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LES C03ITES DE CORRÈGE

nord qui abonde sur le sol lombard. C'est là que Véronica Garnbara reçut plus d'une fois Charles- Quint, Hercule de Ferrare, Éléonore d'Esté, Frédéric de Gonzague, avec l'élite du monde des lettres, l'Arioste et l'Arétin. C'est là enfin que vint parfois rêver et travailler le divin Alleg-ri sur la demande de la dame de Corrèg-e, qui le chargea de peindre à fresque quelques salles de la villa.

Mais avant de ven'r à lui, avant de quitter le cercle choisi où brillait la dame de Corrège, donnons un dernier coup d'œil aux hôtes illustres de Véronica.

Voici d'abord TArioste et son protecteur Alphonse d'Avalos, marquis del Vasto. Un document public, qui se trouvait aux archives des comtes de Corrège, constate la rencontre de ces deux grands personnages et ajoute qu'à cette occasion le marquis accorda une pension annuelle de cent écus d'or au poète, payable sur les rentes de ses terres de Crémone. On sait abondamment que les poètes et les artistes d'alors vivaient de la faveur des grands et que ceux-là le leur rendaient en adulalions inimitées. Le fait de l'Arioste nous prouve qu'à Corrège même, chez l'aimable Véronica, dans le temple de la « dixième Muse», comme l'appelaient ses admirateurs, les poètes n'oubliaient point les biens de ce monde. Poètes et grands seigneurs avaient alors également besoin les uns des autres ; ceux-là pour vivre et ceux-ci pour être chantés. Dans ce temps, où le seul pubhc était la noblesse, un poète célèbre tenait en main la trompette de la

renommée. L'ambition d'un guerrier, d'un capitaine était de passer dans ses vers. — L'hospitalité des grands seigneurs était d'ailleurs si magnifique qu'elle n'avait rien d'humiliant pour le poète; et les éloges du poète quoique souvent intéressés, étaient donnés de si bonne grâce qu'ils n'offusquaient en rien le protecteur et lui ouvraient la perspective fleurie de l'immortalité. Ces louanges sans doute ont beaucoup perdu à nos yeux, nous ne les prenons plus à la lettre. Quand l'Arioste adresse son poème à Lucrèce Borgia, avec des louanges exagérées à cette belle dame, devenue célèbre pour tout autre chose que sa « vertu », nous savons à quoi nous en tenir sur ces compliments, dont de tout temps on a fait un libre échange dans la société.

L'auteur du Roland furieux comptait donc parmi les hôtes assidus de Yéronica Gambara et dut jouer un des premiers rôles dans ces réunions.

Messer Ludovico n'était qu'un pauvre gentilhomme de Ferrare; mais la nature qui l'avait doué du génie poétique, l'avait en outre comblé de tous les dons. Il était beau, spirituel, séduisant, aimable et courtois, d'un esprit vif et pétillant; il savait s'habiller avec splendeur. Aussi fut-il le favori deson temps. Ce parfait homme du monde, ce poète courtisan connaissait le prix de ses éloges, ne les donnait qu'à bon escient et n'eut point permis à un protecteur de lui manquer d'égards.

On se traitait en souriant et de puissance à puissance. Le poème de l'Arioste est rempli de noms

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contemporains. Il y est question, en fait de peintres, de Michel-An g-e, de Raphaël, de Léonard, de Titien, et à côté de ces célébrités il nomme Jean Belh'no, Manteg-na et même Dossi — mais le nom d'Alleg-ri ne s'y trouve pas. Si on se demande pourquoi, la réponse est évidente. Le g-rand peintre évitait systématiquement le monde brillant et léger qui papillonnait autour des cours. Il est certain qu'Antonio Alleg-ri était fort esûmé dans la famille des comtes de Corrège et déjà très renommé de son temps.

Nous verrons tout à l'heure qu'il lui eût été facile de jouer un rôle dans cette société et qu'il ne l'a point voulu, se tenant toujours à l'écart et préférant au bruit du monde le charme intime et absorbant de son art.

Si l'Arioste a oublié le grand peintre, qui est devenu la gloire de Corrège et dont le nom résonne partout, il ne se montre point ingrat envers Véronica Gambara. Il fait allusion à son talent poétique et dit qu'elle est « favorisée de Phébus et du chœur parnassien », éloge auquel la dame de Corrège dut être particulièrement sensible.

En suivant l'énumération de l'Arioste nous v rencontrons le nom d'un autre hôte du châLeau de Corrège, colui de l'Arétin. Voici comment le poète dAlcine et de Renaud annonce cet illustre coquin, le plus grand et le plus impudent de tous les chevaliers d'industrie littéraire qui ait jamais vécu :

Ecco il flagellj De'principi, il divin Piero Arelino^

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Si l'épithète de divin , accolée au nom de rArétin nous surprend un peu sous la plume de l'Arioste, celle de fléau des princes avait sa justesse. UArétin, qui se faisait de gros revenus avec ses éloges et ses calomnies, était en effet un personnage assez redouté et assez audacieux pour que le pape Clément VII crût devoir lui défendre le séjour de Bologne pendant le couronnement de Gharles-Ouint. L'Are tin, connu de son temps par des œuvres scandaleuses, une vie malhonnête et des satires sanglantes, n'en trouva pas moins une place d'honneur dans le poème de l'Arioste. Ce qui nous étonne davantage, c'est le culte que sembla professer pour lui la sage Véronica. Elle lui prodigue dans ses lettres, comme dans ses poésies, des termes de tendresse, d'admiration; elle l'appelle tour à tour : son cher, son divin, son divinissime, son vertueux seig^neur Pierre Arétin [diuinissinio^ virtiiosissimo, signor Pietro mio). Elle ajoute qu'elle tient plus à ses lettres qu'à celles d'un empereur de plusieurs royaumes. Enfin, cette même Véronique, qui a écrit sur son mari des vers sentis et touchants, en adresse d'autres à ce personnage équivoque, que nous croirions àpeine de sa plume. Mais ce n'était pas encore assez de flatterie pour le terrible et précieux pamphlétaire ! Ce brave Arétin, dont la maison de Venise était le rendezvous des courtisanes, avait, lui aussi, une a dame de ses pensées » et l'appelait sa sirène. Pour le caresser plus délicatement, la bonne comtesse de Corrègc adresse un sonnet à cette belle inconnue,

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qu'elle envoie à son adorateur; et quel sonnet ! Il est intitulé : A la Sirène aimée de Pierre Arétin. Après avoir parlé du bonheur de la Sirène, des avantag-es de sa position, qui mettent son nom à l'abri du temps, elle énumère les raisons de juste ori^ueil d'un€ femme « qui seule a été ainsi honorée par celui que tout le monde exalte et redoute » et finit en disant a que la sirène de l'Arétin va désormais prendre place à côté de la Béatrice de Dante et delà Laure de Pétrarque ^ ». Il faut avouer que c'est pousser un peu loin la licence poétique. Mais ce n'est pas tout. Elle lui écrit que la fortune lui a envoyé bien des épreuves, mais qu'elle l'a favorisée en la faisant entrer en grâce auprès du seigneur Pierre. « C'est là, dit-elle, une compensation suf-

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