette œuvre un immense éclat.
C'est le tableau d'histoire sainte le plus parfait peut-être qui soit connu. L'élévation du sujet et l'étendue du local offraient au peintre un champ digne delui. Il pouvait à son aise y appliquer toutes ses ressources. Ce sujet, si souvent traité auparavant, ne l'avait jamais été avec grandeur et relief. Léonarda saisi et développé le contraste entre l'ange et le démon, entre le bien et le mal dans la phvsionomie humaine. C'est Jésus et Judas qui lui otîrent ces deux extrêmes de beauté et de laideur morale. Un abîme les sépare; cependant les voilà, l'un près de l'autre, à la même table. L'apôtre Jean est entre eux. L'empreinte du juste et du scélérat est marquée sur ces deux visages. Le calme d'une harmonie consciente, d'une ineffable bonté et d'une divine douceur reluisent dans les traits de Jésus. Il connaît sa fin prochaine. Cette destinée, c'est lui qui l'a créée et voulue. Il connaît le traître, il l'a désigné et bientôt il le révélera. La paix de Dieu
est dans son âme ; la grâce divine règne dans son cœur débordant d'amour. Supérieur au mal, auVice, à toute bassesse humaine, il n'a point de colère pour les coupables, il n'a que le pardon. Le moment choisi par Léonard pour relever les caractéristiques des deux êtres si différents est celui où le Christ, devant les apôtres réunis au dernier repas, annonce qu'il sera trahie sans désigner le traître. La fresque occupe tout le pan de mur au fond du réfectoire. La g-rande table est dressée avec son riche couvert. Les apôtres attablés occupent le fond du tableau; Jésus est assis au milieu d'eux. Leur joie est brusquement interrompue par la parole du maître : L'un de vous me trahira. Interrogé par Judas, saint Jean passe le mot à Pierre qui, se levant pour mieux entendre, se pousse sur l'épaule de Judas, lequel à son tour se penche pour dire : Ce n'est pas moi t Sa proximité presque immédiate à la personne de Jésus a le double but de produire un puissant contraste entre les deux personnages principaux et délaisser deviner ce qui va se passer entre eux. Jésus, vivement interrogé par les disciples, a désig-né le traître comme étant celui auquel il offrirait « le pain qu'il vient de tremper dans sa propre coupe ». Il devait donc se trouver à côté de Judas. Le peintre a ménagé ce rapprochement pour être entièrement fidèle au récit évangélique. Léonard a été le premier à relever cette situation importante, qui caractérise le moment psj cholog-ique du drame sacré.
Impossible de mieux rendre la surprise, l'horreuiv
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l'exaspération, l'amour dévoué et la passion remuante que ne l'a fait Léonard dans l'attitude et dans la phj^sionomie des apôtres au moment où Jésus dénoncela perfidie del'un d'eux. Le calme majestueux du Christ contraste puissamment avec ce tourbillon de passions qui vient de se déchaîner autour de lui. On voit la belle tête, le front serein de Jésus assis au milieu des douze apôtres, répartis par groupes de trois, dont six de chaque côté du maître. Plongés dans la consternation, ils s'évertuent, s'ag-itent, se démènent, se désolent sous le coup de sentiments divers. Le saisissement, la colère, l'inquiétude et la stupeur profonde les possèdent ; chacun y est pour sa part et révèle son sentiment avec énergie. On croit assister à ce drame, tant l'empreinte de la vérité est marquée sur chaque figure et dans tous lesmouvements des personnages assemblés autour de Jésus. Lui seul reste calme au milieu du bruit, type de la sympathie divine, de la bonté parfaite, de la supériorité du juste, au milieu de toutes les dissensions. Judas forme avec le Christ lecontrastele plus frappant. Bruyant et convulsif,il exprime par ses traits et son attitude les plus terribles passions. Saisissant au vol les paroles prononcées par Jésus, à moitié levé, il pousse son coude sur la table en renversant la salière du coup, tandis qu'il proclame son innocence avec une mine de bourreau en disant: Seigneur, ce n est pas moi. Le crime et l'avarice sont peints sur sa figure; la bourse, qu'il serre convulsivement d'une main, met le sceau de l'infamie à cette figure. L'ensemble de cette compo-
sition et Tanimation extraordinaire des apôtres sont d'un effet éclatant, d'autant plus que les figures sont aux trois quarts plus g-randes que nature; ce qui rend l'illusion complète parla perspective. Au milieu d'eux la figure de Jésus nous touche comme une harmonie céleste dans la discorde humaine. La tête penchée d'un côté, le cou majestueux, la figure calme, la bouche entr'ouverte, le front serein, les bras légèrement écartés, il s'appuie sur la table avec un geste de douceur. Cependant cette belle et noble tête, à laquelle il avait donné un soin particulier, ne satisfaisait point Léonard.
Son grand esprit pénétrait plus loin que les autres, plus loin qu'il ne savait lui-même dans le royaume de Uidéal', il se figurait une beauté rayonnante et divine, que le pur amour aurait embrasée comme un soleil intérieur. La noblesse, la douceur, l'intelligence, la grandeur morale ne pouvaient suffire à l'image qu'il s'en faisait. Ou'eût-il fallu pour la projeter sur la fresque?
Une foi plus ardente : l'inspiration du sentiment pur ! Léonard en eut la conscience et ne put jamais y atteindre. Son Christ, nous dit Vasari, ne fut jamais terminé. Ce type vraiment beau, humainement parfait, n'a cependant point le cachet du divin. D'autre part, l'attitude du Christ, en contraste avec celle de Judas et tout l'ensemble de cette belle composition, nous révèlent l'idée dominante de Léonard. Il voulut relever dans cette œuvre la supériorité morale de l'être noble et parfait, sur l'homme ignoble et le criminel.
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Son Christ est le triomphe de la bonté sur l'infamie. Pour le disciple qui le trahit il n'a que de la pitié dans le cœur. C'est la victoire du Juste sur Ini-méme qu'il a voulu peindre dans la personne et dans Fattitude du Christ. Il refoule la colère, le mépris, la haine et le ressentiment en pardonnant à l'ennemi. Il considère le mal comme une lèpre qu'il faut plaindre avant tout. Léonard comprit la grandeur de cette force, la difficulté de ce triomphe de la volonté dû à un effort "presque surhumain; il a rendu la situation dans toutes ses nuances en morahste et en philosophe.
Ses types de Madones ne sont ni aussi beaux ni aussi variés que ceux de Raphaël. Il répète souvent les mêmes traits, et l'on reconnaît l'idéal féminin de Mona Lisa dans la fig-ure de la Vanité du palais Sciarra à Rome, du Saint Jean-Baptise du Louvre et ailleurs. Maintes Madones et autres portraits reproduisent les belles dames ou les favorites du duc de Milan, Louis le More.
Par l'ardeur de ses recherches et la passion scientifique du vrai et du beau, il est unique. Devançant de plusieurs siècles les progrès et les découvertes modernes, devinant par induction le mouvement de la terre avant Copernic, versé dans la physiolog-ie des plantes, connaissant la géologie et se rendant compte de l'antiquité de la terre, profond mathémacien et naturaliste savant, il fit des observations importantes sur la circulation du sang et la capillarité, sur les quahtés spéciales de l'aimant, sur la réfraction de la lumière, le scintille-
ment des étoiles, sur la lumière cendrée de la lune, sur le flux et le reflux de la mer*. Son esprit prodig-ieux, sa science et son savoir formeront toujours une des gloires de l'humanité. Par son beau Traité sur Vart de la peinture^ on pénètre dans le fond de sa pensée et on comprend sa science d'observation^. On y trouve des réflexions savantes sur les moyens qui doivent concourir à former Tartiste, sur l'harmonie des proportions, sur la science du coloris et du clair obscur, sur le choix des sujets, les attitudes du corps humain et les lois physiques qui les régissent. Tous ces sujets sont traités avec clarté; le livre est accompagné de planches qui en facilitent l'étude pour l'application pratique de l'art 3.
C'est par la science que Léonard devint un maître, et le premier il enseigna l'art scientifiquement. Devançant Galilée et Bacon dans la science inductive par l'expérimentation, il prouva une fois de plus au monde que le génie réunit toutes les facultés dans son microcosme merveilleux, qui est le reflet de l'univers, la ma^wvQ consciente de ses lois. C'est ainsi que le génie profond et libre d'entraves