LES COUPOLES DE SAINT-JEAN ET DU DOME
De ces deux exemples, qui nous ont déjà fait entrer dans le sentiment intime du Côrrège et nous ont donné comme l'accent de son g-énie, nous passons aux deux vastes compositions qui forment comme le couronnement de son œuvre, et où sa pensée atteint sa plénitude sous le souffle d'une puissante inspiration. Nous voulons parler des deux célèbres coupoles de Parme qui faisaient déjà l'étonnement du Titien, l'admiration des Garrache et de Raphaël Mengs, mais qui n'ont jamais été, semble-t-il, comprises dans leur ensemble ni interprétées dans leur vrai sens.
Les grandes fresques de Raphaël au Vatican qui traitent des sujets religieux sont avant tout une glorification de l'Église militante et triomphante et fu-
rent exécutées sous Tinspiration et ]a surveillance de la papauté. Celles de Michel-Ang-e dans la chapelle Sixtine, d'une facture plus indépendante, plus individuelle, sont une sorte d'histoire universelle qui renferme des pages grandioses, mais où domine le rude esprit de l'Ancien Testament. Dans lœuvre du Corrège nous nous trouvons en face d'une libre interprétation de la tradition chrétienne selon la relig-ion de l'Esprit. Travaillant pour de simples moines, il n'a été gêné dans la conception et dans l'exécution de ses chefs-d'œuvre par aucune considération dogmatique ou conventionnelle. Il a pu s'y livrer à l'élan naturel de son génie enthousiaste et lumineux, qui le portait à donner une expression plastique auxplus hautes vérités du christianisme.
Cette lumière, cette vérité que le peintre avait montrée dans son tableau de la nuit (ou plutôt de la Nativité) comme une vague lueur, qui de l'Enfant se répand sur une mère naïve, se reflète sur les anges et sur de simples ber^-ers ; qu'il avait concentrée comme un effluve dans le regard de l'apôtre « voyant >),nous apparaît ici dansLut son éclat en la personne même du Juste conscient et triomphant, que le Corrège a représenté sous l'image du Christ rédempteur. Cette lumière ravonne sur les apôtres qui le contemplent dans sa transfiguration et par eux se communique aux docteurs de l'Eglise, aux sages et aux saints, situés plus bas. Telle est l'idée générale de la composition dans toute sa simplicité.
Au sommet de la coupole, la fig-ure radieuse de Jésus s'élève sur un fond de lumière ambrée d'une couleur éclatante et chaude. Le peintre l'a représenté dans un raccourci étonnant, qui donne l'illusion d'une ascension vertig-ineuse. Ses cheveux et ses vêtements flottent au vent; son bras droit montre le ciel, son bras gauche abaissé et sa jambe repliée semblent lui donner une impulsion nouvelle. Si le corps humain avait assez de légèreté pour franchir les espaces par une sorte de natation aérienne, il aurait ce mouvement. Ce Christ fend l'air avec l'impétuosité de l'oiseau et la majesté de l'homme. Vu d'en bas, il a l'air de percer la voûte, d'y faire une trouée de soleil. La conscience de sa mission accomplie donne à son front une sérénité divine; un sourire ineffable entr'ouvre ses lèvres, un amour sublime transfigure ses traits, ses yeux sont embrasés d'un feu céleste. Son être semble boire la lumière divine qui l'enveloppe et la rendre par son souffle aux bons et aux justes, en torrents d'amour.
Dans la frange de nuages qui environne le Christ, on distingue une foule d'anges qui sont comme tissés dans la lumière. Ces têtes aériennes de chérubins, avec leur chevelure lumineuse et leurs beaux yeux foncés, pressés et comme condensés en un cercle immense pour voir le Christ, sourient sur tous les tons du pur bonheur enfantin. Au milieu de ces masses légères et fluctuantes, de ces figures vues en pleine clarté, innondées d'un jour irradiant, le divin Maître ressort avec une force éton-
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nanle et précipite sa course ascendante dans les profondeurs du ciel; lumière consciente, au milieu de toute cette lumière de joie.
La fio-ure du Christ, complètement isolée, forme le centre de cette vaste composition.
Au bas de la coupole, immédiatement au dessous de lui on voit l'apôtre Jean prosterné et comme foudroyé par la lumière qui Tinonde. C'est la Vision apocalyptique qui se réalise devant ses yeux dans l'apparition du Christ transfiguré dans son nouveau Royaume. Jean n'est pas représenté ici comme le jeune inspiré que nous décrivions tout à l'heure. C'est le vieillard de Pathmos qui voit l'accomplissement de sa grande Vision. Il est comme couché sur un grand livre, que l'aigle noir soutient de ses ailes. Ses mains sont ouvertes par un geste d'étonnement, sa tête à demi renversée regarde droit en haut et voit le Christ en plein. L'aigle luimi-me tourne la tête et regarde en face le nouveau soleil . Ce saint Jean, atterré par l'éclat de la vision divine, forme avec elle le centre de toute la composition et en révèle l'idée. Au-dessus de lui, les trois autres Evangéhstes sont campés sur des nuages amoncelés par le souffle du vent et lui montrent le Christ.
Huit autres apôtres sont groupés deux à deux sur des nuages, sur tout le pourtour de la voiite. Leurs attitudes pleines d'aisance et de majesté, de variété etde force peignent les impressions diverses que chacun d'eux cessent sous le coup de la vi-
Tous ces corps énerg-iques et nobles, expressifs et plastiques ont l'air d'une assemblée de lutteurs que la force de la contemplation et la puissance de Textase aurait soulevés pour un moment dans le pur éther, au-dessus des combats terrestres. En eux comme dans leur maître sublime l'artiste a fait ressortir la beauté et la perfection des formes à côté de l'inspiration supérieure. Non plus qu'à Jésus il ne leur a donné d'auréole, mais leur âme brille dans leurs yeux^ éclate pour ainsi dire dans la fluidité et la hardiesse de toute leur personne. Soit qu'ils expriment le ravissement, la joie ou l'étonnement,une même foi les transporte et les soutient. Elle est le reflet de la lumière du Maître, mais lui seul a la sérénité parfaite et divine.
Ce qui contribue sing-ulièrement à animer ces groupes d'apôtres, ce sont les anges qui se jouent autour d'eux, près de leurs genoux, à leurs pieds, glissent dans les nuages ou s'embrassent en volant dans les airs. Les apôtres absorbés parla vision, uniquement occupés de leur grande pensée, n'ont pas l'air de voir ces beaux enfants qui jouissent d'une joie sans mélange. Ceux-ci semblent vouloir les égaler, les soutenir et témoigner leur sympathie naïve à ces rudes lutteurs, à ces voyants sublimes. L'un d'eux, un tout petit enfant prend Jacques l'aîné par l'épaule, avec un geste de surprise comme s'il lui demandait compte des choses extraordinaires qui se peignent dans ses yeux et sur son visage.
Pour compléter cette composition, le Corrège a
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fig-uré dans les quatre penditifs, qui ornent la coupole, un autre g-enre d'inspiration relig-ieuse. Ce sont les Pères de l'Eg-lise qui rédig-ent la doctrine chrétienne, sous la dictée des Evang-élistes.Luc a Tair d'écouter lesouffle de l'Esprit Saint et dicte à saint Arabroise. Saint Jérôme écrit sous la dictée de Mathieu avec une profonde contention d'esprit. L'apôtre Jean, sous la figure d'un jeune homme ravissant, tête suave et mystique, explique la Trinité à saint Aug-ustin, qui a la tête d'un vieillard et une crosse d'évèque. Le Père de l'Eglise a l'air de suivie avec peine, sur ses doigts, l'interprétation transcendante que l'apôtre lui expose avec une facilité qui coule de source. Saint Marc murmure à l'oreille de saint Grégoire (pape) à qui l'Esprit Saint sous forme de colombe, selon latradition, parle directement ducôté opposé. Si dans les groupes supérieurs règne la splendeur de l'extase et de la contemplation directe, dans ceux-ci prédomine le sérieux de l'enseignement et le labeur de l'école. L'artiste a voulu représenter dans ces groupes comme un ordre inférieur de la force et de l'élévation intellectuelle en présence de la plus haute vérité.
La coupole de la Cathédrale de Parme mesure une assez vaste circonférence (environ trente-six pieds de diamètre). Elle est de forme octogone et ses dimensions vont en diminuant à mesure qu'elle s'élève. Cette forme, mieux que toute autre, donne l'illusion du ciel éthéré et le Corrège en a rempli le fond en figurant la lumière du grand jour.
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Huit fenêtres percées au bas, dansla frise qui fait le pourtour de la coupole, distribuent la lumière.
Au sommet et au centre du tableau s'élance comme un oiseau la figure de Tarchang-e Gabriel, dont le raccourci donnerimpression immédiate d'un vol tourbillonnant. Il précède la Vierg-e pour annoncer son arrivée dans le ciel. Des légions d'anges, d'archanges, de séraphins et de chérubins forment tout autour delà voûte un cortège triomphant, chœur immense et animé d'un mouvement rapide et simultané. Partout on rencontre de jolies têtes blondes, des yeux lumineux et souriants. On voit, parmi ces légions, des Saints et des Saintes aux regards suaves, aux ravissants visages, dont les groupes animés se pressentsurle fond aérien de la voûte et entourentla Vierge Marie. Celle-ci radieuse, éblouissante de beauté et de charme puissant, s'épanouit au milieu d'eux comme une rose d'amour qui ouvre son sein embaumé au grand soleil de la vie.
Vêtue d'une robe rose et d'un long manteau bleu, les bras étendus et grands ouverts, elle flotte dans l'attitude passionnée de l'extase; la tête renversée, la bouche entr'ouverte, le sourire aux lèvres, la joie dans lesyeux.Des anges au voila soutiennent^ l'enlèvent à demi enlacée dans leurs bras. Elle est emportée dans les airs par ce tourbillon, d'une impulsion légère et rapide. Ils semblent enlevés tous ensemble d'un souffle égal et puissant comme des nuages d'été dont le vent entraîne les masses changeantes dans les hauteurs de l'éther.
La joie qui la transporte répand autour d'elle une
atmosphère de bonheur, pénètre dans la céleste phakng-e comme un parfum subtil et capiteux. Les anges, les archanges surtout en sont pris d'ivresse. Ils s'élancent, se précipitent, se joignent de tous côtés en groupes souriants, animés, gracieux, et semblent se communiquer l'heureuse nouvelle pour s'en réjouir tous ensemble. Quelques-uns arrivent à grande vitesse, comme des abeilles qui essaiment. On entend comme une musique de voix, un bruissement d'ailes et d'écharpes légères, un concert mélodieux d'instruments, qui semble résonner de loin et venir en écho descendant jusqu'à nous. Des anges des deux sexes se rencontrent et se pressent dans une confusion joyeuse. Les uns s'attirent et s'embrassent amoureusement, d'autres échangent un baiser rapide, d'autres partent d'un nouvel essor pour reprendre leur vol. C'est un vertige de mouvement aérien, de joie surhumaine.
Mais ce qui frappe, étonne et surprend parmi tant de grâce et d'enchantement, c'est la beauté transcendante de Marie, l'heureuse Vierge, la bien-aimée de la terre, qui devient ici la reine glorieuse des cieux. L'amour brille dans ses yeux, il colore ses joues, fait rayonner son sourire ravi, allume d'un feu céleste l'éclat passionné de son regard. Jamais de pareils yeux ne furent peints ni rêvés. Le feu dévorant de l'âme y éclate en jet de lumière. Bordés de longs cils noirs, relevés par l'arc foncé des sourcils, ces yeux lumineux et souriants, remplis d'extase et de bonheur, révèlent tout le mystère de i' amour, toute la magie du sentiment.
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En dessous (à la hauteur des ouvertures ménagées dans la coupole) se tiennent, diversement répartis par une balustrade circulaire, des groupes ravissants déjeunes adolescents et déjeunes filles, qui desservent les autels érigés en l'honneur de la Vierge.
On voit leurs beaux corps souples, agités par le mouvement d'une joie commune, s'abandonner aux poses les plus gracieuses ; leurs jolies mains préparent des torchères, brûlent des parfums et de l'encens dans des cassolettes. Les uns sont assis, d'autres se tiennent debout ; quelques-uns ont le dos tourné et la tête ne paraît que de profil. Ils s'appuient les uns sur les autres ou s'enlacent par les épaules, perdus dans la contemplation et dans l'ivresse d'un enthousiasme sans frein.
Entre ces autels, tout autour de la coupole, se groupent des hommes mûrs au visage plus sérieux; ce sont les Apôtres. Ils regardent la Vierge dans l'attitude de la stupeur et d'un regret passionné.
Tels sontles chefs-d'œuvre du maître, où il a concentré les plus beaux rayons de son génie. Résumons en quelques mots la pensée philosophique qui s'y développe. Cette pensée, nous l'avons dit, se rattache à l'idée de la lumière conçue comme symbole de la vérité morale, et cette lumière no^is apparaît à trois degrés de puissance diverse.
Le premier tableau que nous avons décrit, la nuit est conçu dans l'esprit du christianisme primitif, et, dirons-nous, dans toute la naïveté de la lé-
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g-eiide populaire. La lumière qui doit illuminer le monde, part ici de l'Enfant prédestiné. Elle fait la joie de la mère et d'humbles berg-ers, éclaire les anges eux-mêmes qui ne sont visibles qu'à son reflet. C'est la première phase de la vie relig-ieuse, celle du sentiment pur. Ces bergers, cette mère, ces anges, ne savent pas quelle est cette lumière, mais ils en sont ravis; ils l'adorent. L'enfant rayonne, sans savoir qu'il est l'Enfant divin. C'est la lumière inconsciente.
Dans le jeune saint Jean Evangéliste, le Corrège a représenté ensuite le Prophète, le Voyant qui contemple l'idéal au delà du réel. Il voit le monde non pas selon son apparence éphémère et imparfaite, mais dans cet éternel devenir, qui est l'effort des grandes âmes, et dans son type parfait, qui est le divin. Cette vérité éclate ici par la lumière des yeux, par la puissance du regard visionnaire, inspiré; c'est la lumière consciente.
Enfin, dans le Christ de la Coupole, le peintre a représenté le Juste triomphant et transfiguré, I l'Homme Divin qui dans son nouveau royaume lumineux, élève à sa perfection ses compagnons de lutte et de souffrance et qui délivre enfin l'humanité du joug du mal et de la mort.
En lui ridéal s'est réalisé, la vérité personnifiée apparaît vivante, toute-puissante, créatrice d'âmes nouvelles. C'est la lumière consciente et active.
C'est à la clarté de cette lumière que le Corrège a peint son a paradis « le plus ésotérique et le moins dogmatique qui ait été conçu, partout
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traversé cependant par le souffle éthéré du plus exquis sentiment. Ce paradis est plein de mouvement et d'action; il est tout joie, beauté, grâce, amour et sourire.
La lumière supérieure qui le féconde n'a fait qu'épanouir en lui la fleur de l'humanité.
Les maîtres précédents, en voulant représenter la g-rande lég-ende chrétienne, en avaient fait ressortir le côté pénible et douloureux, en étalant le spectacle de la souffrance physique, mais ils avaient à peine entrevu ce qui fait la beauté sublime de cette tradition, c'est-à-dire la noblesse de son idéal. Le triomphe de l'amour divin sur les satisfactions purement humaines, dont dérive le bonheur et la joie dans cette vie même et qui donne l'espérance dans l'autre ; voilà l'idée maîtresse du Corrèg-e. celle qu'il tire de la doctrine de Jésus.
Tandis que les autres maîtres représentent surtout la patience et l'humble résignation des victimes vouées au sacrifice par la foi, le Corrège dans ses œuvres principales n'en fait ressortir que le bonheur triomphant. Dans l'œuvre et la vie de Jésus, il relève le sens d'amour infini qui en ressort. Gomme le soleil pénètre, échauff'e la terre, cet amour échauff'e et vivifie tous les êtres qui grandissent sous son rayon et les fait resplendir d'une clarté supérieure.
De même que les astres se reflètent dans leurs mondes planétaires, ainsi la lumière de Dieu, qui est la vérité même, répandue par le Christ et les Apôtres, touche le front des justes et des bons et
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se communique aux nations dont elle perce peu à peu les couches profondes malgré les luttes sanglantes de l'histoire.
Jésus par son divin exemple a fait comprendre ce que peut sur l'homme d'élite, l'action d'une volonté ferme et consciente dirigée vers le bien. Il a fait comprendre jusqu'à quel point l'amour pur et désintéressé du prochain peut toucher le cœur de l'homme sensible et g-rand. En posant cet exemple, le Christ a voulu révéler à l'homme le modèle du plus g-rand idéal. Libre à lui d'y pénétrer de son propre mouvement et de le suivre par l'élan de sa conscience et de son cœur.
Cet idéal n'est parvenu à la haute expression que lui a donnée le Christ qu'après avoir traversé bien des phases dans le cours de l'histoire.
Le quiétisme nihiliste de Bouddha, la morale purement rationnelle de Socrate, quoique puissante par sa grande affirmation en face de la mort, la philosophie idéaliste de Platon n'aboutissent qu'à de pures théories.
On en admire la portée intellectuelle; mais la science pratique qui ennoblit la vie et fait progresser l'homme dans son être intime n'a été exprimée que par Jésus. Homme lui-même, il voulait prouver à Thomme ce que peut la sagesse d'un grand esprit alliée à un amour infini.
Chaque âme a le droit de s'élever à la lumière et de suivre le chemin de la perfection, a Soyez donc parfaits, dit Jésus, comme votre Père céleste est parfait. »
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Chaque grand esprit a sa part de la lumière éternelle. L'idéal humain étant ainsi formé, selon les lois d'une vérité progressive, et le Christ ayant été le représentant le plus lumineux de ses principes actifs parmi les hommes (qu'il a aimés d'un amour surhumain), lui seul a réalisé le royaume de Dieu sur la terre dans sa plénitude et sa clarté souveraine. Le Corrège a donc pris le Christ pour centre du monde moral sur la terre : centre de vie et d'action féconde. Son Christ, ses madones, ses anges, ses bienheureux sont pétris du soleil de cette vie divine, qui fait rayonner le bonheur en eux; et ils nous le communiquent par la sympathie du regard.
Par ce génie de liberté et de spontanéité, le Corrège, s'écartant de toutes les idées juives et romaines, a renoué la tradition chrétienne à la tradition arienne, dont le trait commun est le culte delà Lumière-, symbole de vie et de vérité éternelle, source fécondante de tout bien.
Il est largement Arien aussi bien dans le type qu'il a donné àla Vierge, la femme transfigurée par l'élan d'un sublime amour, que dans son interprétation du Christ, le Juste triomphant.
A côté du culte de la lumière, il y a un autre trait distinctif des races ariennes, et qu'on ne rencontre pas chez les Sémites : c'est le respect qu'elles ont de la Femme, dans ses plus hautes qualités. Ce respect s'est traduit dans leurs religions par le culte de la Vierge Mère ; ces deux attributs renferment ce que la femme a de plus grand : la pureté et l'amour. Nous voyons l'idée de la « Vierge » poin-
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dre chez les premiers Aryas dans Maïa, l'Aurore enchanteresse, fdle bien-aimée du Jour, dont les hymnes védiques disent qu'elle donne aux hommes « un regard lucide au dedans d'eux-mêmes ». Cette vierg-e lumineuse est comme le premierflambeau de notre race, à côté d'Agni le feu sacré. Elle reparaît comme une vierge mèredans la légende de Krischna et dans celle de Bouddha dont la mère eut aussi une conception privilégiée. Nous la retrouvons à Athènes, sous la forme de Pallas, à côté d'Apollon, dieu de lumière et d'harmonie. Elle devient alors la vierge indomptée, belliqueuse, active, créatrice des arts et de la civihsation : vraie flamme de sagesse et de clarté divine.
La tradition chrétienne enfin et particulièrement la poésie du moyen âge ajoutent un trait nouveau au type de la Vierge, en faisant de Marie la patronne des affligés. On peut dire que la légende chrétienne a achevé l'idéal féminin, en accentuant dans la femme la puissance de soufl'rir, et en faisant reluire l'espérance et la charité à travers sa douleur comme deux vertus sublimes. Mais il faut reconnaître d'autre part qu'en donnant ce caractère purement passif à la femme, le Christianisme a comprimé pendant de longs siècles ses énergies actives et limité son rôle dans la vie.
La peinture hiératique n'a fait que suivre la tradition dans le type passif et résigné qu'elle a donné à la Vierge. Les grands peintres de la Renaissance, [d'ailleurs si imprégnés d'éléments païens, n'ont rien changé à ce type. C'est toujours la femme pure et
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belle, mais passive, que nous retrouvons dans les madones de Raphaël, de Michel-Ang-e et de Léonard. En cela, elles ressemblent à celles du Pérugin ou d'Ang-elico, sans toutefois posséder au même degré la pureté exquise du sentiment. Le Gorrège seul fait exception. La Yierg-e de l'Assomption est plus divine encore que toutes celles qui Font précédée, pour belles et nobles qu'elles aient été. C'est le type de la femme épurée par un sentiment sublime qu'il a représenté sous les traits de Marie, la Vierge transfigurée par le bonheur, jouissant de la plénitude de ses pouvoirs et de son action.
Nous n'y rencontrons pas seulement la bonté et la beauté, la douceur et la modestie, mais cet éclair deTâme qui sait, qui sent et qui veut le bien, qui en jouit d'un libre essor, en fait son bonheur par élection. Force active, conscience profonde, âme rayonnante, voilà ce qui distingue la Vierge du Gorrège, comme son Ghrist, et la met au-dessus des autres. La Madone Sixtine de Raphaël avec ses grands beaux yeux étonnés et indifférents, n'est qu'une froide idole à côté des effluves divins de celle- €i, qui a laconscience delà vie et qui don/iele bonheur qaeWe ressent. Une telle âme seule a la force de transfigurer son entourage, de créer autour d'elle comme un monde nouveau.
Aussi, près decette apothéosedelaFemme (élevée à l'empyrée dans la splendeur de ses hautes qualités), nous contemplons l'humanité transfigurée , par une ivresse divine, entraînée vers son idéal suprême, dans un tourbillon d'enthousiasme , par
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cette force d'amour que le g-rand poète moderne Gœthe a nommé V Eternel Féminin et dont il a dit qu'il (( nous attire en haut ».
Nous avons appelé le Corrèg-e le roi des peintres parce qu'il joint toutes les magies du pinceau à la hauteur d'une pensée transcendante.
Comme tous les grands artistes il franchit les bornes de son art pour s'élever jusqu'à la philosophie par la force même de son sentiment.
Dans le siècle où Galilée découvrit la loi de rotation qui g-ouverne les mondes et fait g-raviter éternellement les astres les uns autour des autres, ce peintre profond reconnut la suprême loi d'amour qui régit les parties nobles de l'humanité et réunit en un faisceau lumineux les âmes aspirantes, qui semblent dispersées dans la cohue des mondes, dans le labyrinthe de l'histoire. Dans le siècle où Colomb osa franchir l'Océan, pour découvrir un nouveau continent dont il avait deviné l'existence par la force de son calcul, le Corrèg-e sut s'élever audessus du temps et de l'espace pour découvrir le Yvoi paradis humain, la terre promise de la joie. Il le peupla des êtres de son rêve ; il leur donna cette grâce, cette beauté, cette radiance qui sont le sourire de la vie intérieure.
Par la puissance, la liberté, le rythme de leurs mouvements, le Corrège a su élever sa peinture jusqu'aux limites de la musique. Dans sa dernière coupole, il a rêvé un nouveau dithyrambe. En la regardant, nous entendons résonner l'hymne de fra-
teniité et d'amour éthéré qui s'en échappe. Aussi le Gorrège n'a-t-il de frère dans l'art que Beethoven. Il est son devancier. La religion qu'il a entre\aie dans la coupole de TAssomption n'a été chantée que par lui. La voix decechœurd'inspirésquimonte dans la voûte, c'est Ihymme à la joie de la neuvième symphonie. Le grand peintre et le grand l musicien ont su rendre, l'un par l'onde de la lumière, l'autre par l'onde des sons, la joie universelle des êtres réunis dans l'ivresse de l'amour divin.