TRIOMPHE DES SENS ET DE LA VIE
Les trois maîtres que nous venons de caractériser personnifient trois grands côtés de la Renaissance. Nous avons vu en Michel-Ange une affirmation nouvelle de l'individu; en Léonard la science appliquée à l'art; en Raphaël le génie du beau. Avant d'arriver au grand maître qui représente selon nous un idéal plus complet et plus élevé, nous devons caractériser en ses traits esssentiels l'école de Venise.
Cette école est le reflet d'une ville, d'un horizon unique ; mais en même temps elle représente pour nous lecôtéleplusbrillantde la Renaissance, c'est-àdire cette ivresse et cette joie de vie que nous attribuons à la Grèce antique, et que nous retrouvons avec étonnement sous le ciel de la lagune.
Venise est un monde à part, qui se suffit à luimême, où l'on voit l'univers à travers un voile magique. Ville de fées, horizon infini, ciel d'Orient. Palais, dômes, tours, minarets, surgissent delà lagune comme une végétation de nacre et reflètent les
merveilles de leurs formes et de leurs couleurs variées dans la mer, dont les vagues calmées murmurent à ses pieds. La cité fantastique flotte ainsi comme un mirage entre le ciel et la mer, qui l'enveloppent de leur double sourire. Chaque aurore y a sa teinte, chaque couchant sa gloire, chaque heure sa nuance choisie. La femme même y emprunte quelque chose à l'éclat chatoyant du ciel et de la mer, par l'éclair du regard et l'onde dorée de ses cheveux. Au mouvement de la gondole, au remous de la vague, aux caresses du jour, la vie entière s'y revêt d'une grâce impérissable. La nuit, autre magie, quand les masses des palais sombres se détachent sur le ciel étoile. Mais c'est le jour surtout qui fait briller Venise, le jourqui dore ses gloires, fait ressortir ses mille couleurs et les répète dans le miroir irisé de la lagune. C'est par l'éclat et le génie de la couleur que la reine de l'Adriatique porte haut sa couronne. On le voit à son architecture. Le goût oriental (byzantin et moresque) s'y affine en quelque chose de féerique. Saint-Marc, le palais ducal, la Piazzeita donnent la note dominante à toute la ville. Il fautvoirles fenêtres des palais entre leurs colonnettes et leurs ogives moresques, avec leurs ornements dentelés, leurs marbres multicolores, reluire au soleil comme autant de rubis, de saphirs et d'opales et cette cité du rêve se répéter dans l'eau tremblotante, tout le long du Grand Canal, pour comprendre que Venise offrait aux peintres un décor perpétuel et des motifs infinis. Ajoutez à cela le charme de la lagune, avec ses teintes d'ambre.
LES VÉXITIEXS n^
d'or et d'opale ; sa ceinture d'îles vertes, la splendeur du ciel ouvert de tous côtés, dont le dôme cristallin s'empourpre de toutes les couleurs de l'Orient; les barques aux voiles rouges, brunes ou orangées, qui se promènent sur ce lac maritime avec une nonchalance superbe ; et vous sentirez l'attrait puissant de Venise, le charme de cette atmosphère de volupté, de beauté et de vie qui fut l'inspiration de ses peintres .
^ Le premier et le plus grand artiste de Venise c'est la lumière. Elle relève, colore, harmonise tout ce qu'elle touche dans un fondu merveilleux. Devant cet enseignement de tous les jours, les maîtres vénitiens ont compris d'emblée que la nature vivante n'a pas de lignes, mais seulement des contours estompés par la couleur. De là leurs qualités techniques. Ils ne brillent pas par la correction du dessin, mais parleur puissant clair obscur, par leurs modelés admirables, leurs merveilleux reliefs de corps nus, et par ce nuancement exquis de la couleur qui donne à leur peinture le charme et la volupté d'une mélodie qui caresse les sens. Dans |ressaim des peintres vénitiens nous en choisirons lrois,les plus grands: Paul Véronèse, le peintre des |gloires nationales; le Titien, peintre de la vie monjdaine, et le Tintoret, puissant créateur, inventeur fougueux de l'école.
j Par le choix des sujets comme par les qualités de l^on pinceau, Véronèse est le peintre national de sa patrie. Les plafondsetles murs du palais ducal sont
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tapissés de ses peintures. Les batailles navales, les fêtes publiques, les triomphes nationaux, doges et dogaresses, sénateurs etg-uerriers, et par-dessus tout l'apothéose de Venise, reine de la lagune, parée de tous les trésors du monde, entourée des hommages des rois et des dieux, voilà ses sujets. Il les peint avec une largeur de trait, une somptuosité de couleurs, une profusion d'étoffes chamarrées, qu'on chercherait vainement ailleurs. Tous ces tableaux sont des hymnes de joie qui fêtent la reine de l'Adriatique. Dans sa Bataille de Lépante, le Christ et les anges apparaissent au doge de Venise, et la Foi, en robe de satin, est agenouillée à ses pieds. On voit que le sentiment religieux est subordonné au sentiment patriotique, et que les puissances célestes même ne se montrent qu'au service de la république. Peu d'émotion, peu de sentiment, peu de pensée dans cette peinture, mais le chatoiement d'une vie éblouissante. Pour apprécier toutes les qualités délicates de son pinceau, il suffit de regarder son chef-d'œuvre, V Enlèvement d'Europe. La nymphe est assise sur le dos du taureau couché à terre.Le bel animal retourne légèrement la tête vers elle, et baise le bout de son pied mignon, avec un regard de feu. Rien de plus humain, de plus amoureux que ce regard ; c'est celui d'un amant tendre et superbe, doux et soumis à l'amour. Rien de plus séduisant et de plus coquet que la pose et la personne de la nymphe. Elle penche vers luisajolie tête blonde, couronnée de fleurs roses et rouges, d'un mouvement plein de grâce et
d'entrain qui découvre son beau buste et son sein ravissant. Un frémissement de joie tout humaine semble courir dans les veines du taureau au contact de son fardeau bien-aimé. Lui-même est couronné de fleurs; le g-azon en est parfumé; déjeunes Amours en distribuent. Deux jeunes filles sont occupées à réparer le désordre de la toilette d'Europe. L'une ajuste ses vêtements somptueux, l'autre remet l'agrafe de sa tunique défaite, qui laisse voir, en s'écartant, une épaule charmante et un sein éblouissant. Ce beau sein ressort au milieu des vêtements avec des tons nacrés et diaphanes, comme un bouton de rose dans un fouillis de fleurs. La chemise plissée, les draperies changeantes de sa robe semblent caresser les trésors palpitants de ce beau corps. Ce groupe enchanteur se détache sur la verdure sombre; la nymphe souriante et le taureau amoureux s'étalent au grand soleil, avec la splendeur éternelle de la belle jeunesse et du désir ardent. La mer, qu'on aperçoit au loin, semble mugir de joie sur la plage. Elle accompag-ne de sa musique délicieuse cette fête des sens. Un parfum exquis de volupté déhcate émane de ce tableau, comme l'essence d'une rose ensoleillée qui s'ouvre à l'air'printanier. C'est ainsi que l'antique joie g"recque et l'innocence homérique renaissent sous le ciel de Venise par le pinceau de Paul Véronèse.
Au peintre national joignons le peintre du beau monde.
Le Titien deCadorené peintre par la grâce de Dieu
et la vigueur de son tempérament, a été, de son vivant et après sa mort, le plus choyé et le plus universellement connu des maîtres vénitiens. Homme du monde, amant fortuné, favori des princes, il a eu de tout temps pendant sa longue vie le privilège de plaire à tous et de réussir en tout. Etranger aux grandes émotions, aux grandes tristesses de l'âme, il a vécu au soleil qui dore l'existence des êtres élus de ce monde, nés pour la joie. C'est donc cette vie sensuelle, dorée et brillante, de grand seigneur et d'artiste, avec ses grâces, ses charmes et ses séductions, que le Titien a reproduit dans tout son éclat. Nous retrouvons dans ses tableaux les grandes dames, les souverains et les beaux esprits de son temps, aussi bien que les courtisanes. Partout il était à son aise; au boudoir des belles qui lui servaient de modèles, aux petits soupers de TArétin comme à la cour de Charles-Ouint. Celui-ci l'avait fait comte palatin, et ses costumes luxueux rivalisaient avec ceux des Grands de l'Empire. Bon compagnon et bon vivant, n'offensant personne, aimable et gai, il put voir le fin fond de cette société dont il était le favori ; où le cynisme et l'insouciance s'alliaient aux grandes manières, à l'esprit fin, à la bonne camaraderie et à un luxe effréné. Son pinceau a eu le don de reproduire dans leur attrait vivant les formes splendides des beautés de son temps. Ses « Vénus» sont assez connues, La plus remarquable peut-être par la beauté des formes et l'élégance du corps, comme aussi por la langueur qui en émane, c'est la Vénus des Uffizi (mo-
delée d'après la duchesse d'Urbino) qui a un petit chien à ses pieds.
La pose et le regard de celte créature enivrante, le ton ambré de ses chairs fermes et fines, la nonchalance et le nalurel de la pose, la grâce infinie du beau corps, dont la jolie tête mollement penchée sur l'oreiller semble rêver au plaisir, l'élégance des bras et des mains, dont Tune tient des fleurs entre ses doigts, produisent un effet merveilleux. Personne n'a jamais mieux peint que lui le luxe voluptueux de la chair veloutée et florisante.
Cette chair diaphane et colorée, riche de sang et délicate, parfumée et moelleuse, ressort de ces tableaux avec tant de relief que nous croyons avoir sous les yeux des êtres vivants. Ce sont les beaux corps surtout des Vénitiennes qu'il a peint sous la figure de Vénus, de Danaé et de Léda. Les commandes lui pleuvaient de partout. Chacun désirait posséder une de ces ravissantes sirènes aux yeux chargés de séductions, au sein éclatant de blancheur. C'est la branche de l'art dans laquelle il a peut-être le plus excellé. Une autre où il est presque sans rival, c'est l'art du portrait. Personne n'eut l'avantage de semblables modèles, personne ne sut en rendre la ressemblance intime avec autant d'art. Les grands personnages et les souverains de son temps, aussi bien que les belles, voulurent se faire peindre par lui. Nous avons de lui une galerie complète de portraits, unique en son genre par la variété des types vivants qu'il a su reproduire. Parmi eux nous en rencontrons dont le
type est sérieux et profond, impénétrable ou dur, selon le caractère de l'individu. Chacun de ces portraits fait connaître un homme à fond. L'humeur renfermée, revêche de Philippe II, l'ardeur réfléchie de Charles-Quint, la fougue effrénée de François P^, la fourberie acérée de l'Arétin se devinent sous leurs masques divers. La mine superbe de César Borgia, le regard perçant du cardinal Hippolyte de Médicis (en justaucorps de velours et habit hongrois), la beauté splendide et le visage discret de la duchesse d'Urbino, autant de chefsd'œuvre qui font nombre avec une foule d'autres moins fièrement accentués. Il n'y a que le grand maître qui puisse pénétrer ainsi dans le caractère humain et le faire vivre à ce point. Il y a parmi les portraits du Titien celui de VInconmi dont le regard nous glace d'un froid soudain. Ce regard pâle et profond semble arriver de bien loin et transperce comme une lame d'acier. On dirait un vampire vivant. Du reste belle mine et beau cavalier, sous sa cuirassse luisante; être énigmatique et insondable, aussi insondable à sa manière que la a Joconde » de Léonard. Tous deux renferment l'énigme éternelle de la vie, avec la nuance italienne du xvi" siècle.
Le Titien, comme d'autres grands maîtres de la peinture italienne, excellait dans le paysage. Le paysage est traité dans ses tableaux comme un heureux accessoire; c'est un accompagnement varié, mais toujours approprié des drames humains qui y sont représentés.
On n'a pas assez remarqué la beauté fine et souvent féerique du paysage italien, en lui-même et dans la peinture. Le Pérugin, Raphaël, Léonard, Titien et le Gorrège Ton reproduit. Seul Michel- Ange fait exception; la nature, paraît-il, ne lui disait rien; il ne daignait s'occuper que des êtres vivants. La grâce infinie et délicate du feuillage, des arbres et des plantes du paysage d'Italie, n'a jamais été rendue que par les maîtres italiens. Les tiges sveltes de ce feuillage mince, argenté, délicat, qui s'agite et se berce doucement au souffle du vent, la grâce de ces arbrisseaux élégants et frêles qui poussent dans les vallons et fleurissent sous mille formes gracieuses au bord des lacs, qui bordent les fleuves, se plient à la brise ou dessinent leurs liges sur riiorizon embrasé de lumière, ces ombrages aux formes majestueuses qui s'élèvent dans l'air, tout cet ensemble harmonieux de lignes et de couleurs, d'élégance et de grâce est particulier au paysage italien et ne se trouve pas ailleurs. Les grands maîtres seuls en ont su pénétrer l'intime poésie. Le Titien s'est montré grand paysagiste dans son célèbre tableau de saint Pierre le martyr (détruit dans un incendie à l'église de Saint-Jean-et-Paul à Venise, il y a de cela une douzaine d'années). La scène est décrite avec une vigueur de vie extraordinaire. Des sicaires viennent de frapper à mort le saint martyr au miheu d'une forêt. On voit le martyr renversé à terre, le bras et la tête levés vers le ciel, le regard fixé sur deux anges, dont l'un montre en souriant la palme du martyre au mori-
So INTRODUCTION
bond. Un compagnon du saint, sur le point de ^'enfuir, semble bien autrement frappé de cette divine apparition, qu^il regarde épouvanté. Son efFroi se révèle par le désordre de ses traits. On devine la lutte qui a précédé cette scène, par une large blessure que ce dernier a reçue au front, et qui dégoutte encore de sang. La clarté lumineuse du fond, les couleurs des arbres gigantesques, la grandeur solennelle de cette vaste forêt, dont les rares éclaircies font ressortir en grand relief le drame tragique de la lutte humaine, contrastent avec la sérénité et la fraîcheur du paysage. La vigueur de ces hommes athlétiques, le caractère vivant et l'expression énergique des individus, se réunissent pour faire de ce tableau Tun des plus remarquables que le Titien ait jamais peints. Le tout est rendu avec un réalisme puissant. Le Titien manquait des dons d'un délicat idéal et d'une fougueuse imagination. Pour lui, la vie réelle était tout. Cette fête des sens lui suffisait; les ravissements de l'àme lui étaient inconnus. Ses tableaux d'autel sont aussi sans inspiration, quoique tous exercent sur nous un certain attrait par le charme des belles madones et des beaux enfants dont ils reproduisent l'image souriante. Tout le monde connaît son charmant tableau de la Présentation de la Vierge au temple, qui se trouve à l'Académie des Beaux-Arts à Venise, chef-d'œuvre de coloris vivant et de naturel parfait.
La célèbre Assomption de la Vierge, tableau si connu du Titien, pourrait être passé sous silence.
LES VÉNITIENS 8l
Mais nous étant proposé de parler au 'long- de ce même sujet qui a été traité de main de maître par le Corrèg-e, nous indiquerons en passant la manière dont le Titien Fa représenté dans son grand tableau.
Sur un fond ensoleillé s'élève la Vierge bienheureuse au milieu d'une foule d'anges, enfants charmants des deux sexes dont le ravissant visage rayonne du sourire du cœur. Une écharpe bleu sombre et une tunique rouge enveloppent les formes de la belle madone qui s'élève au milieu de ces chœurs heureux, le calme au front, les bras étendus, avec une sénérité parfaite, avec une royale sécurité qui s'accentue dans son être et dans ses mouvements.
Ce n'est ni la joie, ni Tenthousiasme qui se peignent dans les traits de Marie. C'est la tranquillité d'une âme consciente qui s'élève à l'éternel bonheur sans crainte ni exaltation. Des anges de tout âge, tous beaux et heureux, se réjouissent autour de leur souveraine bien-aimée. Des chants, des sons d'instruments divers retentissent dans les airs autour d'elle, parmi les légions célestes qui accompagnent la Vierge Marie dans son vol aérien. Vers le sommet du tableau. Dieu le Père, sous les traits d'un grand Vieillard, ouvre ses bras pour la recevoir. Dans le bas, le groupe des apôtres est magnifique. Ils voient partir la Vierge avec un poignant regret. Leur attitude passionnée, leurs poses variées, admirables de vie et de mouvement, leurs gestes expressifs et divers, où se mêlent la piété,
le dévouement, le regret et ramoiir filial, ce désir qui semble vouloir les emporter vers la bienheureuse Vierge, la beauté des types, le relief du modelé et de la couleur, donnent à ce groupe une incontestable supériorité et l'intérêt d'un drame vivant. Le Titien avait été vivement impressionné par l'Assomption de la Vierge du Corrège, qu'il avait vue et admirée à Parme pendant une visite qu'il y fit avec Paul III. Il a dû inconsciemment imiter l'attitude passionnée des apôtres qu'on admire dans la frise de la cathédrale de Parme. La conception du Titien n'est qu'un contre-coup de celle du Corrège, mais elle est encore assez belle pour être un chefd'œuvre. Ce groupe des apôtres est le véritable joyau du tableau. Le coloris du fond est splendide et même éblouissant de lumière et de variété.
Les légions d'anges sont ravissantes de joie spontanée et naïve, mais la Vierge, quoique digne, majestueuse et belle, est trop solidement bâtie pour . flotter facilement dans les airs, au royaume des esprits transfigurés qui doivent s'élever aux régions célestes.
D'autre part. Dieu le père manque de grandeur et de dignité. D'ailleurs rien d'éthéré dans ce tableau, où brille le soleil de la terre plutôt que la joie du ciel. C'est l'apothéose d'une matrone, non une transfiguration.
Par la force de son génie créateur, le Tintoret s'élève bien au-dessus de l'heureux Titien et du splcndideVéronèse.Ceux-ci]ne furent quede grands
peintres, mais voici une fervente imagination, une âme créatrice, un cœur de poète. Depuis qu'il sut tenir un pinceau entre ses doig-ts d'enfant jusqu'à sa dernière heure, la peinture fut sa lyre, sa muse et sa maîtresse. Jamais peut-être artiste n'aima son art avec un dévouement aussi exclusif, une abnégation aussi complète. On peut dire qu'il n'en eut pas seulement la passion, mais la fureur. Chez lui, comme chez ses rivaux, nous trouvons la richesse du coloris et toutes les magies de la lumière de Venise; mais nous trouvons en plus un monde à part, le monde d'une âme originale et puissante, qui a lutté, souffert, pensé, et qui a su projeter fougueusement sa vie intérieure ,sur la toile en visions plastiques, éclatantes, presque instantanées.
Jacopo Robusti, d'origine populaire, naquit à Venise en i5i2. Son père était teinturier. D'où le nom Tlntoretto appliqué à son fils. Dès son basâge l'enfant barbouillait les murs de son taudis de dessins au charbon, qu'il illustrait ensuite avec les couleurs du teinturier. Le père, devinant un vrai talent sous cette ardeur indomptable, plaça l'enfant comme apprenti chez le Titien, alors à l'apogée de sa gloire.
Apercevant un jour quelques dessins merveilleux exécutés par l'élève, le maître vit du premier coup d'œil que ce rapin serait plus fort que lui et le fit chasser sans cérémonie de son atelier. Le coup était dur et prêtait à d'amères réflexions. Mais le jeune homme était plein d'activité dévorante ; les idées lui poussaient par centaines ; il sentait qu'il n'avait
qu'à vouloir pour réussir. Revenu de son premier effarement, le jeune Robusti reprit avec acharnement l'étude de son art. Privé de guide, il fut son propre maître^ choisit ses modèles, s'imposa sa discipline.
Chaque g-énie sent en lui-même la mesure de ses forces par l'aclion de sa volonté et par son essor naturel vers l'idéal. Plus cet essor est puissant, et plus grands seront le travail et le savoir technique dont il aura besoin. Tintoret le sentit dès l'abord, et il n'y eut pas de travailleur plus infatigable. Ses progrès furent prodigieux. Pour se rompre à la plastique du corps humain, il étudia la statuaire antique sur les plâtres du Yolterrano, la statuaire moderne sur les œuvres de Michel-Ange, dont il se procura des reproductions. Il s'exerça aux raccourcis en copiant de tous les côtés V Aurore, le Crépuscule, la Nuit et le Jour du grand maître florentin. A l'étude de l'art il joignit celle de la nature, s'appliqua à ranatomie,étudialejeu des muscles sur des écorchés, le jeu de la lumière et des ombres en travaillant en plein air etau grand jour. Enfin, pour joindre la grâce à la hardiesse, il copia souvent les plus beaux tableaux du Titien. Fort de ses études, de sa conscience d'artiste, de son savoir de maître et de sa foi en lui-même, lejeune Robusti mit un placard au-dessus de son atelier avec cette enseigne : « Dessins de Michel-Ange et coloris du Titien, w
// disegno di Michel Angiolo e il colorito del Ti-
Avec une déclaration de principes aussi nette, appuyée par une force de travail herculéenne, on va loin. Peu de maîtres le surpassent en g-énie ; et il les surpasse tous en fécondité. Aujourd'hui même Venise regorge de ses'toiles. Pour lui, produire et produire encore était Tessentiel, gas^ner Taccessoire. Souvent, pour son plaisir, il peignait à fresque les murs d'une nouvelle bâtisse et ne demandait pour le paiement que le prix des couleurs. Plusieurs peintres s'étant offerts au prieur de Santa Maria dell' Orto pour décorer son église, le Tintoret lui proposa de faire quatre énormes toiles de cinquante pieds chacune. « Mais mon é2;'lise ne pourrait pas vous payer, même avec les revenus d'un an,» objecta le prieur. — « Qu'à cela ne tienne^ répondit le Tintoret, payez-moi les couleurs et les toiles; je ferai le reste pour l'amour de l'art. » Le prieur enchanté accepta; ses rivaux furent écartés et en quatre mois il fit quatre chefs-d'œuvre.
Nous parlerons tout à l'heure de l'un d'eux. Les autres peintres l'acccusèrent de ravaler Fart, le taxèrent de barbouilleur, mais ils ne purent ni entraver sa verve, ni changer sa manière. Le fait est qu'il peignait dix fois plus vite qu'eux, mais il peignait aussi bien et mieux. Pour le prouver, il exposa un grand nombre de ses tableaux et d'admi- 1 râbles portraits de sa main, au pont du Rialto, qui était alors comme aujourd'hui le grand marché de Venise, mais qui servait aussi de rendezvous aux peintres. On y vint en foule, on dut l'ad-
mirer, et le Titien lui-même dut reconnaître son génie.
Tintoret a égalé le Titien dans le portrait et dans la peinture du nu ; mais son génie propre n'est que mouvement et action; il se déploie dans la hardiesse des raccourcis, dans le relief des groupes, dans les vastes ensembles contrastés de clair obscur qui déroulent sous nos yeux des pages immenses de rhistoire sacrée et profane, avec toute la vigueur de la vie et toutes les ressources de Tart.
« Dans le fond des architectures, dit M. Taine, des hommes sur des terrasses ou grimpant aux colonnes, ajoutent l'ampleur de Tespace à la richesse de la scène. On y respire; et l'air qu'on y respire est plus ardent qu'ailleurs; [c^est la flamme de la vie telle qu'elle jaillit en fulgurations dans un cerveau adulte et complet d'homme de génie; tout tressaille ici, et tout palpite dans la joie de la lumière et de la beauté. Il n'y a pas d'exemple d'un tel luxe et d'une telle réussite d'invention; ce qu'il faudrait voir avec ses yeux, c'est la hardiesse et la facilité du jet, l'essor naturel du tempérament et du génie, la vivace création spontanée, le plaisir et le besoin de rendre à l'instant son idée sans préoccupation des règles, l'élan sûr et soudain de l'instinct qui aboutit tout de suite sans elfort à l'action parfaite, comme l'oiseau vole et le cheval court. Les attitudes, les types, les costumes de toute espèce, avec leurs étrangetés et leurs disparates, ont afflué et se sont accordés par une minute subhme
dans cet esprit. Un dos cambré de femme, une cuirasse pailletée de lumière, un corps nu paresseux dans Tombre transparente, une chair rosée, où sous la peau ambrée le sang- affleure, la pourpre intense d'un manteau tordu, renchevétrement des têtes, des jambes et des bras, le miroitement des tons qui s'éclairent et se transforment par une illumination mutuelle, tout cela s'est dég-orgé ensemble comme une gerbe d'eau lancée d'un canal trop plein. Les soudaines et parfaites concentrations sont l'inspiration même, et peut-être n'y en a-t-il point au monde une plus vive et plus pleine que celle-ci. » On ne saurait mieux caractériser la puissance créatrice du plus dramatique des peintres et l'effet merveilleux de ses tableaux où tout concourt à l'action. Des milliers de figures, des centaines de groupes en font foi. II y a de lui une dizaine de tableaux à l'Académie, où, parmi ses chefs-d'œuvre, se trouve le Miracle de saint Marc. C'est aux églises et dans les monuments publics qu'il faut aller pour l'admirer. Partout on trouve de ses tableaux. A Santa Maria délia Sainte, les Noces de Cana. Onze peintures à Santa Maria delFOrto, parmi lesquelles quatre sont de grandeur colossale et l'une, le Mir*acle de sainte Agnès^ est le plus beau de ses tableaux par le sentiment et le fmi délicat. p Assomption, aux Jésuites. Un crucifiement et d'autres peintures à San Giovanni Paolo. Les quarante Martyrs, la Manne, la Résurrection, la Cène, le Martyre de saint Etienne à San Giorg-io. IVingt tableaux et Plafonds ; un Paradis haut de
IXTRODLCTION
vino-t-trois pieds au Palais Ducal ; enfin à l'Eglise et à la Sciiola de Saint-Roch, des centaines de chefs-d'œuvre entassés sur les plafonds et les murs, font un musée à part. Plus de quarante tableaux couvrent les énormes salles de la Scuola en toutes directions. Parmi ces tableaux il y a des chefsd'œuvre. Les sujets sont pris de l'Ancien et du Nouveau Testament. Tous sont traités d'une façon ori"^inale. Le Christ devant Pilateei le célèbre Crucifiement, d'une vigueur de coloris et d'un sentiment supérieur, ont été décrits par des plumes habiles. Il est difficile, parmi tant de chefs-d'œuvre, d'en choisir quelques-uns qui renferment toutes les merveilleuses qualités du maître célèbre. Devant nous borner à peu d'exemples, nous en prendrons trois parmi ses plus belles œuvres
Le Jugement dernier, leMiracle desainte Arjnès et le Miracle de saint Marc.
La première de ces toiles, étonnante d'audace et de foug-ue créatrice, est haute de cinquante pieds et semble contenir le monde et les enfers. Par un tour de force inouï, le Tintoret y représente tous les degrés de transformation subis par la chair humaine (que les éléments avaient préalablement dispersée) etqui reprend la vie au moment de la résurrection. Tout d'abord on ne distingue que des masses confuses dans de grands espaces remphs d'ombre et de lumière. Peu à peu le jour se fait et Tœil s'oriente dans ce chaos. Alors on aperçoit au sommet du tableau, où la lumière est plus puissante, la figure du Christ, juge suprême des vivants
LES YÉ-MTIENS 89
et des morts. Sa mère, Marie, est assise à côté de lui. De l'autre côté Jean-Baptiste est agenouillé ; plus loin, le bon larron, croix au cou. En face de ce §-roupe,se trouvent personnifiées les Vertus théologales par lesquelles on s'élève au bonheur. Suivent les saints et les saintes échelonnés en cercles ascendants. A leurs pieds, on aperçoit les animes de la résurrection qui soufflent dans leurs trompes.
Au milieu du tableau se rencontrent, se heurtent pêle-mêle, çà et là, dans la confusion, les bons qui restent au trône de la lumière et les mauvais, qui, après le jugement, roulent aux abîmes. Plus bas encore et dans le fond du tableau, les morts reprennent leur corps de tous côtés. La nature, dans un nouveau travail d'enfantement, se prête à ces métamorphoses. Du milieu des eaux, du sein delà terre surgissent des formes étranges. On en voit qui sortent de vieux troncs d'arbres. Dans les branches d'une jeune végétation, on voit pousser des têtes, se mouvoir des corps à demi fermés, des squelettes sortir des tombeaux et se revêtir de chair et de muscles. Tous encore ne sont pas éveillés; des cadavres gisent pêle-mêle un peu partout. On voit flotter, à la surface des eaux, des morts qui reviennent à la rive pour entendre leur arrêt. Caron prête sa barque au passagedes damnés. Des démons sous forme de monstres bizarres mettent un entrain frénétique à leur besogne de bourreaux. Partout on voit se former et surgir, au sein d'une verte et plantureuse végétation, et sortir de différentes rangées de tombeaux des hommes vigoureux, des femmes de tout
go INTRODUCTION
âge et de belles jeunes filles qui s'élancent à la vie pour en jouir ou pour en souffrir de nouveau; car les élus sont en petit nombre, et il y a foule de pécheurs. Un épisode ravissant éclaire de son charme la partie sombre et noire du tableau. Une jeune fille rousse qui s'éveille s'élance par un mouvement charmant de naïveté et se précipite vers son amant, qui n'est encore qu'à moitié éveillé ; par son élan passionné elle semble vouloir se réunir à lui pour jamais. A mi-chemin, entre le « paradis » et(( l'enfer » flottent dans Téther deux ravissantes jeunes filles. De quel côté seront- elles entraînées? On ne sait! Leurs beaux corps aux formes arrondies, leurs têtes animées, leurs tresses aux chaudes couleurs ensoleillées par le jour mourant attirent le regard et font rêver. On raconte que parmi les damnés se trouvent des ennemis personnels duTintoret, et qu'il y a parmi eux une maîtresse infidèle qu'il avait beaucoup aimée.
Dans la même éghse, celle de Santa Maria delF Orto, se trouve le tableau de Sainte Agnès. On ne peut imaginer un contraste plus violent. Si dans le premier le Tintoret rivalise avec la furie créatrice et destructive de la nature, nous devons admirer dans celui-ci la beauté et la profondeur de son sentiment.
La circonstance racontée est de celles qui ne se rendent que par la plus profonde sympathie du cœur.
Voici la légende qui fait le sujet du tableau. Un
jeune patricien de Rome, fils du préfet de la ville, s'était épris d'une violente passion pour Ag-nès, jeune néophyte chrétienne; il avait tenté de la séduire. La jeune fille l'ayant repoussé, il la fit charger de chaînes et jeter dans un cachot, prenant 'pour prétexte ses coupables opinions sectaires. Peu de temps après il fit une chute mortelle qui le tua du coup. A^-nès, rendue aussitôt à la liberté, instruite decet événement, futémuedepitié pour son persécuteur, et, raconte la lég-ende, lui rendit la vie par une fervente prière. Le Tintoret a choisi ce moment de la vie d'Ag-nès, et à la manière des grands maîtres il a su rendre sensible et palpable la vérité morale qui se cache sous les plus belles légendes du christianisme.
Il a exprimé ici sous le symbole du « miracle » le pouvoir d'une âme pure sur une autre qui reconnaît sa bonté divine et qui en est frappée comme par une illumination foudroyante, qui en est réveillée comme d'un sommeil de mort.
Sur les degrés d'une estrade, au milieu d'une place publique remplie de spectateurs étonnés, on voit une jeune fille rayonnante, vêtue de blanc sous un grand manteau gris, ayant près d'elle un agneau. Elle est agenouillée, dans l'attitude de l'extase, près du corps affaissé d'un jeune Romain. A peine libérée de ses liens, elle a prié pour son ennemi. Elle voit le ciel entr'ouvert; sa lumière descend sur elle. Des anges se balancent dans le haut du tableau et lui montrent en souriant une couronne qu'ils tiennent suspendue sur sa tête. Son persécuteur est
étendu à ses pieds ; mais, à la prière de la jeune vierge, il se relève à demi, sa belle lête virile, son regard étonné cherche la lumière et rencontre une clarté sereine. Envoyant sa victime agenouillée auprès de lui, il devine et comprend.
La blanche fioure de sainte Agnès qui ressort lumineusement sur son entourage sombre, forme le centre moral du tableau. La lumière qui part d'elle et des anges effleure çà et là le front des autres personnages groupés dans la pénombre, éclaire leurs visages et leurs gestes expressifs, et tombe en plein sur son ennemi ressuscité qui renaît à une vie nouvelle. Cette disposition révèle l'intention du maître et Tunité de la composition. Une magnifique architecture, qui montre en perspective les arcades et les palais de Rome, occupe le fond du tableau. Tout y est simple, noble comme la belle action qui s'y accomplit et qui nous laisse dans la joie d'une douce émotion.
La dernière œuvre dont nous parlerons, le Miracle de saint Marc, est celle où il a réuni et comme entassé les trésors splendides de son esprit.
Dans ce tableau, le Tintoret a voulu sans doute représenter l'action de la Foi qui centuple les forces de l'âme humaine, qui brise les chaînes, détruit les liens de l'injustice et devant laquelle rien ne s'arrête ; car elle peut tout ce qu'elle sait vouloir.
Voici le sujet du tableau. Un jeune esclave de la république, loyal et fidèle sujet, a fait un vœu à saint Marc. Son maître est général de larépublique à l'étranger. L'esclave, transgressant les lois de la
LES VÉNITIENS qS
discipline et les ordres de son maître, se rend à Venise pour s'acquitter de son vœu .
Condamné à mort pour désobéissance, lié, garrotté par les bourreaux, à l'instant où le dernier supplice devait lui être inflig-é, ses liens se brisent, à l'ébahissement de la foule environnante, qui se pressait pour le voir exécuter. Ils se brisent à l'arrivée de saint Marc, qu'il a évoqué, et qui vient lui rendre la vie et la liberté, comme récompense de sa foi et de son dévouement.
Le moment choisi par le peintre, est celui où le jeune esclave est étendu à terre pour être supplicié. Les cordes se sont rompues par une puissance invisible.Le corps robuste, superbedevieetdevig-ueur du jeune homme, est vu en un raccourci d'une incomparable hardiesse. La beauté mâle de sa figure aux joues colorées, ses membres pleins de jeunesse virile et de force musculaire, rebondissent d'un mouvement subit, dont le naturel et l'énergie n'ont guère d'égal en peinture. La foule présente à ce spectacle y répond par un mouvement simultané et violent comme la vague houleuse de la mer gonflée soudainement par le vent. Une onde de passion la saisit instantanément, sous le coup d'une même impression. Elle se lance, elle se précipite de tous les côtés, elle envahit l'espace devant nos yeux. Oa va, on vient, on se pousse, on se bouscule, on demande l'exphcation du fait arrivé. Sans écouter la réponse, on crie, on pleure, on s'émerveille; et l'onde croissante de cette voix populaire semble retentir à nos oreilles et s'imprimer dans notre ouïe.
Le bourreauen grand turban, les mains levées avec un geste d'étonnement, montre au juge sa hache rompue. Le juge s'élance à demi de son siège, pour mieux voir le miracle. Tout ce monde semble emporté dans un tourbillon d'émotions. Une femme surtout se distingue dans la masse des spectateurs; penchée en avant, elle semble raconter le fait du miracle à ses compagnes ; elle déborde de vie, de verve et d'admiration.
Le saint, inaperçu de la .foule, flotte dans l'atmosphère lumineuse de Venise, et plonge tête en avant, comme l'aigle qui fend les airs, vers le lieu du supplice, pour délivrer le condamné. Son visage dans l'ombre, ses pieds en l'air, son attitude d'oiseau, sont d'autant plus merveilleux qu'à la légèreté du vol s'ajoute la solidité de la chair qui semble être aussi ferme que la chair du jeune esclave caressée par le plein jour, aussi vraie et aussi solide que celle des spectateurs animés, des femmes qui se trouvent dans la foule et qui s'émerveillent et se passionnent pour le miracle. Celles-ci, le dos tourné au spectateur, montrent leur cou nu et leur nuque superbe à la lumière du grand jour. Par ce tableau le peintre a voulu représenter la toute-puissance de la foi, qui transporte les montagnes et change la face de l'univers moral en substituant la loi d'une forte volontéà l'action de l'injustice et du mal. Ce tableau est le plus beau etle plus vigoureux du grand maître.La flamme de la vie y circule comme la sève du sang. Parler d'un tel tableau en détail serait peine perdue. Il faut l'étudier, le comprendre, l'admirer.
LES VEiNITIENS gS
Aimer et admirer le maître ; car sans doute ce n'est que par l'effort d'une volonté puissante, mue par un sentiment sublime de charité et de foi dans l'humanité, qu'il a pu créer cette merveille.
Ce n'est que par de long-ues souffrances et un dévouement sans pareil à l'art, qu'on parvient à ce deg-ré de grandeur et à une telle puissance d'expression descriptive, en exposant les plus nobles vérités du sentiment. Jacopo Robusti évidemment a beaucoup souffert et beaucoup aimé. L'art auquel il se voua tout entier fut son seul dédommagement pour les luttes et les chagrins de la vie. Aussi l'image de Robusti restera-t-elle à côté de son œuvre immortelle comme celle du plus hardi lutteur dans l'arène de l'art.
DANS l'idéal chrétien
Antonio AUegri, dit le Corrège, naquit loin de ce monde brillant et variu dans un bourg- obscur de la Lombardie. Les maîtreb dont nous venons de parler vécurent et se développèrent dans ces grands foyers de la civilisation italienne, qui se nomment Florence, Rome, Venise, et qui furent les lumières du monde au temps de la Renaissance. Ils y subirent, chacun à sa manière, rinflucnce de l'école, de la société et du siècle, puisant à pleines mains dans les trésors du passé, et s'inspirant des splendeurs du présent. Le Gorrège seul n'eut presque point de rapports avec la société d'alors ; il vécut et mourut 'dans l'humble horizon de sa province lombarde, sans avoir vu la cité de Dante ni la Ville Eternelle. Mais, pour voir un monde de lumière et de beauté radieuse, il n'eut qu'à regarder au dedans de lui-même.
Ce grand et doux songeur était une âme exquise, vaste et profonde, forte et contenue. Sa puissance se voilait d'un sourire suave; le charme d'un rêve
LE CORREGE gy
ineffable plana sur sa vie et enveloppa foules ses pensées d'une merveilleuse harmonie. Droiture de cœur, richesse de l'âme, clarté et hauteur d'un esprit transcendant, voilà de quoi se compose en trois mots le g-énie du plus grand des peintres. Ajoutons-y la conscience scrupuleuse, l'application fervente et cette sagesse qui proportionne toutes les parties d'une œuvre selon l'idée mère et le sentiment dominant, et nous aurons énoncé les quahtés principales qui ont permis au Corrège de surpasser tous ses rivaux et de produire l'œuvre que nous allons étudier.
A ne la considérer que du dehors, elle nous présente une brillante synthèse des qualités de ses prédécesseurs. Car nous y retrouvons la forte affirmation et l'énergie de Michel-Ange la science profonde de Léonard , la grâce, la douceur, le sentiment du beau de Raphaël, avec le coloris qui caractérise les maîtres vénitiens. A tous ces dons il joignait un don propre : la magie du clair-obscur, ou pour mieux dire Tart de donner du relief à une grande masse de figures humaines, en les peignant en clair sur un fond lumineux, d'animer ces masses gigantesques d'un mouvement propre, en leur conservant la variété et la liberté des mouvements individuels, comme pour nous montrer le souffle de l'esprit qui traverse ces tourbillons de corps.
Si d'autre part nous considérons fœuvre du Corrège par le dedans, notre étonnement augmente encore. Car nous découvrons que ses ressources
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techniques furent mises au service d'un grand et pur idéal. Il est le résultat d'une combinaison ravissante de la science et de l'art, d'une haute raison et d'un sentiment vraiment divin. La science, en analysant les œuvres de la na-ture, trouve que chaque être tient sa forme et sa mesure d'un but spécial auquel il a été destiné ; et que tous ces êtres réunis et classés, semblent eux-mêmes ordonnés selon un but général.
De même nous trouvons, en examinant les œuvres du Corrège, que chacun de ses personnages, qu'il se nomme Léda, Madeleine ou saint Sébastien, est absolument conforme à son genre de vie et à l'idée qu'il représente. Si d'autre part nous embrassons la série de ses œuvres, nous voyons qu'elle vont en grandissant et s'échelonnent selon une loi intérieure, qui est la poursuite d'un idéal suprême dans le monde moral. Cet idéal n'a pas été formulé par une raison abstraite, mais deviné par une intelligence éprise de lumière et de beauté, façonné par une imagination plastique qui sait traduire en formes, en gestes et en regards les plus fines nuances du sentiment, comme les plus hautes aspirations de l'âme.
L'œuvre de ce maître respire plus qu'une autre le sentiment d'un bonheur intime et profond. D'où prit-il cette joie pure, presque aussi rare parmi les grands génies que parmi le commun des hommes ? Elle lui vint d'une âme élevée et intègre jointe à ce désir qui pousse l'homme à la recherche des lois divines, et le console de toutes les peines par l'af-
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firmation des vérités universelles. C'est à ce sentiment de bonheur conscient et fécond que le Corrège dut sa science cachée et ses révélations sur l'essence du Beau.
Lui-même fut bon, beau, heureux, aimant et aimé. Son àme remplie de sagesse se sentait libre dans l'élan d'une pensée vig-oureuse qui jaillissait de sa propre foi. La conscience d'une vie droite et pure lui donnait le bonheur dans le présent et l'espérance dans l'avenir. Le sens religieux ne fut pas en lui un dogme ou une superstition, mais un culte intérieur qui s'imprimait sur toutes ses pensées et sur toutes ses actions. Sa vie fut simple, active et et laborieuse. De là cette allégresse d'un esprit en tout harmonieux et grand. Pour exprimer ce sentiment de paix et de joie profonde, en échange de son nom a Allegri », il avait l'habitude, pour en varier l'accent, de signer a Lieto » au coin de ses tableaux. Par cette variante il voulait sans doute indiquer cette joie divine qui n'est pas à confondre avec la joie vulgaire des satisfactions banales.
Elle dénote le sourire de l'âme qui en est l'expression habituelle. Si Fra Beato Angelico, suivant la tradition, se livrait d'habitude à la prière avant d'exécuter ses tableaux religieux, le Corrège fit plus. Il ne se fît pas moine, mais par sa vie entière il vécut en Dieu ; c'est-à-dire selon la lumière d'une divine religion dont il remplit sa vie modeste et qu'il illustra par ses œuvres. Il lui dut la connaissance des vérités subHmes de l'âme ; il lui dut de comprendre et d'interpréter finalement
dans ses grandes fresques le triomphe de V Amour divin dans l'âme remplie d'extase. Grâce à elle il sut pénétrer à fond cette doctrine de l'amour pur qui renoue les hommes entre eux par le lien d'une fraternité commune, leur enjoint la perfection comme but de la vie progressive, et les fait remonter à Dieu par un sentiment commun comme à la sourcede toute bonne inspiration. Il comprit et reconnut, en réfléchissant aux problèmes de la vie, que la personne de Jésus nous donne l'exemple le plus grand et la plus parfaite interprétation de ces vérités en nous laissant un témoignage irrécusable de leur existence au sein de l'humanité.
C'est dans le silence et la solitude de son atelier par une profonde méditation, que cet homme remarquable vint à résoudre les problèmes les plus variés de l'esprit humain. De là toute une science de la vie qui se dégage de ses œuvres choisies, toute une philosophie de la destinée humaine qui ressort de l'ensemble de son œuvre.
Un premier coup d'œil donné aux tableaux de ce maître et surtout à ses fresques nous montre en Gorrège un amant passionné de la Lumière,
Il le fut, nous le verrons tout à l'heure, non seulement en peintre, mais encore en poète et en philosophe. La lumière est son élément même. Elle circule, douce, éblouissante et variée, dans tous ses tableaux; elle caresse et pénètre ses figures; elle rayonne par les yeux de ses apôtres et de ses Toyants. Elle ne semble pas tomber du dehors, mais venir du fond de ses toiles.' Elle n'est pas pour lui
un simple moyen d'éclairer ses personnag-es et de les mettre en relief ; elle est en quelque sorte l'essence subtile dont il pétrit leurs chairs diaphanes. CompHce de ses intentions secrètes, elle se glisse sous son pinceau pour communiquer à la toile les nuances infinies et les grâces fuyantes du sentiment. Elle luit à travers ses têtes d'anges, comme la flamme discrète à travers la lampe d'albâtre ; elle enveloppe ses fresques colossales comme d'une photosphère éclatante et les soulève de sa puissante vibration. Plus on regarde, plus on compare, plus on réfléchit et plus on se persuade que l'idée de la lumière estTâme même de l'œuvre d'Allegrietnous en fournit la clef.
La lumière est Tagent universel de la vie matérielle dans le monde visible. Des soleils d'où elle rayonne, elle crée sur les planètes la forme, la couleur, le mouvement et donne Fessor à tous les êtres. Premier langage par lequel l'univers se révèle à lui-même, elle traverse les espaces infinis et joint les mondes les plus éloignés d'un rayon impalpable.
Comme le monde matériel, le monde moral a sa lumière et sa révélation. C'est cette vérité sublime qui joint les âmes d'éhte, les unit par un lien de justice, de conscience et d'amour et leur prête une force souveraine de rayonnement dont les lueurs infinies éclairent jusqu'aux profondeurs ténébreuses de l'humanité. Pour le Corrège la lumière est le symbole même de cette Vérité qui lui apparut principalement dans la parole et la personne de Jésus et dans la tradition Evangélique. Il l'interpréta en
grand artiste et en libre esprit. Nous allons en suivre le développement dans ses chefs-d'œuvre saillants, depuis sa première éclosion jusqu'à son plein épanouissement.
Le premier de ses tableaux où Ton voit cette idée rayonner est la célèbre Nuit de Dresde. xVu premier coup d'œil, il nous donne la sensation d'une lumière blanche, éclatante qu'on apercevrait dans la nuit noire, et qui fait dans les ténèbres comme une tache éblouissante. Cette lumière surnaturelle ne part point d'une flamme terrestre. Elle vient de l'enfant Jésus couché dans sa crèche au bras de sa mère, au centre du tableau. On ne voit pas la fig-ure du nouveau-né, mais sa mère^ humble et souriante, courbée sur lui, le couve du reg-ard;elle est comme inondée de son rayonnement. Le vif éclat qui part de l'enfant se répand de tous côtés, illumine les anges qui flottent au-dessus du groupe et les bergers à gauche. Ils ont l'air de dire par leur attitude : « Quelle lumière ! quel éclat divin ! »
Elle est si vive qu'une femme en est éblouie, et couvre ses yeux de sa main. Un jeune pâtre, ravi, semble remercier du regard les puissances célestes. Quant aux anges qui flottent dans les airs, sous le toit de l'humble demeure, au-dessus de la Mère et de l'Enfant, ils reçoivent la lumière en plein, et tout souriants semblent s'en réjouir en chœur. Emerveillés eux aussi ils contemplent l'enfant radieux, et accompagnent cette joie humaine d'une musique céleste.
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C'est ainsi que le grand maître interprète à sa manière la naïve légende de Bethléem, par laquelle les Evangiles célèbrent d'une manière si touchante les origines du christianisme et la naissance de son fondateur; c'est ainsi qu'il en exprime le sens intime : une lumière de vérité et de vie qui d'un seul Être se répand dans le monde entier.
Vidée de la lumière apparaît sous une forme spiritualisée dans la fresque de Saint-Jean l'Évangéliste. Ici la lumière de vérité et de vie, qui dan^le tableau précédent s'éparpille sur une foule de visages, se concentre dans les yeux de l'Apôtre, se dynamise en quelque sorte dans son regard.
En parcourantréghse de Saint- Jean l'Évangéhste à Parme, on trouve cette fresque peinte dans une lunette en demi-cercle au-dessus de la sacristie L'apôtre, sous la figure d'un beau jeune homme est assis parterre, à demi couché, appuyé contre le mur. Il semble avoir sa première inspiration • on dirait qu'il entend des voix. Un rouleau de papyrus est étalé sur ses genoux, et il paraît sur le point d'y inscrire quelque chose d'un style qu'il tient de sa mam droite. L'immobihté, le calme profond le ravissement de l'extase se peignent dans l'attitude et danslestraits du Voyant. Une harmonie éthérée pénètre son corps, et les ondes d'une musique séraphique font frémir les boucles blondes et lé-ères de sa chevelure, qui flotte sur ses épaules. Toute 1 attention est attirée par la tête merveilleuse de l'Apotre, tournée vers le spectateur et qui regarde en
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haut. Ses yeux grands omerts, puissants etradieux qui semblent absorber toute la lumière d'une vision éblouissante. Le ciel, l'infini est dans ce reg-ard ardent. Pour lui plus de mystère, il a tout pénétré. Il voit briller devant lui l'archang-e de feu, qui lient le livre aux sept sceaux et qui lui parle. L'amour est sa parole, la beauté son enveloppe, la lumière son regard. Dans cette contemplation l'Apôtre jouit de la paix dans l'Eternel, voit Dieu luimême. Tout passe et tout périt, lui seul il vit toujours. Dieu est lumière, la lumière est Dieu. Il reg-arde Tang-e. il écoute sa parole et transmet le verbe vivant.