LA FEMME FRANÇAISE
ami, dit-elle, sache-le \Âen : si j'avais dû faire un mariage de raison, je ne t'aurais jamais épousé. J'aurais trouvé mieux, et fadlementl lia fortune, mon nom, mon âge, me permettaient de choisir et d'attendre. J'ai refusé des hommes plus riches, plus chics et plus célèbres que toi. — C'est dommage I — Tu n'as jamais été un savant pour moi, tu es l'homme que j'ûme... Je t'obsède, je t'accapare, je trouble à chaque instant ta pensée, j'en conviens. Je suis tyrannique, jalouse, exaspérante, je le reconnais. Toute mon intelligence est d'accord avec toi; mais mon cœur proteste, t'accuse, te trouve injuste. La souffrance est plus forte que tous les raisonnements, vois- tu. Puis, qu'est-ce que la gaucherie de mon amour, à côté de la pauvreté du tien? Ne suis- je pas une amie bonne et fidèle? Ne t'ai- je pas consolé aux heures de découragement ?Seraisje aussi défiante, aussi importune, si tu ne prenais pas plaisir à entretenir mes inquiétudes par ta coquetterie ou ton indifférence? Apprends-moi à t^aimer, puisque je ne sais pas... Ne sois pas toujours si absorbé, donne-moi du temps comme aux enfants et ta verras, je serai modérée, intelligente, pratique même. La vie de tous les jours te pèsera moins, je respecterai ton travail et tu seras peut-être heureux... Moi qui croyais que tu l'étûsM »
Cette scène est de la plus grande beauté. Elle a fût justement
l'admiration et du public et des critiques. Ceux qui l'ont lue ea
ender, ou qui l'ont entendue au théâtre, ont eu l'impresûon da
réel et du vécu. Âmovreuse^ en deux actes, est le chef-d'œuvre da
\ théâtre psychologpique au dix-neuvième siècle. Ecrite en vers, ce
\ serait une tragédie radnienne. C'est « fait avec rien », je veux dire
\ avec des sentiments et des passions, sans aucun événement exté-
l^^^rieur, et cela se passe autour d'une table, entre trois personnages.
\OhI quand donc nos auteurs dramatiques, ne subiront-ils plus la
stupide influence du Théâtre rosse? Quand donc se résoudront-ils
à ne pas aller jusqu'à la brutalité? La modération, la convenance,
la décence, sont des signes de force : Racine devût en avertir
M. de Porto-:Uche qui est bien, je crois, le plus profond de nos
psychologues féminins depuis le poète à'Andromague et de Phèdre.
Quant^ â Becque, sa Parisienne ^ m'a toujours paru une {Âèce
bien déplaisante. D'abord je proteste, avec Sarcey, sur le titre
même : la Parisienne. « Pourquoi pas plutôt, disait-il, Une Pari^
sienne ?» et il avait raison. Mais le vrai titre serait : f Inconsciente,
ou le Plus heureux des quatre^ etc.. Cette Gotilde, en effet, est
tout simplement une petite bourgeoise coquette, rusée, qui apporte
* Amoureuse, act. H, se. vi.
« Représentée à la Renaissance, le 7 février 1885; à la Oomédie-Française en novembre 1890; an Vaudeville en décembre 1893.
LA FIMME FRiSÇiISS D
dans ses irrégularités de conduite beaucoup de sûreté, de méthode, d'intelligence. Chez elle, ni sensibilité, ni fantaisie, ni caprice : un manège savant, froid, calculé... Ça, une Parisienne I Hais elle n'a lien de ce que nous dé^gnons ordinairement par cette épithète? C'est tout aussi bien une Londonienne ou une Berlinoise, c'est une femme sans cœur, sans conscience, sans remords : la nationa^ lité n'a rien à tout là-dedans 1
U m'est diflSdle d'analyser la pèce, qui, d'fdlleurs, est bien connue. Qu'il me suffise de rappeler que Qotilde, aimée par Lafont, trouve en lui autant de jidousie et de tyrannie que chez le plus autoritaire des maris, — qu'elle en est, par moments, exaspérée, — qu'elle le néglige pendant quelque temps pour se divertie auprès d'un autre, et qu'elle lui revient, comme à une habitude. S'il y a quelque moralité dans ce drame pessimiste et cynique, elle est dans ht ^tuation même de Glotilde à l'égard de Lafont. Elle avait cru rencontrer le plaisir et la liberté, elle n'a fût que se fcvger à elle-même une chaîne plus lourde. « D'où venez-vous? » — « Où allez- vous 7 » — u Donnez-moi cette lettre! » Tels sont les incessants refrains de Lafont. « La pièce devrait s'appeler Monsieur Crampon I s'écriait Sarcey. » Mais cette morale ne ressort pas, si Ton peut ainsi dire. Le spectateur est plutôt troublé par l'absence complète des deux éléments, positif et négatif. Pendant qu'on écoute ces gens-là, on se sent dans une atmosphère singuli^, dans un nûlieu sodal où les choses ont changé de nature et de nom. Les mots de mariage, d'amour, de fidélité, etc., n'y éreillent aucune des idées ordinaires... Je ne connais aucune jnèce contemporaine qui donne cette sensation. Pour en éprouver une pardlle, il faudrait remonter jusqu'à certaines comédies de la Renaissance italienne, ou plutôt encore jusqu'au paganisme. C'est vraiment très curieux. Et l'on ne peut nier que la Parisienne^ bcnte en un style « lapidûre », ne soit une œuvre exceptionnellement originale, en ce sens surtout qu'elle semble avoir été composée par un Grec d'Alexandrie.
J'engage tous ceux qui sont curieux d'étudier le sentiment du public au sujet d'un ouvrage dramatique, à lire les feuilletons de Sarcey sur la Parisienne ^ Ils y verront comment, en passant par trois interprétations successives, dans trois salles différentes, la Parisienne a été accueillie et jugée. Je pourrûs dter aussi les feuilletons de M. Jules Lemaltre ^ ; mais je préfère lui emprunter quelques réflexions, écrites à propos d'une autre pièce {V Honneur^
* Sarcey (Quarante ans de théâtre, vi, de la page 357 à la page 391.)
* Voy. surtout Impressions de théâtre, ni, 220.
84 U FEMME FRAKÇilSB
de H. Fëyre), réflexions qui seront bien à leur place, après cette rapide enquête sur P épouse dam le théâtre contemporain • ÎH. Jules Lemaltre remarque que, au Théâtre Libre (et, depuis, ' dans tous les théâtres), les femmes sont représentées comme encore I plus odieuses et plus abominables que les hommes. « Cette façon de considérer les femmes, ajoute-t-il, vous jugerez qu'il yaut la peine de la signaler, si vous faites attention que la plupart des fournisseurs de M. Antoine sont encore d'assez jeunes gens. Cette idée qu'ils semblent avoir « du sexe à qui ils doivent leur mère » , je crois qu'un moraliste ou un politique aurait raison de s'en inquiéter. Il est évidemment mauvais pour la communauté humaine que les jeunes gens aient de tels sentiments sur les femmes et qu'ils n'aient plus, à l'âge de l'amour, aucune des illusions de l'amour. L'inconvénient de ces négations de brasserie et d'atelier, c'est qu'elles sont, en vérité, trop commodes, et que, s'appliquer â voir le monde si laid et si mauvais, cela vous dispense peu à peu d'être bon. On se réjouit, en quelque sorte, du mal de la création, parce qu'on croit que c'est la marque d'une grande force d'esprit d'avoir osé le constater. Puis il semble que le mal universel vous absout d'avance, à vos propres yeux, de tout ce que vous pourrez vous permettre. Pour être bon, il faut du moins croire un peu au bien ; il faut croire non pas précisément que le monde est bon^ mais qu'il est fait pour le devenir ^ »
Les types durent longtemps au théâtre. Pour bien des années encore, nous avons des névrosées, des inconscientes, des amorales^ des révoltées... Hais déjà, heureusement, « nous ne gobons plus ». Il fiut, aujourd'hui, être candidat au baccalauréat- pour pratiquer superbement le dédain de la femme. Ce que l'on appelle aujourd'hui le féminisme, doctrine qui repose, quoi qu'on en dise parfois, sur le respect de la femme, n'est qu'un retour au christianisme. EspéroDs que la crise païenne, réellement traversée par la société française de 1848 à 1870, est terminée.
Avec de pareilles épouses, quelles mères aurons-nous?
D'abord, — et logiquement, — tout un « lot » de mères absolument indifférentes. Pour des femmes qui se font du bonheur un idéal aussi bas, qui sont des égoïstes et des orgueilleuses, l'enfant est un obstacle. Ainsi, Louise Deschamps, la vassale, ne s'occupet-elle pas du sien; elle a bien autre chose en têtel cet enfant ne
« Impressions de théâtre, vi, 260.
U FUIMK FRlNÇàlSB 8S
ôaandt Tempècher de s'enfair et d'aller conquérir au dehors Tindépendance et le bonheur. — Glotilde, la Parisienne^ nous dit à plusieurs reprises, qu'elle a des enfants. Eh bienl tant pisl Au milieu de ses visites et de ses rendez -vous, il doit lui rester fort peu de lobh^ et de tendresse pour eux. S'ils sont petits, ils sont entre les mains des domestiques; s'ils sont déjà grands, on a dû les mettre en pension : les internats sont faits pour quelque chose.
Certains auteurs ont eu soin de marquer l'absence de l'enfant, dans le ménage, comme l'excuse de l'ennui, de la révoUe ou de l'amour égoïste. Ni la révoltée de H. Jules Lemaltre, ni Vamoureuse de H. de Porto-Riche, ne sont mères. Germaine Fériaud s'en plaint, et elle n'a pas tort; une partie de sa passion serait absorbée par l'enfant. Pour une femme qui n'est pas foncièrement perverse, la maternité est la véritable consolation et le salut. J'approuve I donc fort H. Brieux de nous avoir montré sa Julie {les Trois filles •^ de M. Dupont) se décidant à un mariage qui â'aI)ord lui déplaît, dans Tespërance de la maternité, et bientôt se révoltant à l'idée que son mari ne désire pas d'enfant. « Quand on est jeune, dit ce cynique imbécile, l'enfant est une charge. Quand on en a un plus tard, on est ridicule. — Tu ne sais donc pas, riposte Julie, ce qui oi'a décidée à me marier? Tu ne sais donc pas que c'est cela, surtout cela, cela exclusivement? Etre femme, être mère, c'est le développement naturel de mon existence... Et il me manquera quelque chose; et ma vie ne sera pas complète : et je n'aurai pas vécu, en un mot, si mes bras n'ont pas serré un enfant né de ma chair, si je ne l'ai pas allaité, si je n'ai pas pleuré, si je n'ai pas ea toutes les inquiétudes et toutes les joies maternelles ^ » Voilà on fort beau couplet, plus éloquent assurément que les déclamations de la nouvelle pièce du même auteur ^.
On se rappelle, d'autre part, que l'amour maternel, ou peut-être seulement l'instinct, sauve la princesse de Bagdad d'une chute irréparable. Il suffit que Nourvady, dans sa hâte de fuir avec elle, brutalise son petit garçon qui veut l'empêcher de sortir, pour que Lionnette se retrouve. C'est Nourvady qu'elle chasse : « Partez, partez I Je vous étrangle I je vous tuel Mon enfant! mon enfant I... Abl j'ét2Ûs folle, j'étais folle 1 fâsàs quand cet homme a porté la main sur mon enfant, c'est effrayant ce qui s'est passé en moil Je ne sais pas comment je ne l'ai pas tué. Qu'est-ce que c'est qu'un hoomie en lutte avec une mère? Car je suis une mère, je le suis. » Et le notaire Richard explique au mari de Lionnette, Jean de Hun,
* Brieux, Les Trois fiUes de M. Dupont, act. III, se. xiv.
> Maternité^ jrepréseatée au Théâtre Antoine, le 12 décembre 1903*
86 U ranffi FRàHÇàlSB
comment sa femme lai a été conservée et rendue : <c Oui. Un cri d'enfant I cela suffit. Quand tout est bien désespéré, Dieu a de ces moyens-là *. »
N'est-ce pas encore le sentiment maternel qui triomphe des rancunes et des serments de Laure dans la Loi de thommel Pour que sa fille soit heureuse, elle renoncera à sa légitime colère, elle permettra au comte de Raguais, son mari, de reprendre au foyer \ \ la place d'où elle l'avait chassé.
I Nous n'accuserons donc pas nos auteurs dramatiques d'avoir I I faussé le caractère de la mère, comme ils l'ont fait trop souvent / pour l'épouse. L'importance de la maternité, les ressources morales / qu'on en peut tirer, le fond d'héroïsme ou de résignation qu'elle / contient, voilà ce qui les a frappés et ce qu'ils ont souvent exprimé / avec une réelle autorité. £t pourquoi? Peut-être trouvera- t-on ' l'explication bien naïve, mais je crois cependant devoir la donner telle qu'elle me vient à l'esprit. Combien n'en est-il pas, parmi ces écrivains, qui, ou bien sont restés des célibatdres ironiques, ou bien ont contracté, presque par surprise, quelque mariage de hasard, sans aucune garantie d'honorabilité et de bonheur. Us ont dès lors jugé du mariage et de l'épouse en général, d'après leurs rancunes d'égoïstes incapables d'en accepter franchement le joug et subissant quelque autre chaîne plus lourde, ou d'après leur « ménage d'artiste ». Mais lequel d'entre eux n'a gardé au cœur un peu de cette chaleur qu'y laisse l'amour maternel, et n'a senti s'imposer à lui, quand il voulait peindre la mère, le souvenir déjà lointain, msds toujours distinct, que lui a laissé sa propre enfance? Par une inconséquence qui ne laisse pas d'être instructive et touchante, ces hommes qui méprisent la femme, ou qui prêchent ses droits à la révolte, ont épargné la mère. C'est dire que l'échafaudage de| leurs sophismes s'écroule et s'anéantit devant ja [théorie, bien ancienne pourtant, du mariage chrétien.
Or le devoir et le droit de la mère sont corrélatifs. Dans cette thèse, nous retrouvons M. Brieux, l'ancien, le vigoureux auteur de la Robe rouge et de V Engrenage, Sur les devoirs maternels, il a écrit les Remplaçantes '; sur le lien indissoluble que l'enfant crée entre des époux mal assortis, il a donné le Berceau ^.
Le titre de Remplaçantes est ainsi expliqué par le docteur Richon« le raisonneur de la pièce : « Il faudrait que l'allaitement maternel fut considéré comme le service miiitadre des femmes. Avant 1870,
< Dumas fils, La Princesse de Btigdad, act. III, se. rv et v, * Représentées au Théâtre Antoine, le 15 février 1901. s Représenté à la Comédie-Française, le 19 décembre 1898»
U nmiE FRAHQAISB 87
on homme riche avait, en France, le droit de se soustraire à l'impôt du sang, et de s'acheter nn homme, comme on disait alors, n n'y a pins de remplaçants, il faudrait qu'il n'y ait plus de remplaçantes. )i Peut-être a-t-on pu soutenir que H. Brieux avait trop amplifié ]SL question ; les mères qui confient leur enfant à une ooorrice non seulement ne sont pas toutes sans excuses, mais souvent cëdent à une nécessité qm leur est douloureuse dans l'intérêt même de cet enfant. Dans les limites où la thèse est juste, la pièce est courageuse et éloquente, d'autant plus que M. Brieux a très bien su en présenter les deux aspects. La nourrice, en effet, d'une part, se substitue à la mère dans l'accomplissement d'un devoir que la nature impose à celle-d, — et, d'autre part, elle abandonne son propre enfant à des soins maladroits et son mari à la solitude qui est mauvaise conseillère... Et si elle n'a pas de mari, alors il faut ajouter que le méUer de nourrice est une prime à l'inconduite.
Tout cela, H. Brieux l'a mis tantôt en scène et tantôt en discours. Au premier acte des Remplaçantes^ nous soomies dans un village oii 'û eside mode que toutes les femmes soient nourrices à Paris ou prennent chez elles des nourrissons. Ah I il va bien ce village I On voit arriver un « meneur de nourrices », H. François, gros homme lu teint rouge et aux cheveux blancs, tiraillé par des paysannes qui lui demandent des <c nourritures ». Son manège est à la fois divertissant et odieux. Une seule femme résiste à Y^ippkt du gain, c'est Lazarette Planchot, qui aime son enfant et son mari et qui refuse de les abandonner. Elle cède enfin, sur les instances et sous les reproches de son beau-père. Bon type de paysan, ce père Planchot; il rappelle à Lazarette qu'elle s'est mariée sans un sou, et qu'elle doit gagner de l'argent. « L'argent I réplique-t-elle, vous ne vivez que pour ça, vous ne pensez qu'à çal... Pour en avoir un peu plus, vous vendriez tout, jusqu'à la santé des petits... Si j'avais su, di^elle à son mari, que tu ne m'épousais que dans l'espoir que je te rapporterais de l'argent en me louant, en me cédant à d'autres, même si ça expose notre, en&nt à la mort, je t'aurais laissé où tu étais I Taimes mieux l'argent que ta femme, t'sdmes mieux l'argent que ton gosse... Tout le monde est comme toi, ici... U n'y a qu'à voir votre cimetière, il est pldn de toutes petites croix sur des tombes grandes comme des berceaux I ^ »
Elle part tout de même. Oh lui a promis de lui donner des nouvelles de son enfant qu'elle laisse aux grands-parents. U est aisé
Brieux, Les Remplaçantes, act. I**, bc. ix.
38 Là femme FRÀNÇàlSE
de prévoir, à en juger par quelquesupersoboages qui traversent ce premier acte, ce que va devenir Planchot, — un fainéant, attendant cha^que mois l'argent de sa femme, et mendiant des secours supplémentaires auprès des bourgeois chez qui elle est placée. — Lazarette est donc chez les Denisart, à Paris. On ]a dorlotte, on la bourre; on évite de lui causer le moindre souci, c'est pourquoi on intercepte une dépèche la rappelant auprès de son enfant malade. Cependant, le vieux médecin du pays, le D' Richon, vient voir les Denisart; il tombe dans un salon plein de « perruches », et c'est devant cet auditoire qu'il tonne contre l'usage des remplaçantes, « Depuis quarante ans, dit-il, j'assiste à la démoralisation des paysans qui vivent à côté de moi, démoralisation causée par la séparation de la femme et dumari... Depuis quarante ans, j'assiste à la mort de pauvres petits innocents qui vivraient si leur mère ne leur avait pas été prise, et qui sont la rançon, — ignorée par vous,
— de vos joies et de vos loisirs. La mortalité des enfants de nourrices sur lieu est effroyable : trois fois plus forte que la mortalité oriUnsdre; ce qui revient à dire qu'en réalité on tue un petit paysan pour que trois Parisiennes puissent se décolleter pendant un hiver I » Et il dit le voyage lamentable de ces femmes qui viennent se placer comme nourrices, et qui, par les nuits d'hiver, par les jours d'été, amènent à Paris leur enfant, que l'on ramène ensuite au pays. En hiver, ces enfants ne peuvent se réchauffer, a bien qu'on les couche sur les bouillottes ». Gomme ces dames, enfin émues, s'écrient qu'il devrait y avoir une loi pour empêcher cela, le D' Richon répond qu'il y en a une, la loi Roussel, qui exige que tonte femme se plaçant comme nourrice sût allaité son propre enfant pendant sept mois; mais cette loi, on ne l'applique pas « parce que, dit une circulaire du préfet de police, elle aundt pour conséquence de jeter une perturbation profonde dans les habitudes de la société parisienne I »
Le D' Richon ajoute que la mère pauvre qui nourrit son enfant, devrdt pouvoir ne pas travailler. « L'Etat, dit-il, se charge bien de l'entretien des jeunes gens pendant trois ans pour assurer la défense de la patrie; il pourrait aussi se charger de l'entretien des mères non fortunées pendant l'allaitement pour assurer sa perpétuité : la mère pauvre doit être la nourrice payée de son enfant. »
— « Les dépenses seraient énormes? » — « Il en coûterait moins pour améliorer l'art de créer des hommes qu'il n'en coûte pour enseigner l'art d'en tuer » ^ Au troisième acte, Lazarette est revenue auprès de son enfant qui a failli mourir; elle a retrouvé
^ Les Remplaçantes, act. Il, se. ix.
U FBMMS FRARÇAISK 89
Planchot vivant dans Toisiveté et la débaacbe. Désormais, malgré les plaintes du vieux Planchot, elle restera chez elle.
H. Brieux a donc en le courage de porter au théâtre une question sodalé et morale, et de la traiter à fond. J'admire la partie théorique et oratoire de sa pièce; mais j'aime surtout le tableau de ce village où les femmes ne deviennent mères que pour se louer, où les hommes vivent aux dépens des mères qui s'exilent et des enfants qui meurent. En vain dira-t-on que « tout ça ce n'est pas du théâtre 1 » et que c'est transformer la scène en une tribune I... Peut-être la chose est-elle nécessaire, depuis que la tribune est devenue un guignol.
Le Berceau^ lui ausm, a^u l'honneur de déplaire à bon nombre de journalistes. On a jugé que certains détails y étaient d'une singulière trivialité. Et lesquels? direz-vous. — Eh bieni un père et une mère, qui causent d'un enfant malade, parlent de tisane, de rougeole... Et quand l'enfant est sauvé, ils s'embrassent I Est-ce assez bèta? — Ge qui est non point béta^ msds absurde, c'est la conception du réalisme dramaiiqae que l'on prétend nous imposer. On se pâme, on pousse des cris d'admiration, on crie à la vérité enfin découverte et triomphante quand, sur la scène, évoluent des escarpes et des gourgan(]Unes, quand retentissent des gros mots, quand on marche sur des ordures comme jadis on se promenait à travers les fleurs de la rhétorique. Que toutes ces saletés soient dans la nature, et qu'il soit dans la nature de quelques-uns de s'y complaire, je n'en disconviens pas; on cite même des animaux qui en font leur nourriture excludve. Biais, dans la nature aussi, il y a des choses propres, des sentiments honnêtes, des situations touchantes. J'affirme à ceux qui n'ont appris la vie qu'à la brasserie ou sur le trottoir, qu'on donne de la tisanCi '< de la mauve », à un enfant malade, et même qu'on met du sucre dedans, — et qu'on a pu voir un père et une mère, après une vive inquiétude, s'embrasser au-dessus d'un berceau.
Peut-être vous imaginez-vous, si vous n'avez pas lu la pièce, qu'il s'agit seulement dans le Berceau^ d'un enfant, des inquiétudes inspirées par sa malaïUe, et de la joie qui suit sa guérison. Certes, ce serait un sujet possible et suffisant. Mais M. Brieux fait de ce berceau le centre et Yargument d'une thèse que voici : Laurence Marsanne, dont le père est un ancien avoué, a été demandée en mariage par H. de Girieu, un fils de magistrat, fort riche, mais de vingt ans plus âgé qu'elle. Se3 parents ont beau la pousser à ce mariage, Laurence préfère à H. de Girieu un autre prétendant, un jeune homme qu'elle aime, Raymond Ghantrel. M. et H""* Marsanne finissent par consentir à ce mariage. Tout va bien d'abord.
90 U FEMMI FRAHÇàISS
Un enfant est né. Biais un jour Laurence revient chez ses parents ; elle a su que son mari la trahissait^ elle ne yeut plus le revoir. Qu'aundent dû &ire les Harsanne? apaiser la colère de leur fille, ramener Raymond à son foyer, leur représenter à tous deux qalls devaient se pardonner à cause de Tenfant... Mais noni Tavoné triomphe : il l'avait bien ditl ce mariage ne pouvait bien tourner I et il a^t si vite et si habilement qu'un divorce est prononcé, — et qu'à la suite de ce jugement Laurence épouse M. de Girien. Voilà les faits antérieurs à la pièce. Ajoutons que l'enfant est resté à la garde de la mère, et que le père a le droit de venir reml)ra8ser une fois par semaine chez M. et M"* Marsanne.
Au début du premier acte (nous sommes chez les Marsanne), l'enfant est malade. On n'a même pas osé le ramener chez sa mère; il est là, dans son berceau, ce berceau qu'on ne verra point, mais dont tous les personnages nous parleront. Raymond est venu; c'est son droit de voir son enfant. Dès lors, quel est le rôle de M. de Girieu, le second mari? Peut- il empêcher le père et la mère de se revoir, de s'entretenir, de s'inquiéter, de se consoler ensemble? Cet enfant est entre eux l'éternel lien, et M. de Gûieu, à la fois très galant homme et très jaloux, sent bien qu'il y a là quelque chose de supérieur à sa volonté, de supérieur à la loi. Et jamais aussi nettement, aussi clairement que dans cette pièce, ne nous est apparu ce que j'appellerû 1' « impossibilité morale » du divorce. — « Je dis, — c'est le docteur qui parle, — que lorsque, entre un homme et une femme il y a eu des années de bonheur et d'intimité, cette femme ne pourra jamais être complètement, définitivement, séparée de cet homme. Et même lorsqu'elle portera le nom d'un autre, elle appartiendra toujours un peu à celui à qui elle se sera donnée pour la première fois. Cette fois-là, si l'on réfléchit bien, c'est la seule fois qu'elle se donne vraiment. Et c'est pourquoi, malgré le divorce, le premier mariage est en réalité indissoluble. Je suis pour la théorie d'un pour une et d'une pour un. »
M'*'' Harsanne. -^ Alors, quand une femme a été trahie...^ lorsque...
Le docteur. — Le pardon, toujours le pardon. Nous ne somoies parfaits ni les uns ni les autres. Donc, il nous arrive à tous de Csdre le mal. Dans tous les cas, je voudrais que le divorce ne fût permis qu'aux ménages stériles.
M** Marsanne. — Pourquoi?
Le docteur. — Pour sauvegarder le droit de l'enfant, le droit du plus fiûble. Entre deux époux, l'enfant est un lien que la loi ne devrsdt pas pouvoir briser, et que, d'ailleurs, elle ne brise pas. Mon opinion, c'est qu'à la rigueur on peut rompre un mariage : on
U FamS FiURÇàlSB H
ne devrait pas pouvoir désanir une faoûlle, laisser aller )e père ici, la mère là, et abandonner l'enfant au milieu de ces ruines ^
La même idée reparaît plus loin, sous une autre forme. H''* Mar» sanne cause avec la religieuse qui soigne Teniant et lui dit : « Ma sœur..., il iaut que je vous avertisse..., ne dites pas Monsieur et Madame en parlant du père et de la mère du petit Julien. Ma fille est divorcée... M. Gbantrel ne lui est plus rien. — Plus rienl... répond la religieuse..., le pèrel... Ohl Madame, quand on est le père et la mère du même enfant, est-ce qu'on peut jamais n'être plus rien l'un à l'autre?... Je ne comprends pas *. »
Laurence elle-même, qui se débat dans cette fausse situation, tire la complète moralité de la pièce : a Pour l'enfant, il fallait empêcher la désunion de son père et de sa mère et ne pas faire de moi cet être incerUdn, cette veuve au mari vivant qu'est la femme divorcée, et ne pas Caire de lui un de ces orphelins sans habits de deuil qu'on ne peut pas adopter... Ahl si mon malheur pouvait au mcnns être profitable aux autres I Je voudrais crier à toutes celles qui sont aujourd'hui ce que j'étais alors : « Faites ce que vous « voudrez si votre union a été stérile» mais si vous avez un enfant, « vous n'avez pas le droit de détruire la famille fondée sur lui. « Vous serez nialheureuses?... Tant pisi L'avenir d'un enfant vaut « bien le bonheur d'une mèrel ^ »
Ainsi, dans cette pièce (ob tout d'sûlleurs n'est pas en discours, il y a ra particulier, à la fin du premier acte, une scène où le seul jeu des personnages révèle malgré eux leurs sentiments et qui est admûrable), — dans le Berceau^ donc, la maternité nous apparaît comme créant entre les époux le lien que rien, ni la loi ni les hommes, ne peuvent briser; c'est une des meilleures objections que l'on puisse fûre contre le divorce.
Mais ne verrons-nous pas aussi la mère qui cherche à marier sa fdle et celle qui iniervient dans les disputes du jeune ménage? étemels personnages de comédie, dont les contemporains ont bien été obligés de se servir, ne fût-ce que pour faire marcher leurs intrigues? J'û déjà parlé de plusieurs pièces où l'on trouve la mère donnant de bons consdls à sa fille mariée, retenant la jeune femme inquiète ou jalouse, essayant de la maintenir dans son devoir : M"* de
* E. Brieux, Le Berceau, act. !•', se. i. ' Ibid., act. n, 8C. i. ' Ihid,, act. m, se. m.
92 U FIMMB FRANÇAISE
Voves« dans Révoltée^ — la mère de Louise Descbamps, dans la Vassale^ — celle de Marianne Darlay, dans Y Adversaire... Inutile de revenir sur ces pièces.
Je voudrais montrer plutôt un admirable type de mère malheureuse et résignée ; c'est la M"*' Brissot de Denise^. Dumas a trouvé, pour exprimer la profondeur et Tinfini du dévouement maternel, une de ces formules sublimes comme on en rencontre si souvent dans son théâtre : aux reproches que lui fait son mari, aux dures paroles qu'il prononce sur le passé de sa fille, H''* Brissot répond : (c Dieu a eu bien raison de faire le cœur des mères; le cœur des pères n'aurait vraiment pas suffi. )) — Et quand elle défend, ou excuse Denise, Brissot s'écrie : « Voilà jusqu'où peut aller une mère pour disculper sa fille 1 — Vous autres hommes, répond-elle, vous ne comprenez rien au cœur des femmes. Est-ce parce que vous êtes incapables de vous sacrifier entièrement pour elles, que vous leur faites un crime de se perdre pour vous?... Tu souffres; c'est cette souffrance que nous voulions t'épargner, et nous n'en souffrons que davantage, Denise et moi, et depuis quatre ansl Nous croyions cependant avoir épuisé la douleur jusqu'à la dernière amertume. Il paraît que ça n'est pas assez : recommençons. J'y gagne quelque chose, c'est de ne plus étouffer avec ce secret dans la tète et ce fardeau sur le cœur. Il y avait des moments où je ne pouvais plus aller. Tu es le maître, ordonne, commande tout ce que tu voudras ; nous ferons tout ce que tu nous diras de faire. Si nous ne le pouvons pas, si c'est au-dessus de nos forces, eh bien, nous mourrons, et cette fois ce sera fini, il faut l'espérer. Quand on voit la vie telle que Dieu la fait, il n'y a vraiment plus qu'à le remercier d'avoir fait la mort 2 ».
Sans doute, cette M"*' Brissot est proche parente de M"* Guérin» une des belles créations d'Em. Augier. C'est la même passion contenue, la même résignation douloureuse, le même courage en face du danger; mais la situation est différente, et M""" Brissot est, avec la même simplicité, à la hauteur d'un caractère de tragédie; rien dans son caractère, qui sente le mélodrame ou la comédie sentimentale; chaque mot part du cœur, et y pénètre; ceux qui ont assisté aux représentations de Denise savent que le rôle de M'"* Brissot faisait couler des pleurs de tous les yeux. Eh bien pourtant, voilà ce Dumas fils, qui a mis au théâtre tant de femmes conventionnelles et déclamatrices, et qui trouve la note absolunaent juste lorsqu'il fait parler la mèrel Cette fois, c'est le vrai dans toute
* Représentée à la Comédie-Française, le 19 janvier 1885.
* Dumas fils, Denise, act. IV, se. i.
U FEMME FAAAÇàlSE 9$
sa beauté. Ce n'est plus l'artiste qui a suivi sou imagination» c'est l'homme qui a écouté son cœur.
Les éloges que me parait mériter sans restriction M''* Brissot» les accorderons- nous à M"** Bernard, dans les PourchambauU^ d'Em. Augier? Non, assurément. Voilà un rôle de l'Ambigu. Peutêtre son état civil, ou plutôt celui de son fils, lui cause-t-il quelque gène, bien qu'il ne l'empêche pas d*être proclamée une sainte! Toujours est-il qu'elle se définit elle-même avec un certain pédantisme. « Je me suis fait homme, dit-elle à son fils, le jour où je suis devenu ton père. L'infériorité des femmes vient de l'habitude de vivre en tutelle. On ne développe que les forces dont on a besoin. J'avais besoin de toutes les miennes, n'ayant devant mcH que des devoirs : ton existence, ton éducation, ton avenir. Mon rachat devant Dieu était de faire de toi un honnête homme ; mon rachat devant toi-même était de faire de toi un des heureux de ce monde qui me rejetait. Tout ce que les autres femmes dépensent de finesse et de volonté dans les luttes intérieures, je l'ai appliqué, moi, aux luttes du dehors. J'ai réussi au delà de mes espérances ^ ». Allons, tant mieux I ce Ne vous donnez pas de coups de pied, cela pourrait vous faire mal », comme dit le père Planchot à Lazaretie. Le rôle, d'ailleurs, est écrit tout entier sur ce ton. Quelle distance entre M"* Bernard et W^ Brissot I
Je voudrais citer encore d'autres types de mères ; ils abondent dans notre théâtre. Mais il est temps de clore cette enquête, ob je crois n'avoir rien oublié d'essentiel ^.
Que conclurons-nous des observations précédentes? — En général, on l'a vu, les jeunes filles, les femmes, ont été représentées de façon plutôt conventionnelle. Plus j'étudie ces pièces, plus je me persuade qu'il sera tout à fait puéril d'y chercher un jour la psychologie féminine de notre temps. Lors même que la situation est vraisemblable, lors même que quelques traits sont
* Représentés à la Gomédie-Française, le 8 avril 1878.
3 Em. Augier, Les FourchambauU, act. II, se. i.
5 J^ajoute un mot seulement, sur Vlnoitée de M. de Gurel. Dans cette pièce, représentée en janvier 1893, on assiste à une sorte d'oblitérationf pois de renaissance de l'amour maternel. La comtesse Anna de Grécourt a, depuis seize ans, vécu loin de son mari et de ses deux filles, toutes petites quand elle est partie. La curiosité la pousse à revenir ; elle se présente à ses filles comme une dame étrangère, une invitée. De là une situation piquante et pathétique, exploitée avec finesse par M. de Gurel.
U mon FRANÇàltt
justes, la nécessité d'attirer le public et de l'amuser, en l'étonnant, oblige nos écrivains dramatiques à fausser les caractères, de sont 1& des a femmes de comédies »•
L'observation n'aurait rien de bien neuf ni de bien utile, tout le monde sachant que le théâtre s'alimente surtout avec de V exceptionnel et du détraqué. J'ai voulu cependant y insister. Car, au moment même où Ton se vantait de substituer la vérité et le réalisme à la fantaisie d'autrefois, la femme devenait de plus en plus, dans les comédies contemporaines, un objet de mépris et de scandale.
Il me semble que, dans cette étude, c'est le point à dégager, à discuter, à réfuter* Si j'avais réussi à établir que nos pièces actuelles, réelles, en efifet, par les bibelots, les costumes et le jargon, sont, au point de vue de l'observation psychologique, cent fois plus superfidelles que leurs atnées, j'aunds prévenu une des plus graves erreurs possibles sur le degré de confiance et d'estime qu'il convient de leur accorder. — Toutes réserves fûtes, bien entendu, pour quelques ouvrages qui prendront rang parmi les chefs-d'œuvre, — mais où il ne sera pas inutile non plus de recti^ fier terreur.
Ch.-M. DES Granges.
Le docteur Gasselin avsdt écoaté Bf^* de Hontclas de son sdr Impénétrable de médecin.
Ce qa'elle demandait ne lui parut pas compromettant, sans doute, car il retrouva son sourire d'homme du monde, en répondant :
— Certainement, Madame, je ne puis qu'être de votre avis. Soyez donc sûre que je parlerai dans ce sens à M"' de Santellier, si elle me fait des confidences.
— Mais il faut Tamener à vous en faire, et, alors, vous lui démontrerez l'insanité de ce projet, comme, hélas I de tout autre projet du même genre. Pauvre enfant I
La voix tranchante de M'** de Montclas devint fausse en essayant de s'attendrir, et le sourire un peu plus accentué du docteur prouva qu'il n'était pas dupe de cette manifestation sentimentale. S'il se fût laissé impressionner par les comédies ou les drames dont la profession le rendait journellement témoin, il n'eût pas été, à quarante-cinq ans à peine, un médecin déjà riche et quasi célèbre, le médecin à la mode, que sa clientèle élégante suivait volontiers de Paris à Biarritz.
— Vous trouverez ma nièce un peu fatiguée par cette représentation dliier soir, continuait M""* de Montclas. Mais cela l'aurait tant privée de rester à la maison! On ne peut tout se refuser! La vie ne vaudrait plus d'être vécue !
Elle eut un haussement d'épaules, un de ces mouvements vulgaires comme les sentiments qu'ils traduisent, propres aux femmes qui font profession de modernisme; et c'étadt bien un type ultra moderne que celui de cette blonde fanée qui approchait de la cinquantaine, msds qui se défendait, discrètement teinte, légèrement maquillée, ayant conservé, par des moyens héroïques, la sveltesse de sa taille, évoluant rapidement dans un froufrou de soie, ne pouvant se résigner à passer au rang des matrones.
Et elle avût bien son cadre aussi dans ce salon de villa meublée.
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déguisé, truqué, paré comme elle de fanfreluches, pour donner l'illusion de l'élégance et de la richesse.
Les fenêtres ouvraient sur un jardinet aride au delà duquel s'étendait la plage de Biarritz, à peu près déserte à cette heure, et la mer grise sous les dernières lueurs du crépuscule de septembre.
Au fond du salon, une large baie servait de communication avec un boudoir, et le bruit d'une porte qu'on ouvrait dans cette seconde pièce interrompit l'entretien confidentiel de M"''' de Montclas et du docteur.
Une main impatiente toucha le bouton électrique et le boudoir s'éclaira d'une lumière vive, tandis que le salon demeurait dans une demi-obscurité.
— C'est ma fille qui rentre avec son institutrice, dit M"* de Montclas. Odette I le docteur Gasselin est ici.
Deux silhouettes se dessinèrent dans l'encadrement lumineux, puis Odette s'avança; et, tandis qu'elle échangeait avec le visiteur une poignée de msdn familière :
— Votre plus mauvaise cliente, docteur, observa complaisamment M™* de Montclas. Elle a beau faire toutes les imprudences, toutes les folies, celle-là, jamais un atout, jamais elle n'est même fatiguée. Ses frères renoncent à lui tenir tète, et elle a presque tué cette pauvre M"''' Saulaye qui doit la chaperonner.
Le regard maternel couva orgueilleusement la nouvelle venue.
Grande et forte, le buste développé dans sa blouse de flanelle anglaise, le visage rond et rose sous son petit chapeau canotier, Odette de Montclas était ce qu'on appelle une belle fille, pouvait même être qualifiée de jolie fille par ceux qui aiment les beautés vigoureuses.
Elle répliqua gaiement :
— C'est que je suis à un bon régime. Le plein air et l'exercice, voilà ce que je me prescris à moi-même, docteur, et vous voyez que cela me réussit.
— Excellente ordonnance, concéda-t-il, et ceux qui peuvent se l'appliquer n'ont pas besoin de nous. Il nous reste, malheureusement, assez à faire avec les autres.
Le docteur laissait entendre, délicatement, qu'il n'était pas là rien que pour marivauder, et M"''' de Montclas appela :
— Madame Saulaye I
La compagne d'Odette, jusqu'alors restée discrètement à l'écart, s'avança à son tour : une jeune femme vêtue de noir, maigre, au visage pâle et insignifiant.
— Madame Saulaye, ayez l'obligeance d'accompagner M. Gasselin chez ma nièce.
TIGTOIRE D*AME 97
Pour parler à l'institutrice, H™* de Hontclas avait pris un autre ton, un ton bref et dur de femme hargneuse qui devait être son ton naturel.
Sans répondre, M"* Saulaye s'inclina et sortit, précédant le docteur. De sa même allure d'automate, raide et silencieuse, elle traversa le vestibule, monta l'escalier, ne tournant même pas la tète vers M. Gasselin qui continuait à la suivre.
Sur le palier du premier étage, il l'arrêta et tout d'un coup.
— Et vous. Madame Saulaye, comment trouvez-vous notre malade?
Un éclair traversa la physionomie morne de l'institutrice. Toujours la dernière dans cette maison, écrasée sous les volontés et les caprices de chacun, elle éprouvait, à se voir traitée en être conscient, une fierté apitoyante de paria, et ce fut ce qui l'anima, sans doute, pour répondre :
— Oh!... de plus en plus mal, Monsieur. Et cette saison de Biarritz l'achève I
— Vous croyez donc que l'air de la mer ne lui convient pas?
— L'ait de la mer? Ah bahl Ce qui la tue, ce sont ces soirées, ces promenades, cette volonté obstinée de mener la vie de tout le monde, et maintenant, la nouvelle folie qu'elle parait s'être mise en tête.
Le docteur s'appuya un instant à la rampe de l'escalier à côté de rmstitutrice.
— Mais on ne semble pas disposé à lui laisser faire cette folie. Madame Saulaye?
— Hél qui donc pourrait l'en empêcher, si elle croit voir là son bonheur? Elle sera majeure dans quelques mois, libre de ses actions... et assez riche pour tout se donner!
M""* Saulaye eut un éclat de rire bas, comprimé, étrange, et le docteur, sans en demander davantage, fit un pas qui le mit à destination.
Biais, avant d'entrer chez M"* de Santellier, il se retourna encore :
— N'oubliez pas. Madame Saulaye, que vous m'avez promis de venir me voir. Avant de retourner à Paris, je tiens absolument à vous donner quelques conseils pour votre santé qui ne doit pas être négligée non plus!
Elle murmura un remerciement et s'éclipsa, tandis que le docteur, après avoir frappé, pénétrait dans une grande chambre aux tentures claires, à l'aspect confortable, égayée par une lampe à abat» jour rose et par un petit feu pétillant au fond de la cheminée.
Près de cette cheminée, une chaise longue d'où M"' Jeanne de Santellier se levait vivement à l'apparition du docteur.
10 JAHvna 1904. ?
98 VICTOIRE D*AMK
— Voulez-vous bien ne pas vous déranger, Mademoiselle, recommanda-til amicalement. Je viens seulement vous dire un petit bonsoir au passage. Gomme il fait bon chez vous !
— Alors, docteur, vous ne me grondez pas d'avoir allumé du feu, déjà, en septembre et dans le^Midi I
Avec ces paroles, une harmonie résonna dans la pièce.
Rien qu'à entendre ce timbre d'or, on aurait pu deviner M^*' de Santellier telle qu'elle était, comme on devine un oiseau à son ramage, et il y avait bien quelque chose d'un oiseau, quelque chose d'ailé, d'aérien, dans cette petite personne aux formes frêles, mais exquises, dont chaque mouvement avait une grâce et une douceur particulières. Elle ne manquait pas pour cela d'animation. Deux grands yeux bleu foncé, frangés de cils noirs, mettûent une vie ardente dans son fin visage au teint d'églantine, presque trop joli et trop délicat, sous la masse des cheveux châtain, et le peignoir de laine des Pyrénées chaude et blanche où elle s'enveloppait parlait seul de maladie, mais de façon à ce que la maladie devint comme un attrait de plus.
Le docteur Gasselin lui-même fut accessible à ce charme attendrissant.
— Et comment vous gronderait- on? dit-il en s'asseyant sur une chaise basse et en présentant ses mains à la flamme. J'admets d'ailleurs qu'on soit frileux, vous le voyez 1 Mais il y a bien d'autres libertés que je ne vous donne pas..., et vous ne vous gênez guère pour les prendre. Hier soir, par exemple...
Une vive rougeur inonda le clair visage de M"' de Santellier, et, comme un enfant pris en faute :
— J'avais trop envie de voir jouer Carmen.
— Et Carmen^ encore I poursuivit le docteur sévère. Une musique impressionnante, de la mélancolie, de la tragédie, du fatalisme. Voilà qui est bien trouvé, pour des nerfs aussi fragiles que les vôtres.
— Eh! mon Dieu, qu'est-ce que je n'ai pas de fragile? s'exclamat-elle avec une impatience soudaine. Les nerfs, le cœur, l'estomac, la poitrine..., tout enfin...
— Hormis la tête I acheva le docteur, revenu au ton de la plaisanterie, car vraiment, depuis quelques années déjà que j'ai l'honneur de vous connaître, je n'ai jamais vu de tête aussi obstinée que la vôtre. Sous ce petit air de douceur, vous cachez une volonté de fer^ volonté sage, volonté généreuse, je ne dis pas, mais que rien ne fait fléchir. Aussi vous conseillerai-je un mari souple et docile, quand, le temps sera venu d'en chercher un.
— Et quand ce temps sera-t-il venu, docteur?
VICTOIRE lyAHI 99
— Oh I mais je pense que rien ne vous presse!
— Si, dit-elle avec une franchise sérieuse, qui arrêtait toute réflexion équivoque. On est pressée d'avoir un mari quand on n'a ni père, ni mère, ni frères, ni sœurs. Ceci n'est pas pour me plaindre de ceux avec qui je vis. Je les aime. Pour éloignée que soit la parenté, ils sont ce que j'ai de plus proche au monde. Mais je n'ai pas, moi, le même titre à leur affection. Je ne suis, dans leur famille, qu'une superfétation, parfois une gène. On ne peut m'empècher de le sentir, et de rêver d'un intérieur à moi.
— C'est trop naturel. Il doit forcément en être ainsi, concéda le docteur. Mais ce n'est cependant pas une raison pour agir avec une précipitation dangereuse à tous les points de vue, y compris celui de la santé. Je ne m'en dédis pas. Je considère comme très imprudent d'assumer de trop bonne heure toutes les fatigues et tous les soucis de l'existence, à plus forte raison lorsqu'on est délicate. Vous n'avez que vingt ans. Mademoiselle.
— Ma mère s'est mariée à dix-huit..., elle est morte au bout de trois ans, c'est vrail
Cet exemple ne militait pas en faveur des unions précoces. Le docteur sentit son interlocutrice suffisamment impressionnée; et, après un âlence, abordant un autre ordre d'idées :
— Je parlais en médecin. Voulez-vous me permettre de parler en ami, en vieil ami expérimenté?
— Certainement.
— Eh bien I dans l'intérêt de votre bonheur aussi, il importe de ne pas presser votre choix. D'une part, Vous avez plus d'un piège à éviter, de l'autre vous ne devez pas craindre de manquer les occasions, car vous en retrouverez toujours. Vous êtes ce qu'on appelait jadis une héritière.
— Et ce qu'on appelle aujourd'hui un sac I Oh I je sais, docteur I Ne craignez pas de m'enlever des illusions flatteuses! On apprend de bonne heure à connaître la vie, quand on est seul à se conduire et à se défendre. Hais il y a pourtant des garanties, même contre les convoitises. Ainsi, par exemple, si quelqu'un se présentait qui fût, je ne dis pas aussi riche que moi, mais enfin très riche, audessus de toute visée d'mtérêt?
— Les plus riches. Mademoiselle, sont, en général, les plus intéressés. Votre expérience n'est pas encore allée jusqu'à vous apprendre cela.
— C'est possible. L'argent passe avant tout en France,
— Et à l'étranger aussi, soyez-en sûre. L'argent est le dieu universel, qu'on le vénère sous le nom de francs, de shillings ou de roubles...
L'incarnat revint aux joues de M"* de Santellier. Elle se leva.
— Docteur» ou vous a fait des cancans...
Puis, ce mouvement impétueux aussitôt réprimé :
— . . .Mais vous avez eu tort de les écouter, et de me les rapporter surtout, acheva-t-elle avec la dignité tranquille d'une femme faite.
11 n'y avait pas à insister.
Trouvant coupée la voie où il s'aventurait, le docteur revint prudenmient sur ses pas.
— Laissons l'avenir et songeons au présent, dit-il avec bonhomie. Vous recommencerez cette semaine les bains salins...
— Encore des bains !
— ... Et surtout, vous allez me promettre de ne pas détruire l'efiFet de tous les traitements par vos imprudences. Ainsi, ce soir, vous avez un peu de fièvre.
— Je l'ai si souvent.
— N'essayez pas de me donner le change. C'est le beau résultat de votre escapade d'hier, que vous ne renouvellerez plus. Vous me le promettez?
— Je ne vous le promets pas du tout, docteur, car je vous manquerais de parole dès demain.
— Qu'y a-t-il donc encore demain?
— Une soirée de musique.
— Au casino?
— Non. Chez les Obranine !
En prononçant ce nom, Jeanne rougit pour la troisième fois. Le docteur secoua la tête.
— Je renonce à lutter contre vos fantaisies. Puis-je espérer, au moins, que vous continuerez votre traitement?
— Oh! j'ai tant avalé de drogues que quelques-unes de plus ne sont pas une affaire.
Tandis qu'il rédigeait son ordonnance, la jeune fille paraissait réfléchir, et, lorsqu'il se leva :
— Docteur, fit- elle en désignant le papier resté sur la table^ quand donc n'aurai-je plus besoin de tout ceci? Quand serai-je complètement guérie, tout à fait comme les autres?
— Cela dépend de vousl
— Maison supposant que je sois d'une raison exemplaire, que je ne me refuse à rien, remèdes, trdtements, changements de climat?
Son visage se tendait un peu. Ses yeux profonds interrogeaient le docteur.
— Impossible de préciser ainsi, dit-il en haussant les épaules. Il
VIGTOIBK 0*Âlfl 101
Haut laisser le temps faire son œuvre. A mesure que vous vous fortifierez, ces petites misères s'en iront peu à peu, et d'ici trois ou quatre ans...
— Comment! encore trois ou quatre ans de cette vie- là I
— Nous gagnerons peut-être un peu d'avance. Je compte beaucoup sur les bains. Je reviendrai en voir l'eiTet, la semaine prochaine.
Le docteur prenait congé. Machinalement, Jeanne lui dit adieu, mais son esprit s'était arrêté aux paroles précédentes.
Restée seule, elle revint vers la cheminée, se Isdssa tomber sur la chaise basse que le visiteur venait de quitter, et, les yeux sur les braises remplaçant la flambée joyeuse de tout & l'heure :
« Trois ou quatre ans! se redit- elle avec un profond soupir. Est-ce que Michel Obranine m'attendrait trois ou quatre ans? »
Le temps est loin où un nom et un titre exotiques excitaient un peu de méfiance et auraient pu servir de déguisement à un aventurier.
Reliés par les steamers et les rapides, Hyde-Park, les Champs- Elysées, la Serguieiïrfkaya et la Fifih avenue font aujourd'hui partie du même quartier aristocratique, où l'on se rencontre presque aussi aisément qu'au faubourg Saint- Germain, où l'on se connaît presque aussi vite.
Un quart d'heure après que le hasard les eut mis pour la première fois en présence, à une garden-party de Dinard, les Montclas et les Obranine s'étaient trouvés renseignés les uns sur les autres, renseignés favorablement, puisque M. de Montclas, l'homme correct par excellence, crut devoir se faire présenter à la comtesse Obranine qui, en retour, lui présenta son fils.
Des visites s'échangèrent, et lorsque, au printemps suivant, on se retrouva à Paris, M">* de Montclas fut enchantée de produire dans son cercle ces descendants authentiques de boyards, greffant les luxueuses traditions orientales sur les élégances parisiennes.
Le comte Michel surtout eut du succès, et il était bien fait pour plaire, avec son type régulier et doux de Moscovite blond, ses allures de prince et ses yeux couleur de lin où semblaient s'épanouir les dernières fleurs de la sentimentalité.
Les mères, en peine de caser des filles peu dotées, cherchent avidement ces fleurs-là, et M""* de Montclas se berça un moment des illusions communes.
Msûs elle avait trop d'expérience pour s'aveugler longtemps.
102 YIGTOIRE IV'AHE
La fraîcheur plantureuse et le bel entrain d'Odette n^étaient pour rien dans les assiduités des Obranme. (Tétait à la beauté frêle de Jeanne de Santellier qu'allaient les sympathies impétueuses de ht comtesse, et Tadmiration, plus discrète, de son fils Michel.
Subitement leurs actions baissèrent. On leur battit froid. Sans nul regret on les vit remonter dans le Nord-Express, et les Montchs éprouvèrent une surprise fort peu agréable lorsqu'en arrivant à Biarritz ils les retrouvèrent, somptueusement installés, à deux pas de la villa qu'eux-mêmes retenaient chaque automne, depuis que le docteur Gasselin avait jugé le soleil du Midi et l'air de la mer propices à la constitution débile de M^* de Santellier.
Elle avait bien des avantages, cette triste santé de Jeanne, avantages que M"* de Montclas avait évalués du premier coup d'oeil, lorsqu'elle s'étadt décidée à installer à son foyer cette petite cousine de son mari, orpheline de père et de mère, et qui venait d'hériter des sept ou huit millions de son aïeul maternel, le grand fabricant de rubans de Saint- Etienne.
Avantages immédiats et positifs d'abord. Les Montclas appartenaient à cette catégorie de gens qui veulent être du grand monde, qui en sont, par leur naissance, leurs relations, leurs aspirations, mais qui, par leur situation pécuniaire, ne se trouvent pas à la hauteur; d'où une gêne et une inquiétude perpétuelles. Ils avaient une trentaine de mille Hvres de rente, — de quoi végéter en province, — et M"® de Montclas prétendait faire figure à Paris, élever et caser brillamment ses trois enfants, Odette et deux grands garçons, Gaétan et Pierre. Il y avait même encore un autre jeune Montclas, fils d'un premier mariage de M. de Montclas. Mais celuilà avait été expédié au loin. On ne s'occupait pas de lui. Cette fraction supprimée, le problème était déjà bien assez complexe.
Jeanne était venue, juste à propos, le résoudre. Elle apportait une large contribution au budget familial, elle introduisait de plus dans la maison tous les raffinements de confort et de luxe que sa santé exigeait et que permettaient ses millions, mais dont chacun savait s'accommoder. Sa présence était, de plus, un gage d'espérance pour l'avenir, car, en admettant que la pauvre enfant parvînt à l'âge de faire un testament, ceux qui auraient entouré sa jeunesse se trouveraient nantis de tous les droits, les plus proches par l'affection et la reconnaissance comme ils l'étaient par le sang.
Jusqu'à présent, ces calculs se réalisaient. Depuis plusieurs années, on vivait ensemble, dans une intimité pacifique qu'à n'y pas regarder de trop près, on pouvait preVidre pour une étroite union de famille, et si M""* de Montclas n'^exerçait pas sur sa pupille rentier ascendant d^nt elle s'était flattée, nulle influence.
^GTOIRE ITÂIE 1(0
du moins, oe balançait Im sienne, quaml l'entrée en scène de Michel Obraoine était yenae changer la face des choses.
Sa persistance à rejoindre partout M^^' de Santeilier ne kissiôt plus de doutes sur ses intenth)ns. Il ne se bornait pas à une admiration ptatoniqi;». Il ne passait pas auprès de cette charmante et fra^le créature comme tout homme de bon sens, avec une pitié, ou, au plus, un regret. Ses yeuK bleu de lin, ses yeux incertains de Slave, étaient-ils donc voilés par le rêve au point de ne pas discerner la réalité, ou bien se laissaient-ils fasciner par cette dot colossale?
« De toutes façons, il serait capable de nous damer le pion », songeait ragei^ment M""' de Montdas, tandis que, devant sa psyché, elle achevait de s'apprêter pour la soirée des Obranine.
Une vieille habitude de diplomatie l'avait empêchée de rompre avec eux, et M. de Moniclas n'eut d'ailleurs pas permis cette rupture. S'il abandonnait volontiers an génie entreprenant de sa femme la conduite des affaires, il surveillait avec un zèle farouche toit ce qui touchait à la vie mondaine. La rdigion des convenances, à peu près la seule qu'il professât, tournait chez lui au &natîsme, et des scrupules de correction le torturaient parfois, en ce moment, par exemple, oti il apparaissait sur le seuil, son chapeau à la main, tordant nerveusement ses gants blancs et répétant avec une sourde angoisse :
— Nous sommes déjà d'une dwii-heure en retard.
— Pks on est en retard, plus on est chic, riposta M"* de llootclas, arrangeant, avec une lenteur voulue, les plis de sa robe de velours bleu pastel.
Elle était heureuse de ces minutes qu'elle dérotudt au comte Obranine; autant de pris sur Teonemi. Mais M. de Montclas n'entrait pas dans ces calculs.
— On arrive en retard à un bal, professa-t-il, et on doit être exact pour les soirées de musique. C'est faire une malhonnêteté aux artistes et aux mattres de maison que de manquer les premiers morceaux. D'ailleurs Pierre joue dans le quatuor.
Cette dernière considératkn a^t sur M'^ de Montdas.
— Je vais voir si Odette est prête, dit-elle, passant dans la chambre voi^e où Odette trépignait d'impatience entre les mains de M»* Saulaye.
La vue de sa fille, éclatante de fratcbeur dans sa robe rose, excita encore la mauvaise humeur de M""" de Montobts. Fallait-il être aveugle pomr donner la préférence à une autrel et, d^un ton aœibe :
— Que fait donc Jeanne?
104 VICTOIRE D*âHE
— M"' Jeanne est en bas. Elle a été prête la première» dit VL"^^ Saulaye avec son étroit sourire, qui fendait sa bouche comme d'un coup de canif.
Bouc émissaire, bëte de somme, chargée des besognes dont personne ne voulait, s* épuisant à suivre Odette dans ses courses folles, ou cloîtrée avec Jeanne durant les longues journées de maladie, elle avait bien besoin d'une compensation. Il lui fallait le plaisir d'épier, de surprendre les misères cachées de ces vies en apparence si différentes de la sienne et, ce soir, gardant seule la maison, elle s'amuserait à deviner les luttes et les vexations secrètes réservées à chacune là- bas.
Elle suivit discrètement au salon M"' de Montcla^ et Odette que tout le monde attendait.
— Vous avez l'air fatigué, ma tante, remarqua innocemment M"' de Santellier, déjà enveloppée d'une longue pelisse claire, sa jolie tète émergeant d'un boa de plume.
M""* de Montclas eut besoin de faire une première victime.
— C'est bien plutôt vous qui avez une mine de déterrée. Aussi quelle folie de sortir le soir I
— Si nous partions, proposa vivement M. de Montclas, dont la correction s'effarouchait de ces brutalités de langage. Pierre, mon ami, quand tu voudras bien finir tes gammes.
Pierre de Montclas, un grand garçon maigre et imberbe, trop frisé, les traits trop accusés, le cou trop long, se décida à quitter le piano qu'il pétrissait en conscience, et prit d*uQ air recueilli ses gants et son rouleau de musique.
— Allons! va émerveiller les Anglaises! lança Gaétan, se levant à son tour du fauteuil où il fumait sa cigarette.
Celui-là, l'atné des trois enfants de M. de Montclas, ressemblait à son père. Même silhouette mince et raide, même visage régulier, banal, et déjà fatigué.
Seul de toute la famille, il n'était pas en tenue de soirée.
— Tu aimes mieux émerveiller les croupiers du cercle, toi, rétorqua Odette en passant devant lui. Ces messieurs s'ennuient dans le monde. Nous avons beau avoir mauvais genre, ça ne suffit plus à les distraire. Ahl les étrangers sont joliment plus polis que vous...
— Surtout les Cosaques, n'est-ce pas? fit observer Gaétan, en s'effaçant pour laisser tout le monde sortir.
M""* de Montclas venait la dernière, et son exaspération contenue fondit soudain sur Gaétan :
— Tu es idiot, murmura t-elle, désignant du regard Jeanne qui montait en voiture. Idiot, idiot! tu veux donc te laisser couper l'herbe sous le pied?
TIGTOIRC D'AME lOS
Gaétan eut un haut-le-corps.
Pour ressembler à son père, il n'avait pas sa patience, et, avec la Tivadté iranchanie héritée de l'autre côté :
— Quelle herbe? cette herbe de cimetière, fit-il les yeux' fixés, lui aussi, sur la forme blanche disparaissant dans le landau. Ah 1 mais non. Je n'en suis pas encore à ces marchés- là. Bonsoir, maman.
Il la poussait vers la voiture.
— Amusez- vous bien ! dit dans l'ombre la voix de contralto de M"* Saulaye, tandis qu'on fermait la portière.
La comtesse Obranine était de ces êtres aimables qui semblent avoir rendu la vie clémente ; à moins que ce ne soit la clémence de la vie qui aie conservé intacte leur amabilité.
Elle avait passé son demi-siècle à s'amuser. Ohl de la façon^la plus inollensive I à récolter des succès de salon, à choisir de jolies robes et de jolis chapeaux, à se promener en voiture^ à voyager en sleeping^ entre temps pleurant doucement son mari, et élevant facilement &on fils qui lui ressemblait. Prise ainsi, la vie ne lui laissait ni dégoût ni lassitude, et, le soir, dans ce logis de passage, pour ces hôtes de rencontre, elle retrouvait les empressements d'une jeune maîtresse de maison à ses débuts.
— Tout est bien chez nous, n'est-ce pas, Michel? dit-elle joyeuse, en passant auprès de son fils.
Tout était bien, très bien même; et ce n'était pas ici ce luxe banal des Montclas, tirant à l'économie en visant à l'effet, mais le vrai luxe, celui qui procède des instincts de race et du goût personnel. Des étoffes anciennes, des tapis d'Orient, des objets d'art qui avaient suivi leurs propriétaires à travers l'Europe transformaient en un home ce gîte provisoire. Puis dçs fleurs partout, en une folle profusion, fleurs de toute sorte, roses cueillies par brassées dans les jardins voisins, gerbes élancées de fleurs des champs baignant dans des cornets de cristal, et, élégantes, affinées, nn peu névrosées, représentant la flore moderne, les orchidées aux formes étranges groupées avec art dans des cprbeilles de vannerie enrubannées.
La comtesse aimait toutes les fleurs, mais Michel Obranine marquait pour et lies -là une préférence touchant à la passion. Luimême allait chez le fleuriste les choisir et les assortir; heureux quand il découvrait une variété nouvelle, plus bizarre que les autres, plus sensationnelle en sa fragilité; et, pendant un répit qui
106 YiCTOIRI D*ÂMI
lui laissaient ses devoirs de maître de msdson, il se donnait la peine* loi qui n'aimait à prendre aucune peine, de redresser ayec précaution les pétales singuliers de cette grande fleur^ languissante et éployée conmie un papillon mort, aux ailes verdâtres pointillées d'oranger.
Brusquement, il laissa là les orchidées, et se retrouva à son poste.
Les Montclas faisaient leur entrée.
Michel Obranine baisa la main raide de M"''' de Mootclas; plus volontiers il en eut fait autant pour M^^'' de Santellier qui la suivait, et la jeune fille devina sans doute, car elle rougit, comme ih les lèvres de Michel Obranine eussent, en réalité, effleuré ses petits doigts.
Un shake-hands bon enfant d'Odette, la poignée de main correcte de M. de Montclas, celle du jeune Pierre, à l'italienne, dernière mode, et, tandis que la comtesse Obranine était aux prises avec M""*" de Montclas, Michel put enfin se rapprocher des deux jeunes filles, devenues subitement inséparables, ce qui n'était cependant pas dans leurs habitudes,
La femme est l'être de contradiction par excellence. Aussi, ne faudrait-il pas croire que, pour vouloir conquérir les privilèges d'un autre sexe, eUe songe à rien abdiquer des siens. Odette* eu dépit de ses allures garçonnières, se montrait sensible aux hommages et particulièrement à ceux de Michel Obranine; si sensible^ que de gré ou de force elle en prenait sa part ; et, comme il s'asseyait à côté de Jeanne, elle s'assit, sans façon, à côté de lui.
Jamais femmes plus différentes que ces deux voisines du comte Michel, et celui-ci ne pouvait manquer d'établir la comparaison, surtout en ce moment où, à propos d'un rien, Odette se mettait à rire.
EUe riait volontiers, d'autant plus que le rire lui allait bien, creusant de jolies fossettes dans sou visage frais» et faisant onduler ses belles épaules. Grâce au sport, elle avait déjà acquis son plein dévdoppement; et^ auprès d'elle, Jeanne, mince, frêle, drapée dans un l^er ficha à bordure de cygne, faisait l'effet d'une de ces sveltes figures semi-archaïques, semi-faatastiques, dessinées dans un rêve par les artistes modernes, auprès d'un de ces Rubens, pétris en pleine chair par une main ccmsciente et puissante; d'une des orchidées làrbas, auprès des roses rouges épanouies.
— Qu'est-ce que vous avez donc, ce soir? demanda tout à coup Odette au comte Michel silencieux.
— Mais rien. Mademoiselle... Vous parliez. .. et je vous écoutds. Odette eut un petit hochement de tète incrédule.
C'était à tout autre chose qu'à son babillage que Michel songeait de cet air rêveur; et elle ne se soucia pas de le laisser à cet « autre chose »•
YiClOIRK D'AME 107
— Vous aurez assez à écouter tout à l'heure, dit-elle, faisant légèrement la moue au grand piano à queue déjà ouvert.
— Ce ne sera pas le même genre de musique.
— Oh! je n'ai pas la prétention que ma voix soit une musique! Je n'ai rien de poétique ai d'éthéré, moi! Je ne plane pas dans les images comme Jeanne 1 De trop solides attaches me retiennent à la terre...
— Peut- être est-ce pour n'avdr pas d'aussi fortes radnes que je me laisse parfois attirer vers les nuages, remarqua Jeanne avec une gravité qui fit passer un frisson dans le cceur de Michd.
Mais non ! Jeanne ne faisait qu'obéir à cette jalousie inconsciente greffée ce soir sur l'antagonisme naturel des deux cousines, et qui les poussait à faire ressortir mutuellement leurs divergences.
Et. comme pour constater une fois de plus ces divergences irréductibles, Michel mesurait du coin de l'œil les grands pieds d'Odette, larges et carrés, qui semblaient faits pour de longues traites dans la poussière des routes, puis ces deux mignons bouts de souliers pointant sons la jupe floconneuse de Jeanne, petits souliers de fée, bons pour courir sur les nuages. Odette et Jeanne n'étaient pas faites pour se rencontrer, ni pour s'entendre, et Jeanne devait souffrir de cette vie commune & laquelle il était temps de l'arracher, oh oui... grand temps!
Ces réflexions purent se développer, sans risquer cette fois d'être interrompues. L'audition musicale commençait, par un quatuor de Beethoven, ce fameux quatuor dont, chaque jour, depuis six semaines, la partie de piano avait été ressassée par Pierre de Montclas.
Celui-ci recueillait en ce moment le prix de ses efforts. Perché sur un tabouret trop haut, d'où il dominait les autres exécutants, il offrait à l'admiration d'une rangée d'Anglaises enthousiastes sa petite tële osseuse et imberbe, au-dessus d'un col de huit centimètres.
Mais des yeux plus ardents encore que ceux des misses se rivaient à lai. Soulevée sor sa ch^dse, M""* de Montclas suivait avec angoisse chaque note du morceau, remuait la tète en mesure, ouvrait les lèvres, avait besoin de se retenir pour ne pas crier « allez donc ! )» ou « plus bas » à tous ces imbéciles d'exécutants qui n'avaient pas pour unique préoccupation de mettre en relief le talent de son fils favori.
Enfin elle respira. Le dernier accord venait d'être plaqué, sans accroc; et elle se détendit un instant en recevant les félicitations.
Mais, déjà, on se taisait de nouveau. Un violon se mettait à chanter, le violon, l'instrument magique, qui a le don de s'emparer des âmes et de les entraîner jusqu'à ces régions mystérieuses vers lesquelles Jeanne de Santellier aimait à s'enfuir.
— N*est-ce pas, murmura Michel à Toreille de la jeune fille, que ce violoniste a du talent?
— 11 en a trop, dit Jeanne, oppressée, tandis que les grands pieds d'Odette frétillaient d'impatience sous sa chaise.
— Il est de Moscou, poursuivit Michel de cette même voix basse, qui semblait suivre le rhytme de la musique. Un fils de pope, auquel on s'est intéressé, et qui donnait de grandes espérances. Mais son malheureux défaut a tout fait avorter. Ivre, tous les soirs! Un homme de cette valeur I Quelle honte!
— Quelle misère ! dit Jeanne avec un tressaillement. Puis elle oublia le musicien.
Des invitées frileuses avaient fait fermer les fenêtres. Le parfum des fleurs se condensait, dans l'atmosphère étouffée. Jeanne avait un peu de vague à la tête et elle ne savait pas si cette sensation d'étourdissement lui venait des roses, de la musique ou de la voix de Michel qui continuait :
— Ce sont des chansons petites-russiennes qu'il joue. Comme un air, pourtant, réveille les impressions ! Il me semble être chez nous... non pas à Moscou..., à la campagne. La campagne russe, seule, fait éprouver le caractère et la poésie de notre pays. Vous verrez...
Jeanne essaya de secouer le lêve qui la gagnait peu à peu :
— Les Françaises ne voyagent guère, et je ne suis pas des plus intrépides.
— Bah! ancien préjugé! Qu'est ce qu'un voyage de quarante- huit heures, dans un bon express.
Une vision surgit encore pour Jeanne : un compartiment éclairé et chaud, filant à travers la nuit, à travers les contrées lointaines, sans que la voyageuse se doutât ni se souciât de rien, enveloppée dans sa pelisse, bercée sur l'épaule d'un tendre compagnon, elle, pauvre petite qui ne se souvenait pas d'avoir été bercée par sa mère.
Avec les dernières notes du violon, la vision s'évanouit.
— Moi, j'irais bien volontiers en Russie, s'exclamait Odette, trop heureuse de reprendre la parole. A condition que ce fût en hiver, pour patiner.
Elle s'était levée. Ses pieds enfin rendus à la liberté esquissèrent une glissade.
— Mais, en attendant qu'on puisse patiner, acheva telle gaiement, est-ce qu'on ne dansera pas, ce soir?
La comtesse Obranine était trop bonne maîtresse de maison pour ne pas avoir prévu cette lequête.
Déjà le piano à queue se trouvait repoussé à un angle de la pièce, et les premières mesures d'une valse retentissaient, mettant
YIGTOIRE ffkM 109
en branle Pierre de Montclas et une jeune Anglaise blonde, vêtue de vert, qui tournoyaient tous deux avec l'agilité rigide de ces petits d&nsenrs mécaniques sur les boites à musique.
Odette posa la main sur le bras que lUichel tardait à lui offrir, et il ne put moins faire que de se laisser entraîner.
Mais, en repassant avec elle dans le tourbillon, c'était Jeanne qu'il cherchait du regard, ce fat vers Jeanne qu'il revint, sitôt sa liberté reconquise.
— Eh bieni dit âprement M""" de Hontclas à son mari, je pense que, ce soir, les choses sont assez transparentes!
Depuis qu'elle n'avait plus à se préoccuper de Pierre, elle s'était remise à surveiller jalousement sa nièce et Michel, et soudain ses nerfs prenant le dessus :
— Me voir enlever, là, sous mes yeux, ce qui aurait été le bonheur d'Odette.
Depuis le commencement de la soirée, M. de Montclas appréhendait cette crise et il s'était terïn à portée pour pouvoir l'enrayer.
— Voyons, ma bonne amie, supplia- 1- il, ne vous agitez pas. II n'y a rien de fait encore.
— Mais ce sera fait demain, si nous laissons aller.
Elle se levait, impétueuse, prête à appeler Jeanne, à l'emmener, au risque d'un esclandre, et M. de Montclas eut l'inspiration du désespoir :
— Je ne veux pas plus que vous prêter les mains à une chose que je considérerais comme malheureuse pour tout le monde...,, mus, en pareille matière, la violence n'a jamais rien empêché, au contraire...
M""" de Montclas arrêta son mouvement. Pour une fois, son mari se montrait avisé.
— Vous avez raison... Ce n'est pas ainsi qu'il faut s'y prendre, coDclut-elle, faisant volte-face et se laissant pousser doucement vers la porte- fenêtre qui ouvrait sur le jardin.
De sa place, Michel avait suivi ce manège, et, quand M"* de Montclas fut sortie :
— C'est singulier, avoua-t-il candidement]& Jeanne, comme cela me fait toujours plaisir, quand votre tante s'en va.
Peut-être Jeanne comprenait- elle ce plaisir. En tous cas, elle ne se formalisa nullement de la remarque et se borna à demander :
— Pourquoi donc n'aimez -vous pas ma tante?
— Est-ce que je sais? Sait-on pourquoi on n'aime pa?, ni pourquoi on aime ?
Pour prononcer ce dernier mot, il retrouvait la voix basse et pénétrante de tout à Theure, et Jeanne sentit que le moment appro-
chait, le moment attendu longtemps, toujours, à vrai dire, depuis qu'elle conndssait Michel Obranine.
Elle se troubla un peu, mais sans avoir envie de reculer, douée qu'elle était d'une [âme forte sous son enveloppe si frêle, et préparée de longue date à se déterminer et à agir seule.
— Vous devez en avoir assez de regarder s'agiter tout le monde, reprit Blichel, désignant le tourbillon bigarré où passait et repassait la robe rose d'Odette. Moi, je suis si paresseux que rien que de voir remuer les autres me fatigue.
— Oh ! moi, je ne suis pas paresseuse, mais seulement un peu £ûble.
Michel lui avait frayé un passage à travers le salon, et quand ils se furent dégagés de la cohue :
— Vous auriez froid dehors; allons laire un tour à la serre, proposa- t-il.
Au travers du vitrage on distinguait, à la lueur des lanternes vénitiennes, de vagues silhouettes errant sous des feuillages plus ou moins exotiques. Pierre de Montclas promensdt son insulaire à robe verte qui l'arrêtait devant chaque plante pour lui parler botanique.
— Ceci n'est qu'une réserve pour les plantes d'appartement, expliqua Michel, introduisant Jeanne, mais, quand nous nous installerons tout à fait, ma mère aura son jardin d'hiver comme à Moscou.
— Vous songez à vous installer ici?
— Ici ou sur la^Côte d'azur..., cela dépend.
Jeanne comprit. Cela dépendait d'elle. Il viendrait pour elle s'établir en France; elle n'avait qu'à choisir l'endroit où elle voudrait vivre, et, avec un peu de coquetterie :
Mais cette nostalgie du steppe qui vous prenait tout à l'heure?
— Wassiliew ne joue plus. Il est au buffet s'il n'est pas à l'office. Pauvre garçon!
Jeanne éprouva ua nouveau choc. Un souffle de joie et d'espérance l'avait emportée et il lui semblait être ramenée brusquement vers les tristesses et les bassesses journalières.
Elle fut un moment avant de reprendre.
— Cela ne vous paraîtrait pas un sacrifice que de vous fixer hors de votre pays?
— Un sacrifice n'en est plus un lorsqu'il a certaines compensations. Une pause encore, puis Michel continua :
— On nous qualifie toujours, nous autres Slaves, d'impulsifs, et nous sommes des impulsifs, c'est vrai. Nous suivons notre élan, nous obéissons à notre attrait, mais, somme toute, y a-t-il du niai
VICTOIRE D'AME tU
à cela? Oa ne serait-ce pas, au contraire, un avantage que nous aurions sur les déductifs?^ A^ tant réfléchir, à tant tergiverser, le coBur se lasse et ceux qui savent si bien calculer risquent de ne plus savoir être heureux.
Pierre de Montclas continuait son flirt horticole de l'autre côté de la rangée d'arbustes coupant la serre en deux allées étroites. Tout au fond, des messieurs] fumaient leur cigare en tournant le dos. Jeanne et Blichel pouvaient se croire seuls derrière l'écran de verdure et le ton de leur conversation devenait plus intime; chaque parole échangée entre eux prenait une portée, comme si leurs esprits, attirés vers une même pensée, y fussent revenus par tous les chemins.
— N'est-ce pas véritablement étourdissant, poursuivit Michel, que d'entendre les gens discuter certains sujets..., le mariage par exemple..., chacun apportant ses théories, ses idées, son programme tout fait? Gomme s'il était possible de rien raisonner, de rien prévoir en pareille matière! Comme si tout n'appartenait pas à l'imprévu, et aux circonstances plus fortes que toutes les volontés I C'est là que uîomphe cette nonchalance fataliste si souvent reprochée à notre race, car vraiment il n'y a qu'à attendre ce qui viendra de soi-même, si cela doit venir : l'amour!
La voix de Michel^ redevenait pénétrante comme tout à l'heure : sur son visage adouci, les lanternes vénitiennes suspendues aux branches jetaient leurs reflets changeants, et, dans ce décor de verdure et de fleurs, il était bien le prince des contes, le chevalier des légendes qui a été le premier idéal de toutes les jeunes filles.
Il l'était trop. Le] rêve qu'il incarnait paraissait invraisemblable, enfai)tin. Une sensation d'irréel envahit Jeanne, tandis qu'il achevait :
— Et, quand l'amour est venu, il n'y a plus qu'à s'abandonner! Que pourrait-on chercher, ambitionner, considérer même encore, lorsqu'on a ce qui ^ est tout? Pour moi le mariage s'est toujours résumé en une exigence unique : je veux aimer ma femme.
Il disait vrai, Jeanne l'éprouva. Cette nature mobile, assoiilée de tendresse, se tournait jers elle en cet instant. C'était elle que Michel avait choisie.
Mais, à travers l'engourdissement délicieux qui la reprenait, elle ne laissait pas de l'observer. Jamais même elle ne l'avait si bien vu. Bien ne lui échappait, ni le rayonnement de ses yeux bleus, ni ce mouvement des lèvres sous sa moustache blonde, comme s'il allait sourire ou pleurer.
Et à présent, penché vers elle.
— Voulez-vous m'aimer? Je vous en prie, aimez-moi. Je vous aime.
Jeanne entendait pour la première fois le mot magique vibrant jusqu'au fond de son âme. A cette prière confiante d'enfant beureux, elle allait répondre « oui » .
Elle ne le fit pas. Elle eut la notion subite de n'être pas à l'unisson^ et, presque malgré elle :
— Ce n'est pas tout que d'aimer. Vous ne savez pas, M. Obranine..., la vie est beaucoup plus compliquée que vous ne le dites. Mon Dieu! il y a tant de difficultés, tant d'obstacles à toute chose! Je vous en supplie, ne parlons de rien, ne songeons à rien avant de savoir ce qui est possible.
— Dites-moi toutes ces di£Scultés, voyons, dites- les-moi toutes. L'arrêtant, la tenant sous son regard, il insista :
— Vos parents feront de l'opposition, je le sais... Mais vous ne dépendez que de vous-même au fond! Vous pouvez passer outre» et vous le ferez...
— Oui, dit-elle franchement.
— Alors quel est l'obstacle? La différence de la religion? Vous savez que ma mère est Polonaise, catholique romaine par conséquent. J'ai été, bien souvent, près de franchir le pas qui me sépare d'elle, et s'il me séparait de vous...
— Ce n'est pas seulement cela...
— Mon pays ? Ne vous ai-je pas déjà dit que je vivrais en France?
— Non..., laissez..., il y a autre chose.
Cette fois, l'agitation de la jeune fille gagna Michel. Il n'avait pas prévu d'autres objections que celles qu'il venait de réfuter.
— C'est donc que vous ne pouvez pas m'aimer...
— Laissez tout cela, M. Michel. Vous ne comprenez pas! Vous n'avez pas songé à l'obstacle qui vient de moi-même..., à ma santé.
Dominant l'angoisse inattendue qui, tout à l'heure, l'avait fait défaillir, elle se remettait à marcher, très grave, très ferme, auprès de Michel, pris à son tour à l'improviste :
— Avant tout, je veux avoir été loyale avec vous, aussi loyale qu'on peut l'être. Si plus tard je vous voyais un regret ou même une surprise, j'en mourrais, je crois, et je ne saurais trop attirer votre attention sur ce malheur que j'ai d'avoir une santé si délicate, et sur les inconvénients et les dangers qui peuvent en résulter pour l'avenir.
— N'est-ce que cela! se récria -t-il soulagé.
Pierre de Montclas, qui en avait assez de la botanique, venait de sortir. Le groupe des fumeurs disparaissait dans un nuage. Nulle indiscrétion à craindre. Rien qui troublât ce débat oix se jouaient deux destinées.
TIGTOIRE D'AME 113
— Voilà bien un scrupule I un enfantillage! continua Blichel doucement railleur. Vous êtes un peu délicate? Est-ce que toutes les femmes ne sont pas délicates? ne doivent pas l'être pour être vraiment femmes! Ne me parlez pas de ces créatures hybrides qui ont la tournure d'un gendarme, la poigne d'un bouvier, l'allure d'un boxeur... Elles me font horreur, elles me font peur, positivement! D'abordi je n'ai jamais vu autour de moi que des femmes délicates, à commencer par ma mère, qui passe la moitié de la journée sur sa chaise longue.
— Oui... Mais votre mère a pu cependant vivre sa vie... et je ne sais pas si je vivrai la mienne, si, même, ma vie se prolongera beaucoup.
— Oh! qu'allez-vous dire!
Les yeux cl^rs de Michel se voilaient.
Néanmoins, elle eut le courage de poursuivre :
— Je ne suis pas seulement délicate, comme beaucoup d'autres jeunes filles. Je suis malade, je l'ai toujours été, je puis le rester toujours et vous fsûre une existence désolée d'infirmier. Je puis vous laisser seul, avec une tristesse sur votre avenir tout entier. Ce sont là des responsabilités que je dois envisager, et que je ne prendrai pas à la légère, par égoïsme.
— Et, ce qui est beaucoup plus probable, vous pouvez vous guérir, interrompit Michel On se fortifie avec Tàge, avec des soins, les soins de quelqu'un qui vous aime, qui ne vit que pour vous, qui ne songe qu'à vous rendre heureuse. Vous n'avez jamais essayé de ce traitement*là.
— Non. J'û toujours été seule. Je n'ai jamais eu rien à moi, ni personne, et jusqu'ici je n'ai peut être pas tenu assez à la vie pour m'y rattacher.
— Vous voyez bien...
Michel s'emparait de cet aveu, et il ne voulait plus rien entendre :
— ... Gomment vos nerfs n'auraient-ils pas souffert pendant tant d'années d'isolement et de contrainte? De là vient tout votre mal. Mais, entre ma mère et moi, vous serez si aimée, si gâtée, que TOUS ne pourrez faire autrement que de vous guérir. Il ne vous faut qu'un peu de bonheur..., et voilà pourquoi j'ai doublement bâte que vous me permettiez de vous en donner, d'essayer au moins..., avec tout mon cœur! Vous le voulez bien, n'est-ce pas?
Elle voulait bien, elle oubliait tout, elle le laissait prendre sa main, et ce fut Blichel qui remarqua que cette pauvre petite main se glaçait dans la sienne, et qui eut soudain une exclamation inquiète :
— Mon Dieu... qu'avez- vous?
10 uMvnra 1904. 8
114 YIGTOiaE FAME
Elle était devenue pâle, d'une blancheur livide quil ne lui connaissait pas.
— Ce n'est rien, murmura-t-elle, cela m'arrive quelquefois. Elle se tut. Ses yeux se fermèrent. Michel arriva juste à temps
pour la soutenir, la porter presque jusqu'à un siège sur lequel elle s'affaissa, et, pendant une minute, il eut, nette et réelle, cette vision de la mort que, tout à l'heure, elle évoquait devant lui...
Déjà M"® de Montclas était là, s' emparant de sa nièce, débouchant un flacon de sels, faisant des effets, tandis qu'Odette rassurait bonnement les personnes secourables qui offraient leurs services.
— II n'y a pas à s'inquiéter. Ça lui arrive à chaque instant. Et puis ça passe. Nous en avons pris l'habitude.
— Alors, ce n'est rien? demanda la voix anxieuse de Michel.
— Heul fit M"' de Montclas, quand ces accidents viennent du cœur! Enfin, ce ne sera rien aujourd'hui.
Jeanne rouvrait les yeux. Elle se remit très vite, toute confuse d'avoir ainsi attiré l'attention et affirmant qu'elle ne se ressentait en rien de ce sot accident.
Néanmoins, elle céda à M""® de Montclas qui insistait pour la ramener à la maison.
Pendant qu'on reprenait les manteaux, au vestiaire, Michel put la rejoindre un instant.
— Pardonnez-moi, commença-t-il, j'ai été brusque, maladroit, je suis cause de cette émotion qui vous a fait mal.
— Non I ce n'est pas de votre faute.. . Mais vous avez vu comme je suis fragile... Je suis aise que vous l'ayez vu.
— Qu'allez-vous chercher là? Pour une chose qui ne signifie rien, qui arrive à tout le monde...
Les grands yeux de Jeanne se fixèrent sur le visage de Michel, un peu altéré.
— Non, pas à tout le monde. Je ne suis pas comme tout le monde I
U éclata en dénégations. 11 se fâcha presque. Les grands yeux de Jeanne le fixaient toujours, comme si elle eût attendu de lui quelque chose, un mot qui ne venait pas.
Et, du fond du landau où Jeanne était montée, les grands yeux interrogatifs regardaient encore le jeune homme, debout sous la vérandah, vivement éclairée.
Non, il n'était plus absolument le même que tout à l'heure. Estce que l'élan arrêté se brisait en lui? Est-ce qu'avec sa nature flottante de Slave, le moindre souffle contraire le faisait déjà vaciller?
VIGTOUUE B'IMB 115
« Et pourquoi n'a-t-il pas dit, se demanda Jeanne, ce que j'aurais dit à sa place : En tout cas, qud que soit l'avenir, pour vivre ou pour mourir, je vous aime, o Elle ne put méditer davantage- La voiture s'ébranlait, Michel disparaissait, et, déjà une autre image s'interposait devant la sienne.
laissant près de l'entrée de service, on apercevût un fiacre, stationné, vers lequel trois ou quatre domestiques poussaient en riant un homme qui se débattait, qui gesticulait avec des exclamations incohérentes.
Un reflet de la lanterne éclaira son visage.
— Wassifiew I s'exclama Odette penchée avidement à la portière. On m'avait bien dit qu'il levait le coude, mais de le voir comme ça, c'est curieux!
— C'est horrible I
Les émotions successives de Jeanne semblaient se relier et débordaient soudain.
— Oui, horrible I de voir ainsi un seul vice, une seule misère, briser une vie, tuer un talent, faire un malheureux de celui à qui tous les grands bonheurs paraissaient réservés.
Ce fut la voix acrimonieuse de M""* de Montdas qui répondit :
— Hais les grands malheurs doivent aller de pair avec les grands bonheurs. Sans cela, où serait la justice?
Et Jeanne sut qu'il y avait de par le monde des âmes assez cruelles pour réclamer celte implacable justice, assez viles pour craindre la perfection, pour haïr la félicité, pour se réjouir qu'en regard de la beauté, de la bonté, de la richesse, le sort plaçât la nuJadie, l'abandon et la mort.
Dans le salon de la villa Obranine, après le départ des derniers invités, la mère et le fils se retrouvaient en tète- à- tête, mais leur sourire confiant et satisfait s'était effacé, et Michel ne songeait plus à s*extasier devant les frêles orchidées.
La comtesse parla la première :
— L'accident de cette pauvre petite Jeanne m'a bouleversée. Je ne la croy^ds pas si fragile...
Pois, toutes ses inquiétudes lui échappant :
— Et sais- tu ce que M""** de Montclas m'a dit de ses parents? Deux poitrinaires, qui se sont connus à Nice et qu'on a fait cette folie de laisser s'aimer, se marier et en mourir I
116 TIGTOIRB D'ÂMK
lY
La pâtisserie Coiomès est, par les jours de mauvais temps surtout, un des centres de réunion de Biarritz.
Toute claire à rintérieor, avec des effets de décoration moderne, des peintures pâles, des ors éteints, des sièges et de petites tables art nouveau, elle attire, quand la plage est inhospitalière et le casino vide, la colonie étrangère toujours en peine d*user son temps. On entre, on se rencontre, on se groupe, pour bavsrder ou pour flirter devant une tasse de tbé ou de chocolat, et les petites bourgeoises de province, frôlant les robes des grands faiseurs, prêtant l'oreille aux papotages du jour et aux caquetages exotiques, ont l'illusion passagère de la grande vie, goûtent, pour un moment, la béatitude du paradis mondain.
— Nous prendrons le thé chez Coiomès en revenant, procnit Jeanne à M"' Saulaye, qui, au passage, dardait un coup d'oeil furtif â travers la devanture.
L'institutrice n'approuva ni ne désapprouva; autant que possible, elle s'abstenait d'émettre une opinion.
£a descendant vers la plage, pourtant, elle crut devoir remarquer :
— Un vilain temps, Mademoiselle. Ne craignez-vous pas de prendre froid?
— Non. Mais vous-même?...
— Ohl il n'y a pas à s'inquiéter pour moi. S'humiliait-elle? Voulait-elle, au contraire, se targuer de son
unique supériorité, celte force de vivre qu'elle conservîdt, en dépit de ses misères, et que tous les soins, tous les luxes, ne rendraient pas â la pauvre petite millionnaire marchant à ses cô:é3? Jamais son sourire ambigu ne trahirait sa pensée véritable.
— Cependant, dit Jeanne, le docteur Gasselin veut vous donner une consultation.
M"** Saulaye n'avait pu s'empêcher de se vanter des prévenances du docteur. Elle le regretta, comme elle regrettait toujours un acte de franchise.
— El, achevait Jeanne, puisque aujourd'hui nous n'avons rien de mieux â faire, pourquoi n'irions-nous pas jusque chez lui?
— Mais, Mademoiselle, je ne puis vous imposer une pareille corvée.
— C'est une promenade comme une autre. Je pourrai même profiter de l'occasion pour parler au docteur de mon malaise d'hier au soir.
M"** Saulaye devint attentive.
YIGTOIRB D'AME 117
Les occasions de parler aa docteur, chez elle, ne manquaient certes pas à Jeanne.
Pourquoi voulait -elle lui parler chez lui, dnon pour être plus libre, complètement affranchie de la surveillance et des questions de M— de Montclas?
Il y avait quelque chose là-dessous. Jeanne était poussée par un intérêt personnel, un intérêt grave et urgent. Et comment aussi supposer que ce fût pour elle, M"« Saulaye, qu'on se dérangeât, par un jour comme celui-ci, encore, avec cette humidité et ce froid?
Les nuages gris semblaient toucher l'eau verdâtre écamant autour des rochers noirs. C'était toute la tristesse combinée de l'automne et de la mer; l'automne et la mer, également capricieux, qui, demain, peut-être, allieraient leur gaieté la plus sereine.
Le docteur habitait la partie haute de la ville, dominant l'Atalaye. A l'ioimensité du large, il avait préféré l'encadrement pittoresque des montagnes au delà desquelles se devine l'Espagne, et, aussi, le voisinage des étrangers riches, groupant sur la côte leurs villas d'un goût plusi ou moins exotique.
Celle du docteur, achetée à bon compte dans la débâcle d'un grand de Castille, relevait de l'architecture mauresque, avec ses fenêtres en ogives byzantines, sa coupole bleue, ses ornements polychromes d'un effet somptueux ; et, approchant avec Jeanne par les allées bordées de plates bandes irréprochables et creusées de roues de voitures. M""* Saulaye put constater que la clientèle donnait, que le docteur faisait décidément fortune, que celui-là encore était à ranger parmi les heureux de ce monde.
13 n domestique, à l'air grave et docte, les introduisit dans le hall, au fond duquel on apercevait un patio garni de fleurs.
C^'étaitjustementun jour de consultation, mais M"* de Santellier ne pouvait attendre dans le salon commua, et on ouvrit aux nouvelles venues le petit boudoir Louis XV réservé aux privilégiées. Quelque autre passe-droit dut encore être fait en leur faveur, car presque aussitôt le docteur parut.
— Comment, c'est vousl et pourquoi avoir pris la peine de venir jusqu'ici?
Jeanne lui rappela le rendez vous dooné à M""' Saulaye.
— C'est juste... Alors vous voulez bien nous donner un moment? Trop avisé pour marquer moins d'empressement à une cliente
qu'à une autre, il invitait du g-'Ste M""* Saulaye à le suivre dans son cabinet.
Restée seule, Jeanne poussa un profond soupir. Que d'angoisses surmontées déji depuis la veille pour, se décider à cette démarche! ei quelles angoisses nouvelles à subir, là, en silence, tandis que.
118 YIGTOIRK D*A1IS
machinalement, elle regardait par la fenêtre le jardinier du docteur arrosant avec soin une pelouse aride et chauve I
U aurait beau faire, l'herbe ne pousserait pas ici, l'herbe qui vient d'elle-même, si verte et si drue, dans des coins abandonnés. Les jardiniers ne peuvent lutter contre la nature..., pas plus que les médecins.
Depuis quelque temps, Jeanne sentait vaciller sa foi dans la médecine.
Elle s'efforça de la raffermir.
Cependant les médecins en savent plus que nous, ne serait-ce que par l'expérience. Ils connaissent les maladies, s'ils ne connaissent pas toujours les remèdes.
La foi lui revint trop vive peut-être. Subitement, le docteur Gasselin prenait maintenant à ses yeux la figure d'un arbitre redoutable qui allait décider de son sort, et elle eut un battement de cœur au bruit de la porte se rouvrant. •
Le docteur reconduisait M""' Saulaye. Il avsdt l'air pressé, craignant évidemment d'abuser de la patience de ses autres clientes, et il fut contrarié, quand Jeanne se leva en disant :
— A mon tour, docteur.'
Néanmoins, il l'introduisit dans le sanctuaire.
Avec son tact habituel, M. Gasselin avait heureusement réalisé cette conception difficile : le cabinet d'un médecin moderne.
Plus de poncif, mais de la tenue; du confort et du chict^^une teinte d'art, et, dominant tout, la richesse, cette démonstration matérielle de l'argent gagné qui, à notre époque, éblouit et fascine, d'où ressort, pour le client, cette double conclusion, que, pour avoir été payé si cher, il faut être un médecin bien fameux, et qu'un médecin si fameux doit être payé plus cher encore, sans compter l'impression physique, l'effet des meubles coûteux, des objets d'art, des œuvres de maître près desquels on se sent petit et pingre, et de la coupe, valant mille écus, où l'on n'oserait déposer moins d'un billet de cent francs.
Cet étalage ne comptait pas pour Jeanne. Qu'était-ce, auprès de ses millions? et qu'étaient ces millions eux-mêmes, auprès de ce qu'elle venait chercher ici?
Assis à contre-jour, derrière son bureau empire, le ^docteur attendait les confidences.
Déjà, cette après-midi, il avait dû recevoir de ces confidences de femme élégante, car l'atmosphère de son cabinet, restait imprégnée d'un discret parfum de violette, ne ressemblant en rien^à l'odeur d'une clinique de pauvres. Le docteur Gasselin n'était pas un médecin de pauvres.
C'étaient les misères riches qui Tenaient à lui. Comme Jeanne se taisait, il demanda : .
— Voyons..., il n'y a rien de nouveau depuis avant-hier?
— Si, docteur.
— Vous n'avez pas été plus souffrante?...
— J'ai eu encore hier un petit évanouissement.
— Et vous sortez, au lieu de rester dans votre lit?
— J'avais besoin de causer avec vous.
11 lui avait pris le poignet. Pour tant qu'elle se contint, elle ne parvenait pas à dissimuler son état fébrile, que le docteur n'attribua pas uniquement & la syncope de la veille.
Sentant la poudre, il essaya de se dérober.
— Vous n'aviez qu'à me faire appeler. Je suis toujours à votre disposition. Pour le moment, le plus pressé est de rentrer chez TOUS, ayant que la brise fraîchisse davantage, et j'irai vous voir dans la soirée.
— Non. Je veux vous parler ici, et tout de suite.
— C'est donc bien important?
Voyant qu'il n'esquiverait pas l'entretien, le docteur chercha à abréger.
U regarda sa montre.
— Je ne vous retiendrai pas longtemps, reprit Jeanne. Je voudrais terminer seulement la conversation que nous avions l'autre soû:..., au sujet de ma santé, et de l'avenhr.
— Mais nous avions dit, je crois. Mademoiselle, tout ce qu'il y a à dire là-dessus.
— Non..., ou, du moins, aujourd'hui , faudrait-il préciser davantage.
Elle s'était posée résolument en face de lui et, le regardant :
— L'autre soir, vous pariiez dans le vague..., peut-être un peu à la légère... Etait-ce bien vrai, bien sûr, ce que vous disiez? Étes- Yous tout à fait certain que je puisse me guérir?
— Vous m'avez déjà posé cette question. Mademoiselle.
— Non. Jamais je ne vous avais questionné ainsi.
n n'osa nier. Jamais il ne l'avait entendue s'exprimer de la sorte. Ce n'était plus une enfant ni une jeune fille. Elle avait trente ans ffi ce moment.
— Depuis hier, reprit-elle, un événement grave est survenu dans ma yie; j'ai de grandes déterminations et de grandes responsabilités à pr^idre, à prendre seule, puisque je n'ai plus mes parents, et pour cela, j'ai besoin, avant tout, de savoir la vérité sur mointeie... Jusqu'ici vous avez pu vous croire obligé de me ménager, nais, aujourd'hui, il faut me répondre catégoriquement, comme
120 VICTOIRE D'ÀMB
VOUS répondriez à ma mère, si elle était là et si elle vous demandait : a Ma fille sera-t-elle jamais comme tout le monde ; peut-elle essayer de l'existence ordinaire? En conscience, sans craindre d'exposer le bonheur d'un autre, puis-je la laisser se marier? » Attaqué à l'improviste, le docteur avait déjà repris son aplomb.
— A qui que ce soit, Mademoiselle, je ne pourrai que répéter ce qui est l'expression de ma pensée et, je crois, du sens commun : rien ne presse, laissez le temps faire son œuvre, et, dans trois ou quatre ans, nous verrons...
— Il vaut mieux voir tout de suite.
Jeanne rejetait son calme forcé.
— Trois ou quatre ans d'attente, d'incertitude, de faux espoirs, d'efforts stériles..., trois ou quatie ans durant lesquels je torturerais mon cœur et celui d'un autre pour arriver à quoi?... A une déception bien plus cruelle alors qu'elle ne le serait aujourd'hui... Est-ce cela que vous me proposez?... Avez- vous songé à ce que ce serait? Non, je ne veux pas. Je n'aurais pas la force de supporter ces trois ou quatre ans. . . , il ne l'aurait pas. Je ne peux lui demander cela, sans être sûre de ne pas le leurrer d'une chimère. Il me faut la vérité, je le répète. Je la requiers de vous. Je /ais appel à votre loyauté. Si réellement j'ai une certitude, ou du moins une chance sérieuse de guérison, n'importe par quels mo;ens, au prix de n'importe quelles souffrances, dites-le-moi. J^aurai tout le courage, toute la patience nécessaires. Si tout est inutile... eh bien, dites-lemoi aussi, avant que je ne m'attache davantage à une espérance vaine et que je ne le laisse s'y attacher. Il y a des angoisses qui ne peuvent se prolonger..., dites -le- moi. .., je suis prête à tout entendre...
— Mais je ne suis pas, moi, prêt à vous répondre. Mademoiselle. Gomme je vous l'ai déjà expliqué, suffisamment je pense, il est impossible de délimiter d'une manière certaine le temps exact.
— Vous me trompez.
Jeanne se redressait et, avec emportement :
— Vous me- trompez. A présent, j'en suis sûre, j'en ai la preuve. Quand on peut donner de l'espoir à quelqu'un, on est trop heureux, et on se bâte de parler, on parle clair et net. Lorsqu'on recourt à ces ajournements, à ces échappatoires, c'est qu'on n'ose pas dire ce qu'on pense, et on a parfois raison d'user de ces subterfuges; mais pas dans tous les cas..., pas dans le mien.
— Pardon, Mademoiselle, mais vous n'oubliez qu'une chose, c'est que la médecine n'est pas une science mathématique. En spéculant sur des probabilités, sur des quasi- certitudes, nous devons néanmoins laisser toujours une part à l'inconnu, et, même
VICTOIRE D'âMB 121
convaincas, noas ne pouvons donc jamais nous prononcer â*une façon absolument catégorique...
— Si, vous le pouvez !
Elle le regarda bien en face :
— Vous le pouvez très bien. Vous savez parfaitement quelles sont les maladies que vous ne guérirez jamais, pour lesquelles il n'y a pas de remèdes, et ce que je me borne à demander, c'est si la mienne est de celles-là. Vous craignez de me faire de la peine, et même du mal en me répondant franchement, et je le comprends, mais coai prenez donc que vous m'en ferez bien plus en me trompant...
Elle se faisdt insinuante, presque suppliante, et fixant toujours ce visage indistinct dans la pénombre, ces lèvres immobiles :
— Vous n'êtes pas tenu de considérer mon bonheur. Vous ne voulez juger qu'en médecin? Eh bien, comme médecin, songez au contre-coup qu'auront sur ma santé de pareilles alternatives d'esp(»r et de désespoir. Soyez consciencieux. Evitez-moi des souffrances inutiles. Préservez-moi de ce qui me ferait mourir plus vite.
Le docteur renfonça une toute petite émotion :
— Vous êtes très rusée, Mademoiselle. Vous essayez de m* émouvoir pour m'arracher des paroles qu'ensuite vous interpréterez k votre guise. Procédé essentiellement féminin...
Jeanne l'interrompit.
Ce ton léger l'avait froissée au vif et, avec une violence contenue :
— Vous ne voulez pas. C'est bien. Je sais ce qui me reste à faire. Elle se leva :
— Il y a d'autres médecins. J'irai chez un autre, qui ne sera ni un ami, ni un homme du monde, pour lequel je ne serai, moi, qu'une cliente quelconque, et à qui j'expliquerai que je suis seule, sans personne pour m'éclairer et me diriger, et qu'ainsi j'ai besoin, j*ai le droit de savoir où j'en suis, et celui-là ne refusera pas de me le dire.
Le docteur fut remué.
C'est qu'elle était capable d'exécuter son programme, d'aller chez un autre comme elle était allée chez lui, et que, dans ces conditions, un autre pourrait lui répondre.
Elle s'émandpait de son autorité à lui, comme du patronage de ses tatenrs, et il éprouva pour son propre compte un peu de cette surprise indignée, manifestée par M** de Montclas & l'idée que Jeanne et ses millions pourraient se dérober. 11 y compatit. U songea qne l'occasion s'offrait, une fois pour toutes, de couper court à ces velléités dangereuses. Ce serait rendre aux Montclas un service dont ils se souviendraient, et à Jeanne un plus grand service encore, le service qu'elle demandait.
122 YIGTOIRI D^AME
— Vous le voulez, âit-il| gravement. Remarquez bien que je fus droit à vos exigences...
Il se dégageait des considérations access<Hres. Un seul souci demeursdt : son prestige de médecin à sauvegarder.
Jeanne s'arrêta, bouleversée, sûre déjà d'entendre la condamnation de son bonheur.
Puis, avec un dernier effort d'héroïsme :
— Oui... je l'exigel Ne craignez rien. On peut très bien se résigner à renoncer à tout, même à la vie, vous allez vdr...
Elle se rassit, droite, impassible.
Le docteur s'accouda, le front dans ses mains. Il s'agissait de raffermir son autorité ébranlée, et, pour cela, d'imposer à cet esprit rebelle.
— Entendons-nous, commença-t-il. Je n'ai aucune qualité pour vous donner des conseils. Tout ce que vous pouvez me demander, c'est de vous dire où vous en êtes, médicalement parlant, et notre devoir professionnel nous contraint, en efiet, à répondre, en certdnes circonstances, aux malades qui, à leurs risques et périls, nous adressent pareille sommation.
En homme avisé, il s'abritait derrière une loi.
— Oui, dit Jeanne, à mes risques et périls, je veux savoir ce que j'ai.
— Eh bien I vous avez le poumon gauche attaqué.
— Sérieusement?
— Non, pas encore I
— Ah I... et le poumon droit?
— Nous avons pu craindre déjà plusieurs fois de le v(Hr se prendre. Nous sommes pour cela à la merci d'une congestion, d'une bronchite, d'un simple rhume négligé...
— Qui serdt tout de suite grave?
— D'autant plus que nous aurions peut-être à redouter une complication du côté du cœur.
— Oui. J'ai quelque chose aussi au cœur?
— Un peu d'hypertrophie.
— C'est dangereux?
— Non.
— Pas encore, acheva-t-elle. Et avec cela?
— Une faiblesse constitutionnelle, aggravée par une grande impressionnabilité nerveuse.
— C'est tout?
— Oui.
Elle récapitula :
— Poitrinaire... et deux ou trois autres maladies, de ces maladîeB
YIGTOIRB D'AIU 123
organiques, incurables, que l'on tient de ses parents et que Ton risquerait de transmettre à son tour? Le docteur resta muet.
— Et, reprit-elle, avec le même calme inquiétant, il n'y a plus de remèdes à essayer?
— Pas d'autres que ceux employés jusqu'id, qui produisent déjà leur effet et qui, avec le temps, peuvent amener une notable amé- Boration. Mais, avant tout, ce qui vous est nécessaire, — et vous me permettrez d'insister sur ce point, — c'est une existence absolument réglée, paisible, sans fatigue ni agitation d'aucune sorte...
— Une existence de malade?
— De malade, soiti il n'y a rien qui dure autant. Toujours rhistoîre de Fontenelle qui, pour avoir vécu dans du coton, est allé à cent ans.
— Vivre cent ans ainsi I oh I il ne me manquerait plus que celai
Jeanne eut un éclat de voix bizarre qui s'éteignit dans le silence.
Le docteur, soudain, restait à court, l'esprit troublé, ayant conscience, lui qui ne prenait guère les choses au sérieux, d'avoir, cette fois, commis un acte grave, dont il calculait mal les conséquences.
Jeanne baissa sa voilette d'un geste machinal et, sans un mot de plu8, se £rigea vers la porte.
— Merci. Au revoir, dit- elle seulement au docteur qui la reconduisait.
n Fobservait, tandis que, pour sortir, elle traversait le petit salon, ralliant M''* Saulaye au passage, et, après leur départ, il r^ta pensif encore un instant.
Pois, à la réflexion :
— J'ai ag^ dans son intérêt. Elle n'a peut-être pas un an à vivre/ concint-il en rentrant dans son cabinet...
Jeanne marchait vite, si vite que M""* Saulaye, à présent, avdt peine à la suivre.
Lorsqu'elle fut redescendue sur la plage, seulement, elle ralentît le pas et, demanda à M""* Saulaye :
— Quelle heure est-il donc?
— Pas tout à fait trois heures.
— Nous avons donné rendez-vous à Odette à quatre heures. Encore une heure devant nous.
Elle s'arrêta, l'air fatigué et perplexe, puis, désignant à sa ganche la longue jetée qui s'avance dans la mer et que surmonte le rocher de la Vierge :
124 VICTOIRS D'AMS
— Si nous allions par là- bas?
— Gomment, Mademoiselle I Vous qui détestez cet endroit?
— Je l'aime aujourd'hui !
Décidément, sa visite au docteur se reliait à un mystère. Elle n'était pas dans son état normal, et M'"*' Saulaye l'observa en dessous, avec un redoublement de curiosité.
Arrêtée de nouveau, Jeanne s'appuyait au parapet, et, de ses grands yeux fixes, elle considérait ce qui, jusqu'à ce jour, l'av^t éloignée de cette promenade : à demi recouvert par la marée montante, un petit rocher sombre sur lequel se détache une croix blanche, marquant la place où, bien des années passées déjà, périrent les sept marins du sloop la Surprise.
Tous les anciens résidents de Biarritz se souviennent de cette catastrophe inouïe, lentement accomplie sous leurs yeux, de cette journée de cauchemar qu'ils vécurent sur la plage, afiblés d'impuissance et d'horreur.
Ce fut dès le matin qu'on aperçut le petit vapeur aux prises avec la tempête, désemparé, ballotté, luttant désespérément pour gagner la terre. On essaya vainement de le secourir. La mer était si furieuse que les barques chavirèrent, et le vent si violent que le canon porte- amarre ne put fonctionner.
On vit cependant le sloop se rapprocher. Vers midi, il n'était plus qu'à quelques encablures; on croyait qu'il allait pouvoir s'échouer sur la plage, quand un coup de vent le rejeta dans une impasvse pavée de récifs, près du rocher de la Vierge.
Il était si proche de la jetée que des milliers de spectateurs qui s'y écrasaient purent distinguer les traits des matelots, leur parler, assister à leur agonie, sans qu'on parvînt toutefois à leur jeter une bouée. Un Américain offrit dix mille francs à qui les sauverait, et faillit être écharpé par les pêcheurs basques. Y aurait- il eu besoin d'argent pour les décider à risquer leur vie, si le salut n'eût été humainement impossible?
Vers trois heure?, la Surprise coula. Voyant approcher la fin, le capitaine était allé revêtir sa grande tenue. Puis, debout sur le pont, les bras croisés, il attendit la mort, tandis que, pour la seconde fois, un prêtre prononçait l'absolution.
Les hommes de l'équipage s'étaient jetés à la nage. L'un d'eux parvint jusqu'au rocher. Il touchait la main d'un matelot de Biar« ritz, quand une vague l'emporta.
Pas un ne put être sauvé, on ne retrouva même pas leurs corps. Le plus âgé n'avait pas trente ans.
— Ils sont tous morts I pourquoi? se répéta Jeanne, interrogeant de son regard fixe la mer, tranquille et grise, refermée sur ce drame.
VICTOIRE d*âmb m
Oui, pourquoi celte fm inutile et brutale à ces vies pleines d'espérances? Pourquoi cette tromperie du sort, de vous faire jeune, de vous ouvrir les portes de l'avenir, de vous montrer toutes les joies de l'existence pour vous abattre sur le seuil? Pourquoi être né pour ne pas vivre? être comblé de tout pour que tout vous soit inutile?
— Dix mille francs à qui les sauvera.
Encore l'ironie de l'argent, la dérision de sa puissance. Dix mille, cent mille francs au marin qui vaincra la tempête, au médecin qui chassera le mal, à ces prétendus marchands de vie, tous en faillite devant la mort. La mort! Elle est partout. Elle avait plané, là, tragique, sur ce rocher. Elle se glissait ailleurs, invisible, discrète, procédant à petits coups.
— Mademoiselle, dit M"* Saulaye, vous allez prendre froid. La mort était peut-être là aussi, dans cette brise automnale dont
Jeanne sentit soudain le frisson, et elle se remit en marche, revenant à la plage, puis obliquant vers la ville.
Comme on arrivait chez Colomès, M"® Saulaye annonça :
— On nous attend.
M'"' de Montclas et sa fille étaient déjà installées devant une théière et des assiettes de gâteaux qu'Odette vidait avec un bel entrain.
Cette occupation suffisait pour le moment à l'absorber. Quant à M** de Montclas elle semblait de mauvaise humeur, taciturne, guindée, et ce fut à peine si elle adressa la parole aux nouvelles venues qui s'asseyaient en face d'elle.
Jeanne ne s'en aperçut pas. Après quelques paroles banales échangées, elle aussi se taisait. Pour dominer ses impressions violentes et rentrer dans la fadeur de la vie ordinaire, l'effort avait été trop brusque, la laissant comme étourdie. Et maintenant, dans ce silence, peu à peu l'idée fixe la reprenait.
a Que va dire Michel? Que fera- 1- il? »
Elle se le demandait déjà dans le cabinet du docteur, et] elle n'était pas encore parvenue à se répondre. Depuis la veille, il lui semblait ne plus connaître Michel. Un côté de sa nature qu'elle n'avait janiais pensé à sonder lui échappait. Jusqu'alors elle; ne l'avait vu et ne se l'était représenté qu'heureux. Que serait-il en lace d'un malheur?
ce C'est donc par moi qu'il apprendra à souffrir. »
Elle eut une révolte.
« Jamais je n'aurai le courage de lui dire la vérité. Sil Pour être loyale, je dois la lui dire, toute entière, tout de suite. Alors, entre nous, c'est fini. » '
126 YIGTOIRB D'ÂMB
Malgré elle, un reste d'espoir protestait. Si Michd faisait cette folie de vouloir passer outre?
(( Je n'accepterais pas. Mon devoir est de lui rendre sa liberté. »
Cependant, s'il s'obstinait I S'il lui disait, de cette voix basse et tendre de l'autre soir :
' «[ Je n'aimerai jamais que vous, malade ou bien portante, vivante ou morte. Un an de bonheur avec vous plutôt que toute ma vie avec une autre. »
Mds il ne l'avait pas dit, l'autre soir. Le dirait-il maintenant? Le lui laisserait-on dire? II aviût dt réfléchir, depuis la veille I Sa mère avdt dû le raisonner. Elle avdt tant d'influence sur lui, sa mërel et elle ne voudrait pas qu'il compromit le repos de sa vie. C'était son devoir de mëre«
« Je ne lutterai pas. De moi-même, je lui dirai que je renonce. Je le lui dirai la prochaine fois que je le verrd, quand je me serai un peu raffermie. »
Là, dans l'atmosphère chaude de cette pièce close, éclairée^ remplie de gens élégants, Jeanne éprouvait un amollissement de tout son être, comme si ses forces s'en allaient.
Puis ce fut son cœur qui lui sembla se fondre.
— Ahl s'exclamait Odette. Voilà M. Obraninel
n venait d'entrer, feignant de ne pas les voir, puis de les découvrir dans leur coin, et maintenant, il venait droit à elles, cédant toujours à ce tempérament d'impulsif qui ne lui avait pas permis de passer cette journée sans rejoindre Jeanne et savoir quelque chose d'elle.
Odette ne donna pas ses motifs, et, en tous cas, ne lui tint pas rigueur.
— Vous allez prendre le thé avec nous, M. Obranine, dit-elle vivement. Tenez, asseyez-vous ici. M** Saulaye veut bien vous céder sa place. N'est-ce pas, Madame Saulaye, ça vous est égal de vous mettre là-bas?
Déjà l'institutrice s'installait devant une autre table, à l'écart, assez près cependant pour surveiller chaque parole et chaque mouvement de ceux qui venaient de la déloger avec si peu de façon.
Michel avait pris sa place auprès de Jeanne. Il s'efforçait d'être comme à l'ordinaire, évitant même de s'informer des santés, pour ne pas rappeler l'accident de la veille; et cependant, Jeanne fut sûre qu'il y pensait. Elle se sentit glacée sous ce regard de MicheU non plus tendre et extatique, mais conscient, inquiet, qui ne la contemplait pas seulement, qui Texaminait, cherchant sous sa beauté la trace de la souffrance et l'empreinte de la mort.
YICTOIRI IfhME 127
a C'est fini, se dit-elle, tout de suite désespérée. Il ne savait pas, Yoilà pourquoi il m'aimait II n'en aura plus le courage, quand il saura. »
£lle restait oppressée de ce qu'elle avait à dire, et Michel, de même, trouvait difiicilement ses paroles, embarrassé d'être là, après n'avoir pu s'empêcher d'y venir. H""* de Montclas continuait à bouder, et les minutes se traînèrent lentes, pénibles, remplies seulement par le bavardage d'Odette.
— Maman est dans ses idées noires...; remarqua-t-elle, sans qu'on l'écotttftt.
Gomme on sortait enfin, elle voulut encore raconter.
— Maman a eu un fameux coup. Si vous saviez.
Ni Jeanne ni Michel ne se soucièrent de savoir. Il n'y avait pour eux qu'un problème intéressant en ce monde et qui allait avoir bientôt sa solution.
Dehors, au premier pas fait dans la rue. M"**" de Montclas et Odette se heurtaient à une bande d'amis, et tandis qu'on s'accostait, qu'on se mettait à causer, Michel, d'un mouvement instinctif, se rapprocha de Jeanne.
Les amis s'en allaient au Gaauio. On se remit en branle^ toujours en groupe, les escortant, et laissant M*"* Saulaye de l'arrière, pour des commissions.
Alors Jeanne se trouva sur le trottoir marchant à côté de Michel. Personne ne les observât; ils se regardèrent. Michel ne cachait plus son angoisse, et elle en eut pitié. Gomme diez le docteur, une hâte fébrile lui vmt d'en finir avec le doute intolérable, et, surprise elle-même par sa décision brusque :
— M. Obranine... Vous m'avez demandé hier une réponse. Il se troubla :
— Rien ne presse. Réfléchissez.
Que redoutût-il..., un non... ou un oui?
— J'ai réfléchi et je ne veux pas vous faire attendre davantage, d'autant plus...
Michel comprit. Ses traits se bouleversèrent. Vraiment, il l'aimsdt un peu.
Elle baissa la tête, pour ne pas le voir, en achevant.
— ... D'autant plus que je ne peux pas vous répondre ce que vous désiriez.
— Pourquoi?
Michel était si ému que les mots ne sortaient pas. Elle, au contraire, parlait fiévreusement.
— Vous devinez bien. Ge que je craignais hier soir, aujourd'hui j'^ snis sûre. Je ne peux pas. Je ne pourrai jamais. Il n'y a rien à
espérer. Mon devoir est de vous rendre votre parole, et je vous la rends, je vous supplie de la reprendre... Sans insister davantage..., et à quoi servirait d'insister 7... On ne lutte pas contre la force des choses.
Il rinterrompit :
— Ce sont vos scrupules qui vous reviennent; mais je ne les admets pas, je vous l'ai dit, et je ne veux pas que vous vous en préoccupiez, que vous vous laissiez dominer par votre imagination, que vous cédiez aux excitations de ceux qui vous entourent...
— Non. Ce ne sont pas des scrupules, ce ne sont pas des mensonges. C'est vrai. Jamais je ne pourrai être votre femme. Je ne me guérirai jamais. Je ne vivrai probablement pas. A présent, je le sais. Je suis allée le demander au docteur Gasseiin.
11 y eut une pause... Oh! bien courte..., le temps, pour Michel, de perdre la dernière illusion, d'admettre cette certitude de la maladie sans remède, de la mort prochaine.
— Je vous soignerai, moi, je vous guérirai, affirma til.
Mais son accent avait changé, et l'imperceptible hésitation devinée en lui réveillait soudain l'énergie de Jeanne.
— Non, M. Obranine, la tâche est au-dessus de vos forces. Ne discutez plus, ne vous débattez pas. Gela nous fait mal inutilement à tous les deux. Ne parlons plus jamais de ce que nous avons dit hier soir.
— Vous ne me repousserez pas ainsi. C'est impossible. J'ai tant espéré...
Il avait repris sa physionomie douce et suppliante, et une nouvelle angoisse étreignit la jeune fille. Si elle le revoyait, si elle l'écoutaiti tous deux se laisseraient reprendre par la folie de l'espérance, et il y aurdt à lutter, à souffrir, à agoniser encore pour arriver au même déchirement.
— Il faut désespérer, vous le savez maintenant.
— Non, jamais. Il n'y a pas que ce docteur Gasseiin au monde. J'en trouverai un autre, qui vous guérira.
— Laissez, dit-elle, avec une lassitude soudaine. Par pitié, n'en dites pas plus.
Le groupe devant eux s'arrêtait. On allait se séparer, revenir. Plus que le temps d'échanger un dernier mot.
— Mais je vous reverrai, implorat-il.
— A quoi bon 7
Oui, à quoi bon, puisqu'il ne trouvait pas en ce moment suprême le seul mot qui eût fait tomber tous les obstacles.
— Il vaut mieux ne pas nous revoir, acheva Jeanne avec une exaltation douloureuse, il vaut mieux que vous vous en alliez. Allezvous-en, je vous en prie.
TIGTOIRE I/AMB 1^
— Mais pourqaoi?...
— Parce que vous...
Elle De voulut pas fonnuler sa pensée telle quelle, et, modifiant :
— ... Parce que nous ne nous aimons pas assez.
Michel resta atterré. Sa nature flottante de Slave se laissait désorienter par cette décision inattendue, et peut-être, tout au fond, sentait-il que Jeanne avait raison : qu'il l'aimait assez pour vivre auprès d'elle..., pas assez pour la voir mourir.
D'ailleurs, le temps manqua pour discuter.
— Adieu, dit-elle encore. Adieu, Michel.
Son nom fut prononcé trop bas pour qu'il l'entendit, et Jeanne s'écarta de liû, cédant la place à M""* de Hontdas qui revenait avec Odette.
Michel les accompagna encore un moment, puis, au tournant de la me :
— Excusez-moi, dit-il, ma mère m'attend.
11 s'était incliné devant chacune, sans relever les yeux vers Jeanne. Il s'en allait, il était déjà loin, disparaissant dans la rue enténébrée.
Alors, Jeanne, brusquement, repensa aux noyés du rocher de la Vierge, au pauvre petit matelot touchant la main qui s'était tendue, mais qui n'avait pas su le retenir.
£t il lui sembla qu'elle aussi venait de passer à côté de la dernière chance de salut, de la dernière assistance humaine, qu'elle s'engloutissait à tout jamais dans la nuit et dans la mort
A peine entendait-elle comme un écho lointain la voix aiguë de M** de Montclas qui continuait à maugréer, et elle ne chercha même pas à comprendre d'où pouvait venir cet accès d'irritation.
On rentrait. M""* de Montclas poussa violemment la grille du jardin et se dirigea du côté de la maison d'une allure saccadée.
Odette se retourna en riant vers Jeanne, et vers M""' Saulaye qui vensdt de les rejoindre :
— n faut cependant que je vous mette au courant, pour éviter les gaffes... Je n'ai pas osé reparler de la chose devant maman, après la scène qu'elle nous a faite tantôt. Une rude tuile, aussi, qui loi tombe sur la tête... Carlo est encore revenu!
G. Saint-Savin.
La soite prochainement.
10 JAIVIBR 1904.