I. Voici le sonnet dans son intégrité
Alla sirena amata da Pier Aretino :
Ben si puô dir che a voi largo e cortese JJci suoi doni sia stato il cielo avaro; Poscia che TArelin, spirilo chlaro Caslamente di voi, Donna, saccese.
Da lui verran gli schermi e le difese Che usar potiele contra il morso amaro Del fiero tempo ; ei vi farà riparo Verso le gravi sue pangenti offese.
Certogiusta cagion di gir altéra
Più che altre avale, da che sol vi onora
•Jucllo chetullo il mondo esalta e terne.
Quanti diranno, ragionando ancora :
SjI con Béatrice fia, con Laura insieme Sirena elerna ne la Terza Sfera
Sonetto XLdi Veronica Gambara intitolato aW Aretino : Ce sonnet semble avoir tant plu à Pier Aretino qu'il l'a copié plusieurs fois, avec lariardes dans un exemplaire de l'Orlando Furioso de l'Arioslc imprimé à Ferrare (loSa).
Ce sonnet se trouve parmi les œuvres choisies de la dame de Corrè-e. Rime e Icttere di Veronica Gambara, raccolte da Felice Rizzardi di Brescia.
fisante pour tous les maux soufferts et qui surpasse tous les biens que j'aurais jamais pu désirer. » L'Arétin,encoura§-é partant de caresses, lui envoie ses comédies scandaleuses et ses dialog-ues capables de faire roug-ir Rabelais en personne. Il lui parle même avec complaisance des sept psaumes du roi David (ouvragedu même g-enre) qu'il était en train de composer. Non seulement la bonne Véronica trouve les premiers « charmants et ravissants », mais elle déclare qu'il lui tarde de lire les derniers (les sept psaumes du roi David), œuvre sans doute digne des précédentes et qui doit renfermer une théologie préférable à celle de Dom Scott ! Elle lit avec délice la Courtisane parce qu'elle y découvre des allusions qui s'adressent à elle-même. Elle dit que, se voyant honorée ainsi pour la première fois, elle espérait que ce ne serait pas la dernière ; et ceci, ajoute-t-elle, non par ambition ordinaire, mais parle désir naturel qu'elle avait de vivre dans la postérité : a Louée par vous, écrit-elle, certes je vivrai mille ans. »
Ce dernier mot nous donne le secret de cette étrange amitié et de celte correspondance pins étrange encore. Une vanité prodigieuse peut seule expHquer cette condescendance incroyable d'une d ame haut placée envers un personnag^e tel que l'Arétin. La vanité mène parfois des êtres intelligents à des niaiseries formidables, aux plus grossiers mensonges, aux aberrations les plus monslreuses. Quelle que soit sa part dans les relations de Véronica Gambara et de l'Arétin, cette histoire jette un
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jour des plus curieux sur la société du xvi® siècle. Si maintenant on veut connaître à fond l'homme que la sage et bonne Véronica plaçait si haut^ et qui plus d'une fois dut trôner en maître dans sa villa de Corrège, au milieu des marquis, des princes, des poètes, des savants, et recueillir les hommages de la dame de céans avec un sourire protecteur, qu'on relise l'admirable portrait qu'en a fait M. Taine.
« En ce moment, le personnage le plus en vue « estl'Arétin, un fils de courtisane, né à Thôpital, (( parasite de métier et professeur de chantages^ « qui, à force de calomnies et d'adulations, de (( sonnets luxurieux et de dialogues obscènes, c( devient l'arbitre des renommées, extorque soi- (( xante-dix mille écus aux grands de l'Europe, « s'intitule le fléau des princes, et fait passer son <( style enflé et mollasse pour une des merveilles « de l'esprit humain. Il n'a rien, et vit, en seigneur, (( de l'argent qu'on lui donne, ou des cadeaux qui (( pleuvent chez lui. Dès le matin, dans son palais « du Grand Canal, les solhciteurs et les flatteurs a remplissent l'antichambre. « Tant de seigneurs', « dit-il, me rompent continueUement la tête de (( leurs visites, que mes escaliers sont usés par le c( frottement de leurs pieds, comme le pavé du Ca- (( pitole par les roues des chars de triomphe. Je ne (( crois pas que Rome ait vu un aussi grand mélan- (( ge de nations et de langues que celui que ren-
/. Lettere deH'Aretino. Tomo I, d, 206. Il vinl à Venise {ibti']}.
« ferme ma maison. On voit venir chez moi Turcs, « Juifs, Indiens, Français^ Espagnols, Allemands ; « quant aux Italiens, pensez ce qu'il peuty en avoir: « je ne dis rien du menu peuple ; impossible de me « voir sans moines et sans prêtres autour de moi. « Je suis le secrétaire du monde. » Les grands, les « prélats, les artistes lui font la cour ;on luiappor- (( te des médailles anciennes, des colliers d'or, un c( manteau de velours, un tableau, des bourses de (( cinq cents écus, des diplômes d'académie. Son (( buste en marbre blanc, son portrait par Titien, (( les médailles d'or, de bronze et d'argent qui le (( représentent étalent aux regards des visiteurs (( son masque impudent et brutal. On l'y voit cou- « ronnc, vêtu de la longue robe impériale, assis (( sur un trône élevé, recevant les hommages et (( les présents des peuples. Il est populaire et fait (( la mode. « Je vois, dit-il, mon effigie dans les face çades des palais, je la retrouve sur les boîtes à (( peignes, sur les ornements des miroirs, sur les « plats de majolique, comme celle d'Alexandre, de (( César, de Scipion. Je vous assure encore qu'à « Murano une certaine espèce de vase de cristal « s'appelle les Arétins. Une race de chevaux s'ap- « pelle l'Arétine. en souvenir d'un cheval que j'ai « reçu du pape Clément et donné au duc Frédéric. « Le ruisseau qui baigne un des côtés de la maison « que j'habite sur le Grand Canal a été baptisé du (( nom de l'Arélin. On dit le style de l'Arétin : que « les pédants en crèvent de dépit ! Trois de mes « chambrières ou ménagères qui m'ont quitté pour
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(( devenir des dames se font appeler les A rétines. » (( — Ainsi protégé et nourri par la faveur publique a il jouit, non pas délicatement et furtivement, (( mais crûment et à ciel ouvert. « Dépensons^
( vivons, buvons frais, et comme hommes li-
(( bres. Je suis un homme libre, » dit-il souvent ; (( cela signifie qu'il fait ce qui lui plaît, et donne « pâture à tous ses sens. A cette époque, les nerfs (( sont encore rudes et les muscles forts ; c'estàlafin (( du xvii^ siècle que les mœurs tourneront à la fa- « deur ou à la mièvrerie. En ce moment les con- (( voitises sont gloutonnes plutôt que friandes; « dans ces Vénus que les grands peintres désha- « billent sur leurs toiles, le torse est masculin et c' le regard ferme ; la volupté, âpre et franche, ne « laisse aucune place à la mignardise ni au raffî- « nement. Arétin a été vagabond et soldat, et ses « plaisirs s'en ressentent. On fait bombance chez (( lui ; il y a « vingt-deux femmes » dans sa mai- (( son, quelquefois avec leurs petits enfants à la (( mamelle. La ripaille et le désordre y sont con- « tinus.
« Il est généreux comme un A^oleur et s'il prend, (( il laisse prendre. « Doublez-moi ma pension de (( cinq cents écus : quand j'en aurais mille fois au- « tant je serais à l'étroit. Tout le monde accourt « à moi comme si j'étais le maître du trésor royal. « Si une pauvre fille accouche, ma maison fait la (( dépense. Si on met quelqu'un en prison, c'est à (( moi de pourvoir à tout. Les soldats sans équi- (( pements, les étrangers malheureux, une quan-
« tilé de cavaliers errants viennent se refaire chez (( moi. Il n'y a pas deux mois, un jeune homme « ayant été blessé dans mon voisinage s'est fait (( porter dans une de mes chambres. » Ses do- (( mestiques le volent. Tout est pêle-mêle dans cette tt maison ouverte : vases, bustes, esquisses, tort ques et manteaux qu'on lui offre ; vins de Chy- « pre, becfig"ues, chevreuils et lièvres qu'on lui en- « voie, melons et raisins qu'il achète lui-même pour (( le festin du soir. Il mange bien, boit mieux, et fait « retentir la salle de marbre des éclats de sa belle (( humeur. Des perdrix arrivent : « aussitôt prises (( rôties ; j'ai quitté mon hymne en faveur des Hè- « vres et me suis mis à chanter les louanges des « volatiles. Mon bon ami Titien, donnant un coup « d'oeil à ces bêtes, se mit à chanter en duo avec « moi le Magnificat que j'avais commencé. » A (( cette musique des mâchoires se joint l'autre. La « célèbre chanteuse Franceschina est un de ses hô- « tes; il baise ses belles mains, deux voleuses charce mantes qui enlèvent non seulement la bourse, (( mais le cœur des gens. « Je veux, dit-il, que là « où manquera la saveur de mes plats apparaissent « les douceurs de votre musique. Les courtisanes « sont ici chez elles. Il a écrit des livres à leur « usage et leur a enseigné les perfectionnements de « leur profession. Il les reçoit, les choie, leur écrit « et les recrute. Le matin, après avoir expédié ses « visiteurs, quand il ne va pas se distraire dans (( l'atelier de Sansovino et de Titien, il monte chez « des grisettes, leur donne quelques sous, des mou-
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« choirs, des draps, des chemises, pour leur faire (( o^ae^ner leur vie. A ce métier, il a ramassé et ins- (( tallé chez lui six jeunes femmes qu'on nomme « les Arétines, sérail sans clôture, où les escapades, « les querelles, les imbroglio font le plus beau (( tapage. Il vit trente ans de la sorte, parfois ba- « tonné, mais toujours pensionné, familier des (( grands, recevant d'un évêque des souliers bleu (( turquin pour ses maîtresses; camarade de Titien, « de Tintoret et de Sansovino. Bien mieux, l'Aré- « tin fait école, il a des imitateurs aussi parasites et « aussi orduriers que lui : Doni, Nicolo Franco (( son secrétaire et son ennemi, auteur des Pr/c7/)^a, « et qui finit à Rome par la potence ^ »
Il n'y a rien à ajouter à ce portrait qui peint à la fois et la société d'alors et son favori. Le monde sortirécemment des entraves du moyen âge et d'une demi-barbarie avait des goûts princiers et des caprices effrénés, mais ni principes ni convictions. L'art y régnait en maître ; mais tout y devenait virtuosité. Le spadassin et le pamphlétaire y faisaient fortune à côté du capitaine d'aventure et de l'artiste. On se flattait, on se craignait; on ne s'aimait pas. On était souvent prêt à se couper la gorge quand on se caressait le plus, et l'on citait Gicéron : De amicitia, avant d'aller à une embuscade. Les belles manières, l'esprit, la politesse, le luxe extérieur et la splendeur des habillements faisaient tout pardonner.