DIAPRÉS LA COMÉDIE CONTEMPORAINE
IL — L'ëpodse et la mère.
La psjdiologie de la femme mariâe, dans m>tre tbéàtre cootemporaiD,a poorJNMse le, droit au bonheur, (jq boohear se compose UMU à la fois d'amour réciproque, de aécaillé morale et matérielle, d'indèptntiance sans .jalouBip, et d'orgueil satisfait : le ménage ob M troDTeot réunies ces conditions est on bon ménage. Mais que Ton de ces éléments, pbfsiqaes ou moraux, vienne à manquer, la famme, qui a droit au bonheur^ ira le chercher au delrars. Et rien Wb semblera ni plus logique aux personnages qui l'entourent, ni, mnoi q>ectatttuifi, plus légitime ou plus ordinaire.
Ne diacms donc pas que la comédie actuelle ne nous représente pK l'boimète temme. Mais disons qu'il la représente heureuse et J m pas vertueuse. De toutes les obserTations qui peuvent démon- r^ tes à quel point le niveau de la morale publique s'est abaissé, oiie^là est la plus grave. En effet, les dramaturges, les romaninset les critiques de notre temps, — et; à leur suite le public, — semblmit se deoûiider, avant de juger ila femme, jadis tout simplemait déclarée coupable : « fitait^Ue heureuse? » Et si toutes les OMufitions du bonheur se trouvent réunies dans son ménage, on il proclamo néviosâe, foUe, impardonnable I... Mais s'il résulte de mue enqnèle cpu son mari était Jaloux, ou seulement très absorbé fa Bon Hiétier, que sa iortuneitrop mince ne permettait pas à b Innmede changsr.de chapeaux aussi souvent qu'il le faut pour être hnranae, etc..., alors, rien d'étonnant, n'est-ce pas, que l'épouse tk rompu son ^faaa, et ait .fui la galère matrioumiale. fBn un mot^
< Voyes le Corrtspondani du iO décembre 1903.
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c'est TappUcation, à la morale^ du principe des circonstances atténuantes, qui déjà triomphe dans la loù
Quant à Tëpouse qui fait passer ses devoirs avant ses droits, ou la trouvera peut-être, au théâtre, parmi les vieilles femmes qui, pour bien des raisons, ne parlent plus de bonheur qu'à titre rétrospectif; mais, parmi len jeunes femmes, non. Celles-ci se croiraient dupes et presque coupables envers la nature dont elles sont le \ plus bel ornement, si elles ne consacraient leur printemps et leur \ été au plaisir et au luxe ; telle est leur fonction ; elles veulent à ^ \^tout prix la remplir, et nous devons les plaindre quand nons les "^voyons obligées de recommencer plusieurs fois l'expérience.
C'est ici encore que l'on sent toute la convention de l'art dramatique, — et que l'on peut admirer à quel point le théâtre vit de types fictifs et de clichés. Dans quelque cinquante ans, lorsqu'apparaîtra de loin la masse des pièces contemporaines, les différences que nous croyons sai.'^ir aujourd'hui entre les divers rôles de femmes mariées, s'atténueront jusqu'à s'effacer. Catherine ^ de Septmonts, dans \ Etrangère^ ce sera la fille de H. Poirier dans ' un moment de crise, pas autre chose. Les Claire Jadin, les Antoinette Sabrier, les Marianne Darlay, etc., que nous distinguons à cette heure d'après l'actrice qui les incarne, ou encore d'après l'état ou le métier de leur mari, auront toutes, aux yeux de la postérité* un trait commun, par lequel elles iront jusqu'à se confondre. Toutes, elles tendent au bonheur^ au bonheur complet, à la satisfaction égoïste et inconsciente de leurs instincts; toutes, elles seront amorales au même titre que les contemporaines de Juvénal et de Martial; le bonheur aura été leur loi, loi unique et fatale, qui expliquera toute leur conduite, comme la pesanteur régit la chute des corps. Et, comme nous reconnaissons de loin une héroïne- cornélienne, une Chimène, une Pauline, une Emilie, à ce que la sensibilité est domptée chez elle par la volonté, — ainsi on cla^^sera dans une même catégorie (celle des inconscientes morales en qui la volonté a disparu) toutes les femmes, honnêtes ou non, de la comédie française entre 1870 et 1900.
Or, de toutes les formes de la volonté, le sentiment religieux est, je le dirais précédemment, celle qui manque le plus. Em. Augier a marqué une date dans la psychologie féminine du théâtre, quand il fait dire à son marquis d'Auberive, auquel sa femme coupable et repentante demande par quel moyen elle sortira de sa honte et de son angoisse : « ... Autrefois, Madame, on avait Dieu! d Oui, ) supposez un instant que ce mot Dieu soit prononcé dans la plupart des situations de nos comédies ; supposez que la femme trouve un refuge, un soutien, un conseil, dans sa religion, alors tout change.
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Et si tout change, c'est que le sendment religieux, chez la plupart des femmes, est une passion, — et que seule une passion peut en annihiler ou en atténuer une autre. Et je répète, et je voudrais le faire sentir à chaque ligne, que la suppression systématique de toute pensée reli^euse dans le cœur des femmes que nous présente le théâtre actuel, est à la psychologie sodale ce que serait rémission Tolontaire d'un chiffre dans un calcul ou d'une quantité dans une analyse. — Et c'est pourquoi, dans toutes ces pièces, vous ne trouvez pas de femme vertueuse : quelle apologie inattendue de la morale chrétienne I
Voyons un peu, d'abord, ces femmes heureuses.*. Je remonte jusqu'à Dumas fils pour trouver un excellent résumé des réflexions précédentes. Dans VAmi des femmes (qui date de 186&), de Ryons cause avec M"* Leverdet :
M** Leverdet. — Alors, il n'y a pas d'honnêtes femmes?
De Rtons. — Si, plus qu'on ne le croit ; mais pas tant qu'on le dit.
M"* Leverdet. — Qae pensez-vous de celles-là?
De Rtons. — Que c'est le plus beau spectacle qu'il soit donné à l'homme de contempler.
M"* Leverdet. — Enfin 1 vous en avez donc vu? ^
De Ryons. — Jamais.
M"* Leverdet. — ... Gomment! Vous n'avez jamais vu de feomies qui aiment leur mari, qui aiment leurs enfants, et dont l'honneur est intact?
De Rtons. — Si; msds ce n'est pas de la vertu, ça, c'est du bonheur. Le beau mérite d'Être fidèle à un mari qu'on aime I Pourquoi ne me dites- vous- pas : admirez donc H. un tel, qui a 500,000 livres de rente, et qui n'a jamais volé, — depuis qu'il les a. . .
M"* Leverdet. — Et celles qui n'ont pas trouvé le bonheur dans le niariage, que leurs maris ont trompées, abandonnées, ruinées, et qui, sans enfants pour se consoler, restent irréprochables, qu'en dites-vous?
De Rtoms. — Qu'elles doivent être affreusement l^des ou horriblement ennuyeuses ^ .
Dans Francillon^ nous voyons une jeune femme qui « tend au bonheur », Frandne de Riverolles, — et une autre, Thérèse Smith, qui est heureuse. Mais il faut vous dire que Thérèse a cinq enfants,
* A. Damas fils, UAmi des femmes, act. !•', se. i.
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dont deux jameaax, qu'elle les a tous nourris, — et que son mari
Xest an traTailleor qui gagne un million poor cbacon de ses en&nts. Cette Thérèse, en ontre, est très intelligente: un ynd philosophe. Econtez-la : « Une fois mère, dit-elle à Francine, si tu n'es pas mère avant tout, ta es perdae. Sois avec ton Lucien comme je suis avec mon Alfred... Il me dit qu'il va à son bnreaa, qu'il va à son cercle, qu'il va vdr ses amis, je le crois. Les hommes ont des façons de s'amuser à eux qu'il faut accepter. Ils ont ce qu'ils croient des passions, ce qu'ils appellent des besoins, tout bonnement des habitudes. Ils hésitent assez à devenir des maris, pour que nous les ménagions quand ils s'y décident. Moi, je ne demande jamais au mien où il a été; il me raconte tout ce qu'il veut et je suis convaincue, ou tout au moins j'en ai l'air, qu'il ne me trompe pas. Les hommes, ma chère, c'est comme les cerfs-volants : plus on leur rend de corde, plus on les tient... ^ » Voilà le bon sens français dans toute sa franche beauté, et j'aime fort cette Thérèse Smith ; mais, enfin, elle est heureuse, et elle n'a pas grand mérite à raisonner si juste.
A côté de la feomie philosophe, Dumas fils nous a montré la femme indifférente, peu passionnée, dans M*"* de Ruoiières (de r Etrangère). Le docteur Rémonin lui demande si elle a aimé son mari :
M"^' DE RuMiÈRES. — Ah bien, non I c'était un charmant homme, mais il n'y tenait pas du tout.
Rémonin. — Et en dehors de votre mari?
M"* DE RuHiÈRES. — Je ne me rappelle rien. Non, vrai. Quelquefois des imaginations\ le soir, à la campagne, pendant qu'on faissut de la musique et qufi je regardais la lune. Mais c'était plus le désir d'être aimée qu^^désir d'aimer moi-même; car, je crois que, nous autres femmes^jnous n'aimons pas; il y a seulement certains hommes dont nous voudrions être aimées. C'est ce qui fût croire que nous aimons; mais, une fois l'amour inspiré, une fois le triomphe obtenu, il n'est pas rare que nous pensions à autre chose... Bref, je m'en suis tirée à mon honneur, c'est le cas 9e le dire, et je m'en trouve très bien... Somme toute, je n'ai rien à reprocher à ma vie, et j'assiste à celle des autres en m'y intéressant quelquefois. Je suis comme les abonnés de l'Opéra qui savent par cœur tout le répertoire, mais qui écoutent toujours certains morceaux avec plaisir et qui encouragent les débutants * ».
D'ailleurs, si vous consultez le théâtre contemporain, ces femmes
* A. Dumaa fils, Francilion, acte I«', se. i. > L'Etrangère, acU II, se. i.
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heureuses sont toujours, oa presque toujours, des personnages de convention, destinés à Cure ressortir I* héroïne principale ou le héros. On nous les montre calmes, posées, un peu raisonneuses, capables d'amitié pour la détraquée ou la névrosée qu'elles sermonnent. Il me semble, en résumé, que nos auteurs actuels ont sans cesse reproduit le type Thérèse Smith ou Rumières : vous le retrouvez jusque chez M. Paul Hervien.
Quelques-uns cependant, mais très rares, ont essayé de représenter la vertu survivant au booheur, — si toutefois le mot vertu peut caractériser la fierté de race ou de cœur, te sentiment profond de la dignité personnelle, la nécessité de « faire front » aux médisances du monde : ne soyons pas trop rigoristes, il y a bien là quelque vertu. Ainsi dans le Prince dAureCj de H. H. Lavedan, la princesse a vraiment grand air, lorsqu'elle repousse les déclarations du banquier juif, de Horn ; dans ses réponses, sans doute, on aperçdt plus de mépris pour la condition de l'homme que pour les propos du galant, mais ceci servirait tout de même de riposte à une déclaration quelconque :
De Horn. — Qu'est-ce que je veux, moi?
La PaiNGESSE» — Je m'en doute.
De Horn. — Votre bonheur.
La Princesse. — Voilà un gros mot.
De Horn. — Vous n'allez pas dire que vous êtes heureuse!
La Princesse. — C'est une question que personne ne m'a jamais posée.
De Horn. — Blême pas votre mari?
La Princesse. — Ah ! laissez là mon mari.
De Horn. — Vous prenez sa défense!
La Princesse. — MÎJs oui, je la prends I
De Horn. — Gomme si vous n'aviez qu'à vous en louer. Le modèle des époux.
La Princesse. — Il ne m'a jamûs trompée.
De Horn. — U ne faudrait plus que ça! U a fSedt cent fois pire; il vous a ruinée, il vous a réduite à partager son exil, sa misère et ses humiliations.
La Princesse. — La femme doit suivre son mari. Et puis, qu'estce que cela vous fait?
De Horn. — Gela me fait sou£Frir, parce que je vous ûme...
La Princesse. — Ëh bien, souflfrez, cher Monsieur ^ I
M. Brieux a également écrit, dans les Trois filles de M. DuporU^ «ne jolie scène {fins légère, car la ntuation n'est pas aussi tendue),
* H. Lavedan, Le Prince d^Auree^ act. m, se. vn.
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OÙ Jalie, tout récemment mariée à Antonin Msdraut, repousse ironiquement les avances d'un fat. Ce fat, Lignol, commence par blaguer le mari :
LiGNOL. — Je vous dis : Antonin est un bon garçon; mais terre  terre, prosaïque...
Julie {riant). — Eh bien, vous êtes gentil pour vos amis, vousl
LiGNOL. — Ça m'enrage qu'il possède un trésor comme vous et qu'il n'ait pas l'sdr de s'en douter. Ahl lorsque je me marierai...
JuuE. — Vous vous mariez prochainement?
LiQNOL. — Je ne sais pas. {Rêveur,) Si je rencontrais une femme comme vous, avec laquelle je pourrais causer de tout ce qui n'est pas la platitude de l'existence, de tout ce qui nous élève, je ne dis pas...
JcLiE. — Cherchez; vous n'aurez pas de mal à trouver mieux, allez I
LiGNOL. — Et jolie, avec ça, jolie comme vous l'êtes... Car vous êtes vraiment jolie, vous savez...
Joue {toujours enjouée). — Est-ce que, par hasard, vous me feriez la cour?
LiGNOL. — Si c'est vous fsdre la cour que de céder à un entraînement irrésistible, à un amour...
Jolie {riant). — Allons, vous n'aurez pas perdu votre temps, vous, pour essayer de remplir tout à fait votre lôle d'ami de la maison... {Toujours gaie.) Ne vous fatiguez pas,. mon cher Monsieur; vous gaspilleriez un tas de belles paroles que vous pourriez mieux employer ailleurs. J'ai des idées d'un autre temps sur le mariage ^..
Mais cette Julie est précisément le type de la jeune femme qui doit fatalement suivre la pente et qui, du jour où elle sentira son bonheur brisé, tombera dans l'infidélité. Nous voilà en pleine psychologie contemporaine.
Nos jeunes auteurs dramatiques se sont imaginé, en effet, que je ne sais quelle timidité morale ou littéraire avait empêché leurs aînés d'aller jusqu'au bout de certaines situations. Là où les Scribe, les Augier, les Dumas fils ne mettaient qu'une tentation, qu'une menace, qu'une méprise, ils ont hardiment et étourdiment placé un /ait. Us ont ainsi réussi à renouveler quelques intrigues; mais en même temps, ils sont tombés dans le conventionnel et dans le faux.
< E. Brieux, Les Trois filles de M. Dupont, act. II, se. vii.
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II est de toute évidence qu'à en juger par le fait-divers des journaux « ps^r les propos des concierges, par les rapports des femmes de chanibre, il y a beaucoup de mauvais ménages. Toutes choses mises en balance, ces mauvais ménages sont le plus souvent des ménages médiocres. Et, pour être vrai, le poète dramatique devrait toujours, ou presque toujours, laisser à l'état possible et latent l'infidélité réelle de la femme; la faute ne peut se présenter qu'à l'état exceptionnel et tragique, à moins qu'on ne vous avertisse que la scène se passe dans un monde d'à-côté, où il est d^tisage de raisonner et d'agir ainsi. Mais, dans ces familles honnêtes, bourgeoises, ob nos auteurs contemporains placent l'action de leur drame, n'est- il pas de la dernière invraisemblance de vouloir nous faire admettre qu'une femme longtemps fidèle et qui s'est fait une habitude de la vertu, aille jusqu'au vice pour se venger de son mari? Certes, le meurtre ou le suicide sont, dans de pareilles conditions, plus admissibles que la faute I
Eh bien, voilà pourtant le type ordinaire d'un très grand nombre de comédies jouées pendant ces vingt ou trente dernières années, / ^6 S o au Théâtre Français, au Vaudeville, au Gymnase, à la Renûs- \ sance. La pièce commence : ménage très uni; bonheur presque' | sans nuage. Mais Madame apprend que Monsieur la trompe; ou encore, Madame, dont les yeux aveuglés par l'amour sont charitablement dessillés par un ami, s'aperçoit que son mari est un monsieur pas très chic, pas très lancé, sans grand succès mondains ou politiques; et Madame, simplement, naturellement, pour se venger, pour se consoler, pour se punir elle-même d'avoir si longtemps godé cet imbédle, aime sans réiserve et sans remords un autre imbécile... Et ne croyez pas que l'auteur sente la nécessité de préparer cette "^ chute, soit par le caractère singulier de son héroïne, soit par une ) série de circonstances plus fortes que sa volonté. Non, non, vous en êtes aux puérilités de Scribe, aux conventions d'Augier et de Dumas fils, aux ficelles de Sardou ! Nous avons changé tout cela, et nous admettons comme la chpse du monde la plus inévitable, la plus commune, la plus aisée dans l'exécution, qu'une femme honnête et qui ne demandât qu'à le rester, se déshonore elle-même aussitôt qu'efle n'est plus heureuse.
Le public ne proteste pas. Le public, je l'ai déjà dit, encourage les exagérations dramatiques. Les femmes, en particulier, devant cette universalité du vice, devant l'aisance vraiment distinguée avec laquelle toutes ces héroïnes dégringolent, se sentent un gré infini de leur petite honnêteté personnelle. Mais les critiques, eux, devraient signaler l'abus excessif des situations amorales; parce que, enfin, le rôle du critique est de critiquer ^ c'es^à-dire de juger
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et d'avertir. La lecture de feuilletons complaisants et flatteurs consacrés à de pareilles pièces, pourra quelque jour faire croire à nos descendants que nous nous sommes parfaitement reconnus dans les personnages du répertoire actueU et ce serait i&cheux. Qu'il plaise à messieurs les auteurs de nous présenter des femmes qui ndsonnent comme des moulins à vent et agissent comme des guenons; qu'il plaise aux spectateurs de s'en amuser pour leur argent... Mais, au nom du ciel, que la critique du moins ose protester ou sourire; qu'elle sourie de notre complaisance de blasés devant ces peintures répugnantes, et qu'elle proteste devant le soi-disant réalisme de ces ouvrages horriblement artificiels. Or je ne connais guère, depuis Sarcey, que M. Jules Lemaltre qui ait eu, sur ce point comme sur tant d'autres, le courage de son opinion. Vous verrez ses réflexions sur la Parisienne et sur la Vassale.
Je parlais tout à l'heure des Trois filles de M. Dupont^ de Brieux, et je signalais une jolie scène entre Julie et Lignol, le soupirant éconduit. Or, dans l'intervalle, Julie s'est disputée avec son mari; ils se sont dit de ces choses raides^ plus puériles que fortes, qui font la joie malsaine du public; ils se réconcilient enfin, et Antonin dit ceci : « Pour fêter notre réconciliaUon, je donnerai un grand dîner. J'inviterû les Ponchelet, les Rambourg, lignol... —Julie {douloureusement). C'est cela, Lignol... — M. Dupont. Je savais bien, moi, que tout finirait par s'arranger, maintenant que te voil& comme tout le monde. — Julie. Oui, comme tout le monde. J'avais rêvé mieux; mais il paraît que c'est impossible *I »
Le mot à retenir ici, c'est : a comme tout le monde ». Car la thèse soutenue par M. Brieux, à savoir que les mariages d'intérêt, où les deux partis cherchent à se tromper, font les mauvsds ménages, cette thèse est bonne; il y a dans les griefs de Julie contre son mari des choses justes, d'une vérité frappante; la pauvre jeune femme a raison de se plaindre d'avoir été si tristement mariée. Mais conclure de là à la fatalité de la faute, soutenir que cette faute est comme une revanche nécessaire, voilA qui est un peu fort. Les écrivons contemporains méprisent donc bien la femme et la jugent donc bien incapable de vertu, pour la placer sans cesse dans cette alternative : le bonheur en ménage, ou la faute. *
Voyez encore cette comédie de M. F. Vandérem, la Pente douce ^, dont le titre seul contient la moralité. Geneviève Bresson nous est donnée, d'abord, comme une épouse modèle, et qui résiste & la cour pressante que lui &it je ne sus quel diplomate»
* Brieux, les Trois filles de M. Dupont, acte IV, se. vni et dernière, a Représentée au Vaudeville, le 20 mars 1900.
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Pierre Glarence. Mais la fatalité (comme dans la Belle Hélène) la pousse à se détacher de son mari poar aller à ce Pierre Clarence. Pourquoi? pour rien ; je tous dis que c'est la fatalité, c'est Itk pente douée : encore une fois, le titre est symbolique, et pourrsdt senrir & bon nombre de pièces.
Dans les Tenailles S dpnt je parlend plus amplement tout à l'heure, même aventure. M. Paul Henrieu nous présente, lui ausâ, une femme qui n'a qu'un grief légitime envers son mari : elle n'est pas heureuse. Et sur cette idée, qui devient une obsession, elle s'exalte, et devient épouse coupable par rage et par dépit^ Hais BOUS allons la retrouver dans la catégorie des révoltées.
Mieux vaut nous arrêter ici à deux pièces toutes récentes, et vraiment typiques : rAdversairej de MM. Arène et Gapus \ et les Sentiers de la vertu de MM. de Fiers et Caillavet ^. — Dans YAdversaire, Darlay, avocat de mérite, est un nonchalant, un dilettante, le contraire d'un arriviste; sa femme, Marianne, est, pour sa part, très ambitieuse, et rêve de pousser son mari dans la politique. Celui-ci laisse échapper toute occasion de se distinguer; on lui apporte une cause magnifique, il la passe & son ami Langlade, qui la plaide, la gagne, et devient le ministre de demain. Alors, Marianne est conduite peu à peu vers Langlade par une sorte d'adnûration troublée (ce qui est fort bien observé d'sdlleurs; c'est l'amour fondé sur Yestimef l'amour cornélien), et cette admiration se change tout uniment en un sentiment plus tendre contre lequel Marianne ne saurait lutter : là, vous sentez la différence avec l'amour cornélien 1 Marianne est, comme Geneviève Bresson, sur la pente douce; elle se laisse glisser sans que cela l'étonné. Mais quelqu'un qui est moins optimiste qu'elle, c'est Darlay, son mari. Des soupçons lui sont venus, et il veut les éclairdr luimême, franchement, en interrogeant sa femme. Alors vient la scène originale de l'ouvrage, fort belle en vérité; Darlay, par ses questions, amène Marianne à un aveu. II ne tue pas, il ne pardonne pas : il divorce en mettant les torts de son côté, et l'on prévoit que, pour son châtiment, Marianne épousera Langlade. Le rôle de la morale est cependant représenté dans cette pièce par la mère de Marianne, qui fait un beau sermon sur la fidélité conjugale.
Eh bien, il est probable que, il y a trente ou cinquante ans, l'auteur dramatique qui aurait conçu cette belle scène de la confession de la femme par le mari, eût évité de faire la femme coupable. Ou, du moins, il aurait entouré la faute de circonstances
^ ReprésentéeB à la Comédie-Française, le 2S septembre 1895. > Représenté à la Renaissance, le 20 octobre 1903. * Représentés aux Nouveautés, le 15 octobre 1903.
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telles que nous aurions désiré le pardon. Ce qui caractérise la morale contemporaine, ce qui fait de Marianne Darlay une femme de notre nouveau siècle^ c'est son inconscience, c'est l'absence de Intte, de remords, de désespoir; elle est dans l'infidélité comme dans son élément naturel, et Langlade à son tour l'éprouvera. Une pareille psychologie n'est-elle pas toute conventionnelle 7 et n'appartiendrait-elle pas plutôt au vaudeville, à la farce, qu'à la comédie sérieuse?
C'est ce que MM. de Fiers et Caillavet ont pensé, sans doute, en écrivant les Sentiers de la vertu. Ici, du moins, nous sommes avertis que les personnages sont fantaisistes, et quand la vertueuse M** Crerbier finit par écouter les galanteries de l'ancien ministre Chaumette, la situation est assez amusante pour que le rire, le bon rire gaulois, efface toute impression d'immoralité. Tout de même, le sujet pouvait être sérieusement traité; et des auteurs moins intelligents en eussent fait un drame. Ce drame eût été aussi peu moral que possible, puisque l'idée fondamentale de la pièce c'est que les Sentiers de la vertu peuvent conduire au vice : autre pente douce. Mais alors, on aurait sauvé la thèse, en démontrant que cette vertu est une vertu d'apparat, faite d'une sorte de vanité mondaine, d'une déviation de la charité ; et nous retombions un peu dans le sujet de Bienfaiteurs de M. Brieuz.
Par ces quelques exemples, auxquels je devrsds sans doute en ajouter beaucoup d'autres, il me semble avoir suflSsamment démontré que la comédie contemporaine a fait de l'infidélité conjugale tout autre chose qu'un crime de passion ; c'est presque une revanche permise, une expérience facile, une distraction obligée, et rien ne me parait à la fois plus immoral et plus faux qu'une semblable théorie... Dois-je en appeler à toutes les femmes?
Au moins quelques écrivains ont- ils essayé, en psychologues moins simplistes et plus respectueux de la femme, de motiver dans une cert^ne mesure soit la faute, soit la tentation. Ils nous ont \ peint des révoltées y et non plus de douces et « innocentes » épouses ^qui suivent la pente. Prenons pour exemple trois pièces importantes : Révoltée^ de M. Jules Lemaltre; les Tenailles^ de M. Paul Hervieu; la Vassale^ de M. Jules Case.
Révoltée ^ est la pièce de début de M. Jules Lemaitre ; on y trouve deux drames juxtaposés ou mêlés, et il en est un dont je ne
• Représentée à rOdéon, le 9 avril 1889.
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m'occuperai pas ici. Qae M""* de Voves soit ou non la mère d'Hélène, et qu'elle le confesse à son fils André d'abord, puis à Hélène elle-même, voilà qui me parait tout à fait inuUle au développement du principal caractère. Msds l'auteur n'a pas eu tort, cependant, de donner à cette Hélène une naissance mystérieuse et une enfance abandonnée. M. Jules Lemaltre était trop intelligent pour nous montrer une révoltée dans une jeune femme bourgeoisement élevée, formée par les soins assidus et tendres d'une mère; il n'est pas tombé dans le défaut que je signalais tout à l'heure et il a pensé que seule une nature exceptionnelle, déjà aigrie par les circonstances, pouvait logiquement se porter à des extrémités. Seulement, était-il besoin de faire intervenir dans la pièce même cette mère coupable et repentante?... Laissons donc ce côté de nntrigue et retenons seulement qu'Hélène, mariée au professeur de mathématiques Pierre Rousseau, est, du fait même de sa naissance et de son éducation, du fait même de la fausse situation sociale où elle se sent, pré^posée à l'inquiétude, au pessimisme, au doute et à la faute.
L'essentiel, dans cette pièce, c'est donc la lutte entre Hélène, femme frivole, qui se croit incomprise et mal mariée, qui souffre de ne pouvoir jouer le rôle de grande mondaine auquel sa beauté et sa jeunesse l'appellent, et son brave homme de mari, Pierre Rousseau. Cette lutte, M. Jules Lemaltre l'a savamment préparée, en a marqué la principale péripétie dans une scène maîtresse et l'a dénouée en psychologue habile, ennemi des brutalités ^. Hélène, en effet, secouée vivement par le résultat du duel entre Brétigoy qui la courtisait, et son mari, semble sortie de la crise et décidée à rester une honnête femme. — « On m'a dit, écrit M. Jules Lemaltre (qui lui-même rendit compte de sa pièce dans le Journal des Débats) y qu'il fallait laisser Hélène impénitente... Biais, dans ma pensée, Hélène n'est point méchante ni odieuse. Sa « révolte » est justifiée : et, comme elle est intelligente et capable de s'insurger, finalement, non plus contre sa destinée personnelle, mais par-delà, contre le monde mauvûs, il s'ensuit que cette révolte, où il y a
* Il y a deux dénouements différents pour Révoltée. Dans la première version, c'est André, le frère d*Hélène, qui se bat pour elle et pour son ami Pierre Rousseau, contre Brétigny; rapporté sur la scène grièvement blessé, il met la main d'Hélène dans celle de Pierre, et Ton prévoit une réconciliation. Depuis 1889, M. J. Lemaitre a écrit un autre dénouement. Cest Rousseau qui se bat; il revient blessé, mais Brétigny en aura pour quatre mois à se rétablir : dès lors, il apparaît comme transformé aux yeox d'Hélène : « Je vous pardonne », lui dit-il. < Et moi, répond sa femme, je vous aime. » C'est le seul dénouement qui termine la pièce imprimée.
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du moins nn petit genre de philosophie, peut, après certsunes épreuves, se tourner en résignation. Bref, Hélène, ayant en somme l'âme fière, est guérissable, guérissable par la vie et sous le heurt de quelque profonde émotion : et elle guérira, soyez-en sûrs, le jour où elle sentira durement qu'elle fait souffrir autant et plus qu'elle a souffert elle-même. Seulement, il faut pour cela qu'elle soit très fortement secouée, comme projetée hors de son être habituel et subitement élevée, par la pitié d'une douleur pire que la sienne, à une vision neuve et plus générale des choses ^ »
D'ailleurs, ce caractère est analysé dans ses moindres détails par M''* de Yoves, par André de Yoves, par Hélène elle-même, et par son mari. M"* de Yoves explique l'attitude d'Hélène en rappelant ses origines et son enfance; André la critique et la défend malgré elle. Hélène dit : Mon secret est celui de tout le monde : je nCenntne. Quant à Pierre Rousseau, il confesse que sa femme « est trop jolie et trop élégante pour lui, fûte pour vivre d'une autre vie et dans un autre monde »• Par amour pour elle, il lui cherche des excuses, et il en trouve; et c'est sur lui-même qu'il jGBdt retomber la responsabilité de la situation. « Elle avait été élevée, dit-il, dans des conditions qui n'avaient guère développé en elle le sens pratique, mais plutôt des habitudes de rêvasserie et des désirs de liberté. Je suis venu, mon affection l'a touchée, et elle ne s'est point demandé si nous étions bien faits l'un pour l'autre. C'est moi qui aurais dû me le demander... Me voilà le mari de la plus élégante petite femme, de la plus brillante, de la plus singulière! Je n'sd, moi, aucun des dons qui pourraient la séduire, et il n'y a rien de commun dans nos pensées. C'est <^mme une étrangère que j'sd chez moi. Et cependant, je sens qu'il y a en moi une puissance d'affection, et, si j'ose dire, un tas de bons sentiments qui devraient me faire trouver grâce à ses yeux. Mais je ne sais pas les lui montrer, et elle passe à côté sans les voir*. »
Sur les conseils [de son ami André, Rousseau tente une explication avec sa femme. Cette scène est, comme on '.dit, le clou de la pièce; elle est d'une justesse qui ne se dément pas un seul instant; chacun y parle selon son caractère et ses passions; le contraste entre les fières supplications de Rousseau et la dédaigneuse froideur d'Hélène nous fait sentir à lui seul l'incompatibilité morale et intellectuelle des deux époux. Au milieu de la querellOt une bonne ouvre la porte et annonce au professeur qu'un élève
* DéhaU^ !5 avril 1889 (Impreititms de théâtre, rv, 122.) > Révoltée^ acte II, se. iv.
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Tatiend dans 3(m cabinet pour une répétition... « Je vous avais prévena, mon ami, fût Hélène. — Vous le voyez^ dit Roosseau, ce n'est qu'être deox leçons que je puis tous onyrir mon cœur» vous parler de ce qui est maintenant pour md une question de vie ou de mort. Gela en devient comique, n'est-ce pas? Hais si je travaille ainsi, c'est pour vous, pour contenter un peu vos goûts d'élégance, pour vous procurer un peu des plûsirs que vous aimez. Gomme cela m'a mal réussi Ges besognes que je m'impose et qui me prennent tout mon temps, vous rappellent d'autant mieux la médiocrité de notre condition, et les quelques satisfioM^tions de luxe que vous leur devez vous font regretter plus amèrement d'être privée des autres ^.. » Msds rien, pour le moment, ne touche ce cœur froid, pas même la confidence douloureuse de sa mère qui s'attendait à la voir tomber dans ses bras, et qui ne trouve en elle que surprise et rancune. Il faut en arriver au moment où Rousseau déclare qu'il va se substituer à André dans le duel contre Brétigny, pour qu'Hélène se sente émue; il lui semble maintenant qu'elle commence à wner ce mari qui va se battre pour elle, — et nous sommes ûnsi préparés à la réconciliation qui termine la pièce. ^
M. Paul Hervieu, lui, n'a pas voulu sauver sa révoltée. Dans les * <C. Tenailles \ Irène Fergan n'a aucun grief réel contre son mari; <^^ seulement, elle iie peut pas le souffrir. Serait-il donc infirme ou idiot? Non, non; c'est un monsieur très intelligent, un homme du monde fort estimé : mais, elle ne peut pas le souffrir. « Je m'en veux de ne pas l'aimer », dit-elle à son amie Pauline.
Pauline. — A qui la faute? Ta l'accuses de n'être pas aimé. Il te répondrait peut-être que tu n'es pas ûmante.
Irène. — Ahl je sens bien que je saurais chérir quelqu'un, que je le peux, que j'y aspire de toute mon âmel Mais celui-ci, en dix ans de mariage, de ^e en commun, il m'a conduite, non pas même & la résignation. C'est au désespoir que j'en suis I
PAULiNfi. — Voyons, vos dissentiments en toute chose, vos brouilles, vos querelles, il y a de quoi le rendre enragé.
Ibène. — Tu ne le connais pas I... Les gens de son espèce se sentent toujours tranquilles, dans leur conviction d'avoir radson. En se levant le matin, il est déjà prêt à avoir nûson toute la journée. Il a raison avec les domestiques, avec ses chevaux, avec n'importe qui. Dans toutes les histoires qu'il rapporte, il y a toujours quelqu'un qui avait tort, et lui qui avsdt rûson'. »
* Révoltée, acte lU, se. v.
3 Représentées à la Comédie-Française, le 28 septembre 1895.
* Paul Hervieu, Les Tenailles, act. I«', se. i.
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Vous voyez la note. Irène est une femme « à bout de patience », et d'un nervosisme exaspéré. Fergan en a pris son parti, quoiqu'il ne badine ni sur ses droits à lui ni sur les devoirs de sa femme. Aux observations de Pauline, il répond :
— Je l'ai épousée pour lui faire une vie régulière, tranquille, agréable. Je lui demande de me faire une vie possible, ordinaire, comme celle de tout le monde.
Pauline. — Irène est une personne qui n'est pas comme tout le monde.
Fergan. — Je le regrette pour elle. Quiconque n'est pas pareil au reste des gens a forcément tort. Ce n'est donc pas moi qui aurais à me changera
On comprend dès lors que cette Irène, nature très passionnée et qui refoule toute cette passion, rêveuse qui ne sait à quoi rêver, trouve d'abord dans la seule présence, puis dans l'amour du jeune Michel Davernier, et le rêve et la passion qu'elle attendait. Bien plus, elle s'était juré à elle-même de rester vertueuse; elle s'enivrait delà plus platonique affection; elle essayait de rompre sa chaîne matrimoniale, de se détacher de Fergan par un divorce de consentement mutuel pour épouser Michel... Le mari refuse et le prend de très haut. Refuser, il le devait ; mais ses arguments sont blessants, rudes, brutaux. Dans un dialogue magnifique, d'une progression savante et tragique, Irène se débat, suppliOt et c'est dans un état d'affolement et de rage, par conséquent d'irresponsabilité, qu'elle est entraînée vers la faute.
Voilà peut-être, évidemment, un sujet daogerenx, et toutes ces protestations contre l'obéissance conjugale peuvent troubler bien des petites cervelles. Du moins, M. Paul Hervieu a-t-il préparé, motivé, expliqué ce qui, dans les pièces d'un grand nombre de ses confrères, arrivait si vite et si inopinément. Ahl ce n'est plus la penie douce^ certes I Jamais route, jamais sentier menant au crime, n'a été plus rocailleux, plus escarpé; il a retenti de cris de douleur et de sanglots; et les éternels remords sont la sanction d'une minute de folie.
Mais si je rends justice aux intentions de i'auteur, je ne saurais approuver le fond de sa thèse. Francisque Sarcey, qui représentait si bien l'opinion moyenne du public, écrit ceci : « Quelle est l'idée qui traverse la comédie des Tenailles?... C'est qu'une femme qui a signé un contrat, — le contrat de mariage, — a parfaitement le droit, si ce contrat vient à ne pas lui plaire, de ne pas le tenu:. Elle a beau s'être engagée, elle reste libre. U y a quelque
* Paul Hervieu, les Tenailles, act. I«», se ii.
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chose qui reste au-dessus des eogagements pris et signés, c'est la fiberté de la créature... Cette idée, mon Dieul nous la connaissons bien, nous qoi sommes assez vieux pour avoir lu, presque à leur apparition, les romans de George Sand. C'est elle qui a inspiré la Yalentine et les Lélia de l'illustre romancière; quand elle a été démodée en France, elle s'en est allée en Scandinavie chercher on renouveau de jeunesse, et c'est à Ibsen que M. Paul Hervieu l'a empruntée, à moins qu'il ne s'imagine, ce qui est fort possible, l'avoir découverte lui-même : mais, où que ce soit qu'il l'ait prise, elle n'en est pas moins en contradiction formelle avec l'idée qu'exprime cet humble mot de devoir. Car le devoir consiste, quand on a donné sa parole, à la tenir, même alors qu'on y trouve quelque désagrément ^ »
Dans la Vassale >, de M. Jules Case, je sens une imitation, inconsciente peut-être, et des Tenailles^ et de Francillon, et de Maison de poupée^ d'Ibsen. Louise Deschamps est tantôt une Irène, tantôt une Francine, tantôt une Norah, tantôt une femme coquette et perverse, qui joue avec le feu... Je ne comprends pas très bien le mélange de ces diverses psychologies, et j'ai eu beau lire, avec le sincère désir de m'éclairer, la brochure que M. Jules Case lui-même a écrite en réponse aux critiques de M. Jules Lemaltre ', sa Louise me paraît bien artificielle et bien incohérente. Le mari ressemble beaucoup à Fergan : c'est un homme autoritaire et maladroit. Biais Fergan était un oisif, un clubman; Henri Deschamps est un travailleur, sans cesse occupé par ses afiTaires^ et que ces affaires, du reste, n'empêchent pas, comme le Pierre Rousseau de M. J. Lemaltre, d'aller dans le monde et de recevoir. Les deux époux ne s'entendent pas, voilà le fait. A qui la faute? A tons les deux sans doute, et il semble bien qu'il soit absolument inutile, à propos de cette incompatibilité morale et physique, d'invoquer les droits de la femme, et de plaider pour l'égalité des sexes. Henri Deschamps, irrité de voir que sa femme est à la fois négligente, incapable de tenir sa maison, froide et dédaigneuse à son égard et coquette avec les autres, est le premier à donner des coups de canif au contrat. Louise, pour lui rendre la pareille, va de propos délibéré et en raisonnant sur son cas, rejoindre un fantoche cynique, Larcenat. Ce qu'il y a de vraiment choquant, c'est que l'auteur nous la montre, au retour de ce rendez-vous, avouant sa chute honteuse, et la proclamant légitime, a ... J'ai
* Le Temps, 4 novembre 1895 (Quarante ans de théâtre, vm, 13). ' Représentée à la Comédie-Française, le 17 jaiilet 1897. > Jules Case, A propos de la Vassale, Lettre à M. Jules Lemaître, Paris, Ollendorf, 1897.
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glissé de marche en marche, dit-elle, jusqu'à la dernière, et dans la bouel Et vous ne m'ayez pas tendu la msdn, tous m'y avez poussée I C'est vous qui m'avez fsdte ce que je suis devenue. Mon ignominie n'est pas & moi seule, partageons I Ce n'est plus vengeance, c'est justice ^ I » Voilà une Frandllon à qui « c'est arrivé ». Elle propose le pardon réciproque; le mari refuse. Alors elle déclare qu'elle va partir et gagner sa vie. En vsdn, on lui objecte les soins qu'elle doit à son enfant. Gomme Norab, elle reste infleiible et s'écrie, sur le pas de la porte : « Libre... et seule I »
Je ne m'étonne pas que l'auteur de la Vassale en ait voulu à M. Jules Lemaltre et lui ait écrit une lettre A éloquente \ celui- d, en effet, a jugé la jnëce avec une extrême sévérité. « Cette femme m'écœure, simplement, dit-il... Sont-ce les manières, le caractère et l'humeur de son mari qui l'offensent?... Elle s'en accommoderût à la longue, si elle avait bonne volonté et si elle prenait au sérieux la promesse par laquelle ils se sont liés jadis. On vit très bien, et d'une vie très supportable, avec des personnes chez qui bien des choses nous déplûsent, quand on les aime, en somme, et qu'on est aimé d'elles : et l'on nous dit que c'est le cas de Louise et d'Henri. Et puis, qu'elle s'occupe donc de son enfant. Il y a encore là pour elle, si elle veut, des possibilités de bonheur. Quant au <c drdt au bonheur », c'est une niaiserie, et c'est même une locution qui n'a peut-être aucun sens. En résumé, l'insurrection de cette incomprise est deux fois incompréhensible. Car, d'abord, elle s'insurge contre un mystère : la disconvenance de deux systèmes nerveux... Et elle se révolte ensuite, confusément, et dans un trouble plein de contradictions, contre une loi de nature qu'aucun changement ni du Code, ni des mœurs publiques n'abolira jamsds. Elle répète qu'elle veut travailler comme son mari afin de ne plus dépendre de lui : et en attendant elle ne fait rien, elle néglige toutes ses tâches féminines et oublie d'être mère et de tenir le ménage. Cela signifie qu'elle aspire à être, non pas l'égale de son mari, mais sa « pareille », ce qui est absurde ^. »
Le plus pur bon sens a dicté au critique et au moraliste ces observations*
Pour les bien comprendre, d'ailleurs, il faut avoir lu la Vassale. H. Jules Case a un incontestable talent. Pourquoi a-t-il voula frapper si fort? Pourquoi soutient-il, par des faits aussi invraisemblables que répugnants, une si fausse thèse?
^ La Yauaky act. lY «c n.
> Revue des Deux Mondes, i«» août 4897 (Impretsiom de théâtre^ x, ÎOi.)
u mou riiiçAifli
Dans une catégorie spéciale, il faudrait placer la Loi de thomme^ de M. Paul Hervieu. On y voit, en effet, une très honnête fiBnune, Laure de Raguûs, qui, trompée par son mari, se sépare de lai et ne songe pas un instant à se yenger comme Irène Fergan ou Louise Descbamps. Laure se sent victime de la loi faite par les inmoies et pour les hommes. Elle est malheureuse; reste à savoir si c'est bieQ à la loi qu'elle doit 8'en prendre, et si cette loi ne lui offre pas des moyens de défense dent elle ne sait pas user. Mais, malgré son infortune, ses revendications, ses cris, elle reste digne^ et vertueuse : car, enfin, nous avons trouvé la femme vertueuse, a^ tant est que la vertu soit à ce point raisonneuse et aigre. De cette pièce, j'û déj& parlé précédemment. Mieux vaut nous arrêter à ( /, deux types de femmes plus dngulières : la Germûne d'Amoureuse^ ^ de M. de Porto-Biche, la Glotilde de la Parisienne^ de H. Becqne.
Amoureuse ^ est certainement, comme le dit Sarcey, une pièce dont le dernier acte est à peu près inutile. Cédant au préjugé que je signalais plus haut, l'auteur se serait cru timide si Germaine n'avait réellement exécuté sa menace. Et ce faii rend toute réconciliation, tout pardon, presque impossible; il reste du moins dans l'esprit du spectateur et du lecteur une impression tellement pénible, que les deux personnages, le mari et la femme, devenus également méprisables, cessent d'intéresser. D'ailleurs, ce qu'il y a d'excellent assis Amoureuse subsbterait intégralement. Le second acte pouvût se terminer sur une réconciliation provisoire, comme il y en a eu d^à plusieurs dans ce ménage mal équilibré, et comme il doit y en avoir toujours, aussi longtemps que l'un des adversaires ne sera pas mort Ou, du moins, pourquoi ne serait-ce pas le maoi qui^ las de l'indiscret amour de sa femme, s'en détacherait momentanément et reviendrait, chien battu, la reUDuver au foyer où elle lui aurait gardé sa place? Je vous assure que cela serait beaucoup plus vraisemblable, beaucoup plus vrai..., mais quoi? on aundt « accusé l'auteur de respect envers la femme » : il est admis qu'un écrivain très fort, aujourd'hui, àxAt nous repréamtet la jeune fiUe perverse et l'épouse avilie.
Qu'est-ce donc que cette Germaine Fériaud? C'est une femme qui aime trop son mari; qui, mariée depuis huit ans, se trouve encore dans la lune de miel; qui le dérange dans son travail, rôde sans cesse autour de lui, l'interroge quand il rentre, — non point par jalousie, par amour. Etienne Fériaud, médedn riche et qui
* Représentée à TOdéon, le 25 août 1891 ; reprise au Vaudeville en 1896, 1898 et 1899.