‹ Le CorrespondantChapitre 106 sur 171 · ET LE MOUVEMENT SOCIAL · texte numérisé non relu

ET LE MOUVEMENT SOCIAL

voirs publics, on entendit, le 5 février, H. le député Lasies poser une « question » à M. le président du conseil. Il explique les causes de la grève, en raconte les péripéties et termine par ces mots : « Peut-être l'intérêt de parti vous dictera- t-il de nier ces événements ou d'en diminuer la portée. Je vous demande de faire entendre une parole de gouvernement qui, sans porter atteinte au droit sacré de grève, rassurera tous ces propriétaires honnêtes et laborieux, en ce moment justement effrayés. Si vous n'assurez pas l'ordre et le calme dans nos campagnes, il est à crsdndre que de graves conflits n'éclatent ^ » Telle était la pensée qu'ejcprimait la presse indépendante du Midi, et il fallait un singulier opUmisme pour ne pas avouer la gravité des faits qu'on avait relatés. Uais H. Combes dédaigne les agitations qui n'ont rien de clérical. Ob il n'y a pas de moines, il n'y a pas de péril. Il répondit donc simplement : « Je donnerais volontiers la grève agricole du Midi, telle qu'elle a fonctionné et qu'elle fonctionne, comme modèle aux grèves à venir ^. » On sait, du reste, que le président du conseil a réponse à tout. On lui fait remarquer que les grévistes ont arboré le drapeau ronge; il répond : «^ C'est la bannière du syndicat. » On lui dit que le tocsin appelait les ouvriers à la rébellion, il répond : « Vous connaissez assez les méridionaux pour savoir qu'ils sont remuants au possible. L'idée leur prit de sonner la cloche de l'église ; alors le vicaire eut l'amabilité d'apprendre aux grévistes la manière de tirer la corde... Pendant ce temps, la jeunesse de Capestang, filles et garçons, dansait gaiement sur la place publique'. » Ainsi il n'y a eu ni violences, ni illégalités, mais des manifestations très exagérées par la presse. Telle fut la conclusion de M. Combes qui, après avoir déclaré qu'il ne faisait jamais de « déclamation », demanda à la Chambre d'adopter l'ordre du jour suivant : « La Chambre, approuvant les déclarations du gouvernement et repoussant toute addition, passe à Tordre du jour. » Voici quel fut le résultat du scrutin :

Nombre des votants. . . . 5A3

Majorité absolue ..... 272

Pour l'adoption 343

Contre — 200

L'addition que la Chambre avait refusée, à la demande de M. la président du conseil, invitait le gouvernement « à protéger l^^

< Journal officiel, 6 février 1904, p. 275. a Ibid,, p. 275.

» Ibid., p. 277.

746 U TIE ÉOOHOIIIQUE

dr(Ht de propriété et la liberté du travail ». Cet ordre du jour ne recueillit que 215 yoix contre 3&0. Faut-il conclure que le Parlement n'a pas une majorité décidée à sauvegarder la propriété et la liberté des citoyens? Nous ne le croyons pas; mais il y a d'abord et avant tout une majorité qui obéit aveuglément aux injonctions du ministère actuel. On a dit avec raison que ce gouvernement peut tout, sauf réglementer les bouilleurs de crû, dont jadis noua ayons entretenu nos lecteurs.

Mieux organisés que les ouvriers viticoles, les bûcherons du Centre offrent au prolétariat agricole un exemple curieux de persévérance, non moins que dliabileté. Franchement socialistes, reliés aux bûcherons de tous les départements, affichant en toute occasion leurs sentiments d'internationalisme, les ouvriers bûcherons du Cher et de la Nièvre se sont constitués en syndicats et tiennent aujourd'hui des congrès. Il y a donc des congrès de bûcherons? dira le lecteur, surpris d'une organisation que peut-être il ne soupçonnait pas. Oui, certes, il y a aujourd'hui 7,000 bûcherons, constitués en Fédération nationale et répartis en syndicats, dont SO pour le Cher, 12 pour la Nièvre, 7 pour l'Yonne, h pour le Jura, 2 pour l'Indre, et 1 enfin dans les départements suivants : Allier, Eure et Haute-Marne ^ Le premier congrès des bûcherons eut lieu à Bourges le 29 juin 1002 ; ce fut là le berceau de la fédération. Le deuxième congrès se tint le 30 août 1903, à la Maison du Peuple de Nevers, où les syndicats, nommés plus haut, étaient représentés. Eo ouvrant la séance, M. Bornet, secrélaire général de la Fédération nationale des bûcherons, caractérisa en ces termes l'esprit socialiste du congrès : « Nous avons tous la même idée; nous voulons voir réaliser, dans le plus bref délai possible, toutes les réformes susceptibles d'améliorer le sort des ouvriers de la campagne, et cela en attendant qu'une société mieux organisée ait remplacé la société bourgeoise dans laquelle nous vivons aujourd'hui. Mais ce changement, ce bouleversement de la société actuelle sera-t-il un simple effet du hasard ou s'opérera-t-il en suivant la lente évolution des siècles? Nous ne croyons ni à l'une ni à l'autre de ces hypothèses. Il n'appartient qu'& nous, à nous seuls, par de vigoureux efforts, d'en précipiter l'avènement^. » C'est donc le syndicat et l'union des syndicats des ouvriers ruraux

• Voy. U Mouvement socialiste, 15 novembre 1903. ' Fédération nationale des Bâcherons, 2« coDgrès : compte-rondu des travaux, Bourges, imprimerie ouvrière, 1903.

&T Li MouTttnrr sociâl 747

qui appars^sent aux bûcherons français les meiUears instraments d'émaDeipàiion. Hais qu'est-ce que cette émaacipatioQ, et comment y travailler pratiquement? Tel étût l'objet des délibérations du congrès.

Toute association ou fédération, qui réuuit ses adhérents dans un congrès, doit aboutir à un triple résultat : l"" attester une organisation puissante; 2'' affirmer un programme de revendications; i"" obtenk des conclasions immédiates et précises. Il semble que le congrès de Ncrers a bien compris sa mission. Dès qu'on eut vérifié les mandats des délégués, — dont deux étaient venus de Dôle représenter le Jura, -^ le camarade Manger fut invité à montrer comment le prolétariat agricole doit être organisé. On connnence à constituer un syndicat purement ouvrier dans une commune ou, si la commune est insuffisante, dans un canton. Les syndicats s'tmissent, par départements, pour arriver ensuite à la fédération nationale. Tel est le cas pour les bûcherons français, qui obéissent à an conseil fédéral dont le secrétûre général est le camarade J. Bomet. Comme 11 existe d'autres féd^tions ouvritoes, elles soat, toutes, conviées à envoyer leurs délégués à la Confédération générale du travail, qui est, en France, « l'émanation suprême du prolétariat orgsmisé. n Quel est le programme des bûcherons franco? C'est d'drtenir, au moyen de syndicats, créés dans toute région boisée, le bénéfice de toutes les lois ouvrières existantes ou futures et surtout la réglementation des heures de travail; c'est ensuite de saisir l'opinion publique des besoins et des réclamations de la corporation, afin d'obtôtiir l'appui de la presse et des membres du Parlement; c'est aifin « de s'occupet de toutes questions susceptibles d'élever le niveau intellectuel et moral des travailleurs des bois et d'en faire ainsi des hommes conscients de leurs devoirs et de leurs droits. » Jusqu'ici nous ne trouvons pas un {NTogramme différent de cehii que nous présentent, depuis vingt ans, les syndicats ouvriers de nûneurs, de tisseurs, de limo* nadiers ou d'borlAgers. Tous veulent fiedre des hommes « conscients de leurs devoirs et de leurs droits ». Mais voici les conclusions plus précises du congrès de Nevers.

Quelle que soit la confiance qu'ils aient dans leurs jeunes syndicats, lés bûcherons ont voulu d'abord s'adresser aux pouvoirs publics et en cela, ils sont bien dans la tradition sodaliste. Ils ont donc décidé, à l'unanimité, qu'une délégation sersût envoyée aii oûnistre de l'agriculture pour lui exposer les « revendications bûcheronnes^. » Ils ont formulé ensuite les revendications

* Compte-rendu des travaux, p. 24.

748 IkVflË ÉCONOMIQUE

urgentes. Ils demandent que pour l'exploitation des forêts communales, départementales et nationales, le tarif des travaux soit arrêté par un commun accord entre l'administration forestière et les syndicats. Ils demandent la création de tribunaux de prud'hommes pour l'agriculture et l'extension delà loi sur les accidents du travail aux entreprises agricoles et forestières. Us forment le vœu que le Parlement mette au plus vite à l'étude la question des retraites ouvrières. Enfin leur délégation doit réclamer que l'Etat exploite directement et en régie ses forêts. Après avoir pris quelques décisions au sujet des grèves et du prochain congrès qui aura lien à Auxerre, au mois de septembre 1904, le congrès voulut affirmer ses sentiments de solidarité internationale. Ayant appris que, lors des troubles de Kiew, un capitaine russe avait refusé d'obtempérer aux ordres du gouverneur, le congrès adopta, à l'unanimité, la motion suivante : « La Fédération bûcheronne approuve la belle et digne conduite que le capitaine russe a su tenir en présence des grévistes de Kiew et proteste avec indignation contre l'abominable condamnation dont il a été frappé par les bandits du petit père, pendeur et knouteur de toutes les Russies ^ »

Faut-il considérer comme vaines et sans portée les manifes* tations des ouvriers bûcherons? Nous ne le croyons pas. Le congrès de Nevers a été une revue de troupes socialistes, comme le congrès de Béziers avait été le rassemblement des ouvriers viticoles « las des antiques servitudes matérielles et morales ». Comment s'étonner si des grèves agricoles éclatent dans le Cher ou dans la Nièvre? Bientôt ce sera la Bourgogne, le Nord, le Pas-de-Calais, qui verront les syndicats d'ouvriers ruraux mener contre les propriétsdres et fermiers le bon combat socialiste. Tout les y invite, la presse d'avantgarde qui, chaque matin, porte dans les campagnes l'idée d'antagonisme et le gouvernement qui traite de jeux d'enfants les jacqueries du Midi. On comprend la fierté des chefs socialistes; ils saluent le réveil du prolétariat agricole; ils célèbrent ses congrès, ses grèves, ses revendications; ils mettent en lui leurs espérances.

L't^omme sait qu'il est libre et il aime les philosophes qui le lai prouvent, mais, en tant que citoyen, il a souvent des habitades serviles. Dépendant du milieu, soumis à toutes les influences de comités et de clubs tyranniques, il vote sur commande, et son bulletin, loin d'être un acte d'affranchissement, n'est qu'une des

*■ Compte^rendu des travaux, p. 41,

ET LE MOUVEMENT SOÙiL 749

manifestations passagères de la volonté collective. Cette volonté est d'autant plus oppressive qu'elle obéit souvent. & des pouvoirs occultes, irresponsables.

La loi peut- elle affranchir l'électeur? Il eiiste à la Chambre des députés une commission du suffrage universel, qui cherche à rendre l'indépendance électorale au citoyen. Elle étudie, en ce moment, les propositions de loi concernant la liberté et le secret du vote. Le président du Conseil, consulté par cette commission, accepte, parai t-il, le vote sous enveloppe et l'isolement de l'électeur. La Belgique et l'Allemagne peuvent être consultées à cet égard. Hais si ce sont là d'ingénieux moyens d'accroître la liberté du votant, il faut autre chose pour assurer la sincérité de l'élection. Comment admettre que, dans toutes nos communes de France, le parti vainqueur, grâce à quelques voix de majorité, obtienne la totalité de la représentation? Au mois de mai prochain, chaque ville, chaque village va être transformé en champ de luttes, où, probablement, deux partis, celui de la mairie et celui de l'opposition, seront aux prises. La lutte sera d'autant plus vive qu'il suffira à'iine voix de majorité pour assurer à telle ou telle liste l'intégrale victoire. Aussi quelle ardeur dans le combat, quelles passions, et, çà et là, quelles fraudes pour gagner la bataille I C'est qu'il s'agit, pour un parti, d'être ou de n'être pas, d'avoir toute la représentation ou d'être un parti mort, anéanti. Or les intérêts de la commune, — les intérêts économiques dont j'ai à m'occuper ici, — concernent tout le corps électoral. Et n'est-ce pas aussi irrationnel qu'injuste de chasser de cette « maison commune » les groupements d'électeurs que le scrutin de liste avait formés et que les hasards de la lutte ont constitués en « minorités». Pourquoi le conseil municipal n'est-il pas, en France comme dans beaucoup d'Etats, la reproduction exacte du corps électoral, l'image réduite mais fidèle de la commune?

C'est toujours au lendemain des élections municipales que la presse signale les vices de notre régime électoral. Il y a quatre ans, les doléances furent plus vives qu'à toute autre époque. Le Temps écrivait le 9 mai 1900 : « Après chaque votation populaire, devant les résulats que donne le système électoral en vigueur, devant les coalitions stupéfiantes qu'il favorise ou auxquelles il condamne, il est impossible que les bons citoyens ne se demandent pas ce que vaut ce système et s'il doit à jamais, che2 nous, rester intangible et sacré. Ailleurs, on en a fût depuis longtemps la critique et la réforme, pour le plus grand bien de la démocratie et la plus grande dignité et sincérité du suffrage universel. On a remplacé le système de la moitié plus un par celui de la représentation 25 F^VRixa 1904. 49

7£0 \A VIE ÉOORQIHQUS

proportionnelle. » Conme le Temps fiûsait ajspd aux « boM dtoyeDS », aassilôt la Pe^ République réponfit le iO niai : « Notre confrère a tout à fait raison de compter sur Vk^^ des «ocialbtes et nous ne lui marchanâeroBS pas notre concours. » De lOQtepart les v bons Moyens » joignirent donc JeorB adhéâoûs «t aussi leurs protestations contre un système hylnide et baibare qm fait du suffrage universel une înstîtutioo l>mtale, indigne te races blanches et civilisées. AUcût-on commencer une campagne pour la réforme de notre ré^me électoral et la presse des Avers partis voudrait-elle s^umr à cet effet? Le Journal des Débats^ qui connaît ses confrères ^ aime à scruter leurs plus intimes pensées, répondit le lendemain 10 mai : « Ce qui nous intéresse et dobs loudie, c'est Tadliémon imprévue et quelque peu suspecte, qte itenci^ntre en ce moment le prindpe de la représenttUion proportionnelle. Le Temps^ par exeaiple, qui l'avait «combattu, s*y ralliait hier au soir dans xin article tout doctrinal, et c'est là l'imprévii. A soQ tour, la Petite République déclare ce matin que le parti BodaUsie en a toujours été partisan, et c'est ce qui nous etf Bupect »

Le Journal des Débats ne s'étwt pas trompé. On étût en m 1900 et, dès le mois de juin, le aèle des réformateurs a^vait faibE; leur projet avût vécu ce que vivent les roses. Voici qu'aujourd'lini les partisans de la réforme électorale saisissent l'opinion; ik s'inquiètent des prodiaines élections Dommuoales : ils les voodrûent sincères, sans abstentions et, çà et là, ils font des ^quêtes. Une des plus intéressantes, commencée il y a quelques sensdnes, nous donne la pensée de plusieurs hommes politiques ou savants ^ Pour tous, l'abstention, an jour d'élection, est le défaut traditiosnd 4n Français; le scrutin lui est à charge; il faut toute Pactivité et b ténacité des chefs pour faire marcher les troupes. Gomioent triompher de cette apathie? L'enquête nous donne trois séries de réponses : les uses réclament le vote obligatoire; les autres se prononcent contre l'ebligadon ; d'autres enfin demandent la rqffésentation proportionnelle avec le vote obligatoire.

Les partisans de « l'obligation », tels 'que MM. P. de CassagatCt lûtes Claretie, de Dion, Edouard Drumont, Emile Faguet, Joies Lemaitre, Ribot et Wallon, estiment que le vote fait parte des devoirs idu citoyen, au même titre que le service militaire et l'iaipOt. lis ne sont pas d'accord sur la sanction, qui pourrait être Taffichage, le blàne, la suspension des droits électoraux, l'amende et même la prison. En cas de récidive, sans excuses valables, o<ï

^ Voy. les Annales parlementaires, 45 janvier 4904.

m LB lOUYEMEHf 9BGIAL 7»

ponrrait^oo pas déclaver le dtayen incaqped>le de recevoir les paknef académîqoes, le mérite a^eolev ^ cnux au Richoa de Tanis tt le dragon d'Aimam? Le yéiiévable HL Wallon écrit : « Je su» partisan de robGgartioa du vote et j'avais nèmev en 1871, déposé nn piejet de loi en ce sens; mais, ayant recmté pen d'adhésions parmi nœs coUègnes, j'y avais renoncé. La- grosse difficslté est évidemment celle (Ses saneifons; néanmoins il y en a denx qu'on pourrait appliquer sinmltanément : sanction morale, au moyen de l'affiebage; sanction pécimiadre an moyen de l'amende (amende proportionnelle aux coBtributions du délinquant). Le mécanisme serait très sinqde. Après ciiaqae scrutin, la municipalité établirait nn état certifié comprenant la liste des abstentionnistes et l'adresserait directement au percepteur qui» — d'officor — percevrait l'amende ^ »

Les adversaires âa vote obligatoire teter qve MH. Bérenger, CavaignaCy Goblet, G. de liolinari,^ P. et Y. Margueritte, Melchior de Vogué, estiment qne chacim doit être libre de s'abstenir conurn de voter. Pburquoi ajouter une contrainte nouvelle à tant de contraintes légales que nous subissons? Que de fois Félecteur ne troave devant Im aucun candidat ou aucune liste qui lui advienne; siom pourquoi l'obliger à déposer un bulletin blanc? « Le vote obligatoire serait une tyrannie de plus, écrit M. Melchior de Yogaé. Prétendrait-on contraindre les étecteurs à voter contre leur sentiment pour l'un des candidats déclarés? Je le désire, ce serait une absurdité de plus; peui-ètre faut- il souhaiter que ces absurdités s'accumulent pour ruiner plus vite le système dit parlementaire, qui parodie chez nous le gouvernement libre et raisonnable auquel aspirent tant de bons Français ^. »

11 nous semble que le meilleur moyen de triompher des abstentions, de dinûnuer les fraudes électorales et de rendre à chaque parti la légitime influence, c'est d'établir, pour les* élections comnumales, la représentation propordonnelle. Yoilà un corps électoral de 3^,000 votants, ayant i nommer 36 conseillers municipaux; Deux listes sont en présence; Tune a 15,001 voix, Tautre, 14,499. Seule, la première liste obtient la totalité de» représentants. Ce résultat coôdmt des majorités artificielles à uni véritable d^spotisme^ Et dire que ce système a majoritaire » est celui qui régit en France les élections lé^slativesl On a calculé que les députés du bloc ministériel représentent, sur 11 millions d'électeurs, 3 millions de citoyens. Ces derniers, socialistes ou radicaux, sont fournis en grand nombre par les régions du Midi. Les moindres arrondissements des Pyrénées font échec aux circonscriptions les plus popu-

* Loc. dty p. 10.

2 Loc. cit., p. 9.

752 U YIE ÉGONOMIQOE ET LE MOOVEMINT SOCIAL

leuses et les plus laborieuses du Nord. Cette situation finit par deyenir intolérable. Supposons que la représentation exacte des partis soit admise pour les élections législatives, départementales et communales, alors tout change et chaque assemblée délibérante devient la carte géographique exacte de toutes les opinions da pays. Alors aussi la question du vote obligatoire apparaît secondaire. Faut-il cependant le réclamer? M. Georges Picot et H. Jales Lemaltre croient cette réforme utile. « L'électorat est une fooction, écrit M. Georges Picot. Les avantages de la réforme seraient très grands. Elle aurait pour effet de rendre les listes plus précises et d'empêcher les* fraudes. Une amende assez fadble, 5 francs par exemple, suffirait en France comme elle a suffi en Belgique. Elle serait prononcée par le juge de paix ^. » Consultés sur le même sujet, MM. Frédéric Passy et Anatole Leroy- Beaulieu estiment que la question du vote obligatoire ne devra être posée que si la démocratie française renonce « au système barbare et enfantin de la représentation majoritaire ». Nous concluerons donc de l'enquête que le scrutin de liste avec représentation proportionnelle et vote obligatoire serait, pour la vie économique communale, un réd bienfait. Déjà, dans quelques bourgades, les citoyens ont voala organiser la juste représentation du corps électoral et ont même provoqué le référendum des habitants. Pourquoi le législateur n'antoriserait-il pas les municipalités qui en feraient la demande au préfet à expérimenter, dès le mois de mai, l'un ou l'autre système de représentation proportionnelle^. Notre régime électoral est condamné; il est aussi irrationnel que déloyal; les Russes diraient qu'il est « japonais ».

A. Béghâux.

' Loc. cit., p. 10.

' Ces systèmes ont été exposés et discutés dans différentes propositions de loi. Nous citerons notamment la proposition de M. Dansette (dépôt le li juin 1896. — Journal officiel, annexe n» 1956); la propositioQ de M. Lemire (dépôt le 25 juin 1896. — Journal officiel, annexe n*> 1961); la proposition de M. Mirman, concernant spécialement les élections muaiclpales (dépôt le 18 décembre 1899. — Journal officiel, annexe n* 4292).

LES ŒUVRES ET LES HOMMES

CHRONIQUE DU MOiNDE DE LA LITTÉRATURE, DES ARTS ET DU THÉÂTRE

M. Lavedan. — Souvenirs de sa Direction. — Le but de ses eflorU. — M. Lavedan et Chapu, — Le général Davout. — L'amiral Marécbal. — M. Emile Deschanel. Le conférencier et l'écrivain. — Une critique. — La chaire d'Histoir«3 de la Littérature française au Collège de France et M. Brunetière. — M. Anatole France et M. Aulard. — La crise de r Action, — Une apostrophe de M. Delpech. — La laïcisation du Valde-Gràce. — Les Petits Salons. — Le Cercle Volney. — Le Cercle de l'Union artistique. — L'Exposition des Femmes peintres et sculpteurs. — La Seconde Âfadame Tanqueray à l'Odéon. — L'auteur et la pi^c^ ^^ Décadence, par M. Guinon.

Il ne sera jamûs trop tard pour parler ici de M. Lavedan, et surtout dans cette chronique où, depuis dix ans, il jetait, en prodigue l'ardeur toujours jeune de son âme, sa fantaisie pleine d'humour, et maints souvenirs personnels glanés au hasard de la plume dans sa mémoire inépuisable. Je le verrai toujours assis à sa table de travail, derrière une bastille de manuscrits, de journaux, de livres et de Revues, avec, tout jubte, une place disponible pour sa lampe et pour sou papier. Quant à l'encrier, c'était parfois après un véritable voyage au loog cours, que nous le découvrions souâ l'amas des coupures quotidiennes. Et sa petite écriture fine, a Jmirablement lisible, une écriture d'art, s'allongeait aussitôt pour demander une collaboration... ou refuser un manuscrit. C'est peut- être dans ce dernier cas qu'il employait le plus de séducûon

754 LES CeUYRES ET LES HOMMES

et de grâce aimable; il voulait se fadre pardonner une décisioQ toujours pénible à communiquer et, la plupart du temps, il atteignait son but. Nul ne sut mettre plus de miel aux pilules amëres.

Pour deux choses, cependant, il était intraitable. Il ne fallait point solliciter une insertion de complaisance pour un traysôl qui ne répondit pas à la conception qu'il s'était faite de sa cbëre Revae. <c Deitiftftdess^nioi tout ce qu« yods tondrez» disait-il; Si je pnlfl le faire, comptez sur moi; mais ne touchez pas au Correspondant. » Naturellement, dans les meilleures intentions du monde, on cherchait à lui persuader souvent qull pouvait avoir tort. A quoi il avait la meilleure des réponses : le succès I Quand il prit la direction de la Revue, elle tirait à peine 5,000 exemplaires* Il la laisse aujourd'hui tout près de 12,000. C'est donc qu'il en avwt su faire l'organe de choix du public le plus varié qui soit, puisqu'il se compose principalement de tous ceux, abonnés ou simples lecteurs, dont le nom de catholique est, sans autre acception de parti, le dénominateur commun.

Dans le livre définitif que M. Vallery-Radot a consacré à son illustre beau^^père, il est raconté que Pasteur, au moment de son mariage, reçut de sa jeune femme l'assurance touchante qu'elle ne sersdt point Jalouse du laboratoire. Pareille concession fut faite à M. Lavedan. Son laboratoire, c'était son cabinet du Correspondant^ et quand il assuma la responsabilité du Recueil, il déclara en souriant à sa femme : « Vous ne m'en voudrez pas, msds je me marie aujourd'hui pour la seconde fois I » Et ce furent, en effet, deux excellents ménages illuminés d'un pareil amour et d'un égal dévouement.

L'autre chose sur laquelle notre directeur n'entendait point raillerie, c'était l'intangibilité de ses papiers et de ses dossiers. Dans leur désordre savant, il s'orientait avec aisance. Les journaux chevauchaient les bâtons de chaises, les livres s'empilaient sur les sièges, les coupe-papiers jalonnaient les fascicules des Revues. Et cela durait ainsi plusieurs mois. Puis, à tout le moins une fois l'an, s'imposait non pas le tri, — le temps manquait toujours I — mais un classement embryonnaire. Et les dossiers de notes et de coupures s'entassaient ailleurs, en des enveloppes portant des titres sibyllins, qui ne diraient rien à un profane mais qui, dans leurs flancs gonflés, recèlent, pour un homme du métier, des trésors de documentation I

Que de fois ne surprenait-il pas les auteurs, même d'articles très spéciaux, en leur adressant assidûment les extraits que loi fournissaient ses propres lectures I Le Correspondant était, en

LIS GBUYRIS R LES HOMMIS 755

effet, sa grande, presque son unique pensée. II avait des joies d'enfant quand il lui amenait un. collaborateur nouveau ayant déjà marqué ailleurs. Une de ses victoires fut d'obtenir de Jules Simon qu'il écrivit quelques pages sur la mort du P. Gaptier, fusillé par les communards. Et s'il est interdit de dévoiler l'anonymat des nombreuses *** qui prennent souvent place à nos sommaires, les études qu'elles accompagnent suffisent seules à indiquer la haute compétence de leurs auteurs. Un coup d'oeil sur nos Tables révèle la grande idée d'union qui bantût son esprit. Le général du Baratl y coudoie le duc de Broglie et H. Ghesnelong. Aux Mémoires du royaliste Falloux succèdent les Souvenirs du bonapartiste Feuillet. Et pour m'en tenir aux vivants, le cardinal Mathieu y voisine avec l'oratorien Baudrillart et le dominicain Sertillanges avec le jésuite Piolet; M. Brunetière collabore avec M. Keller; H. Jules Delafosse avec M. Thureau-Dangin; M. Emile OUivier avec H. de Mun; M. Piou avec H. de Lamarzelle. Et, à côté de la signature du vicomte de Meauz, ancien ministre du 16 mai, l'on voit la signature de M. Etienne Lamy, qui fut, dans une crise historique, le seul député républicain à sacrifier son avenir politique à sa foi religieuse et & briser délibérément la plus brillante carrière pour défendre les idées morales qui sont les nôtres.

Par là, H. Lavedan avait puissamment contribué à constituer, contre le bloc maçonnique et révolutionnaire, le bloc de la défense religieuse et sociale. Dans la mêlée confuse des partis, il cherchait, et 11 trouvait, — suivant le mot de son maître Dupanloup, — ce qui unit et non ce qui divise. Il sonnait au drapeau, avec une constance, une persévérance auxquelles répondit l'assentiment de nos lecteurs. Son seul regret fut de voir se dérober à ses appels des fidélités qu'il croyadt assurées.

Il me disait ses désillusions, mais aussi sa confiance en l'avenir, plus forte et plus tenace que ses déceptions, parce qu'elle s'étayait sur quelques idées nécessaires, bien plus que sur les hommes. Etj ce faisant, il demeurait fidèle à la pensée des fondateurs du Correspondant^ qui mettaient en exergue de leur premier numéro, le 20 mars 1829, cette devise : <c Liberté civile et religieuse », et qui ajoutaient ces mots qu'on dirût, malgré la différence des régimes^ écrits pour aujourd'hui : « ... Le Recueil veut enfin que les formes nouvelles de notre gouvernement ne soient pas exploitées au profit des partis, il veut dévoiler l'hypocrisie de ces parleurs de liberté qui ne la réclament que pour eux-mêmes et dans un but d'oppression et de tyrannie contre leurs frères. » De mèaie il suivait les traditions de M. de Falloux, lorsque le

756 LES OBOYEES ET LES HOMMES

jeune ministre de rinstruction publique avait l'habileté de laisser la première place à M. TMers, dans la préparation de la famease loi de 1850; de même il imitsût Berryer, favorisant de tout son pouvoir r Union libérale, sur l'opportunité de laquelle insiste, souvent et avec raison, la Chronique politique. De sorte qu'il avait réalisé au plus haut point cette maxime d'un de nos maîtres, qui est aussi celle de la Revue : « La Cause d'abord, la Cause audessus de tout! » Est- il besoin de faire observer que, de cette tactique de dévouement et d'abnégation, de cette subordination des intérêts personnels aux intérêts généraux est sortie la seule loi qui, durant cinquante ans, nous ait permis de défendre utilement notre patrimoine moral et religieux 7

Les heures passaient vite à l'entendre exposer ces idées qui formaient la base de sa direction. Combien de collaborateurs, entrés dans son cabinet pour un entretien de cinq minutes, le quittaient beaucoup plus tard, enchantés d'une causerie dont ils auraient pu dire, mutatis mutandis, ce que disait un sténographe du Corps législatif, après un discours de Berryer qu'il avait oublié de noter :•« J'écoutais!... »

Ce mot me rappelle que H. Lavedan, dont les conseils étaient particulièrement goûtés des écrivains, en donnait aussi parfois d'utiles aux statuaires. Affectueusement lié avec Chapu, il entrait un jour,i l'improviste, dans l'atelier du maître, et le trouvait occupé à donner le dernier coup de pouce à la maquette du monument de Berryer, destiné au Palais de Justice. La statue du grand orateur est flanquée de deux personnages symboliques. D'un côté, l'Eloquence ; de l'autre, l'Histoire. Celle-ci était alors représentée par une femme écrivant sur ses tablettes. « Ce n'est pas ça I » dit H. Lavedan, et il raconta, au sculpteur étonné, l'anecdote du sténographe qui, emporté par l'admiration, avait oublié... de sténographier. « Bravo I » s'écrie Chapu, et il se précipite sur a l'Histoire », lui casse le bras droit et le relève, lui tranche la tête et la tourne vers Berryer : le mouvement était trouvé!

Cette collaboration ne se borna pas là. Lorsque le corps de Mgr Dupanloup fut ramené à Orléans, il courut chez Chapu, désireux de voir son ami tailler dans le marbre les traits de « son » évêque.

— Je vous emmène, lui dit-il, il faut que vous soyez le stattiaire de Mgr Dupanloup.

— C'est impossible, lui répondit Chapu, je n'ai jamais vu l'évêqae d'Orléans, et je ne puis pas travailler « de chic ».

— Mais je vous expliquerai, je vous fournirai tous les documents

LIS CeOVBES ET LES HOMMES 757

que TOUS pouvez souhaiter^ et, de plus« si vous ne l'avez point vu vivant, vous pourrez le voir mort.

— Alors, je le représenterai mort...

— Nous verrons cela plus tard. Pour le moment, partons. Chapu se laissa conduire, et quand il eût contemplé pour la

première fois le masque paissant de Févèque enfin au repos, il serra la main de M. Lavedan, et lui montrant le corps étendu sur le lit : « Merci, dit- il, voilà la statue! » Il demeura de longues heures à étudier, à dessiner cette tète qu'il comparait à celle d'un empereur romain, et l'on sait quelle œuvre admirable il a donnée à la cathédrale d'Orléans.

Plusieurs de ces dessins, où Ton sent avec la sûreté de la main, la fièvre de l'improvisation, furent soulignés de dédicaces flatteuses par l'artiste enthousiasmé. Ils décoraient le cabinet de travail de M. Lave^an, dans sa maison des champs, à Loury, & deux pas de la forêt d'Orléans, — là même, pour le dire en passant, où, pendant la guerre de 1870, le prince de Joinville était venu offrir ses services au général de Blois qui organisa l'artillerie de l'armée de la Loire. Je ne sus si H. Lavedan, qui aimait la . collection et adorait le bibelot, avût songé à inscrire ce fait dans les fastes anecdotiques de son habitation. Il y a tant de choses qu'il voulait faire et que son activité débordante n'arrivait pas même à ébaucher!...

Les pages de cette Chronique ne suffiraient pas à rappeler tous les souvenirs que je garde d'une longue et intime collaboration. Il aimait à me redire le mot de Villemessant mourant à ses jeunes collaborateurs : « Faites toujours le journal comme si je devais le lire le lendemain matin! » Je suis donc sûr qu'il m'interdirait lui-même de céder plus longtemps à l'attrait du passé. Et, du reste, mes glanes seraient bien légères à côté du portrait que H. H. de Lacombe a tracé de lui, dans notre dernière livraison, et après l'adieu d'émouvante éloquence que lui adressa le marquis de Vogué.

Quelques jours après les obsèques de notre directeur, M. de Vogué saluait la dépouille mortelle du général Davout, duc d'Âuerstae'lt, auquel il a succédé récemment à la présidence de la Société française de secours aux blessés militaires.

En des termes d'une martiale sobriété, il s'associait à l'émotion qu'avait déjà soulevée l'évocation des grandes luttes auxquelles avait pris part le général : « Car il fut de ces vaillants qui, dans les jours heureux, furent les artisans de nos gloires nationales et qui, dans

758 LIS CBOVRIS IT LES HœiMBS

les jours sombres, surent au moins sauver Thranear. » Il ajoutait, au nom de la Société dont il exprimait rbonunage : « Elle le remercie d'avoir consenti à porter» à côté de son épée, la Croix- Rouge qui panse les blessures de l'épée, la Groix-Ronge qui, au milieu du déchaînement des passions ennemies, rappelle les devoirs de l'humanité, et loin de nuire à l'accomplissement des devoirs militaires, inspire plus d'audace à celui qui joue sa vie pour les remplir avec honneur. »

Le général Davout, qui était né en 1820 et avait fait son éducation au prytanée de La Flèche, n'était que le neveu du maréchal prince d'Eckmûhl. Le titre de duc d'Auerstaedt, éteint en 1853 par la mort du second fils du maréchal, fut rétabli en sa faveur par Napoléon III en 186&. M. Davout était alors chef de batailloii depuis juin 1859, où, à la veille de la bataille de Magenta, il avait, avec sa seule compagnie de turcos, mis en déroute un parti d'Autrichiens qui menaçût l'artillerie de réserve. On connaît ses faits d'armes pendant la guerre de 1870. A Saint-Privat, le 18 août, le 95* de ligne qu'il commandait repoussût à trois reprises un violent assaut. Le 31 août, le même régiment s'emparait do village de Noisseville défendu par toute une brigade allemande. Ce coup de furia lui coûtait 13 officiers et 223 hommes. Rentré de captivité, le colonel Davout commandait une des colonnes qui entrèrent dans Marseille en révolte. Appelé ensuite devant Paris, à la tète du 36* régiment de marche, il s'emparait successivement du château de Bécon, d'Asnières, des gares de l'Est et du Nord, des Buttes-Chaumont, et, le dernier jour, recevût, comme point final, une balle à la tète. Depuis lors, il gravit successivement tous les échelons de la hiérarchie et succéda, en décembre 1895, au général Février, à la grande- chancellerie de la Légion d'Honneur. Lui-même y fut remplacé, eu 1901, par le général Florentin.

Ce poste d'honneur, — ainsi deux fois bien nommé, — réserve, de nos jours, à ses titulaires des surprises amères, depuis que le Parlement s'est avisé de faire retomber sur les grands-chanceliers la responsabilité des bévues commises par l'étourderie ou le cynisme des ministres. Ils n'ont à leur disposition qu'une arme, leur démission, et sans doute est-il permis de crmre qu'en un certain monde on les voit en user sans regret. Ce peut être même, de la part.de politiciens sans pudeur, une tactique adroite que de les y pousser!

M. Pelletan, lui, va plus vite encore en besogne. Quand la démission se fait attendre, il retire les commandements, au risque

ÎM CBOTRIS ET LES flOMMSS 759

de foire aux meilleurB offiders de notre marine une de ces blasBures moralee qniaffaîMiBsenft rorganiame et préparent les catastrophes. L'amiral UarécbaU qui vient de succomber^ était ce commandant d'escadre qui ayaU eu la prétention de maintenir, parmi ses oflS^ cierSy U tanne et la dignité dont« jusqu'ici, s'étoit honoré ee corps d'élite* La bohème et rnnifenne lui pamisaaient incompatibles. £t, tout naturellement, M. Pelletan, qui a suffisamment manifesté son horreur de l'uniforme en* supprimant la grande tenue, s'empressa de prendre parti contre ramiml. Du moment qu'une affaire a deux côtés, n'est-on pas sûr que M. Pelletan préférera le mauvûs?

Quand l'amiral Maréchal, après avoir remis son commandement, se rendit à Paris et tenta de voir le ministre, il n'y put réussir et trouva porte close. Pas même IL Tisaier ne consentit à le recevoir. Une fausse iKNïte a sans doute empêché M. Pelletan de se faire représenter officidlement derrière le cercueil de sa victime. Il s'est contenté de s'inscrire au domicile du défunt. Peut-être aiftsi répugnait-il à paraître à Té^se, même pur procuration. Car les restes mortels de l'amiral Maréchal comme ceux du général Davout reçurenl U bénédiction du prêtre, et 1^ grands « réformateurs » de notre marine H de notre armée durent contempler avec quelque pitié cette dernière faiblesse I

M. Emile Deschaael, du moins, en fut exempt, et il tint à demeurer fidèle à soi-même dans sa mort comme dans sa vie. NoDS Le constatons avec tristesse, tout en nous inclinant devant une sincérité qui ne se démentit jamais.

La constance politique, la sérénité un peu raîUeuse du philosophe désabusé, la bonne humeur, l'esprit, voilà quelques traits de l'image qu'il laissera dans notre mémoire. Tout ayant diminué i la fin du siècle dernier, nous n'avions plus le rire de Voltaire, mais nous avions le sourire de M. Deschanel. Et, en vérité, l'un n'est pas plus concluant que l'autre.

Pour le grand public, H. Deschanel demeurera l'auteur du Bomantisme des classiques. Ce titre tapageur, singulier, a' plus fiait pour sa réputation que tout le reste de son œuirre. Non qu'il fût pleinement exact, mus il répondait bien à ce besoin d'inattendu, à cette curiosité ironique, dont le lettré français ne peut se défûre coniplètement. La formule se réduisait d'ailleurs tout juste à un jeu de niots. C'était, transporté dans le domaine des lettres,' un avatar de ces maximes Imnales : On est toujours le radical de quelqu'un^ « un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire, » etc . .

760 LES OEUVRES ET LES HOMIIES

Et cela pourrait aussi bien se réciter de la sorte : pour devenir le classique de l'avenir, il faut commencer par être le romantique da passé. De cette conception initiale, M. Descbanel tira bien d'autres conclusions, et l'essentiel semblait être pour lui d'établir un trait d'union entre les œuvres du grand siècle et les Misérables^ si ce n'est même avec les Mystères de Paris. Ai-je besoin de dire que les lecteurs prirent la démonstration comme il la faisait, — en souriant?

Et le tort qu'il eut peut-être, c'est de vouloir des lecteurs, tandis qu'il pouvait se contenter d'avoir des auditeurs. Ceux-ci ne demandaient qu'à jouir de l'esprit, des saillies, de l'art du professeur, ou mieux encore du conférencier, du « causeur » exquis que tout le monde s'accordait à reconnaître en M. Descbanel. Les lecteurs avsdent le temps et le devoir de rëflécbir; et d'abord ils regrettaient souvent d'être obligés de parcourir de gros volumes, alors qu'ils auraient volontiers savouré, en une plaquette, ce qu'ils y trouvaient de vraiment neuf. Là«dessas, deux écrivains de tempérament dissemblable, M. Lematire et M. Brunetière, sont parfaitement d'accord. Ils le sont aussi sur les erreurs d'une documentation qui parait décidément trop bâtive. M. Descbanel, par exemple, reprochait à Racine d'avoir mis ses quatre filles au couvent, alors que deux seulement y entrèrent,- et l'une d'elles même pour en sortir I

La critique la plus amère, — et d'ailleurs très justifiée, — lui vint de la Mevue des Deux Mondes^ en 1885. Sur La Rocbefoucauld, sur Pascal et sur Bossuet, la liste des ouvrages que H. Descbanel n'avait évidemment pas lus constitue, en réalité, toute la bibliographie des sujets I II était demeuré trop exclusivement « le conférencier toujours plus soucieux de piaire à son auditoire ou de l'amuser que de l'instruire », et il occupait, au Collège de France, une chaire « pour laquelle personne n'était moins fait que lui ». Et l'écrivain concluait avec un accent qui emportât la conviction : « Comme si l'histoire de la littérature française était une matière dont on pût parler sans étude et sans préparation!... et comme si Montaigne et Rabelais, Bossuet et Féoelon, Voltaire et Jean- Jacques étaient des hommes de qui l'on pût « causer m au pied levé, je veux dire sans avoir entretenu depuis longues années avec eux un commerce intime et de tous les jours! Puisse, du moins, l'exemple de M. Descbanel prouver à ceux qui ne s'en doutent point que l'histoire de notre littérature a besoin, pour être enseignée, d'avoir été d'abord apprise; — que l'étude en est laborieuse, qu'elle en est surtout longue; — qu'on n'a point

LES OBOVRES ET LES HOMMES 76t

fait les chaires pour les hommes, mais que les hommes devrûent être faits pour les chaires I... »

Le monde lettré, — et le politique I — îse préoccupent en ce moment de donner un successeur à M. Descbanel, qui, d'après un joli mot de M. Adolphe Brisson, votait au Sénat et parlait rue des Ecoles. M. Ghaumié, le roseau du ministère, — un roseau peint en fer et dont la peinture même s'écaille, <— « sent le vide que fait sa disparition ». Et Ton se demande quel oracle rendra le ministre, lorsque les professeurs auront, comme il est probable, présenté en première ligne H. Brnnetière.

Si l'on ne s'inquiétait que de la compétence et de l'érudition, l'issue du débat engagé dans la presse ne saurait être douteuse. Il suffirait de comparer les conférences données sur Bossuet par M. Deschanel et par M. Brunetière pour conclure que, si jamsds homme fut apte à professer l'histoire de la littérature française au Collège de France, c'est évidemment ce dernier. Mais l'éloquent académicien ne s' est- il pas cru le droit, — puisqu'il s'en croyaitTê devoir, — de venir au catholicisme et même de comprendre autrement que le Bloc l'amour du pays et la liberté d'enseignement? Grave obstacle, et qu'aujourd'hui où la politique aigrit les esprits et les volontés, un certain parti met le gouvernement au défi de franchir.

Voici le moment de consulter les augures! Il en est un qui semble particulièrement cher à M. Combes, c'est M. Anatole France, depuis qu'à Tréguier il lui enseignsdt, en trois points, la manière de fabriquer une religion d'après une recette hindoue. Espérons que M. Combes l'écoutera, bien que l'apprôdation que je vais transcrire date d'une époque où l'on aurait bien surpris M. France si on lui avait prédit qu'il donnerait, coqime il vient de le faire, une préface dithyrambique à un livre de haine! « J'aime beaucoup le Collège de France, disait donc l'auteur de Sylvestre Bonnard^ et cela pour diverses raisons. On y professe à la foisTês plus vieilles sciences du monde et les plus nouvelles. L'enseignement qu'on y donne ne sert à rien; aus^i garde-t-il une noblesse incomparable. Il y est absolument libre. MU. les lecteurs et professeurs, comme dit l'affiche, traitent de ce qu'ils veulent et comme ils veulent... Cette antique maison a cela d'aimable qu'elle est ouverte à toutes les nouveautés. On y enseigne tout. Je voudrais qu'on y enseignât le reste... C'est une abbaye de Thélème où chacun est libre, parce que tout le monde y est sage. On sooflre que la jeunesse y soit bouillante et que la vieillesse y som-

7d2 Iffi «mFRffi fil ilB ni MES

meiUe qaelqnrfrài. On doit y être lidiu«u9L Chaque mallre a se» auditeurs. L'un est écouté par de jeunes sa^nts^ l'iantre far d« femmes élégantes, un troisième par quelques vieillards frileux. Et chaoon a une bdte affîcbe blanche à la porte de sa maison... » Ni H. Combes, ni M. Chanmîfe ne pem^eni être insensibles i des cousiâécaftions aiissi léniti^esl

Que s'il leur feUaôt d'antres acoents, qu'ils écoutent ceux de H. Aulard, dans Y Aurore : « Je ne voudrais pas contrister tes faononMes et très estimables concurrenits de U. BruseUère« mm enfin il n'y a pas de doute z c'eaft H. Birnnetière qui a le phis de talent. Personne ne le conteste sérieusement. Tateni désapiéable, â vous Toules, talent au service de d^lorables idées et, si vous le voulez encore, d'un caractère antipathique, talent cpii nous déplatt, Buds talest tout de même, ^ si H* Brunetière n'avait pas de ttdent, en ne le condMittrait pas tant. »

\(àlik qui est bien, et c'est id l'écnvaîn qui parle* Maïs il f&at ainssi entendre l'homme politi(|ae, dont les préoccopafions ne sont pas moins remarqu^les : « Et si on ne le nomme pas? Quel honneur on kd fera en l'eidnant^ Qnel accroissement d'influence o& loi donnera, en ayant l'air ainsi de reculi^ devant son t^eot,' devant sa personnalité. Vous voulez le diminuer : vous allée aa contraire le grandir «n faisant croire que vous avez peur de Im, quand je vous assure qu'il n'y a pas du tout à avoir peur de M. Brunetière, qtiL» avec tout son mérite d'écrivsdn, n'est que le très peu redoutable zéb^teur du snobisme religieui de la boargeoisie. »

M. Aulard se trompe à la fin de son raisonnement. Mais il n'est pas possible de fermer les yeux à l'évidente Inique de sa démonstrsk tion principale. M. Combes lui-même n'y pourra résister I

Ce qu'il y aprait d'amusant, si, d'autre part, ce n'était profofidément triste, c'est de constater combiea,en paroles,'On nous assure que la liberté ne nous suffit pas pour vivre. La liberté dok nous tuer, dit M. Aulard. Et déjà, en 1850, M. Deschanel nous l'affiraïaît, bien que, du reste, il nous crût déjà morts' I Mais alors que tardet-on70n nous répète sans cesse que nous sommes lemaU qu'il faut purger le monde et d'abord la France, de la lèpre de nos croyances; on se vante d'en posséder le moyen infaillible; nous ne demandons pas mieux que de recevoir ce châtiment suprême, «t nous ne poo-

^ « Au surpluB, il faudrait savoir s 'il y a encore des catholiques. Nous croyons, nous, qu'il n'y en a plus, et nous le prouverons aisément. » Catholicisyne et socialisme. Brochure, 1850.

LIS (BenuBs ET us fieMM» lêl

Tona pasT obtenir qalom nous L'appliqua ! Plut à Dieu qu'on permit enfin à la liberté de mis adiererl

Il y a pourtant iunt espHcatioa à ces. mystérieux quiproquos, et Tartifile doeuaiientair& de Vk. NourrisiOB sur la frane-maçonneri», que l'on trouveifa dans cette livraison, la fournit abovdaonBeiKt. Ces beaux ^cours des coryphées littéraires du Bloc sont sin»plement destinés à nous empêcher d'ouïr les « batteries » de combat, dont résonnent les temples maçc^miques.

Il se passe, du reste, en ce moment, dans leur phalaa^,. des £ûts édifiants. Depras quelque temps, nous étions assourdis par les réclames folles destinées à célébra" les fêles laïques de YAeiion^ les bals de l'Association nationale des* libres- penseurs, la fusion de la Fronde avec Y Action^ etc., etc. C'était la régénération du paya, la conquête des intelligences, la grande bataille contre les clérir eaux. Subitement, on nous offre un intermède piquant où les bons apôtres d'hier deviennent des frères ennemis et se reprochent mutuellement d'avoir trempé dans des combinaisons leoehes^ d'avoir touché des mensualités peu avouables. Nous n'irons pas jusqu'à dire que cela nous ravit : il n'est guère intéressant de voir des honmes se battre avec de la boue. Mais c'est très instructif.

M. Giiarbonnel a quitté YAetion en prétendant qu'elle était vendue aux coulissiers. D'après lui, M. Bérenger, l'anei^ néochrétien, aurait, de concert avec H. Deipecfa, émargé à des « fonds secrets » dont il a très nettement in^ué la provenance. Preuves par iodiscrétioBS téléphoniques, preuves par types d'écrit tore et par papier de copie : on se croirait revenu aux beaux temps de l'Affaire, et il ne manque pkrs que des e:q>erts pour compléter le gâchis! En tout cela, qu'y a-t-il an juste de vrai? Les débats de bt Cour d'assises nous le diront, puisque M. Delpech annonce qu'il pommiît M. Charbonnel. U est à souhaiter seulement qu'il y mette un peu plus de afete qi^ d'autres à propos du million des Chartreux»..

En attendant, M. le sénatenar Delpech s'adresse aux réattioDnaires^ en un meiaologiie pompeia : « Dites donc, Mesâieura les Réactionnaires, que pensez- vous de cet homme? Est-il a^sez tn^que le drase qjue je vis à cette heureZ (Pas autant, cvoyoDsneos, qae eém èm milfievs de religiettx et de relî^uscs que l'on jette: dans la rue aana se dernoodef a'ila y trouveront du paioi l) Jer vous, ai bien cembaAtns poor la parole et par la plume et. TOUS n'sfez: trai£§. de Bextaii%^ ote violent I YMent,, c'est poaâUe, à Mes keucs de hitte,. parce qv

764 LIS GEOYRES ET LES HOMMES

cause de liberté et de justice, telle que je l'entends! Sectwreî Assurément non, puisque je suis un passionné de liberté! »

Que répondre à de si évidentes contradictions? Tout au plus ceci : que, dans un article de VAciion^ on s'est fait gloire précisément d'être sectaires; et que la liberté, telle que l'entend M. Delpech, n'est plus la liberté, d'après les discussions mêmes des couvents qu'il préside! « Jô n'ai insulté, ajoute-t-il, ni calomnié aucun de vous! » Pense-t-il donc qu'il peut, ainsi qu'il l'a fait, écrire sur « Dieu le Père m et « Dieu le Fils » les plus plates ignominies sans insulter chacun de nous? Hais l'insulte grossière ou hypocrite est le fond de toutes les discussions, de toutes les polémiques, de tous les discours sous lesquels on tente de nous accabler! H. Delpech demahde justice. Nous verrons ce que le jury répondra. La nôtre lui est acquise, et sans doute plus qu'il ne le souhaite !

De même qu'elle est acquise aux laîcisateurs à outrance, à M. Pelletan chassant les Sœurs des hôpitaux maritimes, et à H. André les expulsant des hôpitaux militaires. Les quatre établissements hospitaliers de Saint-Martin, de Vincennes, de Versailles et du Val-de- Grâce ont reçu, le 13 décembre dernier, la sotiQcation de leur laïcisation, les contrats prévoyant un délai de trois mois avant la rupture effective.

On emploie ce répit, au Yal-de- Grâce, à former les sergents qui remplaceront les Sœurs à la tête des services, et qui auront sous leurs ordres un personnel de deux cents infirmiers choisis parmi les simples soldats. Admettons même que ce nouveau personnel acquière la capacité technique indispensable, lui donnera-t-OQ l'expérience acquise par les religieuses dont plusieurs occupent leur poste depuis près d'un demi-siècle? Leur donnera-t-on l'esprit de dévouement et de renoncement, le tact, la vaillance devant les épidémies, qui caractérisent les admirables Sœurs de Saint-Vincent de Paul? Suffira-t-il d'un règlement, même sévère, pour empêcher tel infirmier ou tel surveillant de témoigner, par quelque fugue extra mur os ^ sa répugnance à passer la nuit auprès des « grands malades »?

Qu'on ne dise pas que dans un hôpital militaire, tout doit être militaire, car on serait obligé de garder les religieuses I Elles sont, en effet, pour la plupart, filles ou sœurs d'officiers de nos armées de terre et de mer. Leur recrutement était à ce point de vue très spécial, non moins que leur formation. La Hère de Moissac avait organisé leur service au moment où les Filles de la Charité étaient

Page 1