‹ Le CorrègeChapitre 92 sur 158 · I. Pungiléoni, Vita di Coreggio · texte numérisé non relu

I. Pungiléoni, Vita di Coreggio

Ce tableau a été longtemps au Musée de Paris. Il se trouve maintenant à Londres dans la galerie de lord Staflford. M. Ratti nous apprend, sur la foi de son père Gian-Ag^ostino Ratti, que celui-ci ava;t vu à Rome une variante de ce tableau dans la galerie de M. le duc de Bracciano. Un hôtelier y était peint occupé à faire entrer dans son auberge plusieurs muletiers qui s'étaient arrêtés à la porte. Ratti bue la vivacité et la fraîcheur de cette peinture.

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marquable, notons -le dès à présent, c'est que ce ^énie extraordinaire n'a rien laissé de faible ni de médiocre. N'étant que de son école et de celle de la nature, il n'a qu'une manière de s'exprimer, qui est de rendre levraidans sa plénitude. Les dernières œuvres cependant, comparées aux premières, montrent la long"ueur du chemin parcouru.

Si les ébauches d'Alleg-ri n'avaient pas été dispersées par l'ignorance ou la nég-ligence de son entourag-e, nous aurions sans doute sous les yeux la preuve évidente de ses prog-rès et de la continuité de ses études. Nous pourrions suivre alors les premiers de^-rés de sa croissance artistique en une série de petits tableaux, esquisses et croquis comme nous suivons les derniers dans les œuvres de sa maturité.

D'autres g-énies, non moins précoces que lui, suivaient la trace de leurs maîtres, imitant leur manière et se conformant à la tradition. Ils s'élevaient ensuite par leur sentiment propre à la pleine expression de leur talent individuel. Ainsi fit Raphaël qui arriva, à force d'étude, à se débarrasser de toute raideur conventionnelle et à créer des types beaux, naturels et vivants.

Alleg-ri, par contre, ne suivit d'emblée que son propre instinct et s'éleva au faîte de l'art par l'étude directe de la nature. C'est avec cette haute indépendance, par l'élan de son propre esprit et la force immédiate de son sentiment, que le Gorrège créa ses types, à la manière des grands poètes. Ayant reçu lui-même une éducation soignée, versé

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dans les études classiques, il n'eut pas besoin, comme Raphaël des élucubràtions d'un Bembo. Son imag-ination impressionnable, sa vaste mémoire avaient retenu les fables charmantes, les mythes pittoresques des Grecs. Avec ses dons naturels et son exquise sensibilité, il n'avait qu'à regarder autour de lui, pour retrouver des types ravissants de jeunes filles fraîches et belles qu'il savait transformer en nymphes ou en déesses par la mag-ie de son pinceau. Ces charmes, ces attraits et ces grâces, saisis au vol par un esprit ailé et une puissante imagination, formèrent les types variés dont il peupla plus tard son Olympe. Par les aspirations de son cœur, il créa ensuite un Paradis qui n'a jamais eu d'égal dans l'art.

Sensualiste exquis par la forme, spiritualiste par le sentiment, il osa imaginer et peindre le bonheur parfait dans la figure et l'expression des élus. Philosophe transcendant et libre interprète du christianisme, il comprit qu'une religion d'amour suppose l'épanouissement de l'âme dans la vérité éternelle, comme au grand soleil du beau. C'est ainsi qu'il éleva ses créations à la hauteur de son sentiment.

Nous venons de marquer en lignes générales la direction de son esprit. Inutile d'énumérer ses premiers tableaux. Nous devons cependant prendre note de son premier voyage àMantoue, car c'est de là sans doute que son génie reçut une nouvelle impulsion.

Encore adolescent fi5i i) le jeune AUegri suivit

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Manfred, le comte de Corrèg^e, dans un voyag-e à Mantoue entrepris pour échapper à la peste qui avait envahi son bourg-.

Un séjour de quelques mois, qu'il fit auprès de son protecteur, lui offrit l'occasion de visiter cette ville remarquable. Les Gonzag-ue, seigneurs de Mantoue, protecteurs passionnés des beaux-arts, l'avaient dotée de beaux monuments et de vastes musées. Isabelle d'Esté, femme d'un goût très élevé, avait ajouté à ces trésors de statues et d'antiquités, une riche collection d'excellents tableaux, de camées et de médailles antiques. Déjà sous les auspices du marquis Louis de Gonzague, le g"oût des arts et le prestige de l'antiquité avaientpénétré dans les murs de Mantoue. Guarino et Filelfo, savants très connus de leur temps, furent attirés par cet aimable Mécène, qui le premier y introduisit l'art de la typographie déjà assez répandu. Le célèbre Jean Battista Alberti y édifia l'église de Saint-André, où il n'oubha point de prodiguer des louanges à son généreux patron. C'est le même enfin qui invita Mantegna à s'établir à Mantoue, où celui-ci fit école, fut entouré d'éloges et d'admiration i.

Andréa Mantegna (né à Padoue, i43i) réunissait aux dons artistiques les plus distingués ceux d'une vaste culture, le goût des voyages et des antiquités. Ses tournées dans le Levant et en Grèce lui fournirent l'occasion de collectionner de nombreux

I. Dans les arcliives secrèlcs de la famille des Gonzaga, entre autres documents curieux, on trouve les titres d'une pension mensuelle de 75 francs accordée en l'année i468 à l'artiste Andréa Mantegna, qui» à celle époque, s'était déjà établi à Mantoue.

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fragmeiîtsde statues. Les princes et les grands souverains ne manquèrent pas de le protéger. Favori de la fortune, recevant des commandes de tous côtés, il n'alla à Mantoue que lorsqu'il put s'y fixer. Sesbelles œuvres y ont attaché sa mémoire d'une manièreindélébile. C'est surtout pour lui faire peindre une salle du magnifique palais des Gonzague, que le marquis Louis l'avait invité à Mantoue. Le peintre devait y représenter les faits les plus intéressants de la vie de son seigneur et en éterniser la gloire. Telle est l'origine de la chambre dite des époux i. Le marquis Louis de Gonzague y était représenté en grande pompe, dans un costume somptueux, à côté de son épouse la princesse de Brandebourg. Au-dessus de la porte d'entrée qui conduit aux anciens appartements de la cour, se trouvent des groupes charmants d'enfants, remplis de verve, de vie et d'entrain. Il y en a d'autres très jolis et très attrayants sur le plafond de cette même chambre. Ces enfants disposés en cercle^ en attitudes diverses etgracieuses, sontpeints enhardis raccourcis. La plus belle œuvre de Mantegna se trouve au palais Saint-Sébastien . Elle représente le triomphe de César et est peinte avec un luxe extraordinaire de personnages et de costumes, une grande variété de groupes et d'expressions. Ces fresques remarquables, ces puissants raccourcis, la vivacité du pinceau de Mantegna, joints aux belles œuvres de l'antiquité, durentfrapper d'étonnement le jeune Allegri.

I. Cette chambre est aujourd'hui la bibliothè lUs des archives pubh'ques,

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Son imag-ination ardente et facilement excitable dut s'imprég-neret s'emplir du monde nouveau qui s'offrait à ses yeux, dans les peintures et les sculptures de Mantoue. Jusqu'ici il n'avaitconnu que la nature. Mais ces statues grecques aux ravissants contours, où la g-râce s'allie à la beauté et à la noblesse, n'étaitce pas son monde à lui, celui où désormais il devait vivre ? D'autre part il apprit à connaître l'art de la peinture moderne, avec tous les perfectionnements qu'y avaient apportés le progrès du temps et un goût raffiné.

Paolo Uccello de Florence s'était distingué, dès le commencement du siècle, dans l'art difficile du raccourci. A sa suite Andréa Mantegna le porta à une perfection relative qui fait honneur à ses talents et à son savoir. Ses plafonds d'enfants, beaux et gracieux, auront sans doute surpris Antonio Allegri par le naturel de leurs mouvements. Il y avait de plus, à Mantoue, mainte œuvre de peintre en renom : parmi lesquelles celles du Bolonais Costa et de Léon Bruno. L'esprit cl' Allegri, profond et subtil, fît trésor de toutes ces impressions.

Sans rien imiter, il prit partout des notions pratiques sur les procédés de l'art qu'il devait exer cer. 11 comprit mieux, en réfléchissant à ce qu'avaient fait les autres, les richesses qui étaient en lui-même.

L'antique lui servit de règle pour la forme des membres, son sentiment élevé de la nature lui fît faire un choix distingué des types. Quant à l'expression, c'est par le cœur q,u'il en est devenu le

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maître : car les modèles manquent pour le divin. C'est à Mantoue, devant tous ces chefs-d'œuvre où il trouva la révélation de son propre g-énie, qu'il dut s'écrier : a Et moi aussi je suis peintre ! » si jamais il a dit cette parole que lui attribue Vasari. Puisque nous venons de citer un mot de Vasari, notons ici les erreurs dont ce biographe des peintres s'est rendu coupable envers le Corrège. Vasari a un peu brodé sur tout le monde, mais on peut dire qu'il a maltraité Allegri tout en avant l'air de l'exalter. C'est qu'ignorant les faits qui le concernent, il y a substitué des fables de son invention, qui ont faussé jusqu'à ce jour le jugement de la postérité sur la position sociale du Corrège.

Il est clair d'abord que Vasari n'a rien su des circonstances de la vie d'Allegri, puisqu'il parle de sa (( misère » et qu'il attribue sa mort à « un sac rempli de monnaie de cuivre » qu'il aurait porté sur son dos. Ce « cuivre », selon Vasari, était le paiement que le grand artiste avait reçu pour son plafond de la Cathédrale. Les documents prouvent au contraire qu'il reçut la dite somme en aor ». Mais laissons là ces fables aussi ridicules qu'invraisemblables. — Nous constatons d'autre part que tout en rendant justice au génie du maître, il n'a point vu ses chefs-d'œuvre, et n'a jamais mis les pieds à Parme. Cela ressort du fait qu'il place dans legHse de Saint-Jean la fresque de « l'Assomption de la Vierge » qui se trouve dans la Cathédrale de Parme. II ignore par conséquent l'existence des groupes des Apôtre^ et du Christ et ne parle de

l'autre (c'est-à-dire de l'œuvre de la Cathédrale) que vag-uement et par ouï-dire, en l'appelant : Stapendissima meraviglia *. Il parle ensuite sans la préciser de la merveilleuse œuvre du Dôme. Il est évident que n'ayant pu voir les œuvres dont il parle avec enthousiasme, il se tirait d'embarras par des g-énéralités. La manière dont Vasari termine son résumé sur l'œuvre du Corrèg-e prouve cependant sa profonde appréciation de ce g-énie supésieur. « Qu'on tienne pour certain, » dit- il « qu'au- (( cun peintre ne fut plus maître de l'art du colo- (( ris, et ne sut peindre les choses avec plus de (( relief et de charme par le fondu et la morbidesse « de la couleur, par la grâce et le fini du pinceau.»

La nécessité de s'en fier à Vasari, faute de mieux, pour avoir des notions quelconques sur la vie des peintres, la vivacité de son style, son originalité et sa verve artistique, qui lui font trouver le mot à dire à tout propos, lui ont donné une autorité peu justifiée par son inexactitude.

Souvent il confond les sujets et les personnages. — Notons encore une erreur de date, qui a accrédité l'opinion fausse sur les rapports de Mantegna et du Corrège.

I. Vasari, Vita di Antonio da Corejjio Pitlore, p. 98 : « Ed in san Giovanni in quella clttà (Parma) fece una tribuna in fresco. nella qaale fia^urô Noslra Donna che ascende in cielo fra mollitudini di Ançeli ed altri santi intorno : la quale pare iinpossibile ch'eçli potesse non esprimere colla sua mano, nia immag'inare colla fantasia, per li belli andari de'panni e delîe arie che e'diede a quelle figure, con cerli fregi di putti bcllissimi ; ed altri fregi tatli aU'operaper ornamcnto; con diverse fanlasie di sacrifizii all'antica.» Au lieu de tout ceci, le Corrège avait peint à la « tribune » de Saint- Jean, la belle fresque du Couronnement de la Vierje transforée plus lard à la bibliothèque de Parme. i

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Selon Vasari, Andréa Manteg-na serait mort en 101 7. Si cela était vrai, le Corrèg-e aurait pu être son élève, comme on l'a affirmé. Mais nous constatons par une lettre de son fils Louis, en date du 2 octobre de l'année i5o6, adressée au marquis de Mantoue Frédéric Gonzague, un des aimables patrons d'Andréa Mantegna, que ce dernier mourut au mois de septembre i5o6, c'est-à-dire un mois avant la date de la lettre. A la mort de Manteg-na, Antonio Alleg-ri touchait donc à ses douze ans et n'était jamais sorti de son pays natal.

La beauté inénarrable de l'art grec, la séduction de ses formes élégantes et nobles, tous les restes précieux du passé qu'il vit à Mantoue ; d'autre part le mouvement, les raccourcis, la vivacité de l'art moderne, durent stimuler la verve imaginalive d'Antonio AUegri, l'encourager à de nouveaux efforts et hâter sa maîtrise.

Dès celte époque, ses progrès furent prodigieux, son développement aussi unique qu'original. On ne saurait trop accentuer cette dernière épithète. On peut dire de lui plus que d'un autre : « l'artiste c'est l'homme. » L'homme avec la fleur de l'âme et de la pensée, dans la sincérité éloquente de ses aspirations. Sous les qualités de son pinceau, on retrouve les qualités morales d'une nature aussi noble que sensible, délicate et suave.

Ceux qui, sur un examen superficiel, ont cru observer des rapports entre sa manière de manier le .pinceau et celle des plus grands maîtres, spécialement [de Léonard, auquel on a quelquefois

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comparé sesefïets de clair- obscur, n'ont sans doute pas examiné de près ses chefs-d'œuvre, en les comparant à ceux du g"rand Florentin. Léonard, sous sa science admirable, a le trait dur et souvent incertain de celui qui cherche le vrai par tâtonnement. Ses modelés sont faits d'ombres fuyantes, d'un beau relief, mais sombres et sévères de couleur. Son coloris manque de cette variété qui se peint sur le visag-e humain vu au g-rand jour, dans toutes les nuances de sa fraîcheur. Chez le Gorrège, au contraire, le clair-obscur des formes ressort sur ses fonds lumineux avec toutes les diverses gradations qu'indique la nature vue au grand jour, c'est-à-dire colorée dans le fuyant des ombres, et possédant par cela même le charme impérissable du parfait naturel. Il excelle encore par la fraîcheur et la sûreté du trait. Ce trait inimitable prête sa magie à ses tableaux, donne le duvet aux joues fleuries de la jeunesse, le poli aux membres ; il donne aux lèvres l'épanouissement de la rose entr'ouverte et l'éclat de la vie à l'œil souriant. A ces charmes de beauté, de g-râce et de fraîcheur, ajoutons l'admirable perfection qu'il sut donner à la chevelure humaine. Celte chevelure qui entoure ses têtes d'anges et de femmes ravissantes, qui flotte en ondes dorées sur le cou et les épaulesde ses déesses, est d'un tissu blond, soyeux, aérien, et semble caresser de ses boucles lég-ères le sein de ses nymphes et le cou de ses beaux enfants.

Léonard est arrivé à la perfection de son art par la science et l'étude. La science expérimentale et

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les lois de l'induction (appliquées à la partie technique de Tart) lui servirent de guide : Prouando riprovando. Timide, à cause de cette méthode même, il hésitait souvent en travaillant, et revenait souvent sur ses idées en modifiant son œuvre selon ses nouvelles impressions. Il était sobre d'effets, manquait de hardiesse et de variété dans ses têtes, tout en les relevant parles demi-teintes très sombres de son clair-obscur. Le Corrèg-e au contraire Qsllamineax dans les demi-teintes, c'est sous l'éclat du plein jour qu'il faisait ressortir les formes choisies dent il peuple ses fresques et ses tableaux. Léonard est un artiste élevé, profond et savant ; il suit toujours une méthode et une règle préconçue par son esprit chercheur. L'autre parmi les peintres est lepoète ailé, qui improvise des scènes et crée des personnages dans son esprit fécond. Il les fait vivre par le souffle de son âme et par l'intuition rapide de son esprit. Car sous la facilité et la grâce de ce pinceau se cache un savoir immense, un art capable des combinaisons les plus variées, d'une harmonie d'ensemble étonnante.

En voyant ses fresques et ses tableaux, devant ces beaux corps souples et légers devant ces belles têtes souriantes, on oublie l'art, tellement tout y paraît naturel et facile, et c'est à peine si on se rend compte des immenses difficultés qu'il a dû vaincre pour atteindre à toute cette perfection. Les muscles herculéens de Michel-Ange étonnent davantage et fontsongerinvolontairement aux difficultés d'exécution de ces fresques hardies. Les torses

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d'athlète qu'il étale dans la chapelle Sixtine et ailleurs, avec une véritable science anatomique, en ont imposé au monde, surtout par les yeux de Vasari, qui a tant prôné son favori parmi les peintres comme le plus surprenant de tous. Or ces masses de chair humaine qui font ostentation de la force musculaire, mais privées de grâce et de beauté, ont exalté le monde pour Michel-Ang-e à cause des difficultés vaincues. Le grand art, celai des Grecs, est celui qui se cache sous les traits d'une apparente insouciance. Celui-là est l'art du Corrège.

Les Carrache voyageant à travers toute l'Italie, à la recherche du beau, se fixèrent pour quelque temps à Parme, afin d'étudier et de copier le Corrège. Voici comment s'exprime Annibal Carrache dans une lettre qu'il a adressée à son cousin Louis, à propos d'Allegri :

(( Tout ce que je vois me confond. Quelle vérité! (( quel coloris 1 Quelle carnation ! Les beaux ence fants ! ils vivent, ils respirent, ils rient avec tant « de grâce et de vérité qu'il faut absolument rire « et se réjouir avec eux. J'écris à mon frère pour « rengager à venir me trouver; qu'il vienne et qu'il a ne me rompe plus la tête de ses beaux discours « et de ses dissertations éternelles. Au lieu de perdre i( notre temps à disputer, ne songeons qu'à saisir (( la belle manière du Corrège ; c'est le seul moyen « d'humilier nos rivaux. Mon cœur se brise de dou- (( leur quand je pense au sort malheureux de ce c( pauvre Antoine (le Corrège), un si grand homme,

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« si toutefois il ne mérite pas d'être appelé un (( ang-e; s'ensevelir dans un pays où jamais il ne « fut connu, et y finir misérablement ses jours ! € Oh! lui et le Titien seront éternellement mes déli- « ces. Ne me vantez pas votre Parmesan. Qu'il y a « loin de ce peintre au Corrège ! Celui-ci a tout (( puisé dans sa tête : ses pensées, ses conceptions « sont à lui ; il n'a eu d'autre maître que la nature : « tous les autres recourent tantôt aux statues, tan- « tôt aux dessins; ils nous présentent les choses « comme elles peuvent être. Le Corrège les offre a telles qu'elles sont. Je ne sais pas m'expliquer, a mais je m'entends; Augustin, mon frère, vous (' dira cela infiniment mieux que je ne pourrais le « faire ^ »

Cette admiration aussi intelligente que passionnée pour les œuvres du Corrège est un vrai miracle, dans un siècle où la corruption du goût et l'absence d'enthousiasme vrai allaient de pair avec une affectation miévreuse de sentimentalisme outré. Nous y trouvons la preuve de la sincérité d'âme du Carrache, et du culte du beau qu'il apportait dans ses études.

Le Carrache , comme bien d'autres qui l'ont précédé et lui ont succédé, n'avait pu cependant tout pénétrer dans le vaste esprit du Corrège, qui s'élève à l'idéal par la lumière transcendante

1. Raccolia di lettere sulla pittura, la scultura e Varchiteitura, dai piii celebri personaggi, dal secolo XV al XVI. Ce recueil a \^n ^°.™Pose par M. Martini de Florence, M. Susfort et le cardinal Albani. M. Bottoni en a été l'éditeur.

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de la plus haute philosophie chrétienne, alliée au sentiment du beau. Le Carrache, habitué à la vie remuante, à l'émulation ardente des grandes villes , dont les ressources sont infinies, dont la faveur encourage les talents ordinaires et consacre d'habitude les grands génies, s'affligeait à la pensée de ce grand homme enterré dans une petite ville.

Il le plaignait, comme les autres l'ont plaint, de ce qu'il vivait à part, inconnu et peu apprécié des grands. Il oubliait que le genre de vie d' AUegri était uniquement de son choix. Ce grand homme, ou plutôt cet a ange » (comme dit le Carrache même) n'était ni a d'humeur chagrine » ni malheureux. Ses jours, au contraire, se sont écoulés dans la sérénité et les joies intimes de l'âme qui, seules, peuvent donner le vrai bonheur. Il signait ses œuvres du nom de t Lieto )) pour exprimer cet état de contentement. Aimant et aimé, aimable et bon, sa vie s'est passée au sein de sa famille, au milieu des joies du travail, dans la poursuite d'un noble idéal. Quant à sa condition de fortune, loin d'être misérable (comme on a prétendu) elle était des meilleures. 11 dut à ses œuvres sinon l'opulence, du moins une existence indépendante et l'absence de tout souci. Les commissions lui venaient de partout, sans qu'il se donnât aucune peine pour les solliciter. Sa renommée, même en dehors du cercle de Parme, était si grande, qu'il reçut, entre autres, la commission de peindre quatre tableaux pour le marquis de Mantoue créé duc par Charles-Quint. Ils

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furent présentés à l'empereur lors de son couronnement et excitèrent son admiration. On sait que le Titien était son peintre habituel et favorisé. Cela prouve que le Corrèg-e était fort apprécié de son temps. Les commandes pleuvaient sur lui. Tous les g-rands et les gens de g-oiit voulaient de ses tableaux. Il les exécutait à loisir, vouant la majeure partie de son temps à la composition de sesg-randes œuvres, mais ne sortant jamais de son modeste milieu et de sa chère sohtude, remplie de rêves et de charme. Sans vanité personnelle, il n'eut que la noble ambition de créer un monde idéal, qu'il anima par le grand souffle du vrai et du beau.

Antonio AUeg-ri est né pour la peinture comme le Dante pour la poésie. Il a été le peintre des peintres, comme le Dante fut le roi des poètes après Homère et Virgile.

Imaginer un monde à part, en rapport avec celui-ci, plus parfait par le beau éternel, plus fluide et lumineux par la grâce de l'action et le rayon souriant de l'âme, tel fut l'unique but du Corrège. Réahser des idées sublimes dans la peinture, leur donner une forme plastique digne d'elles, s'élever aux plus hautes inspirations de Tamour, aux plus bautes régions de la pensée, telle fut son intention 3t telle a été son œuvre. Aucun peintre, avant ni iprès lui , ne Ta approché. Cette merveilleuse fécondité, cette facilité apparente qui le distingue (à :ôté de ses autres qualités) pourraient bien, à un îxamen superficiel, nous faire accroire que son fiuvre a été le résultat d'une vaste improvisation.

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Rien n'est plus loin de la vérité. L'excellence de l'œuvre prouve au contraire les trésors de réflexion que le génie du maître j prodiguait sans en avoir l'air. La force de sa vie entière fut constamment appliquée à la peinture.

De cette façon le Corrège ne créa plus seulement des poèmes sur une vaste échelle, il a aussi initié son époque à une plus large manière de peindre à fresque, en exécutant des poèmes sacrés composés de multitudes de figures de grandeur naturelle, qu'il a élevés sous la voûte des églises. Avant qu'il n'eût fait cette importante réforme artistique, d'habitude on divisait la coupole des églises en sections architecturales, dont chacune était ornée de saints personnages, soit à fresque soit en mosaïque. Le buste du Christ de grandeur colossale y dominait d'habitude toute la composition ; l'entourage n'était qu'accessoire. De là une certaine raideur hiératique et une solennité immuable qui marque certains types byzantins, qui cependant ne sont point dépourvus de grandeur. L'art supérieur du Corrège réussit le premier à transformer la voûte de l'église (qui se prête à cette illusion) en un espace vaste et lumineux, semblable à la voûte du ciel. Par des miracles de perspective aérienne, il sut y lancer des masses de personnages humains des deux sexes, et les faire flotter dans la lumière en des poses si heureuses et si naturelles qu'elles nous font rêver à des corps éthérés et diaphanes, qui se soutiennent et se meuvent dans l'air avec la légrèreté de l'oiseau au vol.

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