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SOUS LE SECOND EMPIRE

Le second Empire trouva l'ouvrier très désillusionné sur le compte du parti républicain. La dure leçon des journées de juin 18&8 avait montré au prolétariat ce qu'il était en droit d'attendre du clan bourgeois pour lequel il avait marché : la désaffection fut profonde. Et il accepta sans émoi et presque comme une revanche les événements du 2 décembre 1851 : il resta à l'atelier, mais il y élût à l'état de menace.

Car la Révoludon, en brisant sans la remplacer l'ancienne organisation du travail, avait en fait presque restauré l'esclavage païen : la tourmente passée, prolétaire et capitaliste furent à peu près dans la même position que l'esclave et le mattre des sociétés antiques. L'ouvrier n'était plus défendu par ses purs; l'Etat, non seulement ne voulait le protéger, mais encore lui interdisût de se protéger luimême; il se trouvait de. la sorte livré sans merci, recours ni défense au bon plaisir patronal. Libérée des tempéraments apportés naguère parla solidarité professionnelle, par l'attention des pouvoirs publics et la bienfaisante compassion chrétienne, l'exploitation de l'hoomie par l'homme pouvait s'exercer sans frein ni contrepoids.

Et cette dépendance avait encore été aggravée par la révolution

* Avant tout, il convient d'écrire ici le nom de notre éminent collaborateur, M. Etieane Lamy, pour reconnaître tout ce que ce travail doit à ses ma^fiques études sur le Second Empire et les ouvriers. Quelque audafàme que puisse paraître une telle prétention, il nous a semblé que, même après lui, il y avait encore à dire, — sinon à ajouter, — sur ce sujet. Pour étudier le mouvement socialiste sous le second Empire, M. Etienne Lamy s'est surtout placé au point de vue de la doctrine; sans méconnaître llmportance de cette considération, il nous est apparu que le socialisme fut peut*>étre, pendant cette période, un mouvement plutôt politique, et c*e8t sous cet angle que nous en avons suivi le développement.

10 jAHVUi 1904. 3

34 U GONQDfiTS POUTIQDE DE L'OUVRIER

qae l'application de la vapeur à l'industrie opéra dans l'économie et dans les méthodes du travail ^. Le lien pacifiant de la collaboration rompu entre les divers Tacteurs de la production, au petit patron se snbstitnsût le capital collectif, irresponsable, insensible, invisible, «presque exclusivement attentionné à faire fructifier «as iintérèta; le travailleur cessait d*ètre cet associé du patron, qu'il étsdt sous le régime de la petite industrie, pour devenir le salarié inconnu et anonyme, envers qui l'on se croit quitte de tout, même de reconimissam», quand on lui a compté son dû. Et soudain l'ouvrier s'était vu seul, désarmé devant cette puissance, que tout conspirait à renforcer et à exciter contre lui.

N'était-ce point le temps ob florissaient ces impitoyables paradoxes économiques, dont le funeste présent nous avait été importé d'Angleterre? Ne divinisait-on point alors cette créatrice de la misère ouvrière, la libre concurrence, directement basée sur le im^prisdu travail, qui excusait d'Avanoe et légitimait tous les abus «en en jrejetant h faute sur la fatalité? Le.genre n'étsôtil pas de faire échec 4^ la noblesse et à la dignité du travail en abaissant, sedon des ivttes chères àiun peuple de trafiquants et d'intermédiaires, le pro- ^duoteur devant le eonsommateur;, celui qui travaille devant «celui qui mange? Ne Toyait-on pas un pseudo-libéralisme contester l'autorité de l'Etat et foujnir des ;prétexte8 et des arguments à l'anarchie fen ^proclamant la malfaisance du a gouveirnement ulcère » , en rconsidérant l'État comme un mal f nécessaire^?

Plus pernideuaes que cinquante épidémies, ces conceptions d'idéologues ine>tendaieiit A rien «moins qu'à (entretenir en Erance uniinneflfianx.foyerirévolQtioonaire, en ;prohibant toute intervention des pouvoirs .publics en fa^nr du travail, eu «dispensant le capitalfpatEon de toute eondesoeadance à d'égard du travailleur, dcmt l'effort était ramené à une simple fonction madiinale.

Et dès lors cet ouvrier, dont 'le 'travail pendant des siècles avait lété défendu et protégé par ses pairs coomie par l'Etat, se trouvait sansdèfenaeifla merci d'une exploitationeffrénée. Besogneux, isolé, détaché chaque jour* davantage de ces croyances spiritualistee qui le soutenaient dans l'épreuve, aiepte d'un matérialisme brutal qui

* Charles Benoist, U Travail dans VEtat moderne.

^ a L'a^aiblissemeot de Tautorité amène TabaûdoQ du faible, du tra- Yaiiiear. Quand le ci^pital n'a plus d'obstacles à redouter de la part de Tautorité, protectrice providentielle et naturelle du travailleur, le capital spolie sans pitié le travail et le talent de leurs xiroits, ou bien il les rémunère à son bon plaisir. Ce bon plaisir est devenu la loi des transactions industrielles. » (Tousaenel, les Juifs, rois de l'épmue. 1846, réédit. jde '18â7, 1. 1, p. 104.)

aoDS IX sBomr impire* 35^

exigeait des oompensatioDS immédiates^ il était' à la diisposition dé qui loi témoignerait quelque^ coodescendaDoe, de qui s'intéresserait ilm on ferait semblant; de qui se proposerait d'améliorer son sort'. Proie tentante pour lès fai^rs de la politique en qoète d^ùne clientèle. Dans les conditions que lui fsdsait cette société encore^ inorganisée; n'était-ce point lè pkia menreilleux instrument révo- Imionnairer N'ayant rien' à perdre* et tout à espérer d'un bou^ lever^ment potHique, crédule, dèsintétessé, aisément dirigeable par la frénésie irréligieuse, ardent; prompt à se griser de paroles, combien fadle de Tamimer d'àtiord contre la* dt)mination capitaliste* pour le Itoœr après ft* l'fcssaut du régime^ qui' permettait une telle injustiGef

L'entreprise' était d'autant pltas engageante que lè suffrage uniyersel, en conférant le pouvoir au nombre, avait donné le pas à l^daese ouvrière sur la bourgeoisie et l'avait engagée, dé gré ou non, dsD9la politique : c'est le prolétariat qui avait désormais le mono^ pôle de la mise ev œuvre dès révolutions, la bourgeoisie bornant sœa action à une fronde prudente. Cette souveraineté nominale, se henrtant & sa misère réelle^ en accentuait la contradiction et l'ini^ qoité. De grandis frisson? de révolte par instants secouaient cette foule, mal subjuguée; et dans les intervalles la fièvre n^èn tombait pas, le moindre accident pouvût' en décbalner la menace.

Pins qu'à aucun autre, une politique de réformes ouvrières s'impœ^ait à l'Empire plébiscitaire, dont le suffrage universel était précisément lé principe. La prépondét^nce électorale,, que les régimes censitaires avûent. conférée à la* grande, propiiëtô et à^ l'indirstrie», le snffrage universel l!sMvedt fait pasMr dU' cétéi desi jBBfmms- et des oumerei Le besoin d^un pouvoir fbrt smât oanciKéiFEmpire les intétêfts conservateurs alarmés; il' avait pour Itar \W fidëfitë des masses rurales; en. amenant à soi la classe ouvrière,, il. réaliserait presse ce rêve d'union nationale,, cpd't, en^ assa^ rant an régime la durée, garantirait à la France son amienn^^ snpréaiade : pra" surcroît il' détruirait les éiéknents révolutionnaires en permanence dans le prolétariat.

L'entreprise était intéressante etile ceOea qui devûeut. tenter un; esipereac : le nemu femitil. pour rcmneiî oe que l'oiideavaîlifait: poD£le paysan? Le priitftipal' effiot démoeraitique de la Révoiadoii' avait étende donner au terrien l'intégrale possession dria terre, de^ Bbézer le sol de toute, servitude féodale, d'assmer aa paysan le. ^n proàuit.àe aoa travail. Poujr las mian&, Fia||(déoni était csstéb eonoB le destroctsar de l'ancien légiinei L'opdoanaÉsnir de< la. Révolution : ils lui en avûent voué un culte réel: Nàpolébn îft

36 LA GOVQOÉTE POLITIQUE DK L'OD?RUR

pourmt-il, dans la mesure que comportsdent les nouvelles circonstances, prêter i la classe ouvrière» à l'égard de la nouvelle féodalité industrielle, une aide comparable à celle que Napoléon I" avût prêtée à la démocratie rurale vis-à-vis de la féodalité nobiliaire?

Une telle entreprise, en France, n'était point assurément en dehors des traditions du pouvoir. Au cpurs de notre histoire, bien souvent l'intérêt du peuple s'était rencontré solidaire de celui de la monarchie, et les petits se trouvaient naturellement enclins à chercher du cdté du chef de l'Etat défense et protecdon contre les aristocraties, les castes, les oligarchies, avec qui ils étaient plus directement en contact et naturellement en conflit ^ Et à qui un tel rdle d'arbitre pouvait- il mieux revenir qu'à un souverain, fort du consentement populaire?

Pour mener à bien cette entreprise, une condition s'imposait : reconnaître, déterminer, prédser les causes réelles du mal social et oser chercher le remède là seulement ob il était.

L'ouvrier souffrait surtout et avant tout de son isolement. De toute sa force, de toutes ses aspirations, la classe ouvrière tendsdt à l'association professionnelle, dont un sûr instinct, appuyé sur une expérience séculaire, lui révélait l'utilité, l'aide bienfabante. Tout l'y engageait, tout l'y poussait, et la transformation même du travail industriel reconstituait naturellement, fatalement les organisations corporatives dissoutes.

^ c Les nations cherchent d'instinct les grands noms pour abri. Lef» masses admirent et respectent la force, même dans l'individu, parce que la force est presque toujours la compagne de la justice, et que la force dans le pouvoir est la seule garantie contre l'oppression des grands. Le despotisme qui pèse le plus lourdement sur les travailleurs, c'est le despotisme subalterne, le despotisme local, celui du seigneur ou de son intendant. La tyrannie des monarques s'exerce d'habitude dans une sphère où le travailleur n'arrive pas; les traits du pouvoir absolu passent tous au-dessus de sa tôte; la verge de Tarquin ne brise que les pavots. » (Toussenel, Les Juifs, rois de Vépoque, t. I, p. 100.)

De nos jours, un distingué publiciste, M. Georges Thiébaud est revenu sur cette juste considération, qui est peut-être Tune des plus essentielles de notre psychologie politique : a Le peuple a moins peur du maître que du contremaître. Vous retrouverez ce sentiment invincible, irréductible, à la grange, à l'usine, au chantier, à la caserne^ où le colonel, juste et fort, est le recours de tous et de chacun contre la tyrannie des brigadiers. Le grand appui constant que le peuple a donné à la constitution d'un pouvoir central n'a pas vraiment d'autre cause que ce besoin d'échapper aux chefs secondaires, d'être défendu contre ceux qui l'oppriment de plus près. C'est par ce séculaire crédit, accordé de plus en plus au pouvoir central, que l'unité nationale s'est faite et que le carcan féodal s'est desserré. (Parlement taire et plébiscitaire, p. 29.)

sous LK SIGOND KMPIRI 37

Dans ses pénétrantes et forles études sur le Travail dans (Etat moderne^ H. Charles Benoist a parfaitement observé que le principal effet de Tapplication de la vapeur à l'industrie fut de concentrer le travsdl à ses divers degrés, d'abord Touiillage autour de la machine, et conséquemment l'ouvrage et les ouvriers autour de l'usine. Le travail devenu ainsi collectif et le groupement étant la loi de toute collectivité, le besoin d'un lien professionnel se manifesta; et, comme la faculté leur en était expressément refusée, les ouvriers, malgré tout et presque malgré eux, s'associaient de fût, en marge de la loi, secrètement et dans un sentiment d'hos- Ule méGance i l'endroit des patrons et de la société.

Réfréner un tel mouvement, autant prétendre faire obstacle à une force naturelle I L'association étdt le fait des nouvelles conditions de la vie ouvrière, non des personnes. Car la révolution, qui s'était opérée dans les conditions du travail, avait eu également sa répercussion sur le capital. Par les grandes mises de fonds qu'elle nécessitait, la concentration des instruments du travail appelait la concentration des capitaux, et le capital, lui aussi, ëtadt devenu collectif et tendait par suite à s'isoler du travsdl, à Tigoorer, et forcément à l^pprimer. L'union des ouvriers était la réplique nécessaire à l'union des capitaux, et la force des choses imposait l'association professionnelle ouvrière.

Tel était le point essentiel à discerner. Cette conclusion une fois dégagée, la méthode s'imposait d'elle-même, et on pouvait sans îIluMion escompter le succès de l'entreprise, à cette époque où une politique fermement autoritaire avait si notablement renforcé l'action du pouvoir.

11 eût donc fallu que le souverain prit hardiment l'initiative d'nne telle réforme et qu'il organisât corporativement les masses ouvrières. Un tel acte, par sa hardiesse même, était de nature à frapper l'esprit des travailleurs et à lui concilier leurs sympathies hédtantes. Le syndicat, — forme pour ainsi dire obligatoire de l'association ouvrière, — le syndicat, bien compris, exactement défini, prudemment réglementé, pouvait être un excellent instrument de pacification sociale S car il n'y avait en dehors de lui

* M. Tolain, daos sa déposition, en t872, devant la Commission d'enquête sur les causes de rinsurrection du 18 mars^ a très justement formulé cette Térité : « Nous aurions voulu grouper les ouvriers par professions; nous aTicoB ainsi ce double avantage de réunir des hommes ayant tous des intérêts communs, des hommes de métiers, qui ne pouvaient aller trop ▼tTement à la politique, parce que, quand on groupe des ouvriers d'une profession tout entière, on peut avoir, soit au point de vue politique, soit au point de vue social, des opinions différentes, mais on a ce qui réunit, lintérêt de la profession... Les groupes ainsi formés avaient, en matière

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pour les travailleurs que concurrence fratricide et ré^me arbitraire; il le ponyait être à la condition expresse qu'on le plaçât étroitement sur le seul terrain professionnel et que la politique, impitoyablement écartée, n'en^ vint, point fausser le jeu pour le mettre au service d'un parii. On devait faire de ce syndicat une institution' de droit public^ où se seraient! trouvés natorellement et nécessairement associés tous ceux qui appartiennent à telle ou telle branche de l'industrie ; et, en conférant & ce syndicat, sous certaines garanties, la faculté d'acquérir et de posséder, l'Etat, aux moindres frais, eût pu l'aider à. remplir ces fonctions d'assistance et de prévoyance mutuelles, pour l'administration desquelles sa nature même semblait le désigner.

M Une association est un bourgeois », a dit très justement Victor Hugo ^. Le syndicat obligatoire pouvait rendre alors- à notre sodété moderne le même service que la corporation sorak apporté à

économique et sociaie, des idées politique» diverBes, mais la profeesion réunissait tout cela. » (P. 846.)

M. Etienne Lamy a parfaitement développé cette môme considération :

t Dans les assemblées où les ouvriers de tous métiers étaient confondus, les doctrines communistes et révolutionnaires trouvaient un assentiment presque unanime. Ces mèmee ouvriers, quand ils étaient groupés par métiers, en sociétés de seeours mutuels, de production et corporations, et qu'ils avaient à faire valoir en commun un intérêt professionnel, étaient d'ordinaire défenseurs énergiques chacun de sa part dans cet intérêt cummun et montraient à un haut degré la prudence, Tesprit d'épargne, toutes les passions qui accompagnent la propriété individuelle. En effet, la dasae ouvrière, faute de culture, n'est pas apte à discuter et à choisir des théories abstraites, et, dans son embarras en face d'elles, la démagogie devient le lien commun par lequel elle dissimule le vide de sa pensée. C'est son métier qui fait l'éducation, non seulement de ses bras, mais de son intelligence; c'est sur l'expérience professionnelle que la justesse de son jugement se forme, et les idées générales ne lui deviennent intelligibles que par leur application, aux événements familiers de la vie. » {Le Second' Empire et les ouvriers^ p. 105.)

* Le mot est rapporté dans V Histoire d'un crime; il fut prononcé dans les circonstances suivantes. Le 2 décembre, quelques députés républicains s'étaient donné rendez^vous dans le local de l'Association des ébtoistes. fin arrivant, ils trouvèrent le local fermé. « Il n'y a personne^ dit Madier de Montjau; ces braves gens commencent à avoir un petit capital: ils ont peur de nous et disent ; les coups d'Etat ne nous regardait pas» laissons faire. — Gela: ne m'étonne' pas« répondit Vioter Hugo^ dans le momeniji où nous sommesy une assodadon est un bourgeois. »

« La préoccupation' de la fortune à scquéiir tuera inévitablement» chez lès meilleura* de» prolétaires^ les grande» aspicadons pelitiqnes « et sodale», en les liTrent à de petites questions dei boutique, eni leur donniuact unr oaractëve basy mesquin, en un mot^ le caractère bourgeois, m (Oédàostiim dé M Finance- an èongrès ouwier de Parts^ en 1876. DèoSsilliac; lesQtmyrèt ouvriers' en Ffmse^, p. ^.)\

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Tanoien régime. Réorganisé snr ces bases, le monde du travail «▼ah âiaDce d'être soQStrart définitivement à l'anarchie, & la mir^ëre, i la violence : ainsi, en lui cbnnantune situation régulière, l'on retirait aox fauteurs de désordre cette masse révolutionnaire en disponibilité, dont le concours était nécessaire & la réalisation de leurs desseins et l'on pouvait espérer d'assurer au pouvoir la stabilité, la continuité, la durée, à la France la paix sociale et le bienfiait de l'ordre.

L'assoéiation ouvrière étant inévitable, prendre les devants etit été le Seôt d'une politique prévoyante : il eût donc fallu que le ^pouvoir se mit résolument à la tète du mouvement, et, de son plein gré, qull fit Inv^mème ces associations pour qu'elles ne se forment pas secrètement, en dehors de lui, c'est-à-dire contre lui. Les intérêts twen entlendus du capital conseillaient même cette poli- *âque; en donnant oe témoignage de sollicitude aux ouvriers, r&Dfmre se mettait en meilleure posture pour les aoiener à des toncessioDS justifiées et à considérer comme un juste dnnt oe qu'on tenait |x>ur une spoliation.

:Ce règlement des rapports du capital et du travail était pour 4e gouvernement impérial le plus redoutable des problèmes : il ne Boogea pas à en éviter la difficulté et il en aborda l'examen avec pins de bonne volonté que de discernement.

Napoléon III souscrivit, d'ailleurs, à cette politique moins par calcul que par une disposition naturelle de l'esprit et du cœur. Nul n'a contesté qu'il n'aimât vraiment le peuple; prétendant, il avait recher^ les causes de la misère humûoe^ le titre d'empereur socialiste ne loi désagréait point, et un programme de léfermes oopfrières n'était pas pour lui déplaire, encore moins 'pour l'effrayer, au reste, ce faisant, TEmpire revenait & ses oricomme & son prindpe démocratique : il en poavàit espérer force nouvelle.

Le difficile, toutefois, li'ëtaitpas tant de faire son devoir que de

* Dans «a brochure sur VExiinetion du paupértMmeiiSiA), on lelèi^eainBk cette ébauche de politique sociale : c L'industrie appeiie tous les Jours des homnies dans les villes et les énerve. Il faut rappeler dans les campagnes ceux qvi sont de trop dans les Tilles et retremper en plein air leur esprit vt leur corps. La classe ouvrière ne possède rien, il fkut la rendre proprié* lÛTB. Elle n'a de richesse que ses bras, il faut donner à ces bras un emploi utile pour tous. Il faut lui donner une place dans la. société et. attacher aes intérêts à ceux du sol. Eiifin, elle est sans organisation et sans liens, sans droits et sans avenir, irfaut lui donner des droits et un avenir, et ta relever à ses propres yeux par rassociation.^rédueation et la discipline. »

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le coDDattre, de diagnostiquer le mal et d'en discerner les causes. Ce fut recueil, et l'Empire ne l'évita pas. Cette méconnaissance de la situation l'empêcha d'aborder franchement et directement l'obstacle, alors que, pour une telle entreprise, la décision était le gage même du succès. Gomment s'en étonner, au surplus? L'opinion n'était pas préparée à une telle politique; on était trop près de la Révolution, la critique historique n'avait pas encore fait son œuvre et mis les choses au point : la légende, les préjugés accrédités contre les corporations tenaient trop les esprits pour qu'on pût croire au bienfait de l'association et qu'on osât y voir le remède à la crise sociale, alors à sa période de début. On reconnaissait bien aux patrons le droit de s'associer professionnellement, mais aux ouvriers? n'était-ce point bénévolement organiser l'émeute, la révolution?

Depuis les journées de juin 18&8, pour la plupart dos Français, qui disait ouvrier, disait républicain, socialiste, rouge, émeutier, révolutionnaire. L'intervention violente du prolétaire dans la politique avait radicalement détruit, dans la classe possédante, toute velléité de commisération sur le sort des classes laborieuses : c'était même pour s'assurer contre le retour de tels accidents que le capital était allé au prince-président. Le coup d'Etat s'étiût fait précisément au nom des intérêts conservateurs alarmés, et anssi par crainte du suffrage universel et de la république. Peut-être Napoléon III n'était- il pas tout à fait libre de ce côté. Si la classe ouvrière avait laissé faire le 2 décembre, c'était la terreur qu'elle inspirait qui en avait facilité l'exécution et fait accueillir l'événement par le pays comme la fin d'un cauchemar.

Et cependant le danger était réel, pressant. La classe ouvrière demeurait, en face de l'Empire, à l'état d'énigme inquiétante : les faits en donnaient des preuves manifestes.

En France, les révolutions se sont toujours faites & Paris; elles n'ont pas toujours été l'expression du sentiment national et ne furent presque jamais l'œuvre des vrais citoyens de Paris. Conçues par des ambitieux, poursuivant le pouvoir ou des places^ réalisées par une tourbe de déclassés et d'étrangers, elles usurpèrent d'abord l'autorité morale de Paris pour imposer ensuite à la France un nouveau personnel gouvernemental. Depuis le 1& juillet 1789 jusqu'au & septembre 1870, toutes les révolutions sans exception furent préparées et exécutées à Paris, sans la partidpation des Parisiens, par des gens de main, dont le chiffre de la solde appert trop souvent dans les comptes publics. Aussi Paris eut-il toujours, tant au regard du pouvoir que du suffrage universel, une exceptionnelle importance. Avoir Paris avec soi facilite de singulière façon l'exercice du gouvemeinent, et, s'il n'est pas

sous LE SECOND EMPIRE 4t

vrai qu'on ne puisse pas gouverner contre Paris, l'appui de Paris donne à qui en bénéficie un prestige et une autorité ÎDCOotestables. Siège des pouvoirs publics et quartier général de la démocratie, c'est de Paris et par Paris que peut venir toute agression effective contre le gouvernement» qui se trouve en fait dans sa dépendance plus ou moins étroite.

Mais la faveur de la Ville femme est plus facile à conquérir qu'à conserver, particulièrement pour le pouvoir. Paris avait acclamé et ratifié le coup d'Etat. En 1851, dans le déparlement de la Seine, le plébiscite compta 196 539 oui contre 96,&97 non et 95,636 abstentions. Déj^ les élections de 1857 avaient montré un certain fléchissement, où TEmpire pouvait voir un avertissement. En tenant compte de la déformation imposée à la consultation populaire par le fait des candidats interposés, en déduisant les iiO,000 inscriptions de moins qu'en 1851, les candidats du gouvernement n'avaient réuni à Paris que 110,526 suffrages contre 96,299 à ceux de l'opposition et 143,170 abstentions : l'opposition ratait sur ses positions et le gouvernement perdait environ 50,000 suffrages qui s'étaient cantonnés dans l'abstention. Il fallait reconnaître i& en partie des voix ouvrières qui, en 1851, avaient fût crédit au nouveau gouvernement dans l'attente que ce changement leur profiterait et qui maintenant se tenaient sur la réserve.

Le gouvernement et l'opposition se serrant d'aussi près, la minorité ouvrière devenait l'arbitre de la situation ; en se portant d'un côté ou de l'autre des partis bourgeois en conflit, elle pouvait lui assurer le suffrage de Paris. Gomme le suffrage universel étsdt la base de tontes les institutions, le point d'appui de toutes les organisations politiques, il se produisit une espèce de rivalité, de concurrence entre l'opposition et le pouvoir, chacun cherchant à attirer à soi, à capter cette multitude. Dès lors la politique générale fut impressionnée par cette double compétition : qui réaliserait la conquête de l'ouvrier?

Les élections de 1857 avaient donné courage à l'opposition. A l^Empire, elles avaient montré qu'il fallait faire quelque chose pour la classe ouvrière; mais quoi? Personne n'était en mesure de fournir un programme précis, et les ouvriers encore moiis que les autres. On procéda par tâtonnements; on chercha des moyens à côté pour conjurer cette menace, pour détruire cette opposition éventuelle en ruBant sa raison d'être.

Ce^ velléités, promptement manifestées, ne laissèrent pas que d'èvdller d'abord l'émoi de l'opposition républicaine, incapable par dle-mèaie d'escalader le pouvoir et qui cherchait des épaules pour &'j hisser, et aussi, par delà les frontières, l'inquiétude de ceux

42 Li C0NÛD£TB politique DK L'OOYRIfiR

qui avaient intérêt à maintenir en France des éléments d'agitation. Rendre Touvrier moins misérable, sinon heureux, n'était-ce point détruire toute espérance, toute possibilité de révolution : c'était li précisément, ce qu'on voulait empêcher. L^aveu cynique et formel en fut fait diverses fois à ceux qui travaillaient sincèrement à. l'amélioration de la situation des ouvriers; plusieurs en ont renda témoignage. A Héligon, l'un des initiateurs de VlntemcUionaîe^les blanqpistes de Londres dèclârdent sans détour « qu'ils voudraient voir les ouvriers dix ibis plus malheureux,, que Bonaparte en faisait, assez » ;. ils ajoutaient : « Quand vous* aurez donné aux ouvriers tout ce qui leur sera nécessaire,, ils ne voudront plus sortir de chez eux^ » Avant tout, ils voulaient se conserver cette armée : « Aut fond et tout bas le jacobin souhaitait que cette misère durât parce qu'elle tenait le prolétaire prêt à la révolution, comme la maigreur rend les chiens plus aptes à. la chasse : les prolétaires étaient sa\ meute ^. » Son inquiétude était d'autant plus forte qu'il ne pouvait ouvertement faire échec à cette tentative de socialisme impérialistes sans risquer de s'aliéner à jamais les sympathies de cette clientèle, en expectative.

Les fautes da gouvernement lui évitèrent ce préjudice; elles furent multipliées et rarement entreprise fut prise plus à contresens.

Napoléon III et ses conseillers étaient des optimistes : ils préjugèrent la sagesse des ouvriers, sans voir qu'ils avaient affaire à de grands enfants» au cœur généreux, faciles à mener sans doute, mais plus encore & duper. Autrement, ils eussent compris qu'un régime fermement autoritaire s'imposait pour une telle entreprise, qui pouvait donner le meilleur ou le pire, et qui, mal attaquée, risquait de conduire aux catastrophes. Préluder, comme on le fit, par une sorte de réaction libérale à une politique de réformes ouvrières constituait à ce point de vue une réelle aberration : c'était

' Commission d'enquête sur les causes de f insurrection du iS mars 1871'. Déposition de Helîgon» p. 542. — Fribourg corrobore également ce témoinage dans sa brochure sur V Association internationale des travailleurs (187i, p. 164) : « Un jour, rencontrant des ouvriers blanquistes^ Fribourg manifestait son chagrin de voir le travail si peu abondant, a C'est tant mieux, «r lui répondirent Meunier et Genton, deux a centurions », plus il y aura « de misère et plus nous serons contents, nous voudrions que l'ouvrier <c cesiàt de trouver à gagner son paiin, alors la faim ferait peut-être ce qoe a n'ont pu faire les raisonnements. Vous autres, coopérateurs, ajoutèrent-» c ils, vous vous efforcez de pallier les sou£frances du travailleur, et c'est « pour cela que nous vous détestons. Car si, par impossible, vous réus- « sis^iez à rendre l'ouvrier heureux^ lat révolution n'arriverait jamais, et « nous voulons avant tout la révolution.. a

a Etienne Lamy, Etudes sur le Second Empire, p. 87.

aOOS LE 6I0QIID MPIU 4S

Jiëiiéiroleineat Tendre ooucage et redonner de la force à uneo{q>oahhm, que le sovTenir dn 2 Décembre faisait trréooDciliable.

L'amnistie de 1859 fat, en ce sens et dans ces cireonatances, la plo8 lourde des méprises. 11 est pénible d'apprécier comme il confient des mesores de cette £orte, car, à le faire, on se donne l'appareBced'onedareté de cœnr inexplicable. Ayant toat, il faut éfiter les causes qui rendent nécessaire une amnistie politique coUective^ car rarement les effets en sont heureux pour celui qui ht coocë te. Assurément, le pardon est le plus noble des sentiments, maïs la politique exclut la sentimentalité; elle exige la réciprocité. Pour qu'une telle amnistie pût être une bonne mesure, il faudrait que l'oubli fût aussi dans le ccear de ceux qui sont l'objet de ce pardon. Une générosité lans réplique risque fort d'être une duperie : l'amnistie de 1859 en fut une. Elle refit les cadres du parti répablicaia en ramenant les déportés dans l'état d'esprit où ils étaient au naoment de leur proscription Loin de calmer leurs rancœurs^ le contact du sol français ne fit qu'en remuer l'amertume et exaspéra chez eux le désir de la vengeance par la plus grande facilité de la pouvoir satisfaire.

Ce retour des déportés motiva dans le pays un mouvement qui se manifesta surtout dans la jeunesse des écoles et dans certaines parties de la classe ouvrière. Les cadres de l'opposition se trouvaient ainsi reformés; mais où prendre les troupes? Pouvait-on donner ce nom et offrir cet emploi i ce bataillon de déclassés et de bohèmes, qui s'étidt mis à la suite? Non ; ces beaux fils étaient plus portés à écrire qu'à agir« à crier qu'à descendre dans la rue, et leur héroïsme était surtout verbal : jeunes bourgeois ou aspirants bourgeois, ils entendûent bien profiter de la révolution escomptée, mais ils avaient le ferme propos de laisser à d'antres le soin de la faire ^ Il fallait des gens de main à pousser en avant.

Les chercherait-on parmi les professionnels de l'émeute? Clientèle réiuite et assez peu sûre ^ : ces mercenaires sont à la disposition de qui les paie et il en toujours facile au pouvoir de placer une surenchère. Les anarchistes peuvent aussi bien défendre le gouvernement que le combattre : leurs brigades suppléent >et

* Enquête twr les causes de rinsurredion du iS mars. Dépositisn de M., Marseille, t. IX, p. 523.

2 Voiei, d'après la déposition d'an des fonclionnaires de la préfeauFc de police, M. Nusse, révaltiation de Tarmée du désordre à Paris : < J'évalue le nombre des lévttlntkuibaires dans Paris à iOO^OOO. Il y a, en moye^ine, 30,^00 inërvidn^ qui n'ont ancnn moyen d'existence et qui sont toujours prêta à prendre les armes, une fois l'affaire engagée, car, comme gens capables de la comoiencer, il n'y a pas au delàde 2 à;.3,(H)0. » {Enquête sur les causes de V insurrection <iîi 18 mars, p. 224 )

44 U COKQDtlE POLITIQUB Dl L'OUYRIJUl

doublent parfois la force publique. La police, qui est en relations forcées avec eux, a souvent tons moyens de prévenir leur hostilité on d*en retourner l'effet.

Il fallait des dévouements moins incertains et plus désintéressés; on ne pouvait les demander qu'à la classe ouvrière; mais le délicat était d'amener Tonvrier à ses fins. La brutale leçon de 1848 l'avsût mis en défiance; requérir son concours directement et sans préparation, c'était courir au-devant d'une fin de non-recevoir catégorique.

Autre devait être la tactique des jacobins et la politique du pouvoir seconda inconsciemment leurs vues. On pousserait les ouvriers à se grouper d'une façon factice et extra- corporative : la loi allait précisément faciliter l'entreprise en permettant certaines formes d'associations ouvrières, coopératives, sociétés de secours mutuels, etc. Ces groupements une fois formés, les jacobins, par toutes ruses et sous le couvert de tous les masques, s'y insinueraient, s'y terreraient pour en capter insensiblement la direction, en modifier l'esprit, et y agir à la façon d'un ferment révolutionnaire. Cette œuvre, ce travail de termites. Reclus le dévoilait sans détour : « Il faut avoir l'air d'organiser les classes ouvrières au poiot de vue économique et industriel ; ce sera pour nous le moyen de les organiser plus tard au poiot de vue politique; nous aurons un instrument prêt et une armée constituée ^ » Les sociétés d'épargne, de crédit mutuel, les chambres syndicales, les coopératives, en un mot, toutes les associations que la loi autorisait sous certaines réserves allaient devenir sous cette influence de réelles associations politiques, et bientôt on devait voir se former sous leur couvert ces groupements irréligieux de libres-penseurs, de solir^aires pour les enterrements civils, faits pour détacher de plus en plus l'ouvrier de toute pensée spiritualiste et ne lui laisser d'autre espoir qu'en la révolution^. L'infiltration politicienne une fois consommée, la maison bien à eux, les meneurs n'auraient plus qu'A lancer les ouvriers dans la voie de la violence.

* Enquête sur les causes de limurreciion du iS mars 1S71'. Déposition de M. Marseille, p. 195.

> Ibid. Déposiiiim de M. Marseille : « Dans la classe ouvrière, le mouvement se produisit surtout par des associations sous forme de crédit mutuel, de sociétés coopératives, de sociétés de cou sommation. Gbacun apportait, par exemple, un petit capital de 20 ou 30 francs. On mettait cette somme en caisse et, si quelqu'un des associés avait besoin d'argent, il tirait sur la caisse, on lui prétait trois ou quatre fois sa mise. C'était Tapparence, mais la réalité était l'organisation de la clause ouvrière, de telle sorte qu'on en flt une armée à Taide de laquelle on put renverser le gouvernement. » — Déposition de M. Mouton^ p. 229 : « Nous avons toujours pensé, à la prélecture de police, que, dès 1^60, les eocié u ^

sous LB SECOND KMPIRE 45

Les éleclions de 1863 marquèrent une étape nouvelle et confirmèrent la leçon déjà donnée par celles de 1857. Les candidats du goaTemement n'avaient obtenu dans la Seine que 82,000 saffrages; roppoâtioQ était passée à 153,000, alors que les abstentions tombaient à 90,000. Paris était passé & l'opposition. L'Empire perdait 30,000 You; l'opposition en gagnait 57,000 : la masse des abstentionnistes avait été un peu entamée, mais elle demeurait encore singulièrement compacte; de quel côté cette masse flottante se porterait- elle?

Il devenait d'autant plas impérieux pour le gouvernement d'empêcher ce ralliement des ouvriers & l'opposition républicaine que déjà bon nombre de catholiques s'étaient mis dans les rangs de cette dernière et que cette coalition avait eu pour résultat d'amener cinquante opposants dans le Parlement. La tactique gouvernementale semble avoir été moins de se rallier la classe ouvrière que de tâcher de l'isoler, de la tenir à l'écart de la politique, de la constituer en un parti de classe, systématiquement rebelle à toute entente avec les clans bourgeois, qui détenaient le pouvou* ou qui y prétendaient. Cette masse ouvrière mécontente et qui ne pouvait être contentée qh'à lente et longae échéance, devait normalement se porter dn côté des mécontents, de l'opposition ; sa pente était de ce côté : l'établir en parti fermé, en marge de la politique, c'était le seul moyen d'empêcher cette alliance fatale.

La chance voulait que ces vues du pouvoir se rencontrassent avec la doctrine du théoriden le plus autorisé du socialisme français, de Proudhon.

A bien le prendre, Proudhon, sous des dehors violents et passionnés, était plutôt, — par comparaison, — un modéré, un homme de bon sens et pratique. Français et plébéien, il avait conservé intactes les qualités de sa race et de son milieu, au rebours de ces idéologues bourgeois qui s'étaient donné la mission de rédiger au sodalisme sa doctrine. Connue et jugée d'après quelques mots i effet prémédité et violent, la langue de Proudhon est peut-être d'un révolutionnaire; ses idées, si on les examine sans parti- pris et de sang- froid, après en avoir Isdssé tomber cette mousse de colère

exktaot à Paris avaient un caractère politique... 9 — Déposition de M, Nusse, p. 224 : « Tontes les sociétés de libres- penseurs, de solidaires pour ies enterrements civils^ qui ont - travaillé daos un but politique, se sont cachées sous le masque de sociétés ouvrières pour pouvoir agir avec plus de sécurité etjplos efficacement sur les ouvriers. »

46 U GONUIltlE BOLIXIÛOK DE L'ODVRIER

et d'exagération qui les recouvrent, ses idées sont parfois avant la lettre les pures doctrines de TécDiomie sociale contemporaine.

Résolument hostile au communisme et au collectivisme, qu'il ji^eait irréalisables et inconcevables dans un pays aussi amoureux de l'inégalité que la France, «Peoudhon, tout en contestant le principe de la pi^riété individuelle, n'admettait pas moins sa nécessité et son bienfait : loin de la détruire, il voukdt plutôt l'étendre aux travailleurs ett par les voies les plus régulièrea, fiaice en aorte « que le capital travsdlle et que le iravail j)ossëde ». Il avait eu aussi. oelte originalité et ce courage de Jie point accepter sans contrôle les idées reçues et courantes sur la. Révolution : ayant vite reconnu l'utilité de l'association ' ouvrière, il entrevoyait là la base de la future organisation du travail, jet la révision qu'il réclamait de la propriété, il la demandait à la coopération et à la mutualité.

Le collectivisme allemand était nettement l'opposé de cette conception sodali&te française. Karl Marx posait en principe l'impuissance des associations ouvrières à amener à composition la féodalité industrielle : c'était la lutte du pot de terre et du pot de £er.iSeul l'Etat ponvût établir un .ordre de choses meilleur en mettant dans tous les pays le capital à la disposition de tous les .travailleurs, en décrétant la propriété collective de tous les iostrujnents de travdl et de la terre. Et, pour que ces choses se réalisent, il fallait que les travailleurs conquièrent le pouvoir^ .que le prolétariat devienne à son tour classe dirigeante dans le monde entier : affaire de quelques siècles I La révolution sociale devait donc avoir pour préliminaire une révolution politique. Le singulier fut qu'au lieu de commencer par appliquer ses doctrines dans son ..propre pays, Karl Marx ait pris la France coomie champ d'expérience : d'autres et lui-même sans doute n'y voyaient qu'un moyen d'agitation extérieure, moins Tudimentaire et plus efficace que le communisme de Rakounine, basé sur la reprise directe de la propriété, sur l'expropriation de ceux qui; ont par cmx qui n'ont pas, simple forme de Fanarchie, du piUagc'de la révolution.

Proudhon, pour réaliser ses idées, s'appuyait sans doute sur J'effort collectif et réfléchi du prolétariat organisé,' mais il comptait aussi, dans une certaine mesure, sur 4ine intervention hardie du, pouvoir : il attendait, il cherchait un dictateur révolutionnaire, et, pmir le rencontrer, £on instinct « peuple » lui suggérait qu'il valait mieux se tourner du côté de Napoléon III que des bourgeois méoonlenls, qni faisaient au pnolétartat des avances intéressées ^.

* Ce point ta été mis en lumière par M. DesjardlDs dans son livre Bur Proudhon. Proudhon était, d'ailleurs, en excellentes relations avec le prince Jérôme Napoléon.

sons Li snoiiD SHmi 47

Le respect hnnraih, dont Ttti, Proadhon, ne se gfinait guère, empÊcbait les ouvriers de s'arrêter à cette pensée et de se mettre avec le pouvoir; leur intérêt Inen entendu leur eût pourtant conseillé cette politique : tout au moins fallait- il lès mettre en garde contre là tenution de verser dans l'bppodition, ob il soupçonnait les pires ennemis de la classe ouvrière. Aussi, aux élections dé 1863', Proudhon se momra-t-il résolument hostile à Faction politique républicaine : il mena ouvertement campagne contre les diaq, et <:onsdlla l'abstention aux ouvriers.

Cette attitude lui valut Tanimadversion vigoureuse et parallèle des jacobins^ français et des doctrinaires sodalistes étrangers : il n'était pas homme & s'en embarrasser^. Son conseil fit d'autant pltts d'impression sur les ouvriers que des faits, qu'un certain nombre d'entre eux avaient pu reconnaître, leur commandsdent aussi' cette neutralité politique.

Eh 18C2, sur l'entremise d'Armand Lévy et par la protection <lu prince Jéréme Napoléon ^, une délégation de trois cents ouvriers français avât été envoyée à ^Exposition universelle de Londres, afin d'étudier les institutions ouvrières et sociales des divers pays, dont le groupement pouvait permettre de fécondes et profitables observations r cette mission fut présidée par Chabot; Tolaîn, ouvrier ciseleur fort intelligent et avisé, y participait. Cette initiative était heureuse; bien conduite, menée avec méthode et circonspection, cette enquête pouvait donner les meilleurs résultats et tracer sa véritable voie à cette politique de réformes ouvrières que l'Empire voulût entreprendre : le secret en rendait dans l'organi^ sation du travail en Angleterre.

Là, en efiet, le défveloppement de la grande industrie avait, plus tOt qu'ailleurs, concentré le travail autour des usines et dé ces ^grandes agglomérations ouvrières, susdté lé prolétariat indhstriéU Les ouvriers s'étaient groupés d'instinct; une solidarité assez étroite se foroia entre eux, qui se manifesta d'abord par des démonstrations violentes^ et tumultueuses, par des grèves, qui jetèrent la défaveur sur les travailleurs. Gens pratiques, ceux-ci s'aperçurent bien vite qu'ils £adisaiént fausse route; ils comprirent sans peine

* Dans son histoire de riiiteroationale, Friiwnrg doniiB cette preuve de la haine de Karl Marx contre Proudhon : « Au bai donné pour la cLûuu» des travaux de 1^ conférence de Londres, en 1865, pendant que Varlin et Limousin fliisaient danser les deux jeunes filles de Karl Marx, celui-ci racontait à Tolain et à Fribourg comment il avait voué une haine profonde à Prondfaon pour ses opinion» anticommnnistesv » (p. 45 )

^Enquête sur Us causes de P insurrection du iS mars 1871. Dépositions de MM. Marseille, Heligou, Tolain, etc. — Fribourg, L Association interna^ tionale des travailleurs, 1871.

48 U GONQDÊIE POUTJQUE DK L*OUTRIKB

que la grève était une arme à deux tranchants et qu'en atteignant directement les patrons, elle se retoumsdt souvent aussi contre les travailleurs; ils se rendirent compte que la solution de la question sociale n'était pas dans la force, qu'il y avait intérêt à passer au plus vite de la période de guerre à la période diplomatique, & établir des rapports réguliers et conciliants entre le capital et le travail, en un mot à substituer au refus collectif du travail le marché collectif du travail. C'est de ces con^déraiions que sortirent lea trades' unions. « Les trades-unions anglaises, — a écrit leur historien, M. de Rousiers S — ont leur première origine dans les comités constitués par les ouvriers pour l'établissement des accords qui terminent les grèves. Hais un comité éphémère, en outre qu'il présente moins de surface et qu'il s'assure à un moindre degré la confiance des ouvriers et la considération du patron, voit sa mission terminée avec la reprise du travail. Il est totalement incapable de prévenir les conflits ultérieurs. Une représentation permanente des intérêts ouvriers peut seule atteindre ce résultat désirable. C'est la raison d'être des trades-unions. » Encore et toujours on en revenait à l'association ouvrière, raison de la puissance industrielle anglaise et de la situation privilégiée de ses travailleurs.

Hsds des Français et des républicains pouvaient ils faire une telle, constatation et formuler des conclusions en conséquence, si près encore de la révolution de 1789, et l'esprit embarrassé dea préjugés accrédités contre les corporations. Excités, d'ailleurs, contre le gouvernement par les réfugiés français de Londres, qui n'escomptaient que la révolution et des représailles, toujours inquiets d'être suspectés de complaisances et de compromissions à l'égard du pouvoir, ils n'osèrent pas remonter & la cause essentielle, ils s'arrêtèrent aux effets, et leurs conclusions en furent presque totalement prises à contresens.

Ils constatèrent ainsi que l'ouvrier anglais, mieux rétribué que le français bien que travaillant moins d'heures par jour, produisait cependant à meilleur compte et que les entrepreneurs de la Grande-Bretagne porteraient prochainement atteinte à nos débouchés extérieurs. Loin de voir que ce résultat était dû à l'association, aux trades unions qui mettaient les ouvriers anglais à même de traiter de puissance à puissance avec les entrepreneurs et rendaient possible l'établissement de tarifs plus rémunérateurs par suite de l'exercice tranquille et continu du travail, ils se figurèrent, ou peut-être on leur persuada que cette augmentation des salaires était due à la liberté de la grève : ils ne réfléchirent pas que, pour

^ Le trade-uniônùme en Angleterre, p. 10.

sous LE S8G0HD EMPIRE 49

être efficace, la grève soppose une organisaUon préalable du travail. Us observëreot encore que les coopératives réduisaient les dépenses des ouvriers anglais et abaissaient notablement pour eux le coût de la vie, mais ils eussent dû noter également que cette liberté des sociétés coopératives n'était en Angleterre qu'un mode accessobre de la liberté plus grande d'association et qu'elle ne faisait qu'en dériver.

La dâégation ouvrière française résuma donc ses conclusions dans la revendication de deux libertés, qui lui semblaient pour lors suffisantes : la liberté de grève, la liberté des sociétés coopératives.

Hais elle fit encore use autre remarque qui, au regard des intentions gouvernementales, valait le voyage. Les ouvriers purent constater que, dans les autres pays, le parti social était séparé, distinct des partis politiques, que partout les ouvriers s'étaient consdtoés en parti de classe en dehors de tout groupement politl^ne, Texpérience les ayant pleinement convaincus qu'en faisant de la politique, ils faisaient toujours le jeu de la classe possédante, de la bourgeoisie sans améliorer leur propre sort. Et certsdns des délégoés français, — les plus notables, — avaient ainsi compris la vanité de l'acdon politique pour la classe ouvrière comme la nécessité d'isoler la question sociale des questions politi:|ues et de

sîtoer étroitement le programme des revendications ouvrières sur

le terrain de défense des intérêts professionnels. Ces réflexions et cette constatation, à leur retour de Londres,

suggérèrent à To'ain et à quelques autres ouvriers l'idée de

rinmnationale.

Dans la pensée de ses fondateurs et & son origine, rioterna-

tionale étut loin d'être cet épouvantai! à bourgeois qu'elle allait

devenir par la suite * : elle procédait d'un sentiment nettemect

* Voici, diaprés la déposition de Tolaia devant la Commission d^enquôte mr tes causes de l'insurrection du 18 mars, quelle fut Torigine de Tinter- MtiocMile :

c Lors de l'Exposition universelle de Londres, les ouvriers ont, dans chaque profession et par le suffrage universel, nommé des délégués. Je aats alJ'^ à ce titre à Londres avec un groupe d'ouvriers français, parisiens et lyonnais. Les oavriers anglais qui étaient constitués déjà depuis très Ingtemps en sociétés ouvrières, nous ont envoyé des délégués pour nous ifig^^gï^r si nous voulions accepter d'en faire partie. C'est alors que l'idée Rétablir eotre les ouvriers des différentes nations des rapports constants a été émise et acceptée généralement. A notre retour en France, les relations àiieot très peu solides et peut-être cette tentative d'association n'auraitdk pas abouti, lorsque Tinsurrection «polonaise est arrivée. Des comités se sont formés à Paris, parmi les ouvriers, pour réaliser des souscriptions 10 jASTiKR 1904. 4

^ Li GONQDfiTff P0LIT1Q08 W L'OUVRIER

corporatif et professionnel : o'était « une sodété ayant pour' bnt l'amélioration dn sort des ouvriers, la coopération au crédit et à l'épargne »; groupement antipolitiden, l'affiliation' en fnt d*àt)ord limitée aux seuls travailleurs manuels et aux salariés de l'industrie ou du commerce, à l'èxclusibn dbs vagues « ouvriers de là pensée ». — « Nous étions avertis par les événements passés, — témoigne un de ses premiers adhérents, — que chaque fois que les ouvriers s'étaient mêlés avec les autres classe» dé la société, ils avaient servi de marchepied aux autres personnes; nous étions Iks de jouer ce* jeu et nous ne voulions plus nous occuper de politique *! » Et M. Etienne Lamy a précisé cet état d'esprit des fondateurs fttinçais de l'internationale : « Les luttes politiques, auxquelles la classe ouvrière s'était mêlée au cours du siècle^ leur paraissaient de vaines et dangereuses diversions. Aucune des révolutions qu'elle avait faites n'avait amélioré son sort; aucun des partis qu'elle avait portés au pouvoir ne Itd avait rien donné... Sans doute, le gouvernement de la classe ouvrière, au jour de l'éÉnandpation^ sersdt démocratique et républicain. Elle ne pouvût donc pas sedonner à l'Empire; mais elle ne devait pas davantage s'anéantirdans la république : celle des travailleurs n'était pas celle desbourgeois K »

Les initiateurs de l'Int^nationale voultarent donc fonder, et, en principe, ils fondèrent une société d'études sociales, un groupement professionnel, .s'inspirant surtout des doctrines de Prou-

et les envoyer. Pois; comme un meeting se tenait à Londres, à Saint<* James, on décida d'y envoyer des délégués. Nous sommes partis six poar* assister à ce meeting et là nous avons rencontré pdusieurs ouvriers anglais avec lesquels nous avions déjà fait connaissance au moment de l'Exposition universelle de Londres. 11 a été convenu qu'une adresse, faite par les ouvriers anglais, serait envoyée, au moyen de la publicité des journaux, aux ouvriers français. Cela eut lieu. Puis, quelque temps après, un groupe de vingt à vingt-cinq ouvriers s'étant entendus à ce su jet,, on décida un voyage à Londres de trois ouvriers français. Ces trois délégués avaieat pour mission de se mettre en rapport avec des groupes d'ouvriers anglais et de fonder une société internationale. J'ai été désigné pour cette mission avec deux autres ouvriers, Tun, un ouvrier passementier nommé Limousia, et l'autre, un ouvrier monteur en bronze, nommé Perruchon. Les ouvriers de toutes les nationalités avaient été convoqués. Il fut décidé qu'un conseil provisoire serait nommé. Il le fut en séance générale. Il se constitua, immédiatement et, deux ou trois jours après, il y eut des conférences pour bien déterminer les bases sur lesquelles reposerait Tassociation. Ce conseil provisoire, résidant à Londres, fut chargé de rédiger les statuts de TAssociation internationale. »

* Enquête sur les causes de rinsurrection du 18 mars. Déposition dte M, Heligon.

» Op, cit., p. 32.

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dhoQ, et si peu révolatioiunirQ que rqpposition alla même jusqu'à suspecter Bes affiliés d'ètredes agents bou^partistes.

L'Iuteruationale primitive était donc dons la tradition de l'esprit national français; die s'y rattachait par ses défauts mêmes. (uL'originalité historique de notre nation, — a très finement observé M. Etienne Lamy, — a toujours été de faire prévaloir sur l'égoîsme de race les idées communes à tous les hommes. » Cette disposition se retrouve ici; elle motiva le titre de l'association. Dans leur .enquête à Londres, les ouvriers français n'avaient pas été sans observer, :et leurs camarades apglûs ne se firent pas faute de leur signaler^ que dans tous les pays les travailleurs luttaient contre des fûts identiques; sans s'arrêter aux diŒêxences de race, Ae tempérament, de caraaëre, ils en. avaient déduit que les moyens d'j obvier devment être partout les mêmes et qu'il y aurait dès lors intérêt à fédérer les revendications de tous les travailleura du monde, au lieu de les isoler par pays. Le désir de venir en sûde à rbumanité laborieuse passa chez eux avant celui d'améliorer Jeor propre condition ; ils ne réfléchirent point qu'à vouloir trop embmsfler ils n'êtreindraient que du vent, et, premières dupes de l'illttsion bumanitariste, au lieu d'un groupe national pour l'amélioration du sort de l'ouvrier français, ils firent l'Internationale des travailleurs.

Manifestation surtout sentimentale, car ce groupement, imprécis comme l'idée dont il émaosût, Jie réunit que peu d'adhérents. Il n'en eut pas moins, au point de vue politique, une réelle importance, puisqu'il motiva le livre de Proudhon sur la Capacité politise des classes ouvrières et qu'il intervint dans la lutte éleao- Aie de 1863 pour provoquer l'abstention de la classe ouvrière. Cette attitude {»^iâait son programme et ses intentions.

Lesjélections complémentaires de 186i bii fournirent l'ocoasion de l'accentuer. Le groqpe parisien lança & ce propos le célèbre «Manifeste des soixante », où il était affirmé qu'une Chambre Âançaise ne serait complète que quand elle renfermerait des d^tés ouvriers. Passant de la simple doctrine aux actes, à ces tiectiodDS Tolain se présenta contre le candidat républicain ; il n'eut que 495 voix, mais, de ce &it, le, parti ouvrier était constitué en dehors des partis politiques; les candidatures bourgeoises d'oppoâtion trouvaient devant elles des candidatures ouvrières, et les poléjûqœs électorales ne pouvaient manquer d'accentuer ce divorce.

les jacobins et le parti révolutionnaire, qui prenait alors l'éti* queue d'hébertiate, en conçurat de la rage et du dépit; l'opposition républicaine mesura toute l'étendue du danger quand elle vit l'Empire donner de son côté la réplique à l'Internationale et se

52 U GONQUÉTE POUTIQUE DE L'OUVRIER

ranger à ses vues. Gomme conclusion de lear enquête à Londres, les délégués ouvriers français avaient réclamé une double liberté : la liberté des sociétés de coopération, la liberté de grève. La loi du 23 msd 1863 leur avait donné la première de ces libertés; la loi du 25 mai 186& allait leur concéder la seconde.

Et ce fut peut-être Tune des plus lourdes fautes de la politique impériale.

Au point de vue de Tordre sodal, la grève comporte, en effet, dé telles conséquences que Toctroi n'en doit être fait qu'avec la plus extrême prudence : l'objectif d'une sage politique doit être d'en faire disparaître les causes plutôt que d'en faciliter l'explosion. Même débarrassée de toutes violences accessoires, cette lutte entre patrons et ouvriers tend à développer l'antagonisme des classes ; elle Isdsse toujours après elle de * mauvais souvenirs. En général tout arrêt volontaire et concerté du travail décèle un manque d'équilibre dans la condition d'une des parties contractantes, qui la met trop étroitement dans la dépendance et à la discrétion de l'autre. Pour l'ouvrier français, on Ta vu, ce désavantage tenait à l'absence de toute organisation corporative : par suite, la coalition était son seul recours contre les exigences du capital, alorâ qu'un groupement, une association offrent un moyen de défense de nature à en éloigner la manifestation.

L'Eoapire ne vit pas qu'une loi sur les coalitions ne pouvait et ne devait être que le coroUûre d'une loi sur les associations et que c'étût une terrible imprudence que d'en faire la préface ou en tenir lieu. Alors que Tassociation, prudemment réglementée, peut être un excellent instrument de pacification sociale, la grève, toujours et quoi qu'on fasse, se présente comme une institution de combat. Accorder le droit de grève & défaut de celui d'association, c'était bénévolement conférer à toutes les réformes ouvrières subséquentes un caractère agres^f et hostile au patronat : c'était inquiéter le capital sans s'être au préalable concilié le travail. Avec les meilleures intentions, on risquait d'organiser purement et simplement la lutte de classes et, par surcroît, on instituait une école préparatoire de guerre civile et de désordre, car, en l'absence de tout groupement professionnel, la grève est forcément décrétée et conduite par quelques meneurs, à la solde des politiciens, quand ce n'est pas de l'étranger.

Napoléon III n'entrevit pas toutes ces conséquences. Il avait pris l'iniiiaiive de cette réforme, à l'instigation du duc de Morny, conseillé lui-même par H. Emile Ollivier ^ U espérait sans doute

• Emile Ollivier, Le 19 jamie'-, p. 2i0.

sous LB SBGORD IMPIRE 53

détacher de plas en plus les ouvriers de Topposidon en leur accordant pins d'indépendance, peat-Être aussi faire rentrer dans le devoir certaines fractions de la bourgeoisie, qui montraient des dispositions contraires, en les désaffectionnant du prolétariat, à qni elles faîsûent des avances dangereuses. Le résultat le plus immédiat fut de compromettre momentanément Topposition parlementaire aux yeux des ouvriers : furieux de voir l'Empire prendre une telle initiative, toute la gauche, — à l'exception de Darimon et d'Eooile Ollivier son rapporteur, — vota contre la loi des coalitions, contre la réforme la plus démocratique, la plus démagogique même, que la législation française ait jusque-là consacrée.

L'inquiétude de l'opposition républicaine en France fut également ressentie à l'étranger, non pas seulement par les réfugiés français, qui, groupés à Londres sous la dénomination de « Commune révolntionnûre de Paris », menaient contre l'Empire une politique d'émigrés, francs- maçons pour la plupart ^ rêvant d'un schisme ponr lancer cette secte à l'assaut du régime. Ceux-là, certes, ne dissimulaient point leur rage devant cette tentative de neutralisation des seuls agents possibles de cette révolution, qui était leur idée fixe : voyant la direction des ouvriers échapper à la violence, ils voulurent ruiner cette initiative malencontreuse du groupe parisien.

Hais leurs vues concordaient aussi avec celles des gouvernements anglo-saxons. Ceux-ci avaient intérêt, pour les besoins éventuels de leur politique, à maintenir en France des éléments rërolotionnûres disponibles, par le moyen desquels il serût possible d'y susciter une agitation intérieure pour concentrer sur soi l'attention d'un pays, trop enclin à se mêler des aifûres d'autrui, snrtoat quand la force retrouvée, la fortune et une politique à allores magnanimes lui faisaient, cooune alors, en Europe, une âtoaiion de premier plan.

Entre tons, l'Angleterre manifestait ces appréhensions. L'orgamsation dn travùl, réalisée chez elle, était en partie cause de sa apéiiorité économique. La France paraissait avoir reconnu quelquesons de ses procédés et en passe de découvrir le secret de sa force. Elle semblait désireuse de bénéficier de cette découverte; ainsi elle avait chance de coufirmer sa situation extérieure eu s'assurant i Ilotérieur la tranquillité et l'union, car l'ouvrier français, avant

< Fribonrg, op. cit., p. 150.

54 U GOlIQUtlK POUTIQOl DE LH)DVB1ER

:tout aeDfiible aux hoos prceédéa, témoigne ;8a recoanûasanfie & qui s'mléresse à lui, et souvent plus à celui qui lui promet desréforiBes qu'à oeiaiqui les lui obtient. Mais ce bienfait-là, la France n'entendait pas ie garder pour elle, voilà qu'elle prétendait le .publier, rétendre à toute l'imaïaDité; avec les dispofiitions d'e9prit de son empereur, il n'était pas impossible que ce pays, un jour ou l'aotre, aemtt en tète de lancer TEorope dans la voie des réformes et ne •préparât un 1769 ouvrier : redoutable perspective I

Sans compter qu'il fut de tradition constante, dans la politique anglaise, de donner aeile aux groupements révolutionnaires cosmopolites. Par la force des choses, toute association internationale est dans la dépendance plus ou moins directe du pays où est situé son siège; par les divers moyens dont dispose une police experte, le gouvernement en peut aisément impressionner à sa guise les déterminations. Et, à cette époque où l'on tendait déjà à substituer, dans la direction générale de la politique européenne, à la prépondérance française et catholique l'hégémonie protestante, il était particulièrement important d'établir en terre protestante un groupement de cette nature par lequel on pourrait à volonté jeter le désordre et mettre la révolution chez le voisin. L'Angleterre y avait, au point de vue économique, un intérêt immédiat, car par les grèves chez autrui elle msdntenait l'avance de sa production, et la Prusse songesdt sans doute qu'elle aussi pourrait utiliser oe boutefeu révolutionnaire pour le triomphe définitif de sa politique.

Il importait donc de ne pas laisser ce foyer dangereux s'établir en France et faire échec à cette Internationale française naissante, qui montrait d'aussi inopportunes dispositions. Il fallait mettre en nourrice à Londres l'enfant, né dans un fauhourg de Paris; autrement, et pour parler sans image, on résolut de constituer, en Angleterre, une sociétè-mëre de l'Internationale, dont le groupe parisien deviendrsdt uue filiale, une branche, et lui serait nécessairement subordonné.

Il en fut ainsi fait. Au mois de septembre 186&, des ouvriers de diverses nations européennes, réunis à Londres, y décidaient la formation d'une association internationale ouvrière. Les statuts, rédigés en anglais, portaient que « l'émancipation économique des travailleurs était le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen », — c'étMt déjà reconnaître la nécessité de l'intervention politique ouvrière; — « comme, d'autre part, cette émancipation du travail, n'étant un problème ni locaLl ^ ni national, embrassait tous les pays dans lesquels la vie moderoe existait et nécessitait pour sa solution leur concours théorique et. pratique, l'association internationale des* travailleurs étsût établie

SOQS LE nOORD KIPIRI 5&

pour procacer un pamtoentral de communication et de coopération au onTri^a de» différents pays aspirant au même but : la protection mutuelle, le progrès et le complet affranchissement de la dasee ouirriëre ». Le comité ^recteur était, comme de juste, à LoBdres, et comprenait cinqoante^huit membres, parmi lesquels seulement cinq Fraxrçais. On choisit pour représenter la France, non point lo fimdaleur du groupe parisien^ Tolain, mais un communiste réfugié à Londres; le délégué de l'Allemagne était Karl Marx. Gea choix indiquaient clairement les tendances et le but de cette organisation*

Quelques mois après, en janvier 1865, le groupement parisien de rintemationala se rattachait officiellement et définitivement à la société-mère de Londres. Tolain ne pouvait pas ne pas être l'un de ses directeurs; mais, comme il était vaguement suspecté d'être l'agent du prince Napdéon, le parti républicain eut l'adresse de lui adjoindre un des siens, Fribourg, franc- maçon notable qui s'était activement occupé des> élections de Pelletan et de Pages et qitt était en relations avouées avec lès groupes des écoles et du fanlMNirg Saint-Antoine. Frilwurg devait défendre là les intérêts de son parti; il y pénétra en éclaireur, on en a son aveu formel : « Je n'acceptai de faire partie des Internationaux de Paris qu'à la condition d'en être l'un àes correspondants: je voulais voir de très près A réellement cette organisation aux allures républicaines ne cachait pas un piè^ impérialiste^. »

L'un des premi^s- actes de Fribourg fut d'adondr la rigueur de l'exclusion, primitiv^Msnt édictée par Tolain contre « les eovriers de la pensée » dans le but d'empêcher l'intrusion d'uu dément bourgeois* et par suite de la politique : on reconnut donc le titre de travailleurs à ce ceux4à qui, n'ayant d'autres res-^ sources que leuir travail journalier, pouvaient, d'un jour à l'autre, ètie atteints par la. misère, par suite de chômage involontaire ou de maladies imprévues^, d La définition était savamment élastique : la porte de L'Internationale de Paris étadt ainsi entrebâillée aux politiciens. Le groupe parisien, d'ailleurs, au lieu de se placer résolument en dehors de la politique, ne disrânula pdnt ses préférences pour le système républicain, tout en se déclarant résolument hostile à\ toute entreprise révolutionnaire : « Us n'entendsdent. pas, déclare Fribourg, jeter la Fiance dans les^ faasasds d'une comtûnaison de politique enfantine, destinée fatale^ ment à plonger le pays dans les convulsions d'une guerre civile,

* Fribourg,. o;>4 ciL, p« 22..— Tolain étatt^ lui aussi, franc-^maçoD ; il aj^ATftenait à la loge la Prévoyance.

* Fribourg, op, citu, p. 42,

56 LA GO^QDÉTE POUTIQOE DE L'ODYRIER

dont l'effet le plus clair serait encore d'écrémer Paris de tout élément socialiste et de retarder peut-être d'un siècle l'affranchissement du prolétariat... Si pour eux il était incontestable que certaine forme politique fût nécessaire à l'application de sérieuses réformes sociales, il était également vrai que toute révolution armée, qui n'aurait d'autre but que de changer lo nom du despote ou le nombre des maîtres, leur paraîtrait un crime de lèse- humanité ^ » Au demeurant, leurs théories sociales n'avaient point changé, et les étiquettes de mutualistes et de coopérateurs, qui leur furent données, en précisent suffisamment le caractère : à la politique de révolution violente, préconisée à Londres, ils opposaient une politique d'évolution pacifique et légale. Ce n'étaient encore que des modéré:?!, la marche des événements allait bientôt en faire des réactionnaires.

Ces dispositions du groupe parisien étaient loin d'être agréables aux internationaux de Londres : une lutte sourde et incessante s'établit entre la société-mère et cette filiale, dont l'indépendance gênait. Les premières manifestations s'en produisirent en 1865, à la conférence de Londres, où l'on définit le programme et le champ d'action de l'Internationale. L'assaut commença sur le sens à donner au mot de travailleurs : les Anglais,' les Suisses et les Belges prétendaient que l'admission devait être de droit pour quiconque la solliciterait, ce qui revenait à faire de l'association un simple groupe politique. Les délégués français combattirent vivement cette manière de voir, demandant qu'on s'en tint aux dispositions plus étroites de leurs statuts. Us eurent à moitié gain de cause ; on décida que chaque section serait laissée libre d'agir à sa guise^.

Les étrangers varièrent alors l'attaque : leur lactique fut de placer les Parisiens dans l'alternative de se compromettre soit aux yeux du gouvernement, soit des ouvriers. Us essayèrent d'abord de mettre à la tête de la section parisienne, sous prétexte de « diriger les communications avec la presse française », un révolutionnaire militant, condamné pour association secrète ^ : les

* Ffibourg, op. cit.^ p. 28.

^ Ihid,, p. 40 f t suiv. •

' Enquête sur les causes de Vinsurrection du \% mars 1871. Déposition de M. Tolain. Ce révolutionnaire était M. Henri Lefort, qui fut depuis préfet de la Haute- Loire. Quand Tolain lui exposa que la section parisienne ne pouvait l'accepter à cause de son passé politique, il répondit « qu'à raison des agissements de FËmpire qui voulait enrégimenter les ouvriers pour son compte, il fallait dans Tassociation quelqu'un ayant un passé républicain, afin que le parti puisse avoir confiance en iui ». Henri Lefort, malgré l'opposition des internationaux de Paris, refusa de se retirer; il ne le fit que devant la décision de la conférence de Londres.

SOQS LE SECOND EMPIBE 57

Français opposèrent une fin de non-recevoir en règle et la prétention ne fut point mûntenne. Ce nouvel incident réglé, on souleva la question polonaise, qui avait été évoquée dans l'opinion comme un eoibarras pour la politique extérieure de Napoléon III; si l'association en abordait l'examen, elle s'engageait à fond contre l'Empire, dont les sentiments russopbiles étaient hautement affirmés. Les délégués françsds posèrent la question préalable; les Suisses Tappuyërent, et, en dépit de l'opposition de Kirl Marx, des Anglais et des communistes de Londres, le débat en fut écarté.

Ces multiples attaques avaient siogulièrement fortifié l'influence €t l'autorité de la délégation française : la conférence de Londres était allée contre le but poursuivi par les ioteroationaux étrangers; le désaccord s'aggrava entre le comité directeur et le groupe parisien.

Les directions de la politique ouvrière se réglant dans les congrès, cette prépondérance de l'influence française, qui s'étsdt manifestée à la conférence de Londres et qui risquait de prévaloir dans les congrès subséquents, était une assez sérieuse complication pour l'Internationale de Londres. La tactique du comité central fut donc d'essayer de diviser le groupe parisien pour régner sur lui, et à cette fin de lui adjoindre par surprise un élément révolutionnaire, dont l'action pourrait rompre une unité de vues et de tendances, qui jusqu'alors avait été parfaite.

Dans ce but le comité londonien invita un certain nombre d'étudiants révolutionnaires parisiens à assister en 1866 ari congrès de l'Internationale, qui devait se tenir à Genève; Blanqai les y accompagna dans le dessein prémédité de donner à ce congrès le caractère d'une démonstration antibonapartiste. Tolain et les délégués français ne se laissèrent point prendre à ce piège et dénièrent énergiquement à ces intrus le droit de siéger; cette fois encore* ils purent imposer leur manière de voir et les poliiiciens forent tenus à la porte de ces assises du travail. Ils en conçurent et en montrèrent beaucoup d'humeur et de dépit ^.

Pour poursuivre sa victoire, la délégation parisienne demanda qoe « la faculté d'être éligible pour la délégation aux congrès fût Haiitée aux seuls ouvriers dans la crainte que des hommes, apparfanant aux professions libérales ou des capitalistes ne pussent faire prévaloir dans le congrès des idées contraires aux intérêts de la classe ouvrière ». Cette proposition fut vivement combattue par les délégués suisses et anglais, qui déclarèrent que « les ouvriers de

* Enquête sur les causes de rinsurreption du iS mars 1871. Déposition de M- Tolain. — Fribourg, op, cit., p. 109.

J58 U GORQDÉTE POLRIQUS Iffi L'OUVRIER

l'esprit étaient aussi méritants que les ouvriers nuuucds >x. les Anglais imontrërent une partioalière Téhémeooe, fit, à Fapipuiâe la théorie qu'ils défendaient, ils firent valoir cette considération, qui en dit long et en fait penser plus encore sur les accointances de rintcmationale : « Les assodations existantes ont repu qplus d'une fois des services immenses d'hoaunes non ouvriers dans le sens matériel et trop étroit du mot^ » Ils affirmèrent, d'ûUeurs, que, si cette décision était adoptée, lem% commettants ne s'y soumettraient pas. Cette attitude décidée en imposa. Glnque action futilsdssée libre de fedre oe qu'elle voudrait : c^était la porte plus grande ouverte aux politiciens/ on ne tarda pas à s'en apercevoir.

«Les Angbis venaient ainsi de trahir la cono^ion qu'ils se fusaient de l'InterDationale et la fonction qu'ils lui assignaient dans leur esprit : à un autre moment, ils montrèrent mieux oicore qu'ils n'y voyaient qu'un simple moyen de mettre la (grève chei les autres et «de troubler la production économique de pays concurrents. Ils laissèrent entendre que c'est ce qui liii avait valu l'adhésion des sociétés ouvrières anglaises et ils demandèrent en cmiséquence au congrès une déclaraiioo limitative des beurra de travail. 'De tous les ouvriers européens, c'étaient eux. Anglais, qui, en un temps dmmé, accomptissaient le plus d'ouvmge; ils d'assureraâent donc un avantage en obtenant que, chez lésantes, de travail fàt^»menë au temps où il se trouvait déjà réduit chez eux. Auffîi réclamèrentils la fixation à huit heures de la durée Jégale de la^umée de travail, <( suppliant leurs co-associés d'opposer un refus systématique à leurs patrons, lorsque (»ux-ci,<8»u8 prétexte de commandes pressées, leur demanderaient de faire des heures supplémentaires ou du travsâl de nuit, encore bien qu'ils ofi^riraient cte les payer au-dessus du tarif ordinaire ^ ». Le tout de l'oreiUe était visible : toutefois l'intervention des délégués françûs empêcha la mise de cette question à Tordre des discussions du congrès.

L'influence française prévalait toujours, et elle s^affirma plus acdennellement encore dans une décoration de principes qui, en •énonçant la doctrine du groupe parisien, visait à en faire la charte même de l'association : morceau de littérature sociale, ob les revea dieations ouvrières sont présentées avec dtatious à l'appui de Ltt* cain, de l'exode, jde Bet^amia Constant, résumé filèle des théories de Proudhon, exposé de ce socialisme conservateur, basé sur Isl

* Congrès ouvrier de VAssociation internationale des travailleurs, tenu ii Genève du 3 au 8 septembre id66, p. 25.

* Fribourg, op, cit., p. 87.

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coopération et la nratoatité^ et qui a. rencontré anjourd'hoi l'adhésion des académes ^

Ce congrte de Génère, s'il avait, une fois encore, manifesté la soprématie du groupe parisien, n'ra avait pas moins été l'occat^ aion d'une coalition contre laquelle ces réformistes raisonnablesallaient avairà lutter : d'une part, dans les congrès^ contre l'ôlèaient révolutionnaire cosmopolite, séant à Londres; et, de l'autre, à Pans, contre les étuliants jacobins blanquistes, impatients^ d'un changement politique et le cherchant par les moyens violents. La lotte commençait entre la politique d'évolution et la politique de lévolution ; le choc de ces deux théories, — ou plutôt de ces deux tactiques, — devait se prolonger indéfiniment, avec des fortunes diverse.

L'aitaqoe fut immédiate et ardente de la part des étudiants pansieBS. Ulcérés de leur échec et de Taffront reçu à Genève, ils s'en allèrent dans les milieux ouvriers déclarer que les intematio- BSQX de Paris faisaient le jeu de l'Bmpire, qu'ils étaient des agents bonapartistes^. Us étaient de la peiicel Etemel et toujours jeune argument des oppositions et des méoonients contre ceux des ienrfff qui ont trop raison contre eux; soupçon irrésistible, dont il est également impossible de proaver la fausseté ou l'exactitude : lea badauds politiques, toujours enclins à croire le mal sur parole^ prennent cela pour argent oonaptant^ et la légende s'enradne; sous peu, elle sera indestructible. La crédulité sans bornes des i uuffieiB était un chai^p merveiUeusemeut fertile pour une telle propagande; mais encore fallait41 que les fkUs donnent an moins à œ soupçon une apparence de vraisemblance. Le moyen en fiit rite trouvé.

Une certaine effervescence commençait à se manifester dans le prolétariat; les jacobins se mirent en devoir de l'entretenir et de renspàrer. Des grèves éclatèrent, qui n» tardèrent pas à prendre le manvais caffactère d'émeutes et de révoltes sociales, l'argent mfjim^ a'U ne les provoqua, au moins fit ouvertement les frais^

* Ou y trouve ainsi cette défînition éminemment orthodoxe du capital ; « Le capital est la somme de services créés et non consommés, destinés par ifciir créateur soit à faciliter une production future, soit à prévoir certaines éiratuathé» telles que maladie, vieillease, diminutioa on perte totale de tes ionee. La capital, enfin» c'e»t du travail accumulé. Travail et capital sont deax termes identiques représentant une seule et même chose, mais à des «■*rfiatt, ai de& pointa de vue différents. Leurs relations se trouvent déter- Tnfnif», définies par* ridentité de leur natnra: le travaUid!aujoard'iiui noa OQosenmé asm du capital demain ; donc, la plus parfaite égalité doitv pré^ ûàer à rechange. » (Fribourg, op. cit., p. 5&.)

60 Là GONQDÉTC POUTIQUI DE LWVRLKR

d'aDcanes^ Ces grèves fourDirent aux révolutionnaires l'occasion de prendre de l'ascendant sur la classe ouvrière et de débaucher leurs troupes aux internationaux. Ceux-ci, comme de ridson, étaient hostiles aux grèves ; on les accusa de tiédeur, en ayant soin de souligner, par les plus insidieux commentaires, la singularité de cette attitude : « Le succès ou l'insuccès des grèves assursdent aux révolutionnaires un égal gain. Si les ouvriers l'emportaient, la victoire donnait aux meneurs plus d'autorité pour répandre des bonnes doctrines; si les ouvriers étident vaincus, la misère les livrait plus sûrement aux conseils de la violence ^. »

En tous cas, l'effet fut de rendre l'Ioternationale profondément suspecte au prolétariat français. Le groupe parisien voyait ses adhésions ouvrières, loin de progresser, décroître; et cependant, pour conserver son prestige, son autorité, même pour faire figure et exister, il lui fallait des troupes, du monde. Cette disposition facilita l'iovesiissement de Tlnternationale par le parti républicain.

Le jacobin a toujours eu pour prlocipe de ne pas aborder de front les difficultés, mais de les tourner par ruse; son impopularité évidente éloigne la clienlèle; impuissant à découvert, il ne peut réussir que sous le masque. Trop peu nombreux pour pouvoir se grouper ostensiblement, ce parti introduira subrepticement quelques-uns des siens dans des groupements étrangers, parfois même réfractaires; ils y appelleront et y attireront des frères, ce sera bientôt, si l'on n'y prend garde, un envahissement. Insensiblement les nouveaux venus arriveront à changer l'esprit de l'association, à s'en assurer la direction ; une fois en nombre, et si les premiers maîtres s'avisent de réclamer, ils leur feront la réponse de la lice à sa compagne :

Je suis prêt à sortir avec toute ma bande Si vous pouvez me mettre hors.

Les jacobins procédèrent toujours de la sorte; par cette méthode ils purent mettre la main sur des troupes, qu'autrement ils eussent été incapables de recruter. Ils en usèrent ainsi avec l'Internationale et la franc-maçonnerie.

Fribourg, qui dans le groupe parisien était l'homme du parti républicain, donna la main à cette invasion des politiciens. « Les adîbéBions individuelles, témoigne-t-il, nous arrivaient assez fréquentes; presque tous les survivants des associations républicaines,

* Ainsi, en 1866, de la grève des bronziers à Paris ; il est juste de reconnaître qu*après la grève ces ouvriers remboursèrent cet argent. (Enquête sur les causes de ^ insurrection <2u 18 mars. Déposition de M. Heligon.)

* Etienne Lamy, op. cit,, p. 73.

sous LE SECOND EMPIRE 61

dissoutes par TEmpire, venaient se faire inscrire. Des médecins, des pnblicistes, des industriels, des fonctionnaires de l'armée apportaient lenr concours à l'œuvre .. Un certain nombre de notabilités politiques ne reculèrent pas devant l'adhésion formelle aux statuts de Tlntemationale. Parmi ces artisans de la première heure , nous sommes en droit de citer HU. Jules Simon, Henri Martin, Gustave Chaudey, Gorbon, et bien d'autres ^ »

Et en même temps, et par l'intermédiaire du même Fribourg, I*Iiiternationale pénétrait dans la franc- maçonnerie parisiennet dans laquelle, sons l'influence de la maçonnerie italienne et du protestantisme, les idées anti-impérialistes et républicaines commençaient à devenir prépondérantes ^.

Ainsi l'Internationale de Paris croyait donner des gages à l'oppoâtion et attester son loyalisme républicain : en fait, elle venait d'abdiquer son indépendance; elle ne fut bieniôt plus qu'une simple association politique.

On ne tarda pas cependant à s'apercevoir que dans ce groupement fait par les ouvriers et pour eux, il ne manquait qu'une chose : les oaTriers. De gré ou non, il fallait les y attirer, autrement la manœuvre risquait de faire long feu : de gré, c'était assez malaisé avec la réputation policière faite à l'Internationale par les révolutionnant de Paris et de Londres; on eut recours à la ruse.

Fnbonrg et Tolain envoyèrent aux ouvriers les plus influents de la ville des convocations individuelles à une prétendue léoDion particulière, rue Pierre- Levée; cent cinquante environ s'y rendirent ingénument. Au fur et à mesure de leur arrivée, les politidens avertis les entouraient et engageaient avec eux les conversations les plus animées afin d'éviter toute demande d'explication. Au début, tout alla bien ; mais voyant qu'on dépassait le chiffre de vingt, les invités réfléchirent qu'ils tombsdent sous le coup de la loi sur les réunions; ils soupçonnèrent un piège et voalnrent s'en aller. Pour éviter une retraite précipitée, Tolain se mit en travers de la porte pendant que Fribourg, pour gagner du temps et permettre aux retardataires d'arriver, leur expliquait qu'ils n'avaient rien à craindre, que lui seul et le propriétaire tombaient aoua le coup de la loi : « Le moment, confesset-il, fut rude à passer. » Quand la réunion fot au complet, Fribourg donna les explications souhaitées : Les correspondants parisiens de l'Internationale, exposa-t-il, émanation d'un groupe particulier, ne se reconnaissent pas le droit de stipuler pour la classe ouvrière tout

* Fribourg, <^. cit., p. 29.

«ifrtt^., p. 31.

^2WmU GOKQUÉTE POLITIQUB DEIL*OUYIU£ff SOOSLEI SECOND EMPIRE

entière, et, ne voulant nsnrper aucmie influence légitime, ils viennent demander à cette assemblée, formée à dessein de représentants des diverses industries parisiennes, de voulbir bien aviser au moyen de nommer dans chaque groupe professionnel un travailleur, dont la mission sera d*aider à l'administration et à là direction du mouvement parisien. Tactique adrmte, on prenait ces ouvriers par leur faible, par la vanité. On leur donnait une direc^ tion de façade, sans qu'ils pussent soupçonner qu'ils ne servaient que de couverture. On se disculpa, au surplus, de toute attache gou^ vemementalë, de toute visée politique occulte : « Nous ne voulons que travailler à l'amélioration du sort des classes laborieuses, Tlti* ternaiionale sera la force de l'avenir ouvrier; vous devez y adhérer, soit pour nous aider dans l'accomplissonent de notre œuvre si nous sommes sincères, soit pour nous démasquer, si nous sommes des fourbes ». L'argument parut irrésistible; lès ouvriers ébranlés prcK mirent de consulter à leur tour leurs camarades d'atelier sur ceitte intéressante proposition. La perc^etive d'un rôle personnel à jouer avait fait de chacun un apôtre; peu de jours après, la corn— misàon parisâenne de l'Internationale comptait dix-sept membres^ ouvriers adjoints aux correspondants*.

On venait de donner une façade ouvrière à un groupement bour«geois, mais le trompe-l'œil était évident. La transposition de VenpnV primitif de l'association n'en étaif pas moins accomplie : sous l'action des éléments jacobins qui s'y étaient insinués, l'Intonationale n'était déj^ plus qu'un instrument d'opposition polidqne; elle n'avait plus qu'une étape à franchir peur devenir une machiner de guerre civile et de révolution.

F^mand Engehaind.

< Fribonrg, <ç). cit., p. 31-341*163.

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