EN ROUTE POUR WLADIVOSTOCK
CROQUIS DU TRANSSWÊWBN
Depuis longtemps, 3 n'y avait plus de Pyrénées; aujourd'hui, il l'y a plus de Sibérie. En trois cent quatre-vingt-cinq heures, •* déduction faite des changements en longitude, — un boulevardier tant soit peu déraciné peut aller de Paris à Daini (11 ,316 kilomètres) voir lever le soleil sur la mer Jaune.
Gomme viatique : 50 louis pour le ticket de luxe, autant poar la nourriture et les fnus divers, une valise de 16 kilos — laaiimam réglementaire, — un estomac complaisant, enfin et surtout qb6 patience sans bornes.
12 fuiUet 19.. — Grwad hraiile4Mks en pleine nvkl Deox jouis aprës notre départ de Paris, nous airivon à Alexandrovo, la première station russe. Des douaniers envahissent les compartiments, font maini basse sur nos bagages et les emportent dans une salle ob se déchaîne un tohn-bohude tour de Babel. Le conducteur de notre wagon-lit, vieux routier de la légion étrangère, nous engage fortement à surveiller nos montres et nos porte-monnaies. Nous sorveillons aussi nos malles et cela dure deux heures, deux heures de ces manœuvres qui ont valu aux douaniers de tous les pays tant de qualificatifs désobligeants I Enfin, tout rentre péniblement dans l'ordre, et nous repartons avec un retard que nous ne regagnerons jamais.
Vers dix heures du matin, les dômes de Varsovie se dessinent an loin. Là, nous n'avons que le temps de « transiter » d'une gare i Vautre. Un nouveau rapide nous emporte vers Moscou ; c'est nu
n laofs itmm iraonmiioeK ns
voyage de toïis postal. Pandant louée cette joante, le paysage varie peu et noua méditoiis à toiak ces réikiidoQS aumsKiâes de Tiiéophile Gautier* « Dans me diligence (d'anitrea diaest wagaû), Vmt n'eat pioa un homme, l'on n'est qu'un objet inene9 ^^ ballot. Vo«s ne différex pas beaiMOvp de voire matte, on vous jette d*iiQ endroit à l'autre, voilà tout. »
A chaque gare, des fiUetles aux longs cheveux bloads, vètaes de rouge, viennent vendre 4e8 fleurs ou des pommes afUK étrangûrs qm passent. Puis le même panorama se déroula : des plaines de âeJ^le et d'eau, des bruyères, des marais, des toits de chaume, des bois surtout. Cette triste ré^on semble une terre d'élection pour les pkis sylvestres, ils défilent en bosquets profonds. Lenr taille est fine, leur tige droite, rouge à la tète, grise au {ned; leurs aiguitleâ légères s'argentent au soleil d'été, leur senteur ferle et saine parfume la route; un vent d'ouest, venu de France, les agite par rafales, et leur puissant murmure accompagne en sourdine le gdop de l'express*
13 juillet. — De Varsovie à Smolensk, de Smolensk à Hoscon, les plaines et les forêts se succèdent. Chacun , dans le wagon, étranger ou Français, se reporte involontairement aux jours fameux de 1812, où vainqueurs et vaincus furent vraxasent des géants.
Moscou! Répit d'une heure pour gagner ia gare de Sibérie. Une visite an Kremlin s'impose. Une voiture nous emporte* sur un pavé affreux le long de magnifiques bazars. Nous côtoyons les remparts crénelés de la viUe chinoise. A chaque coin de rue, notre cocb&r lâche les guides pom: se signer dévotement devant une église. Nous franchissons la porte sainte du Kremlin sous laquelle chacun doU se découvrir. Devant nous se dresse le palais grandiose d'Alexandre II, donûnant la Moskowa et le panorama de la ville. Vers l'ouest se profile la monugne des Oiseaux, d'où la grande armée contetopla la dté mystérieuse. Rien, en Europe, n'avait à ce point frappé l'imagination de ces hommes qui avaieni; pourtant vu tant de choses, et nulle émotion ne se comprend mieux. Ce smr, le soleil couchaDt dans un del pur, baigne Moscou d'une luanère très douce. Partout des dômes dorés d'églises, des toits peints en bronze florentin, jettent des reflets d'édairs sur la forêt de maisons qui remplit la vallée. Des centaines de cloches tintent au loin. Ces appels de prière auxquels répondent des milliers d'âmes humaines aviot le repos de la nuit, le spectacle de ce Kremlin qui évoque un passé de magnificence à demi barbare, la vue de cette foule asiatique peuplant dn bruit de son négoce la vieille cité russe, tout cela donne une
W ut ROUTE POUR WUDITOSTOGK
impression ineffaçable de richesse, de grandeur et de foi mystique. Sept heures I II faut s'arracher à cette YÎûon. A la gare, le train nous attend sous vapeur. Celui-là, c'est le Transsibérien. Noos y montons, satisfaits de prendre enfin place dans un wagon définitif. Hélas I il n'est point de bonheur complet I On nous appr^ que notre bagage, déjà si maigre, s'est égaré à la traversée de Varsovie I Celte fois, c'est la mis^l O rdne Isabelle, de catholique mémoire, qui aviez juré de ne plus changer de chemise avant la prise de Grenade, nous allons connaître l'étendue de votre sacrifice 1 Et nous ne posséderons jamais la perle de l'Espagne I
HAb Juillet. — Nous roulons dans le Transsibérien. Après un moment de désillusion dû à la réclame exagérée qui a été faite autour de la nouvelle ligne et à l'installation supérieure des wagonslits allemands, que nous venons de quitter, chacun finit par se caser et s'habituer à sa coquille.
En tète du train, une grosse locomotive, au ventre accommodant, engloutit charbon, pétrole ou bois suivant les ressources des pays traversés. Elle traîne d'abord le fourgon aux bagages et aux provisions, ensuite le wagon- restaurant, comprenant cuisine, salle de bains, salle à manger avec piano; enfin un wagon de première classe, deux de seconde classe et un mixte, pourvus chacun de deux cabinets de toilette, le tout neuf et propre. La cuisine est suffisante, le 'service très lent. Un truc pour tuer le temps sans doute! Programme de la journée : lever vers huit heures, chocolat, café, etc., cigarettes; déjeuner vers une heure, café, liqueurs, dgarettes, somnolences, bâillements, causeries, thé, beaucoup de thé; dîner à huit heures, coucher à dix. Et l'express roule toujours et les jours passent...
16 juillet. — « Le Volga? A quand le Volga? demandons -nous an vieux légionnaire qui nous conduit. — Vous l'avez franchi cette nuit. » Et comme nous esquissons un geste de regret : « Vous pourrez vous dédommager avec l'Oural, ajoute-t-il, c'est très gentil. »
Le mot nous étonne, mais est bien en ûtuation. Nous nous attendions à voir des rochers, des gorges, des mines, une chaîne volcanique. Nous apercevons des collines harmonieuses, des horizons agrestes, des fermes paisibles. L'ascension se fait conune à travers un parc où des bois de bouleaux et de mélèzes sont disséminés snr des pelouses en des poses de décor. Nous passons devant une grande usine de fer, la seule que nous ayons rencontrée, puis à partir de Zlataoust le train descend en serpentant vers la Sibérie.
m Roon POUR wuutoctock 717
A Tchéliabinskt noas retombons dans le steppe, rimmense plaine brnne â*où jaillissent partout des forêts de bonleanx blancs. Snr \b^ gauche de la voie ferrée, une large route dessine sa ligne grise. C'est le chemin de l'exil qui se déroule sans fin à travers un pays d'eau, de lacs, de fleuves paresseux, parmi les champs d'absinthe sauvage et les bois battus par le grand vent d'ouest. A mesure que Ja nuit tombe, il semble plus triste et plus désert encore. Et dans les brumes froides du crépuscule on évoque, le cœur serré, la mélancolique silhouette de la jeune Sibénenne ou le tragique fantôme de la Maslowa.
17 fuillei. — OmskI Omsk I Un grand pont jeté sur l'Irtych, des vapeurs sillonnant le fleuve, une ville de bois, un camp d'artillerie, et la route que suivent les chameliers de Mongolie, pour transporter le fameux thé de Chine, marque la caravane. Nous passons à toute vapeur. Ce voyage est trop rapide sans doute; hommes et choses d^ent sur le pied de 30 kilomètres i l'heure; mus bien peu méritent de retenir l'attention et l'on n'est pas tenté de &ire halte.
Il y a une quarantaine de voyageurs dans le Transsibérien et, — constatation flatteuse pour notre amour-propre national, — presque tous parlent français. Les étrangers ignorant généralement le rosse emploient le « parler de l'Ile-de-France », pas toujours très doux sur leurs lèvres. Cependant, au bout de quelques jours tout le monde se connaît. Les mœurs du temps des diligences renûssent. On cause au bufiet, on se promène ensemble pendant les arrêts, on échange des informations et des anecdotes. Quelques heures de conversation suffisent pour se rendre compte combien l'esprit des Russes diffère du nôtre, combien ils sont orientaux, amis de théories vagues, prodigues de leur temps et peu curieux de notions précises. Ils voyagent et ne connaissent aucun détail de l'itinéraire. Tel d'entre eux fût le trajet pour la dixième fois, et ignore ce qu'on traviôlle dans la seule usine qui se rencontre sur la roate. Tel autre habite Irkoutsk ou Moscou depuis cinq ans et n'a aucune notion du nombre des habitants. Le conducteur du train se trompe continuellement dans ses tarifs, les garçons du buffet ne savent jamais le menu. La plupart des voyageurs de preaiière classe sont offiders ou fonctionnaires, membres du Tchin et portent l'uniforme, ils n'en connaissent pas moins imparfaite* ment le grade et la fonction de leur voisin. Ces petits fedts trahissent une apathie, un manque de prédsion dans les idées qui choquent l'esprit prompt et net des Ocddentaux. Le contraste
716 Kji Bien PODt wyrDnmuocK'
s'accentne psur le contact îoarnalier; nous 8omme8 des agités, enx som des hUMcnants.
iSJmUet. — ToQJouTS la région des eauxl A Obi, noù passa» YOb sur \m pont de sq[)t travées. Après Bolotnelé, nous tenr ersons le Tem. Il plenl. Les ea«x grises dii flenve se marbitm de taekes qpsi frissonoentan vent. Pttrott des Ues eadimméeSy à travers des bois touffus de pins et de mélèzes, dles roulest à grand» flota dans le lit profiond qn'elles ae erenseni saae trè?«^ é^ f Altaï à la Mer glaciale. La brise d'onest souffle avec force; de gros muages plombés ebassent dans le del, cbarrient de la pluie, de Tombre, de la tristesse an-desBtts de cette terre d'eni.
i9^2ft /efiV/el. — Neoe conumeoçosa à noua élevée sur les pce^ BHères paies de T Altaï. Yecs le sud, des ebalaes de haaSeurs a'éta^ gBDêen ampbitbéAtre, des pks surgissent; la nfttare cbaoge d'aspect
A Krasnol&rsk, ua dépôt de ■ndédet de cbemi» de fer, dos aleliers de réparation indiquent on cenire très iaq^rtant. QiMques vers tes plus loin, un train déraillé vient d'être mis sur une^ voie de fortane pour nous livrer paasag^K. Tous les ouvsrieBS* occupés à. le dégagejc ont le visage coavert d'un maeque et les aains garnies de mkakies, pont se préserver dts mouAiquea qm puQar lent dane les forêts, buimdes et sur les marécages siagnaats de la Sibérie. En nul pays du monde, leur nombre et leurs piqùieS' ne aoBH plus redoutables. Attirée par les lampes ^ectriaines des* wageasy. ils pénèU'ent partout et prélèvent sans pitié l'impôt du sang sur la cargaison du TransôbîérîeB. Uaintenant nous traversons de véritables fovète vierges do pins et de mélèzes. La voie tnurée « par le fer et par le fen » est bordée de troncs noircisy de squelettes d'arbres carbonisés jusqn'A la cime. De grandes taches ronsaeS' marquent encore les ravagea de l'incendie, et déjà, au nàlien des dairières, fécondées par les cendres, diss margneriies blanchea ou violettes fleurissent en tonfiies épaissea
21 juiikt. — Au jour, des dmes neigeuses poiatent dans le sud. Ge aost le&mmts Altaï, la muraille glacée qui aous cache la Hoagplie et le désert de GobL
Veis midi, halte à Irkoutsk, la plt^ grande ville de S&éiie,^
avec SOjOOO haUtaats autour de viagtrcinq docfaers. Sur le quai
de la gare greuiUe ua mélaage bétéreelite de tons les seiea, de
teae lea âges et de toute» les conditions. Tout ce monde porta
d'énermea hetlea, sans les(pieUea on ne peut, affronter les fondrières
iM Aom £00R YUDnmiocK m
iea TÎIies rasses. Noos ropartcws. Un beaa fleave, peufdé de vapeors, annale un întaBt à nos yeax, puis nous mms engageons dans la ?allée de l'Angara que nous reiMntoas jnatfu'an point où: celle nrière sort du lac BaîkU« Mans saifons la ri^ gamche sur une tok laiUée à fiane de coteau, hors de ^atteinte des hantes eaux. Au-deasoQS de nouai des lies, de castes heriHiges où pais^ sent des troupeaux de bœufs. De petits chevaux tartares y galopent en liberté, crinière au yenc. L'hiver, insensibles a« friHd, ils grattent la neige du saJwt pour trouver leur nourriture. Ils sont tten, crax-là, de la race infatigable et sauvage qin porta les cavaliers bari)are8, aux ^>oque8 obscures où les migrations humûnes essaimaient des plateaux de l'Asie, marchant avec le soleil vers les doux climats du coudianl.
Sur la dnnte, de hautes falaises boisées font saillie en éperon dans la vallée. Noos les longeons une à une. Les deux riv€S se lapfHtichent formant gorge où l'Angara se précipite, et tout i coup, au détour de la voie, on aperçoit un amphitiiéâtre de montagnes nageuses, une nappe d'eau bleue, un ciel pur où planent des mouettes : c'est le hic Bukal, véritable mer intérieure, large de 80 kiiomètres et longue de 600. La traversée constitue l'une des cuiosités du voyage. Le vapeur Angara nous attendait à quelques mètres de la gare. Ceux de nous qui ont préféré l'air pur de la passerelle aux d(Hiceurs du buifet, ont pu jouir d'un beau spectacle. A l'ouest, de grands rochers couronnés de forêts ; au nord et au sud, une mw bleue fouettée par une légère brise; i l'est, les neiges du JabloniJ et les plateaux du Vitim. Nous sommes au cmtre de l'Asie et le pont de X Angara fourmille d'un monde hétérogène. Il y a Ut des Européens de toutes les nationi^tés, des Chinois, des Tartares, des Khirgiz, une foule bigarrée, dont le vent disperse heureusement les r^ns de cuir et de peau de mouton. Quatre heures après le départ de Baîkal, nous sommes rangés ie ioug du quai de Missovaîa, tète de la ligne Est-Chinois. Le matériel de ce nouveau train comporte tout le luxe moderne : iragKHis confortables lambrissés d'acajou et d'érable incrusié, aéralion j^urSaite ponr l'été, chauffage et doubles vitrages pour l'hiver, tè3fi& moeUeax, grands lavabos et cendriers i profusion pour l'éter^ nelle cigarette russe. Au départ de Hissovaîa les spectateurs se pressent sur le quai de la gare ; c'est le spectacle à la mode, tout nimnar à Garpentras. Ici ce sentiment prend de l'ampleur. La voie fertée noirreUe représente pour les Sibériens le lien unique avec la patrie, ayec la diiilisation, un prodigieux changement dans la vie. La Russie, la sainte Rusûe est li-l»s, mais, à l'extrémité de ces
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rubans d'acier qui miroiteiity plus proche qu'autrefois, au loin. Ce soirt le del d'été respire une paix, une sérénité pénétrantes. Le grand train glisse doucement à travers le steppe silencieux. Bien des coeurs battent sur sa route, bien des yeux suivent ces lomières venues du pays bien aimé, qui s'éloignent vers un inconnu prestigieux, et se confondent i l'horizon avec les premières étinles.
22-23 juillet. — La route remonte la jolie vallée de la Salenja. Ci et 1& de grandes colonnes de fumée indiquent au loin des incendies.
A Kharagoune, la gare est établie dans quatre wagons. Une kyrielle de bambins aux cheveux bouclés s'en échappent pour saluer le train.
A mesure que nous avançons dans le bassin de l'Amour, les collines se déboisent, l'ûr s'épure, les prairies s'élargissent en nappes plus fournies, parfumées de violettes et d'asphodèles. Des bœufs, des moutons, des chevaux, des chameaux par centûnes peuplent les lointains des pâturages. Un berger mongol, entrefo tout à l'heure au passage, abreuvait sa monture en plein gué d'eau vive. Au bruit de la locomotive, le cavalier s'est détourné, dressé sur ses étriers. Le cheval a henni, tète haute, et tandis que sa longue queue balayait le courant, de ses naseaux humides ruisselaient des diamants irisés par l'aurore.
A Olaviannaîa, nous traversons l'Onon pour suivre sa rive droite. Les bois ont complètement disparu, le terrain se rase jusqu'à l'horizon; c'est la Mongolie, l'océan d'herbes. Vers Daouria, la plsdne apparaît bossnée de tertres plus verdoyants, surmontés de formes bizarres qui s'agitent. Ce sont des marmottes. Bien vivantes, bien évâllées, elles s'effarent du roulement du tndn, cherchent à se terrer ou bien se dressent curieuses, i Ut manière des kangourous. Quels épouvantables cauchemars doit donner i leurs s^t mois de sommeil, l'animal inconnu jusque-là, qui court avec un bruit de tonnerre et crache des nuages étincelantsi
2i juillet. — Quelques ondulations d'abord, puis des collines se détachent de l'océan (f herbes. Nous sommes en Chine; mais la voie est gardée par des détachements russes. De station en station défilent des fonctionnaires et des casernes. Ce n'est pas nous qui nous pliûndrons d'une telle précaution I
A Irekte, nous commençons l'ascension des monts Kinhgan. Machine en tète, machine en queue, le train gravit de grands lacets parmi des bois de pins et de bouleaux, passe au-dessus d'un tunnel en^ construction et s'arrête au point culminant. La des-
IN ROOTE POUR WUDIYOSTOCK m
cente s'effeetoe d*nne façon fort curieuse. Les deux locomotives s'attëlent à l'ayant du train qui descend appuyé sur leurs freins, ane série de plans^incUnéSt s'étageant en zigzag. A chaque palier nous stoppons, les deux machines vont s'accrocher i l'autre extrémité du trûn et nous atteignons ainsi la plaine où un convoi d'émigrants chinois attend pour monter que nous lui ayons fût place. Entassés comme des bestiaux dans des wagons à marchandises; dnq cents coolies sont là et nous regardent passer. L'un d'eux qui parle russe explique qu'ils vont à Mandchouria travailler à la construction de la ville nouvelle. Ses voisins sourient en l'écoutant parler aux étrangers. Tous paraissent tranquilles et résignés. A force de souffrirt ce pauvre peuple a perdu le sentiment de sa misère.
A Boukhédou, une ville russe sort de terre, hâtivement éclose, comme tant d'autres, sous l'action fécondante du chemin de fer. Nous descendons la fraîche vallée du Yalu, un des affluents de la Sonngari. L& plus qu'ailleurs on comprend la haute pensée politique et militaire qui a déterminé la construction du Transsibérien. Remblais provisoires, ponts en bois construits dans Tattente des ponts métalliques dont les piles surgissent, tranchées creusées quant à présent à la largeur d'une seule voie, tunnels déblayés i demi, tout révèle la précipitation, la volonté d'en finir i tout prix, d'arriver au plus vite au terme du colossal effort.
Certes, les ingénieurs rosses ne se sont pas attardés à contempler
la belle nature, et cependant elle est charmante dans ces parages
de la Mandchourie, notamment près de Barime où de grands rochers
surplombent au bord de la route. Une chaîne de volcans éteints
borne Thorizon du sud-ouest; de tous côtés s'ouvrent de gracieux
vallonsy égayés de ruisseaux. A Ghalantonne, où nous arrivons
entre chien et loup, une tribu de bohémiens attend le train. Le
type ancestral de cette race errante demeure immuable depuis la
vallée du Gnadalquivir Jusqu'au fond de la Blandchourie. Les •
mœurs et les costumes ne varient pas davantage. Les hoomies
restent debout à l'écart, hautains. Les femmes s'approchent pour
« tirer » la bonne aventure aux étrangers; sur le quai une fillette
danse, accompagnée de battements de mains, scandant une
mélopée sauvage. La plus belle fille de la troupe quête, vêtue de
haillons, coiffée d'une loque ronge. Hais ses cheveux de jais, ses
dents blanches, ses yeux étincelants, sa marche souple évoquent
les proflts d'Esméralda, de Carmen, de ces ensorceleuses qui d'un
regard incendient le cœar des hommes et sourient frémissantes &
l'éclair des poignards.
in EN AOpn POm WUPIVOSTOCK
2b'26juilleL — A mesure que s'éloigaeQt les monts KJbkghaar BOUS retombons dans le steppe, nous retrouvons Tiierbe rase ^ leshorizons plats. Vers l'est, quelques monticules relevés par la réfraction semblent des nuages. Aux environs de É^harbine, on sent davantage la main de Tbomme. Des meules de foin, des diamps de maïs et de blé noîr entourent des hameaux abrités des grandBvents par des rideaux d'arbres.
A Douitzincbagoe, on aperçoit un fortin russe armé d'un petit oaoon, puis Kharbine apparaît. Nous franchissons la Soungarï sur un pont magnifique; le train stoppe. On nous annonce : « La voie est coupée par les orages entre Moukden et Dalni; tout le monde descend. » Gham n'eût pas mieux dit.
Kharbine, principale ville de la Mandchourie, est on centre militaire de premier ordre. Une ville russe de fonctionnaires et de casernes se bâtit autour de la gare« Les troupes qu'on n'a pu loger campent dans d'interminables rames de wagons qui obstruent la plupart des voies. A deux kilomètres au sud, sur le bord de la Soungarif la vieille ville fourmille de mercantis^ de cal^rets et de masures; et pas un hôtel pour accueillir le voyageur en détresse I La bonne grâce de l'administration du Transsibérien y supplée de son mieux. On pousse notre wagon-lit sur une voie de garage et nous void, jusqu'à nouvel ordre, habitants d'une roulotte, la roulotte enviée par nos désirs d'enfants, mais au milieu d'une gare envahie par des bandes sordides de Chinois et des vols de mouches exaspérantes. Il pleut; Kharbine est un cloaque* En face de notre sleepiog une station de voitures nage dans un marécage noir; les voitures y plongent jusqu'au moyeu, les chevaux jusqu'au jarret; et les « collignons » de ces lamentables véhicules sont marbrés d'homériques éclaboussures. Au loin, sur les murs de brique sale, des affiches annoncent une représentation pour le soir au théâure de la ville : la Fille de M"^^ Angotl La voilà bien, la gloire! Ange .Pitou chantant ses couples frondeurs à 11,000 kilomètres de Paris I Et fredonnant la fine musique de Lecoq, nous fermons les yeux pour ne plus voir que les silhouettes enrubannées des Merveilleuses, souriant au fond de nos souvenirs.
27 juilleL — Les pluies continuent, emportent maintenant les ponts, les lignes télégraphiques, coupant les communications avec Dalni. Force nous est de partir pour Wladivostock, d'où Ton peut gagner la Chine ou le Japon presque sans toucher barre. A trois heures quarante- cinq du soir, le train-poste nous esiporte. Nous quittons Kharbine sans regret espérant même le plaisir de quelque
m 10011 pouB wLAonrosTocE m
, aventure* Ua <t aouvelUste >» de no& oompagxions^ raconte que les brigands tiennent les gorgea da Petit Khinghan, que les tigres y abondent et qn'un qurs très irrité a tenté, le mois dernier, d'étouffer «ne locomotive! 11 y a 1& un fonds de vérité. On nous donne une escorte de Cosaques qui font des rondes continuelles et gardent, baïonnette an canon, les wagons affectés aux Chinois, afin de prévenir toute surprise du dedans ou du dehors. De mauvaises langues •chachotent en regardant les mines farouches de nos gardiens, debout sur les marche-pieds : Cmtodâs qui» cmiediei! Un superbe toucher de soleil nous enveloppe et les rails fuient derrière nous en longs rubans roses.
28 juillet. — Au petit jour arrêt brusque I Entrecognement général I Un ours? Un tigre? Les brigands? Hélas I ce sont tout bêtement une vache et son veau en passe de se faire écraser.
NoiB franchissons le pont de l'Hourka au bout duquel se construit une petite ville mlliiaire. Sur un takis^ à l'ombre d'un parasol japonais, un brave soldat russe garde un mignon bébé qui rit en alitant vers le tndn ses menottes. C'est drôle et charmant k la fois.
Enfin nous abordons les pentes du Petit Khingban parmi des bois d'essence européenne : coudriers^ châ4aigDiers, chênes et mélèzes, les arbres de la patrie 1
De Modaochi à Dalmagoo, la voie monte par de grands lacets en fer i cheval, se plie et se replie comme un serpent. Après des trajets de plusieurs kilomètres, on semble revenn au point de départ, n'ayant gagné qu'en hauteur sur l'horixon grandissant de la vallée de la Soungari. Les deux locomotives halètent, épuisées. On traverse de hautes tranchées déchiquetées par la mine et si étroites qor'on craint de heurter leurs parois; on franchit des tunnels inachevés, pois la voie s'incline en avant, les eaux suivent la même direction, nous descendons décidément vers le Pacifique; après Mouline, une grande courbe en croissant nous ramène aux terres basses que nous ne quitterons plus.
Ce soir, nous franchissons la frontière chinoise pour rentrer dans la Russie d'Asie, et sur toutes les lèvres une question se pose : Les Russes quitteront- ils un jour la Mandchourie?
Une seule réponse semble possible : jamais I Quand on a vu ce travsdl gigantesque du Transsibérien, senti l'effort grandiose de la nation « amie et alliée » pour s'étendre vers le Pacifique, y créer un port de commerce à Dalni, un point d'appui libre de glaces en toute saison i Port- Arthur, on ne peut admettre que les communications entre la Russie d'Europe et la Russie d'Asie soient remises
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à la merci d'une administration chinoise. Déguisée ou avouée, l'occupation mUitsdre actuelle persistera.
29 juillet. — Au jour on déoourre la mer; un golfe métancolique, sous un del humide, voilé de brume. Une végétation touffoe où domine le vernis du Japon couvre des plaines marécageuses, des coteaux déserts. Puis tout à coup, des forts, un camp, des tentes de toile, des maisons de brique dondnées par un sémaphore. C'est Wladivostock. Nous sommes arrivés et contents de l'être, en dépit du paradoxe de Théorie Gautier.
Ce raid de dix-neuf jours en chemin de fer laisse l'impression grise, monotone et glaciale du steppe sibérien. Le premier mouvement de curioâté satisfait, on sent que « ça ne vaut pas le voyage » et l'on se promet de ne pas recommencer. Il faut lûsser cette course de vitesse aux globe-trotters qui ne craignent ni la fatigue ni la dépense. Tout bien calculé, il est plus pratique de faire le voyage par les mers du Sud, oh l'on voit tant de bdles choses. Sans doute la traversée dure dix-sept jours de plus, avec an peu de mal de mer et beaucoup de chaleur; mais, sur un bon paquebot, le passager est mieux nourri, mieux couché, mieux porté qu'en des wagons étroits, vibrant sans relàdie au bruit des raili, au choc des frdns. Il court moins de risques, vit plus librement, et s'il n'habite pas l'introuvable chemise de l'homme heureux, il a la consolation d'en pouvoir changer à sa guise.
En résumé, les dépèches au Transsibérien, les voyageurs anx paquebots, et tout ira pour le nûeux de Paris en Extrême-Orient.
A. Delibert.