L. DB L. DE L
LE cou? d'ÉIAT et Là PBÉPAIATION Dfi L'SMPltE
Mardi 25 not>emàre 18âl. — Mole, Falionx^ Guizot, La Hitte, fUsseleff et Bool dtnent chez moi. La plupart de ces messieurs menaient du Orque olympique des Ghampe-Elysées, où, à roccasion d'une distribution de prix, le Président avait tenu un discours révolutionnaire ^, selon quelques-uns de mes convives (les plus importants), <c insipide pour ne pas dire bète ». Cet infortuné Louis- Bonaparte fot jugé, condamné et exécuté de la plus belle façon. Il n'y avait qu'une voix sur son incapacité.
Mardi 2 décembre. — A huit heures du matin» mon valet de chambre se précipite dans ma chambre : « Les rues, s'écrie- 1- il, soat remplies de troupes et barrées; l'Assemblée nationale est occupée nulitairenoent. » Une horrible migraine ne m'anpèche pas de pux^ourir Paris et d'envoyer au |mnce Schwarzenberg deux dépêches télégraphiques et un long rapport expédié par courrier prussien. La princesse de Lieven, quoique encore coochée, me reçut pour échanger ses nouvelles avec les miennes. Plus tard dans la journée, ses salons ressemblaient à un quartier général. Les informations envoyées par des parlementaires s'y croisaient avec celles de ses amis de l'£lyaée. En rentrant chez moi, par une pluie douce, je trouvai le pont Louis XY barré et me vis obligé de faire le détour du pont des Invalides. Buol, qui m'attendait à l'ambassade, me conjura de me rendre, en dépit de manx de tète atroces, au dîner que M. de TutgoU offrait ce soir au corps diplomatique et qu'il n'avait pcHnt décommandé, malgré les événements de la journée.
La ville avait la physionomie particuli^ d'une révolte militaire. Elle me rappelait Lisbonne, aux jours de pronunciamiento. Partout des troapea en grand nombre, les soldats gais ei bons enfiemts avec Texpresaion que donne la conscioice d'être le malire. Les passants, le public en général, caUnes et indifférents.
Chi voyait beaucoup de curieux dans les mes. D*abord des gens inen mis. Plus tard les blouses et des gêna à l'aspect sinistre vien-
nent remplacer le boargeds. Vers le smr les raes se désemplisseDt et on calme profond succède aax agitations de la jonniée.
Le Président a parcoam les boulevards & cheval. Il n'y a ea aucune démonstration ni pour ni contre lui. Quoique depuis on an on ne parle qne de coup d'Etat, tout le monde, « les bons comme les méchants », semblaient être pris au dépourvu ou p1iit6t anient Vm de gens qui n'y comprenaient rien.
Un de ceux qui certes n'y comprenaient absolument rien ètût notre amphitryon, M. de Targot. On nous avût distribué des lûsser-passer, ce qui me rendait possible de traverser les poots el d'arriver sans difficultés au ministère des affaires étrangères. Oo attendait le Président, mais Louis- Napoléon , soaffrant d'une migraine, et il y avait de quoi, s^était couché et avait onblié de se faire excuser ^ A la fin, après une heure d'attente, on se mita table. J'étais le voisin du maître de la maison, dont la gaieté et l'insouciance, non jouées mais réelles, stupéfiaient ses coorives. En face, M"** de Turgot, assise entre le nonce et l'ambassadeor d'Angleterre, ne pouvait au contraire ^Ussimuler ses alannes. Les chefs de mission étudiaient réciproquement leurs physionomies. Normanby, qui avait l'air sombre, me trouvait gai. Antooinii ministre de Naples, étadt dans la jubilation. Ro^er, ministre de Belgique, ne cachait pas ses inquiétudes. Il sût que Loois-Napoléoo déteste, hait et craint les d'Oriéans.
Après le festin, chez la princesse de Lieven. Je n'y tron?e qoe Guizot et Wemer de Mérode. Plus tard viennent le duc de Noailles, M'** Kalerdgi et Buol. La princesse, complètement démontée, ne sait si elle doit espérer ou cndndre. Void maintenant les étéoements de la journée. Hier, lundi soir, Louis-Napoléon a, comme d'habitude, reçu à l'Elysée. Pas un mot, pas un regard, pas nn geste qui eût pu trahir les émotions du conspirateur .
Persigny, Momy, Flahaut, le nouveau ministre de la gnerre le général Saint- Arnaud, le nouveau ministre de la police M. de Manpas, probablement aussi Garlier, qui s'est rapproché du Priait dans ces derniers temps, étûent seuls initiés dans l'entreprise. Momy et Saint- Arnaud, l'un la tète, l'autre le bras, en étaient les principaux acteurs. Vers une heure du matin, un aide de caap du prince porta le manuscnt de la proclamation à l'ImpniMf^^ nationale.
De la gendarmerie mobile et un fiacre vide y pénétrèrent l si suite. Les ouvriers furent strictement surveillés. A quatre henresda
* On a su plus tard que le prince était complètement démoralisé, et que Momy et Persigny, effrayés de cette défaillance, lui ont persatdé de » mettre an lit {note de fauteur, comme les suivantes).
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matin le fiacre partit, en emportant une première cargaison d'aflScbes imprimées.
Pendant ce temps-là, les générau Cbangamier, Gavaignac, Bedean, La Moriciëre et Le Flô, MM. Thiers, Roger (du Nord), le montagnard Charras et d'autres membres de l'Assemblée nationale furent arrêtés, transportés & Mazas et enfermés dans des prisons cellulaires. Ce matin, le public apprit, à sa grande surprise, que les portes de l'Assemblée nationale ébûent fermées, et que la rue de Bourgogne, le pont et la place Louis XV étaient militairement occupés. Pour satisfaire sa légitime curiosité, il n'avait qu'à lire les proclamations qui couvraient les murs : l'Assemblée nationale dissoute, le suffrage universd rétabli, la nation invitée à autoriser Louis- Napoléon à élaborer une constitution basée sur celle de l'an VIII (1800), fixant & dix ans la durée de ses pouvoirs comme Président de la République, etc. Les représentants crurent rêver. Le vieux Dnpin, rusé compagnon, se bdssa arrêter et garder à vue dans son domicile. A l'Elysée on n'avait aucun motif de ne pas le ménager.
Environ 250 députés légitimistes, orléanistes et autres, parmi eux Berryer, Falloux, Montebello, Oudinot, Lauriston, Jules de Lasteyrie, le duc de Broglie, Piscatory et beaucoup de montagnards, après avoir vsdnement essayé de pénétrer dans l'Assemblée nationale, se réunirent au dixième arrondissement (rue de Grenelle) et y prononcèrent la déchéance du Président. Arrêtés par le général Espinasse et provisoirement enfermés dans la caserne de cavalerie du quai d'Orsay, ils furent pendant la nuit transférés, dans des voitures cellulaires destinées à l'usage des criminels, et qu'on n'avait pas même eu soin de faire nettoyer, au Mont-Valérien, à ^ncennes, à Mazas. Le duc de Broglie et deux autres députés furent mis en liberté.
M. Holé, ayant dans la matinée appris que ses collègues avaient été arrêtés à la mairie de la rue de Grenelle, où ils se trouvaient encore, s'y rendit en toute hâte pour partager leur sort. Hais l'oflBcier qui commandait le poste et ne semblait guère goûter le métier de geôlier qu'on lui fiûsait faire, refusa de l'admettre en disant : « On ne sort et on n'entre pas ici. »
Cette première journée est considérée comme bvorable à la caose du Président. La physionomie de la ville, à son point de vue, est bonne.
Louis- Napoléon s'est montré eli public. On assure qu'un coup de fea a été dirigé contre lui et que son aide de camp Flenry a eu sa casquette percée d'une balle.
Mercredi 3. — De grand matin chez la princesse de Lieven. J'y
troave Gaizot et d'autres amis. C'est un va-et-vient continael. la princesse grandit à vae d'œil avec les circonstances. Noub nous moquons un peu d'elle sons cape^ mais c'est nne « feoune d'Etat i -et une grande dame dans tooles les vicissitudes de la vie. Depou èter la ville a changé d'aspect. Partout des gens en bkwse et beaecoup de figures sinistres. On voit que les ouvriers ne travûDeit pas. An ministère des affaires étrangères, tout était sens dessuadessotts. Evidemment les meneurs de l'Elysée ont trop de besogne «ir les bras pour s'oocnper de l'étranger et de ses représeatanls. Vers le soir la canaiUe disparaît, pendant que les traajpea se massent du côté du faubourg SainV-Antoine* Dans le centre de la ville on a érigé quelques misérables barricades, aussitôt prises pir la troupe. Un noouné Baudin fut tué et un autre montagnard, lladier, blessé et pris.
Mal^ une névralgie violente, j'ai passé la journée à courir dans Paris prendre des informations et écrire. Le soir cbez la princesse de Lieven. Antonini entre paie et défait, et quoique personne ne ^it disposé à la gaieté, le ministre de Naples est reçu avec des rires bruyants. Personne ne sait avoir peur connue les Napolitains. 11 y avait là Bnol, M""* Kalerdgi et Marion Ellice. Plus tard le dac de Noailles arrive avec la nouvelle qu'on espéndt voir les ronges accepter la bataille demain. C'est l'absence d'un ennemi qni r^ ia situation de l'Elysée plutét aukward^ et j'ajouterai dangereuse. Vers onze beures de la nnit, deux cadavres entourés de porteurs de torches sont promenés sur le boulevard du Temple. Les passants, ^ntre eux le baron d'OitenCelsi, sont obligés de les saluer. En rentrant assez tard dans ma voiture je ne rencontre âme qui vive.
Seulement dans la me de Grenelle, où se trouvât l'ambassade, des colonnes de troupes et des ordonnance.s, ces dernières passant «u galop, se succédant presque sans interruption.
Jeudi h- — La journée d'hier est jugée favorable au Prince. U petite bourgeoisie a pris peur et boude dans ses boutiques. L'arrestation de tant de députés lui déplaît. Dans cette sphère on ignore de qmû il s'agit. Bientôt on le saura. Le gouvernement, faute d'oo ennemi à combattre, est fort embarrassé. Si la situation d'hier et d'avant-hier continue, sa position deviendra intenable. Elle est d^ fort critique. Les faubourgs semblent peu disposés à offrir on l ikccepter la bataille. Us préféreut fatiguer le soldat et l'indisposer <^ntre l'entreprise par des marches et contremarches qui ne wkêSfA i rien. Aussi commenœ-t-on à douter de la réussite du coup d'Etat Au nûnisière des affaires étrangères on ne s'en cache pas vis-i-iî8 de nous. Ce matin j'appris chez la princesse de Lieven que Ten avait l'intention de Imsser aux insn^jés (s'il y en a), le temps de
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constmire leurs barricades avant de les attaquer. En effet, ee ne ftit que vers deux heures que le général Ihgnan, qui commande l'armée de Paris, se mit en mouTement. 11 s'agissait de cerner le» insurgés entre les boulevards, les rues Saint-Hartin et Richelieu et les quais près de THôtel de vHie. Sur les boulevards il y avût foule de promeneurs en habit bourgeois *, de curieux qui évidemment étcuent venus pour voir et non pour a^r, lorsque soudainement, sans ndson apparente, les soldats sur différents points firent des décharges sur les passants de la rue, sur les balcons et les fenêtres. Le feu ouvert sur le boulevard des Italiens, près de Tembouchure de la rue Taitbout, et dirigé d'abord contre les personnes qui rempfissaient le café Tortoni et la Maison Dorée, auirmenta graduelleaient au fur et à mesure que la colonne avançait et devint très vif sur le boulevard Poissonnière et près de la porte Saint-Denis. Une grande barricade érigée près de ce monument fat évacuée à la première décharge. A la pointe Sainte- Eustacbe la garde mobile fit une attaque brillante. Hais, au fait, les émeutiers étaient peu nombreux et ne firent nulle part une résistance sérieuse. Cependant» jusque vers quatre heures, le canon tonnait. A sept heures du soir, la victoire sur cet ennemi moitié imaginsûre était décidée; à dix heures de la nuit elle était complète. Pendant toute la journée, un temps doux et humide et un ciel légèrement brumeux semblaient également favoriser les insurgés (le peu qull y en avait), les troupes et les badauds, dont un grand nombre ont payé de leur vie la curiosité qui les avût poussés vers les boulevards.
J*ai passé plusieurs fois chez la princesse de Lieven, à qui des anus des deux camps ne cessaient d'envoyer ou d'apporter les dernières nouvelles. Il y eut chez elle une scène pénible causée par les emportements de Mathieu de la Redorte, fervent parlementaire qui, sous l'impression des événements, semblût soudainement atteint d'un accès de folie furieuse. Eu quittant les salons de la rue Saint-Florentin avec le comte Bnol, nous remontâmes les boulevards. Arrivés près de la rue de Gramont, nous fûmes séparés par la foule et je pus voir un peloton faire feu presque à bout portant snr le groupe où se trouvait Buol. Heureusement il ne fat pas touché. Plus loin, près de la porte Saint-Denis, que le militaire venait d'occuper, le hasard me fit témoin d'une scène burlesque. Un orateur de carrefour à la figure pa^alaire haranguait un
* Cest pour cela que le 4 décembre a reçu et omifiervé dans l*hl8toire do coup d'Ëtat le nom de « la journée des paletots >. Qui a donné Tordre aux troupes de tirer sur des gens paisibles? On ne Ta jamais su. C'est un des traits les plus sinistres de la conspiration qui a élevé Louis-Bonaparte sur le tr6ne de France.
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attroupement de gens en blonse, en criant à tae-tète et en répétant sans cesse : « Frères, asseyons-nons au banquet de la naturel > La foule l'écoutût bouche béante et, évidemment, convdncae. Je t&cbai de l'approcher, et imitant l'accent britannique, car les émeutiers respectent l'Anglais plus que les autres étrangers, je loi dis : «Frère, qu'est-ce que le banquet de la nature? » L'interpellé semblait embarrassé, hésita, balbutia et ne sut que dire, si ce n'est qu'un banquet étût un banquet et qu'il y ayût beancoap de banquets en Amérique. Cette réponse déplut à son auditoire. J'entendis dire autour de moi : « L'Anglais a rsdson, il faut qu'il s'explique. » Ainsi par l'expression d'un seul doute j'avais converti ces croyants en sceptiques. Ils auraient fait un manvûs parti à leur orateur si, à ce moment, des cavaliers débouchant soudsdnement de la rue Saint-Denis n'avaient fût une charge à fond contre nous. J'eus juste le temps de me jeter dans ooe porte ouverte qui se ferma aussitôt sur moi. Je me trouvais pris €t enfermé dans un magasin de confections avec une vingtadne de couturières. Ces jeunes filles me reçurent avec des rires et me donnèrent, pendant que les dragons sabraient les « frères », la plus sdmable hospitalité.
Dans mon cerdo de l'Union, au coin de la rue de Gramont, peu d'instants avant mon arrivée, les glaces avaient été brisées par des coups de feu sortis des rangs de la troupe qui passait. Un officier suivi d'un piquet pénétra dans la maison, prétendant que des fenêtres des bourgeois auraient tiré sur elle. M. de Bonmont, avec trois ou quatre autres membres du club et parmi eux le général Ornano, eut de la peine à persuader à ce oûlitûre de se retirer sans faire d'arrestations. Pour prouver la fausseté de cette accusation ridicule, les membres du cercle comptaient invoquer le téoKHgnage du général, mais celui-ci avût disparu mystérieusement. Personne ne l'avait vu sortir. A la fin, lorsque les soldats étaient partis, nous découvrîmes, sous une table couverte d'un tapis, deux bottes qui contenaient les pieds du brave général. Personne ne soupçonnera cet excellent Ornano de poltronnerie. 11 nous avoua, au milien d'une explosion de rires, s'être caché parce qu'il ne voulait pas être trouvé dans un club qui passe pour être hostile au prince Louis, et surtout pour être arrêté avec des pékins.
Le soir chez la princesse de Lieven. Son salon a changé de physionomie. Plus de burgraves, à l'exception de Werner de Mérode. Heeckeren, hier encore un de ceux qui criaient le plos contre le Gatilina corse, s'incline déjà devant le nouvel astre, salœ le vainqueur de la journée, et, prenant le verbe haut, coupe la parole à M. Goizot. Oui, le coup a réussi, et les Elyséens, ceux de
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la veille et, comme Heeckeren, du lendemain, ont raison de chanter victoire. Lonis-Napoléon est devenu le maître de la France. Il Test devenu avec et par Tarmée. En juillet' 1830, c'est la bourgeoisie qui a vaincu; en février 18&8, le peuple; le & décembre 1851, l'armée. Nous voilà arrivés au Mexique I
Vendredi 5. — Ce matin, quelques petites barricades, au nord du boulevard Montmartre, furent occupées par la troupe sans coup férir, et maintenant Tordre est rétabli partout. J'ai passé la matinée à dicter à mes secrétaires un long rapport sur les événements des derniers jours. Mes informations se fondent sur ce que j'ai vu et entendu moi-même et sur les renseignements recueillis par Ottenfels et Richard de Metternich qui, à l'exemple de leur chef, ont, pendant qu'on se battait, parcouru les quartiers où des rencontres ont eu lieu. Gomme moi, ils ont vu beaucoup de troupes, beaucoup de badauds et fort peu d'émeutiers.
Samedi 6. — Le temps, humide et doux pendant les quatre journées du coup d'Etat, s'est mis au beau et au froid, et les boulevards regorgent de promeneurs avides d'inspecter le théâtre des combats, si on peut parler de combats. Mais, certainement, les maisons de ces quartiers riches et élégants montrent les traces d'une pluie de balles et de boulets. Les ravages commencèrent par les rues du Helder et de Gramont et s'étendent jusqu'au delà de la porte Saint-Martin. G'est à grand peine que je pénètre les masses, dirigeant mes pas vers la place Saint-Georges et la rue de la Grange- Batelière pour rendre des visites de condoléance à deux dames que le coup d'Etat a privées de leurs maris. M"* Thiers et M"* Roger (du Nord). Au reste, M. Thiers a été mis en liberté ce soir. Avec Richard de Metternich dans une loge aux Italiens. La salle est presque vide, et c'est surtout le public élégant qui brille par son al)sence.
On calcule le nombre des tués à deux mille sept cents. Ce chitTre est peut-être exagéré; mais ce qui ne fait pas de doute, c'est que les curieux forment la majorité des morts et que la troupe a fait usage de ses armes brutalement et sans le moindre discernement. Il est aussi avéré que les barricades ont été toutes évacuées à la première décharge. Les chefs des sections avaient compté sur l'onvrier, mais l'ouvrier n'a pas voulu descendre dans la rue.
Dimanche 7. — La princesse de Lieven s'est métamorphosée en fervente Elyséenne. Ses amis de la veille, les chefs parlementaires consternés et emprisonnés, ne parsdssent plus dans son salon, ob ce soir de dimanche on ne voit que des dames rasses en grand nombre, et, dans un coin, seul et délaissé, M. Guizot: Ce qui m'amuse, c'est la naïveté avec laquelle la princesse convient de sa versatilité et le sans-gêne avec lequel elle l'affiche.
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Dimanche 1&. — Dtné chez Yaldegamas avec Montalembert, Drouyo de Lhuys, le dac de Broglie, son fils Albert et quelques dames. Mais ce n'était pas un dlner^ c'était une batsdile. Par le temps qui court, il faut renoncer à réunir autour de sa table des hommes politiques qui ne sont pas tous de la même couleur.
Samedi ^k janvier 1852. — Bal aux Tuileries, ob je n'avûs plus mi** 1rs pieds depuis le règne de Louis-Philippe. J'y ai dansé et dîné en 1837 et 1838, au début de ma carrière diplomatique, et j'ai en plu^ieurs fois l'honneur d'assister à des bals et concerts de cour dans l'hiver de 18&6 à 18&7. Lors de ma première visite, l'élément bourgeois prédominait. On voyait beaucoup de députés, dont pinceurs, soit par calcul, soit naturellement, témoignsdent par une toilette peu soignée du degré avancé de leurs opinions politiques. Les gardes nationaux paraissaient toujours en très grand nombre. Avec cette foule contrastait Louis-Philippe, dont les traits rappelaient étonnamment ceux de Louis XIV, le msdntien royal de la reine Amélie et de sa fille la princesse Glémcutine, et l'élégance naturelle de la duchesse d'Orléans. La belle et imposante figure de l'époux de cette princesse m'est restée gravée dans la mémoire. Biais l'ensemble de ces soirées sentait encore la poudre des barricades de juillet. En 18&7, la scène avait changé. Le roi, un peu vieilU, un peu épaissi, se sentait consolidé. Les anciennes cours, grâce i sa bagesse, avsûent passé l'éponge sur l'origine révoluUonnaire de sa royauté. Il possédait dans la personne de son gendre le roi Léopold, qui était souvent son hôte, un intermédiaire fin et habile auprès des souverains et hommes d'Etat de la vieille Europe, et en M. Guizot, qui disposait des Chambres et des électeurs de France, ua président du conseil qui semblait destiné à prolonger son ministère jusqu'à la fin de ses jours. La compagnie qu'on rencontrait aux Tuileries était plus choisie et avait l'air moins démocratique que celle d'autrefois. Thiers seul se complut i arborer à la cour la cravate noire. Les courtisans souriaient ^ vous disaient à l'oreille : « Il n'est pas aussi méchant qu'il veut paraître. » Ce soir tous ces souvenirs me hantaient. G'étadt cooune un rêve très lucide, qui me permettait de comparer le passé avec le présent. Le présent, c'était les salles des Tuileries qui ont.un grand besoin d'être nettoyées et rafraîchies, grand nombre de fort jolies jeunes femmes en toilettes élégantes, beaucoup d'uniformes militaires, bien plus que de fracs noirs et pas de garde nationale qui, de fait, a cessé d'être. Le Prince-Président, cooune on l'appdl^ depuis le coup d'Etat, me prit deux fois k part pour m'entretenir de la situation de la France. Il semble impatient de « conrcHUitf l'édifice».
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Dimanche 25. — Grand dîner chez moi : comte Holé, duc et duchesse d'Ayen, duc de Richelieu, marquis et marquise de Jumilhac, prince et princesse de Léon« comtesse Alexandre de Girardin, comte Stanislas de Blacas, etc. La consfiscation des biens de la famille d'Orléans a dans la haute société et dans le monde parlementaire déchaîné une véritable tempête. Montalembert, le seul d'entre les chefs de Tandenne Assemblée nationale qui ait salué le coup d'Etat, se sépare de Louis- Napoléon avec éclat. Ses amis le suivent. Je le conçois ; ce que je ne conçois pas, c'est que les princes de la parole ne comprennent pas que le Prince, eu leur fermant la bouche, les a désarmés.
Mardi 3 février. — L'empire se fait, l'empire se fera, l'empire est fait. Voilà ce que tout le monde se dit, les uns en soupirant, d'autre pleins d'espérance, les étrangers avec une indifférence mêlée de curiosité. On a les yeux fixés sur l'élu du peuple» on scrute ses traits qui ne disent rien, son regard qui, éteint et endormi, n'est pas plus éloquent que ses lèvres. S'il les ouvre, c'est pour dire des banalités. Pendant la première présidence, avant le coup d'Etat, les chefs parlementaires le taxaient d'ineptie, d'ignorance, de bêtise. Lorsqu'il parlait ou plutôt balbutiait la première fois, Montalembert s'écria : « Biais c'est un discours de suisse » I Aujourd'hui il est monté en grade : on ne l'appelle plus un imbécile, on l'appelle sphinx.
J'ai £Bût ce soir des visites chez Turgot (encore ministre des affaires étrangères), Roger (du Nord), orléaniste fanatique, la princesse de Lieven, M™* de Circourt et le comte Mole, où les dames du faubourg Saint- Germain s'étaient donné rendez- vous. Partout le même sujet de conversation : le sphinx, ohl le sphinx.
Mardi 17. — Dîné chez Mole entre M"* de La Ferté et M"* de Vogué; ensuite plusieurs visites dans le noble faubourg et terminé la soirée à l'Elysée, ob le Président nous donne un petit bal. Les princesses Schakovskoi et Mentchikoff, la comtesse Yoroozoff et la marquise de Gontades dansaient la mazurka avec un enirûn inouï. Heeckeren, plus bouffon que jamûs, conduisit la danse en faisant des entrechats et des sauts de carpe d'un comique irrésistible. Aussi figurera-t-il sur la prochaine liste des sénateurs.
Vendredi 20. — Ce soir, à la place Saint- Georges, chei M""* Thiers. Je ne l'avûs plus vue depuis le lendemain du coup d'Etat. Son mari, toujours exilé, se trouve à Londres, ob il est on des lions de la saison. Je trouvai M*** Dosne et sa fille, M^* Félide, et en fiût d'hommes, les deux fid^es amis de la maison, Mignet et Roger (du Nord). Quand j'entrai, un silence morne régnait dans le salon. Cependant Roger n'est pas tadtone
et Bligoet, Dieu le sait. De manque ni d'esprit ni de vivacité. Mais ils semblaient préoccupés. L'absence du mattre se fait sentir. Les dames sommeillaient, chacune dans son fauteuil. Le saloD, avec ses tentures vertes, avec la Pietà^ reproduction en petit da chefd'œuvre de Michel-Ange à Sstint-Pierre, qui remplace la pendale de la cheminée (ce qui m'a toujours choqué), tous les meubles, tableaux et petits objets d'art étaient à leur place. Rien n'éidii changé dans cet appartement, excepté la disposition de l'âme des mattres et de leurs habitués, soudainement transformés en vûocos de la politique.
Dimanche 21 novembre. — Plébiscite aujourd'hui et demain. Il y aura environ huit millions de oui et quelques centsdnes de milliers de rion^ et l'Empire sera fait. Pour fêter l'enterrement de la République, Louis-Napoléon a donné ce soir un petit bal à Sadnt-Gloud. La compagnie était mêlée : le corps diplomatique, les femmes des ministres, la marquise de Gontades, la jeune et belle M^^* de Hontijo, fort distinguée par le Président, la comtesse de Bemsdorff, femme du ministre de Prusse à Londres, quelques Bonaparte et une foule d'êtres inconnus et rien moins qu'élégants. Même Flahaut, ce louangeur fervent du fils de la reine Horteose, trouva que c'était par trop démocratique. Et pourtant, les choses et, plus encore, les dehors démocratiques ne sont pas du goût de Louis- Napoléon. Mais, fils du suffrage universel, il ne peut renier son origine et, en ce moment-ci, il doit même l'afficher. Seulement, cela lui coûte. Vers le matin, à la fin du bal, j'ai eu une conversation de plus d'une heure avec lui. Il toucha lui-même les difficultés que suscitait le nom de Napoléon trois et nous discutâmes à fond cette question, si délicate, de la reconnaissance du second Empire, moi parlant avec une entière franchise et lui écontant avec une attention marquée. Mais c'est toujours la même chose. 11 s'exprime fort bien et parfois avec un abandon vrai ou simnië, mais il n'entre jamais dans les arguments qu'on lui présente. II ne veut pas et il ne sait pas discuter. Son regard éteint, qui cependant lance parfois des éclairs, ses traits immobiles forment à la fois un masque et une cuirasse impénétrables et on le quitte toujours avec l'impression de ne pas avoir été compris par cet esprit en apparence obtus, en réalité perspicace, qui ne comprend pas parce qu'il ne veut pas comprendre ou parce qu'il ne veut pas qu'on s'aperçoive qu'il a compris.
Jeudi 25. — Dtner fort élégant chez Persigny , maintenant ministre de l'intérieur, entre sa femme, qui est encore une enfant, et M"* Lehon, qui ne l'est plus. Persigny, de prophète qu'il était avant le coup d'Etat, est devenu censeur austère de son mattre