CHAPITRE PREMIER
Education du Gorrège. — Ses premiers essais; originalité et spontanéité de son g-énie.
« La plante humaine naît plus forte qu'ailleurs en Italie, » a dit Alfieri. Gela est vrai surtout de ses grands hommes. Dans aucune autre nation ils ne nous apparaissent plus isolés, plus indépendants, plus hauts de stature, plus supérieurs à leur siècle par la vigueur du tempérament, la puissance de l'esprit, l'énergie de la volonté.
Toute l'histoire italienne le prouve, et pour s'en convaincre il suffirait de mesurer la distance qui sépare des penseurs comme Giordano Bruno ou Vico de leurs contemporains, et celle qu'on peut constater entre les grands artistes de la Renaissance et leurs milieux respectifs. Quant à ces derniers, on les a souvent considérés comme des fruits heureux d'une époque privilégiée.
Mais à y regarder de près, ils durent tout aux
fortes traditions d'écoles sévères, et à leur propre p^énie. Nous avons vu que par la force de la pensée, de l'étude, de l'inspiration, chacun d'eux se créa un monde à part, très distinct et presque toujours en opposition avec la société environnante. Gela s'applique plus encore au Corrège qu'à tout autre. wSa vie est restée enfermée dans un cercle étroit que les pompes , les mascarades et les atrocités de la Renaissance italienne n'ont ni franchi ni même effleuré.
Le côté profond, poétique et lumineux du génie d'Antonio Allegri, dit le Gorrège, a rarement été deviné par ceux-là mêmes qui ont porté aux nues la grâce de son pinceau et son talent prodigieux*. Auteurs passés et présents s'accordent, il est vrai, à le louer et à le plaindre. On s'étonne qu'un génie si brillant ait pu vivre à l'écart, à tel point que
I . Il n'y a que peu de renseignements et point de détails précis sur sa vie. Au xn^ siècle, Jérôme de Carpi y jeta un peu de lumière. Le P. Resta, Ratti, Tiraboschi, Antoiiioli, Fca et l'abbé Lanzi y ajoutèrent quelrpies détails. Le seul livre sérieux qui ait été écrit sur son compte est l'ouvra^^e consciencieux mais diffus et presque illisible de l'ablié Puniz,'ilconi, Memorie istoi'ic/ie di Antoni) Aileffri. Parma. 1818. Le père Puugiléoni a consacré une grande partie (de sa vie et toute sa fortune à faire des recherches sur le ^rand maître. Il a réuni tout ce qu'il a pu trouver dans les archives de Corrège, de Modène et de Parme, etc., en trois gros volumes. On y trouve des faits épars au milieu de discussions interminables; et à la fin, des documents importants.
C'est en mettant ces faits et ces dates en rapport avec l'œuvre du maître et surtout par une étude approfondie de son œuvre et de sa pensée, que j'ai tenté de deviner sa vie intimeet de suivre son développement. Déplus j'ai consulté lepcreAfto sur la Chambre desaint Paul elles Chroniques de Parme, de Plaisance et de Guastalhy publiées par Scarabelli, etd'autres histoires contemporaines et chroniques du temps.
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ses contemporains le connurent à peine et que sa personnalité a disparu derrière son œuvre.
On parle de sa misère, on déplore son obscurité et Ton répète sur son compte les anecdotes de Vasari. Mais dans ces récits plus ou moins apocryphes, dans ces jugements plus ou moins vagues, deux choses n'ont pas été définies, c'est d une part la vraie physionomie de l'homme qui semble se dérober à nous dans sa retraite mystérieuse; de l'autre, la philosophie profonde que renferme son œuvre et qui se cache sous une apparente spontanéité et sous un parfait naturel. C'est en recueillant avec soin le peu de renseignements qui nous restent sur cette vie, écoulée loin des bruits du monde, dans un labeur continu, c'est en embrassant l'ensemble de son œuvre dans l'unité de la pensée et du sentiment, qu'on arrive à se former de ce peintre une image vivante. On se trouve alors en face d'une nature vraiment grande et noble, d'un cœur sincère et profond. Le Corrège a possédé au plus haut degré cette candeur native que la langue italienne désigne si bien par le mot ingenuità, mais ce qu'il y a de remarquable et peut-être d'unique, c'est que cette rare et divine ingénuité s'unit chez lui à un idéalisme transcendant et à la claire conscience du but le plus élevé de l'art. Intégrité du caractère, vigueur de l'esprit, étendue et solidité du savoir joint à une facilité, à une légèreté d'exécution qui a pu cacher jusqu'ici la profondeur de ses conceptions ; tels sont les traits essentiels que nous allons retrouver dans la vie et dans l'œuvre
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d'Allegri. Par-dessus tout nous y remarquons une merveilleuse et iaaltérable sérénité. Elle ne peut s'expliquer que par un entier détachement des intérêts vulgaires, par une absorption complète dans son idéal. Cette haute sérénité, dont il eut le seeret, est Tauréole de son génie. Si le poète anglais Keats a dit : 4 thing of beauty is a joy for euer (Un rayon de beauté est une joie pour toujours), voulant exprimer par là qu'une chose vraiment belle contient une source de bonheur impérissable, nous devons dire du Gorrège qu'il a vécu plus que tout homme et que tout artiste dans la joie éternelle du beau.
Plusieurs raisons ont contribué à laisser dans le vague la personnalité du peintre, à Tentourer comme d'un nuage impénétrable. C'est avant tout la négligence ou l'incurie de ses biographes.
On s'occupe surtout de ce qui saute aux yeux. Or, la vie des autres artistes (notée et commentée par Vasari) se passait généralement au milieu d'un monde bruyant ou à la cour des princes. Les artistes, protégés par les princes, les papes et les seigneurs, jouissaient de la plus haute considération. Entourés d'égards et d'hommages, eux-mêmes vivaient princièrement et tout le monde les admirait. Antonio Allegri au contraire vécut à l'ombre, par goût et de son libre choix .Tandis que les autres cherchaient le bruit, l'éclat, le grand jour de la renommée, il fuyait le monde brillant, vivait simplement dans sa famille, absorbé par ses occupations. Se tenant ainsi loin des cours et des flatteries, quoi-
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que 1res recherché pour ses tableaux et surchargé de commaudes au delà de ce qu'il pouvait faire, occupé incessamment à sa besogne, jouissant des fruits honorables de son travail qui le mirent larg-ement à l'aise, il a pu concentrer tous les efforts de son esprit sur ses œuvres. Il tenait d'ailleurs scrupuleusement tous ses eng-agements et prenait son temps pour achever ses tableaux et les amener à la perfection.
Alleg-ri, bien loin de rechercher la compagnie des grands, s'en tint éloigné. Il évita même les beaux esprits et les génies mondains qui papillonnaient autour de la cour des comtes de Gorrège, quoique l'affection et l'estime de ces seigneurs l'eussent comblé de distinctions.
Il javaitrépondu de son côtéparun dévouement véritable, mais la solitude lui plaisait, son monde intérieur lui était sacré ; il avait besoin de suivre le cours de ses idées sansinterruption.il n'y avait, il ne pouvait y avoir rien de commun entre lui et le monde bruyant et sensuel qui l'entourait.
Allegri était doué d'une invention inépuisable et d'un sens du beau si naturel et si sûr, qu'il eut à peine besoin de voir quelques grands modèles. Aussi n'alla-t-il jamais à Rome ni à Florence. Il ne connut pas Milan. Son voyage à Bologne est même hypothétique. Il ne quitta point laLombardie (Mantoue, Modène, Reggio). Il profita toujours très peu du travail des autres et vécut de ses propres inspirations. Grâce à ces circonstances, Antonio Allegri fut le plus original de tous les génies de son temps
et le plus philosophe parmi les peintres. Il n'imita personne, et créa tout de son propre fonds. Tandis que les autres artistes nous rendent la forme extérieure du beau, et nous donnent son enveloppe fascinatrice, lui, avec une simplicité et une droiture angélique, pénètre dans le fond du sentiment et en fait ressortir la beauté par le rayon des yeux et la magie de l'expression. Son esprit est aussi universel que pénétrant ; il touche à toute chose avec hardiesse et originalité, enrelève le beau côté. Toujours il perce l'enveloppe pour aller jusqu'au fond. S'il peint un sujet mystique et transcendant, il nous enlève aux régions les plus éthérées de l'esprit ; s'il peint le délire brûlant des sens? c'est avec un abandon et une séduction qui surpassent tout ce qu'on peut rêver en ce genre. Chacun de ses tableaux est un poème où la forme absoibe le fond comme dans l'art grec et où la science se dérobe sous une grâce naïve et inimitable.
Il est incontestable que la retraite où vécut le Gorrège favorisa le développement particulier de son génie, en lui conservant toute sa candeur et toute sa noblesse. D'autre part, on peut affirmer que la position écartée du bourg de Corrège, et même de Parme, a nui à l'étude approfondie de ses chefs-d'œuvre. Cette dernière ville est restée comparativement en dehors du grand mouvement intellectuel de l'Italie, et de nos jours encore les voyageurs ne visitent que rarement les célèbres coupoles de Saint-Jean et de la cathédrale de Parme. Nous nous proposons de les étudier de près et de
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les rattacher autant que possible à la vie du maître.
Cette étude fera ressortir, nous l'espérons, la spontanéité de son génie et la pureté de son inspiration.
Le seul document éloquent qui nous reste sur la personne d'Allegri, c'est son portrait peint à fresque par lui-même dans la cathédrale de Parme. Ou en a constesté l'authenticité ; mais l'endroit où il se trouve et plus encore son cachet unique révèlent le maître qui a illustré ce lieu. On le découvre à droite, au-dessus de la porte d'entrée, en sortant de l'église. Le buste se détache en profil dans la pénombre ; on dirait un homme appuyé au mur et plongé dans une méditation profonde. Il est velu d'une ample robe à larges manches de couleur claire, et dont la négligence rappelle l'artiste au travail. Le visage ovale, légèrement incliné, d'une expression rêveuse et d'une haute distinction, est celui d'un esprit supérieur qui vit en communion intime avec le beau et le bien. Son vaste front, ses traits fins et fondus, ont la suavité et la simplicité grandiose des marbres grecs. Le nez aquilin, aux narines mobiles, est d'une finesse et d'une noblesse rares ; les lignes de la bouche, à demi cachée dans l'ombre de sa barbe^ les paupières baissées, le regard tourné au dedans et comme voilé d'un songe; tout dans sa physionomie exprime un sentiment de douceur ineffable et de merveilleuse harmonie.
Cette tête pensive et sereine est uniquement préoccupée de sa vision intérieure, le monde du dehors
n'y a laissé aucune empreinte. La grandeur de la pensée s'y môle à une candeur d'enfant, à la timidité touchante du songeur. Cet être a un je ne sais quoi qui n'est pas de ce monde.
Il nous charme et nous attire, mais nous sentons aussi qu'il habite une autre sphère, supérieure à la nôtre.
Antonio Allegri naquit en i494 à Gorrège, près de Modène, de Pellegrino Allegri et de Bernardina Piazzoli Aramani, famille modeste qui vivait dans une honnête aisance.
Son père était négociant en drap et avait de l'ambition pour son fils, qu'il destina à la carrière des lettres. Celui-ci fit ses humanités auprès de Giovanni Berni (de Plaisance) et eut aussi pour maître Marastone de Modène. Le plus distingué de ses instituteurs fut le docteur Lombardi, homme d'une culture universelle, qui avait professé les belleslettres et l'éloquence à l'université de Bologne et de Ferrare. Niccolo Postumo de Gorrège, frère de ce Manfredqui fut le patron d'AUegri, l'invita à s'établir comme médecin à Gorrège, où sa famille tenait sa cour. Par l'étendue de ses connaissances, Lombardi put donner à Allegri des notions solides et approfondies sur tous les sujets scientifiques et littéraires qui rentraient dans l'éducation du temps. On peut croire qu'il suivit avec avidité les cours d'un homme supérieur et que l'élève fit trésor des connaissances innombrables du maître. Cependant, tout en ornant son esprit de tous les dons de la grande
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culture, cet adolescent éveillé, actif et laborieux refusa d'entrer dans la carrière des lettres. Epris de la nature sous toutes ses formes, il se sentit attiré vers la peinture par le charme irrésistible et dominant d'une véritable passion. C'est cette passion profonde, cet amour invincible du beau quifîrentde lui un g-rand peintre. Sa noble nature retrouva dans l'art la plus complète expression de sa pensée plastique. Il sut peindre sous mille formes jusqu'alors inconnues lanature enchanteresse qu'il voyait de près. Les beaux visages d'hommes, de femmes et d'enfants qu'on trouve enLombardie luiservirent demodèles. Mais ilne trouva qu'en lui-même le prototype deces créatures célestes et ces nymphes séduisantes dont son pinceau nous donne les variantes. Car le grand foyer créateur de tout ce monde magique était sa pensée puissante xit son cœur ému. Il sait nous toucher et nous émouvoir en franchissant d'un bond les limites de toute convention et arrive ainsi d'emblée au beau par le naturel.
Il n'a jamais eu d'autres maîtres que ses propres inspirations. Pour cette raison on peut dire qu'il est le plus origmal des peintres.
La petite ville de Corrège, siège de la famille de ce nom, était alors un bourg très florissant, mais non pas un centre d'artistes. Cependant la cour du palais des comtes de Corrège attirait l'attention du visiteur par quelques antiquités. Des groupes d'enfants, avec festons de fleurs .œuvre d'un peintre isrnoré), égayaient les murs du vestibule principal. En dehors de ces fresques, qui ornaient le palais
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des seigneurs, il n'y avait point d'œuvres d'art dans le bourg.
D'autre part, les magasins d'orfèvrerie prospéraient à Corrège, comme dans toute l'Italie. Le goût excessif du luxe, la passion pour la bijouterie était telle à cette époque que les orfèvres étaient partout encouragés. Les hommes et les femmes du monde aimaient les pierreries. Des colliers d'or enrichis de ciselures,, des guirlandes de fleurs imitées en joyaux étincelaient au front des dames et brillaient au cou des cavaliers. Dans les boutiques des orfèvres on apprenait le dessin. C'est de là (nous le savons par Vasari) que sont sortis la plupart des artistes florentins de la Renaissance. Ce qui prouve encore que la mode du luxe existaità Corrège, c'est qu'un maître flamand, fabricant d'Arras, était venu s'y établir, attiré par la faveur des comtes.
Tout autres cependant furent les impressions et les influences qui épanouirent le génie d'Allegri. Il eut toujours des goûts simples. S'il prit ses premières leçons élémentaires de peinture d'un certain Francesco Blanchi et de Lorenzo Allegri (son oncle paternel), artistes fort médiocres, c'est de sa propre inspiration et par sa persévérance infatigable au travail qu'il s'éleva à la célébrité.
Sans vouloir discuter la question desavoir quelles furent ses premières œuvres, nous pouvons certifier par induction, d'après une étude sérieuse de sa vie, qu'il commença par des études d'après nature. Bientôt il devint passé maître dans cet exercice. Grand nombre de ses études ont été dispersées et
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perdues ; d'autres auront été vendues, à vil prix, par des paysans qui n'en connaissaient pas la valeur. Une de ces esquisses plus connue que les autres a été trouvée près de Rome, comme enseig-ne d'une petite taverne de campag-ne, située tout près de la ville. Elle représente deux mulets et un muletier, en pleine campag-ne sur la grande route. Le naturalisme le plus parfait ressort de ce petit tableau. Le plus fort des deux mulets (l'autre apparaît dans le lointain) traîne péniblement son fardeau sur son dos fatig-ué. Le muletier, avec l'insouciance du rustre, tire la corde qui lui sert de bride et qu'il tient entortillée autour de son bras. Il pose sa main sur un paysan, qui est là de passage, et auquel il semble demander son chemin. De g-racieuses collines s'élèvent dans le lointain. Un charme de fraîcheur est répandu sur l'ensemble du tableau et forme son principal attrait \
Un autre tableau, qui pourrait être l'œuvre de ses premières années, se trouve à Parme chez M. Biag-io Martini. La Vierge portant l'enfant Jésus est assise à côté d'un tronc d'arbre. A ses pieds, le petit saint Jean s'efforce de grimper sur ses genoux. C'est encore un naturalisme naïf et sans apprêt qui fait le charme de ce tableau. Ce qu'il y a de re-