SO U FEMME FRA5G4ISE
n'exerce pas, mais savant et ambitieux, est obsédé par cet amour; un peut fat, il en est encore, par moments, très flatté, mais il constate que cette passion l'absorbe, le dérange, nuit à ses travaux. Et justement, au premier acte de la pièce, nous apprenons qu'Etienne a été désigné pour représenter officiellement la France au congrès de médecine de Florence; il va partir... Germaine, inconsciemment, le décide à rester : ce serait la première fois qu'ils se sépareraient, depuis huit ansi II reste donc, il le veut, il croit le vouloir : et il sera furieux dans un instant. Je voudrais pouvoir citer en entier la scène vi de l'acte P% oii l'on voit Etienne céder peu à peu et déclarer qu'il ne partira pas. Elle est admirable, cette scène I Rien n'y sent la convention dramatique; la causerie passionnée y suit son cours naturel, tout y est à sa place et du ton voulu; et surtout, ce qui révèle en M. de Porto-Riche un observateur très perspicace, Germaine qui veut retenir Etienne ne le lui demande pas, elle le lui suggère : c'est lui qui /ait acte d'autorité en refusant de partir :
Etienne. — Est-ce que cette passion durera toujours?
Gebmâine. — J'en ai peur.
Etienne. — Alors, jusqu'à la fin de tes jours, ton mari sera ton^ unique préoccupation 7
Germaine, — Même vieille, en cheveux blancs, je n'aurai que ce soud-là. Résigne-toi, mon pauvre ami, je t'ai dans le sang.
Etienne. — Tiens, je t'adore.
Germaine. — Ohl répète- le. Si tu le sads, moi je ne le sais pas.
Etienne. — Je t'adore, je t'adore.
Germaine. — Plus que la raison, plus que le travail?
Etienne. — Plus que la science.
Germaine. — Plus que le congrès de Florence?
Etienne. — Je m'en moque un peu du congrès, et je n'irai pasi
Germaine. ^— Ah I pas de bêtises, tu partiras, c'est convenu.
Etienne. — Je reste avec toi.
Germaine. — Je ne veux pas. Va t'apprêter. Puisque tu m'aimes, je n'aurai pas de chagrin. Assez d'enfantillages... Voyons, tu n'es pas sérieux: ton devoir est de t'en aller, tu le sais bien.
Etienne. — Mon devoh:, voilà qui m'est égal!... Je vais écrire au ministre.
Germaine. — Réfléchis, un autre sera désigné à ta place?
Etienne. — J'en serai enchanté.
Germaine. — Ah I ne sois pas si bon, tu vas me détester dans une heure*.
* De Porto-Riche, Amoureuse^ act. !•', se. vi.
LA F£1IME FRANC àlSB 8t
En effet, à l'acte suivant, nous retrouvons Etienne Fériaud très agacé et plus clairvoyant. Il dit très justement à sa femme : « Sans que je m*en aperçoive, malgré moi, tu me fais changer d'idée. Tu me mets dans un état d'esprit contraire aux conseils que tu me donnes, et favorable aux souhaits intimes que tu n'oses jamais formuler... Tu m'enveloppes de cftlineries, de gentillesses; tu m'enjôles. Je suis fsdble, je m'attendris, et alors je prends des résolutions maladroites, nuisibles à mes intérêts... — Au fait, oui, répliqua Germaine, j'aurais dû avoir la volonté que tu n'as pas eue. Punis-moi de ma faiblesse. — J'exagère, je me contredis, j'ai l'air injuste, comme toujours; mais, au fond, tu sais bien que j'û nûson. » Et la discussion se termine par ces deux exclamations : « Germaine. Âhl quelle misère d'aimer I — Etienne. Âbl quel supplice d'être aimé * I »
Quelques instants après, le dialogue reprend, assez gai d'abord; le mari et la femme se mettent à table; on cause de choses en apparence indifférentes, mais qui, toutes, dévient vers la querelle déjà grondante... Elle éclate enfin, avec une violence tragique... « Oui, s'écrie Etienne, je suis las de ta tendresse absorbante, exagérée, de ton despotisme, d'être fûble, de tes persécutions sentimentales. J'étouffe moralement et matériellement, je veux être libre... Quand je pense que j'en suis réduit à écrire mes lettres dans un café pour ne pas être questionné; que j'en arrive à descendre dans la rue sans motif, sans but, pour me soustraire à ta tyrannie, par instinct de conservation I Ma vie se passe à vouloir t'échapper, la tienne à vouloir me prendre. Que t'importent mes ambitions et mes rêves, tu n'y comprends rien. Quand puis-je travailler ici? Toutes mes heures sont dévorées par des disputes et des réconciliations... Je t'appartiens; c'est ton droit d'espionner ma vie, de contrôler mes actions, d'épier mes gestes, de fouiller dans mon cerveau comme dans ces tiroirs. Je n'û qu'à courber la tète, car cette maison est la nôtre, ces meubles sont les tiens, mes livres sont à toi. Ma fortune, mon nom, mes amitiés, mes haines, tout cela est à nous deux ici, je n'sd plus rien à moi seul, rien *! » N'est-ce pas qu'à l'entendre cet homme a raison? Qui de nous n'approuve tout ce qu'il dit? En somme, ce qu'il réclame, c'est une tendresse plus intelligente et plus soucieuse de sa légitime ambition... Msds écoutez, à son tour, parler la femme : c'est elle, cette fois, qui a raison ! Je ne puis citer toute sa réponse, et je le regrette. Voici, du moins, quelques-uns de ses arguments : « Mon pauvre
^ Amoureuse^ act. U, se i.
^ fbid., act. U, se. vi.
iO JAHVMR 1904. 6