LE DUC D'ENGHIEN A EHENHEIM
A JR0P09 DU GBNTièlU ANNITEESAiRB DE SA HÛRT
Correspondance du due d'Enghien, publiée pour la Société d'Histoire contemporaine par le comtb Boulât di la Meurthe; Tome I^. — Paris, Picard, sons presse, in-8« avec une héliogravure.
Radieux ou sinistres, belliqueux ou padfiques, les centenaires se saccëdeot depuis quinze ans avec uue telle id)ondance que le loisir et rattention nous font défaut pour les commémorer tons. Gelai que va ramener le 21 mars prochain mérite pourtant, par l'atrocité même du souvenir qui y est attaché, de fixer quelques instants nos esprits. Ce jour, ou plutôt cette nuit-là, il y aura un siècle que dans les fossés du château de Vincennes, le dernier descendant des Gondé tomba sous les balles d'un peloton de soldats français. Victime peut-être d'une enquête inintelligente et sûrement d'une vendetta corse, enlevé en territoire étranger au mépris do droit des gens, condamné par une sentence rendue contre tontes les formes judiciaires, il périt à trente-deux ans, sans un ami ponr recevoir ses recommandations, sans un prêtre pour réconforter et bénir ses derniers moments.
Ce centième anniversdre va précisément coïncider avec la publication du premier volume d'une série de documents relatifs au duc d'Enghien. Le nom de l'éditeur suffit à garantir la baote valeur du recudl. Doué de toutes les qualités de sdence, de composition et de style qui font les excellents historiens, M. le comte Boulay de la Meurthe s'est consacré, depuis plusieurs années déjà, à l'ingrate et épineuse tâche de mettre au jour des matérianz historiquao. Ce n'est point à nos lecteurs qu'il est bearâi de vanter sa collection de Documents relatifs à la négociation du
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Concordait puisqu'elle a succesmvemeDt sem id d^occasion à Téloquente (Ùssertation de H. le dac Albert de Broglie, de food au tableau vivant et coloré de S. Em. le cardinal Mathieu. G^est la même patience et la même sagacité que M. Boulay de la Meurthe A appliquées aux pièces qui concernaient le duc d'Enghien, mettant à contribution les archives de Chantilly, les principaux dépôts publics de France et d'étranger, les collections particulières, reconstituant dans leur intégrité les textes inconsciemment défigurés ou maladroitement mutilés par Grétineau- Joly, rassemblant «t commentant tout ce qm pouvait jeter quelque jour sur les dernières années et la fin du jeune prince.
Un second volume, qui est en préparation, traitera de l'enlèvement et de la catastrophe. Les pièces qui sont aujourd'hui publiées, ou qui vont l'être, se réfèrent i la période antérieure, moins bien connue; dles renferment la correspondance intime du duc depuis le licenciement de l'armée de Gondé. Au personnage de convention dépeint dans les Uographies et les oraisons funèbres offidelles, elles nous permettent de substituer un être débordant de vie, charmant de fougue, d'esprit et de générosité, digne arrièrepetit- fils du grand Gondé et arrière-petit-cousin d'Henri IV. En elle-même, et indépendamment du tragique intérêt qui s'attache à la mémoire de son auteur, la correspondance du duc d'Eoghien est un vrai régal littérabre; c'est la spirituelle et vibrante causerie d'un grand seigneur d'il y a cent ans, très Français d'allures et de cœur, bien qu'il maudisse la France révolutionnaire, très Gaulois même à l'occasion... Si décidé que fût M. Boulay de la Meurthe à tout imprimer, force lui a été, en un passage au moins, de recourir à la discrète intervention des points de suspension, qui devrsdent s'appeler ici points de prétérition.
La campagne de 1800 fut la dernière que fit le corps de Gondé; il avut été adjoint à l'armée autrichienne commandée par l'archiduc Jean. Enghien, prindpal lieutenant de son grand-père, avait en outre sous ses ordres directs un régiment soldé qui portait son nom, les dragons d'Enghien ^ Dans la déb&cle qui suivit la défaite de Hohenlinden, les Gondéens gardèrent seuls quelque cohét^ion,
* L'année de Gondé se divisait en jrégiments nobles, composés exclusivement de gentilshommes français, et régiments soldés, comprenant des hommes de nationalités diverses, recrutés par le procédé traditionnel du racolage.
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si bien qae le conseil auliqae avait songé, pour le cas où les hostilités continneraient, à lear confier la défense de Vienne.
Hais les Antrichiens étaient & boat de ressources et de réâstance. Le 25 décembre, Tarchiduc Charles, qui avsdt remplacé son frère, signût avec Moreau l'armistice de Steyer, prélude de la psdx définitive qui allût se conclure à Lunéville, et les troupes prenaient leurs cantonnements. Si peu réconfortante qu'eût été la période des hostilités, Enghien l'estimait encore préférable à « la triste tranquillité du triste armistice », pendant lequel la petite armée de son grand-père fondait & vue d'œil. Les corps soldés, selon l'invariable habitude des mercenaires d'anden régime, étûent décimés par la désertion, et quant aux gentilshommes, c'étsdt la nostalgie qui fsdsait des ravages dans leurs rangs. Séparés depuis dix ans de leur pays, souvent de leur famille, désabusés désormais de leur rêve de rentrée triomphale et victorieuse, leurs aspirations se fusaient plus modestes : Us savaient que malgré le perpétud interdit jeté officiellement sur les émigrés, le gouvernement consulaire les accueillit en réalité sans trop de rigueur, pourvu qae leur attitude lût déférente et leur langage discret. Dans bien des âmes généreuses, l'amour de la patrie finissait pai" triompher de la fierté et même de la fidélité politique. Pour colorer cette très excasable faiblesse, on disait qu'il fallait au roi de dévoués serviteurs à Tin térieur, que Bonaparte, décidé au fond & rétablir la monarchie, « avait besoin de renforts pour se déclarer ». — « Quelle bêtise I » s'écriait le duc en rapportant les propos de ceux qui prenûent « le honteux parti de la soumission ». Mus il ne s'abusait point sar la généralité ni sur l'intensité du mouvement : « La mode est à la rentrée, conune elle a été à la sortie. »
Il y avût pourtant nombre de gentilshommes qui, attachés à l'armée par les liens de l'habitude, de l'affection, du loyalisme monarchique et de l'honneur militûre, ne demandaient qu'à suivre leur chef à Naples ou à Malte, comme il en avait d'abord été question. Ce fut le gouvernement anglais qui les découragea, en déclarant son intention d'envoyer le corps en Egypte on aux Indes. Devant cet exode sans gloire sous un ciel n^eurtrier, les plus déterminés reculèrent : « Quant à moi », écrivait le vieux prince de Coudé, « mon âge, ma santé, les infirmités qui s'approchent, Tétat toujours incertain de la France, le sang des Bourbons qui coule dans mes veines, ne me permettent pas de fsdre la guerre comme un flibustier. » Il n'avait pas seulement donné son nom à la petite troupe des émigrés en armes : il lui servait de centre et de point de ralliement; sans Coudé, l'armée de Coudé ne pouvait pas subsister. On procéda donc au licenciement, après quoi les uns s'engar
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gèrent individaellement au service étranger, les antres prirent gtte en Allemagne, et la majorité se dirigea vers la France. Le gouvernement anglais se montra pécuniairement généreux, <c magnifique » même, pour les adnûrables soldats qui avaient été à ses gages; la plupart reçurent, à titre d'indemnité, près d'une année de leur solde. Mais cette munificence, si elle les mettait en mesure de faire face aux premières nécessités du lendemain, ne pouvait porter remède à la poignante tristesse de la dispersion. « Je passe ma journée », écrivait encore Gondé, « à voir des malheureux fondant en larmes, moins encore de leur sort que de douleur de se séparer d'un corps qui étdt, en quelque sorte, devenu une seconde patrie. »
La lugubre opération terminée, le général sans armée se retira en Angleterre, où étaient déjà fixés son fils le duc de Bourbon (père du duc d'Engbien), le comte d'Artois et les princes d'Orléans. 11 espérait que son petit-fils l'y suivrait : mais celui-ci, après avoir d'abord usé d'atermoiements, manifesta l'intention de demeurer sur le continent, et d'élire domicile dans un petit village de la Forêt- Noire, à Ettenheim, dans les possessions allemandes du cardinal de Roban (celui du Collier).
Un premier motif de cette détermination était qu'alors Enghien se trouvait en froid avec le grand-père qni, à défaut d'un fils médiocre, se plaisait à voir en lui l'héritier des traditions militsdres de sa race. Le duc continuait sans doute à traiter affectueusement son aïeul de « cher papa )>, et quand il écrivait à des tiers, & l'appeler sans façons « le patron », ce qui était presque une anticipation d'un siècle sur notre impertinent argot d'aujourd'hui : mais à cette époque, la familiarité ne régnait entre enx que dans les termes. C'est la malheureuse campagne de 1800 qui avut été une cause passagère de zizanie : Condé avait pris de l'humeur des velléités d'insubordination de son petit-fils, et Enghien des exigences de son grand-père : de plus, le duc reprochait à Condé d'avoir affecté la roideur dans ses rapports avec l'état-major autrichien, et compromis, avec l'harmonie du commandement, le résultat des opérations. Il croyait aussi l'entourage militahre de Gondé prévenu contre lui, et évita pour cette raison de s'occuper en qnoi que ce fût du licendement; comme il l'écrivait avec quelque amertume à un confident : « Ayant les bras entièrement liés pour faire le bien, je me suis refusé à voir faire le mal. »
En outre, le séjour en Angleterre lui inspirait une particulière aYOTsion. Il déchirait que cette tle lui ferait toujours l'effet d'une
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Taste prison. Avec un sens politique très fin, se rendant compte de « l'horreur qu'inspire en France le nom anglsds », il jugeait malencontrense l'iospiration qui portait la majorité des^Bourbons & rechercher ou à accepter l'hospitalité britannique.
Tout ceci pouvait expliquer pourquoi il ne rejoignait point son père et son grand-père à Londres ou dans les environs. Mm qaant à sa préférence pour la résidence d'Ettenheim, elle n'avait qu'une raison d'être, dont il ne faisait mystère ni à ses parents ni à ses intimes. Usant d'un détour spirituel, dans une lettre à [son père (le duc de Bourbon n'était pas pour se gendarmer de la confidence), il appliquait à Ettenheim ce vers d'un opéra-comique en vogae :
C'est ici que Rose respire.
« Rose », c'était la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort, nièce du cardinal. Tendrement liée depuis quelque temps avec le duc d'Enghien, elle était venue le retrouver en Styrie après l'amûstice; msds quelque libres que fussent alors les mœurs et les allares, certaines convenances extérieures étaient à sauvegarder, et le tète-à-tète ne pouvait décemment se prolonger sans l'intervention d'une sorte de patronage familial. C'est à quoi pourvut la tolérante indulgence du cardinal.
Jusque dans ces dernières années, quand les dramaturges et romanciers d'outre-Manche se trouvaient en face d'ane situation irrégulière, ils avaient pour habitude, afin de ménager le cam national, de supposer un mariage secret... Sous l'empire d'une préoccupation analogue, de bonnes âmes ont dit et quelques historiens ont répété que le prélat avait béni sans publicité l'union de sa nièce avec Enghien. Cette version, qu'on souhaiterait de voir fondée, car elle ennoblirait un touchant roman d'amour, est malheureusement inacceptable. C'est déjà une grosse objection que la Restauration, si soucieuse à juste titre de rendre hommage & la victime de Vincennes, n'ait jamais songé à reconnaître la princesse Charlotte comme duchesse douairière d'Enghien ; mais nous avons aujourd'hui les déclarations très catégoriques, trop catégoriques, du duc en personne. A son père et à son grand-père, anxieux dn tour que prenait cette aventure sentimentale, il protestait que ce ne pouvait être qu'une amourette éphémère : « Je profite du bon temps qui me reste avant que le devoir m'oblige à prendre des fiens plus sérieux, mais probablement moins agréables... Je n'ai jamais donné lieu de croire que j'eusse une assez maavûse tète pour être un jeune homme à grandes sottises... Je n'y ai jamais pensé. » Voilà, j'imagine, qui ruine la légende du mariage secret.
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ËogMen, dans son orgueil de Bourbon, confâdérait-il comme une mésalliance un mariage avec toute autre qu'une fille dé maison régnante? C'est bien invraisemblable, car il y avait en sens contraire un précédent tout proche et éminemment respectable : sa propre grand-mère, la femme que Gondé avait épousée par amour et qui lui avût été trop tôt ravie, était précisément une Rohan- Soubisel II est à supposer plutôt que le jeune duc se Isdssait influencer par les fâcheux exemples qui Tentourûent, par les doctrines délétères qui prévalaient dans cette haute société de l'émigration, encore imbue de l'esprit du dix-huitième siècle. Son grand- père Gondé avait contracté avec la princesse de Monaco un engagement fortifié par la constance, épuré par l'épreuve, mais que la bénédiction nuptiale ne devait consacrer qu'au bout de quarante- huit ans^ Son père, séparé de longue date de la duchesse de Bourbon, livré à des caprices infiniment moins durables et moins romanesques, s'orientût vers la voie lamentable et sinistre qui devait aboutir trente années plus tard à l'espagnolettcdu château de Saint-Leu... Partout, le jeune duc n'apercevait que des ménages désunis, des liaisons amnistiées et presque régularisées par la complaisante adhésion du monde. Gomment dès lors ne pas ajouter foi au détestable sophisme à la mode, d'après lequel le lien conjugal aurait été incompatible avec un attachement sérieux, et le véritable amour ne se serait trouvé que hors du mariage? Le duc d'Enghien ne fut assurément point sans reproche: msds de sa conduite, son entourage et son temps portent la plus lourde part de responsabilité.
Ge qui achève de nous déconcerter en cette affaire, c'est que la jeune fille ainsi sacrifiée et compromise de gaieté de cœur apparaît dans la correspondance de son ami comme une créature exquise, très digne d'être la fiancée ou la femme d'un héros. Dans les mêmes lettres où il se défend de songer à l'épouser, Enghien vante l'égalité de son humeur, l'agrément de sa conversation, la vivacité de sa tendresse, et surtout la vaillance de son cœur : « Je suis sûr que Ton me recevra toujours mieux après une campagne qu'avant, et que l'on me fera partir sur-le-champ, loin de me retenir, lorsque l'honneur m'appellera quelque part. » Gomme si l'allusion n'eût point été suffisamment transparente, le jeune prince ne pouvait se retenir dans une autre lettre de blâmer nommément, en termes très durs, la charmante et trop sensible M""* de Polastron, dont les larmes passaient pour avoir empêché le comte d'Artois de se rendre
< Cf. notre article du 25 janvier 1900, à propos du livre charmant de M. le comte Pierre de Ségur (aujourd'hui marquis de Ségur).
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à l'appel des Vendéens et des Bretons ; dans son émotion, il s'exprimait en soldat plas qu'en gentilhomme ^
Le dac d'Enghien séjourna deux ans et demi à Ettenheim. o Je mène ici, écrivait-il peu après son arrivée, une vie monotone, mais agréable. La chasse et l'amitié partagent mon temps. » Quand les sécularisations de Lunéville eurent réuni Ettenheim au margraviat de Bade, le margrave ^ eut la galanterie de donner au prince l'autorisation de chasser sur toute l'étendue de ses domaines. Enghien se livra avec passion à ce divertissement, dressant des chienSf attendant & l'affût les chevreuils ou les lièvres, prenant autant de plaisir à poursuivre un loup dans les sentiers de la Forèt-Noire qu'il avait pu en goûter enfant à participer aux somptueuses chasses de Chantilly.
Il fit, incognito et à pied, une excursion dans les montagnes de la Suisse, dont on commençait & peine à soupçonner le pittoresque. Il reçut à Ettenheim nombre de visites d'anciens Ck)ndéens, qoi s'en retoumûent l'âme ragaillardie et souvent la bourse mieux garnie, car la plus grande joie du duc était de soulager la détresse de ses compagnons d'armes. Une autre occupation encore fut de consoler la princesse Charlotte après la brusque disparition du cardmal de Rohan, qui, au début de 1803, mourut mieux qu'il n'avait vécal 11 instituait pour héritière sa nièce, qui se trouvait désormûs chez «lie à Ettenheim : la vie y continua comme par le passé.
L'affermissement du gouvernement consulaire, la pacification dn •continent, en ajournant toute éventualité de restauration, avaient ouvert pour les princes exilés une ère de profonde tristesse, sinon de découragement. La princesse Louise de Condé, tante da duc d'Enghien, traduisait bien cette disposition d'esprit, quand da fond de son monastère de Varsovie, elle écrivait à son père, vers la fin d'un mois de décembre : « Encore une nouvelle année I Toujours les mêmes souhaits, toujours les mêmes vœux, et malheureusement toujours inutiles I » La détresse morale conmiençait & se compliquer de la pénurie financière, doublement douloureuse à qai avait
4 M»« de PolastroQ était alors mourante; on sait qu^au spectacle de ceUe agonie, le futur Charles X se convertit complètement et définitivement.
3 II allait successivement devenir électeur, puis grand-duc.
^ Enghien écrivait à son grand-père, non sans naïveté : « II a rempli les devoirs d'un bon chrétien, est mort avec toute sa connaissance, et nous t réellement édifiés : vous en serez étonné autant que je l'ai été moimême. »
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joui des splendeurs de Versûlles et du Palais-Bourbon. Si, grâce à la simplicité de ses goûts et au petit nombre de ses charges, le duc d'Enghien se suffisait avec une modique pension du gouvernement anglds, la situation de Louis XVIII devenait embarrassante. Un de ses agents de confiance, Tbauvenay, en était réduit à écrire à un^ diplomate étranger : « Le petit-fils de Henri IV et la petite-fille de Blarie-Thérëse sont menacés de la oûsère : ce mot est horrible,, mais il n'est que trop vrcd. » Au nom de la solidarité monarchique, le tsar Alexandre tentait sans succès d'organiser une sorte de souscription des principaux souverains d'Europe en faveur de leur frère
Cet état de choses n'était point ignoré du Premier Consul, qui rêvait déjà de la couronne impériale et de ce que les écrivains à ses gages devaient appeler la quatrième dynastie. Avec l'appui de Talleyrand (qui ne s'en est pas vanté dans ses Mémoires) ^ il médita sinon d'acheter la renonciation expresse des Bourbons, du. moins d'en faire les pensionnaires déconsidérés de son gouvernement ^. Mis au courant de ce beau projet, et prié d'en faire part au tsar, le roi de Prusse s'exécutait docilement et hypocritement, en*, protestant qu'il a^ssait comme « ami de l'humanité ».
C'était étrangement méconnaître le caractère de Louis XVIII,. dont la maîtresse qualité fut sans doute le sentiment de sa dignitéroyale. Il repoussa les premières ouvertures avec une telle hauteur d'éloquence < que Bonaparte fut réduit à faire dire dans ses journaux qu'il n'y avait là qu'une pure fable, inventée et colportée par les agents royalistes. Les princes de la maison de Bourbon, mis au courant de ce qui s'étsdt passé, furent unanimes à adhérer aa fier langage de leur chef. Sans prendre le temps de se concerter avec son grand-père, Enghien écrivit incontinent au roi : « Votre Majesté connaît trop bien le sang qui coule dans mes veines pour avoir pu entretenir, un seul moment, le moindre doute à l'égard de l'esprit et du fond de la réponse que vous demandiez. Je suis- Français, Sire, Français fidèle à son Dieu, à son Roi, et au serment qui engage son honneur. Un jour peut-être il y en aura qui m'envieront ce triple avantage. »
* Talleyrand disait cyniquement à Tambassadeur de Russie : c Les actes de renonciation ne sont pas valides, selon les lois de Tancienne monarchie; mais ce qui les rendra tels, c'est Tavilissement des individus, qui sera complet de cette manière. »
* « Gomme descendant de saint Louis, je tâcherai dlmiter son exemple, en me respectant moi-même jusque dans la captivité et dans les fers; comme successeur de François !•', au moins je dirai avec lui : < Nous « avons tout perdu, hors Thonneur.
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Le bruit avait coara en Angleterre que, profitant da voisinage, <^éâant à une fantsôsie ou à une curiosité de jeune homme, le dac d'Enghien s'était secrètement rendu à Strasbourg. Il s'en défcDdait dans sa correspondance avec une singulière chaleur : « Il faut me connaître bien peu pour avoir pu dire ou chercher & fah% croire que j'avais mis le pied sur le territoire rëpublicsûn, autrement qu'avec le rang et à la place où le hasard m'a fait naître... On peat prendre l'incognito pour voyager dans les glaciers de Saisse, <^)mme je l'ai fait l'an passé, n'ayant rien de mieux à fure; mais, pour aller en France, quand j'en ferai le voyage, je n'aurai pas besoin de m'y cacher. »
Vrai petit-fils de ce Gondé qui avait donné en 1789 le signal de l'émigration, Enghien se refusait & admettre, non seulement qae l'exode eût été alors un tort, mais que la situation se fût modifiée : « On nous a tant répété que nous étions des sots, que nous avons fini par le croire. On nous a dit, en France, que nous étions des traîtres à notre patrie, et l'on est parvenu à rendre beaucoap de nous honteux de leur conduite. Pour moi, j'en fais ma gloire, et rien ne m'en fera changer. » Il admonestait durement un de ses fidèles ofliciers, qui n'avait pu résister à la tentation de rentrer eo Berri : « Je sais que je vous parais exagéré ; je sais que Taôr dn jour, la mode, l'intérêt, la raison peut-être, parlent contre moi. Mais l'honneur est pour; et c'est beaucoup. »
On voit combien lourde était l'erreur de ces habiles, qui, en quête d'une solution consolidant les résultats politiques de la Révolution sous une étiquette monarchique et bourbonienne, hésitaient entre le duc d'Orléans et le duc d*Enghien. Ce dernier se dédarait (( l'ennemi juré de la République française » et protestait de son mépris pour quiconque servait la Révolution, « à commencer par le Premier Consul et à finir par le dernier employé dans le goafernement ». Le Concordat lui inspirait, à côté d'appréciations tontà fût injustes sur le compte de Pie VII, d'assez plaisantes réflexions : (( On est grand homme à bon marché, quand on l'est comme Bonaparte. Rien ne lui résiste, pas même Dieu, qui lui cède beaucoup de ses prérogatives en ce moment. »
Tout en jetant Tanathème à la France issue de la Révolatioo, Enghien l'étudiait avec une curiosité passionnée, lisant les journaux, interrogeant les allants et venants. Il ne se gardait pas toujours sans doute des illusions inséparables de l'exil, et se persuadait par exemple que les garnisons d'Alsace étaient fiavoral)ies au rétablissement de la monarchie. Mais par contre, Inen des
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appréciations témoignent de sa clairvoyance et même de son esprit politique. Non seulement il se rendait compte qne dix ans de convnlsions intestines avaient abouti à rétal)lissement d'une autocratie plus forte' que celle de Louis XVI, mais il discernait dès 1803 les conditions auxquelles la restauration finirait par s'accomplir : « Du moment où chacun sera sûr de conserver sa place et d'avoir la paix, il n'est plus en France que des sujets fidèles. »
La même perspicacité lui faisût percer à jour le secret des coalitions inspirées en apparence par la défense des prindpes monarchiques. Derrière les déclarations sonores, il discernait les jalousies séculaires contre la France. Ecrivant à un ami rentré dans sa famille, il usait par précaution de métaphores qui rendaient plus piquante encore l'expression de sa pensée : « Nous sommes payés pour croire que toutes les autres maisons de commerce» qui nous jalousent, ne veulent qu'empû'er notre sort. N'importe pour elles qui dirigera les affaires de la maison, pourvu qu'on lui en fasse faire de mauvaises. » C'est l'exacte conclusion & laquelle, au bout d'un siècle, se rangent les historiens; c'est ce que nous aurons prochsdnement à développer & propos des deux derniers volumes de M. Sorel; c'est ce qu'expriment ces paroles de H. Frédéric Masson, citées dernièrement par H. Brunetière aux applaudissements de l'auditoire académique : « Les coalitions qu'on forme contre la France ne tiennent point au régime intérieur qu'elle adopte; elles tiennent à la configuration même de l'Europe, et à ce fait que toujours la France sera uniquement jalousée parce qu'elle est la France. »
Si désenchanté qu'il pût être sur le désintéressement des puissances européennes, le duc d'Enghien, par une inconséquence qui n'était qu'apparente, désirait ardemment mettre son épée au service de l'une d'entre elles. La dispersion de l'armée de Gondé, la mesquine réception faite à son grand-père par la cour de Vienne, l'avsdent convaincu du discrédit et de l'impuissance où étaient tombés les émigrés : « Etre émigré français, ce n'est être rien. On n'est ni plus aimé ni plus estimé; et l'on vous regarde comme un être dangereux, comme un pestiféré, qui apporte avec hii le venin et la contagion du ma! qui l'a frappé. » Soldat dans Tâme, soldat par vocation personnelle autant que par tradition héréditûre, du moment où sa patrie le répudiait et où son roi ne pouvait l'employer, la tentation le prenait de se mettre, comme un princier condottiere, aux gages de quelque souverain étranger, de
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faire une grande fortune miliudre, analogue à celle du maréchal de Berwick en France ou de certains princes de Lorraine et de Savoie en Autriche : « J'espère bien, cher papa, que vous ne me désapprouverez pas de vouloir suivre* à toute force, 4a carrière pour laquelle je sens que je suis né; et, s'il faut renoncer à redevenir ce que j'étais, je crois avantageux de faire l'impossible poar acquérir de la considération; pendant que mon âge et ma santé me le permettent, dans la seule route qui me reste ouverte, celle de l'honneur. » Si une telle résolution cadre mal avec notre conception actuelle du devoir patriotique, il faudrait une singulière étroitesse d'esprit pour en méconnaître la générosité et la noblesse.
Dans un langage qui avait lui aussi sa grandeur, le vieux Condé objecta les traditions de famille, qui empêchaient un fils de France d'embrasser un autre service que celui du roi de France : « Gela n'est pas fait pour vous, et jamais aucun des Bourbons passés on présents n'a pris ce parti. Toutes les révolutions du monde n'empêcheront pas, quoi qu'on puisse vous dire, que vous ne restiez jusqu'à la fin de votre vie ce que Dieu seul vous a fedt : c'est ce qu'il faut bien vous mettre dans la tête. Au commencement de la guerre, que j'ose croire avoir faite comme un autre, j'ai refusé d'accepter aucun grade au service de l'étranger : c'est sdnsi qae vous devez faire vous-même. »
Enghien dut donc, bien à contre-cœur, laisser tomber les ouvertures de l'archiduc Charles, qui lui offrait de la part de son frère un commandement important dans l'armée autrichienne. A la rupture de la paix d'Amiens, la même intervention fit échouer ses démarches auprès du roi d'Angleterre, à qui il demandait de l'employer, fût-ce comme soldat, si le cadre des ofiiciers était complet. Son désespoir s'exhalait en termes saisissants : « Le fatal nom que nous portons nous condamne donc à une nullité honteuse! »
L'aïeul et le petit-fils se retrouvaient d'accord pour désavouer, même contre la France révolutionnaire, tout ce qui n^était pas la lutte au grand jour et à visage découvert : les conspirations, les plans d'enlèvement ou d'assassinat du Premier Consul, répugnûent également à leur droiture. Ceci ressort jusqu'à l'évidence des pièces publiées par H. Boulay de la Meurthe, et c'est d'autant plus essentiel à constater, qu'en déddant la perte du duc d'Bngbien, Bonaparte tout d'abord le crut complice de Greorges Gadoudal.
La vérité est qu'un seul d'entre les Bourbons fut au courant des préparatifs du complot. Condé n'en fut informé que lorsque tont
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était résola, par un très loyal gentilhomme breton, le comte de BothereU qui, « le cœur navré de douleur », lui écrivait : « Ce sont l'assassinat et le chouannage qui ont prévalu. » Un peu plus tard, après la découverte de la conspiration et l'arrestation de la plupart des conjurés, Enghien s'écriait : « Ces moyens ne sont pas dans mon genre... Je ne suis pas fâché, si l'on a cru à propos d'ouvrir mes lettres, qu'on y ait reconnu ma façon de voir et de penser, et la désapprobation continuelle que j'ai toujours donnée à des mesures en dessous et indignes de la cause que nous servons, n — a Vraisemblablement », répliquât Coudé, <c on a jugé que ce qui vient de se passer n'était pas plus dans mon genre que dans le vôtre; car je n'étais, pas plus que vous, dans la confidence du grand projet qui vient d'échouer. »
Bien loin de songer à conspirer, le jeune duc cherchait, daps ce début de l'année 180A, à étour(Ûr dans les divertissements son oisiveté et son chagrin de ne point fûre campagne, a Je commencerai par m'accuser tout de suite de paresse, cher papa, ne vous ayant pas écrit de tout le carnaval, chose dont je vuus demande pardon. Mais vous m'excuserez, quand vous saurez que la chasse, la danse et le repos ont pris les trois quarts et demi de mon temps. Il faut bien laisser l'autre demi-quart pour l'amour : vous voyez qu'il ne restait rien de vide. »
L'attrait de la chasse, l'agréable société de quelques fonctionnaires badois, contribuaient à le retenir à Ettenheim, bien que la princesse Charlotte fût prête alors à le suivre dans une autre résidence, et que son grand-père insistât depuis le mois de juin 1803 sur le danger de demeurer si proche de la frontière. Enghien, n'envisageant que l'hypothèse d'un assassinat, écrivait avec son beau courage : « Je vous avoue que la crainte de rencontrer un gueux soudoyé ne me fera jamais faire un pas de plus ou de moins. » Biais Coudé, hanté d'un étrange pressentiment, spécifiait que l'idée d'un enlèvement pourrait « passer par la tète du Consul ». (1 revenait à la charge, et finissait par écrire : « Je vois qu'il vous en coûterait de quitter un lieu ob vous vous plaisez; mais songez que nous avons affaire à un homme capable de tout... Choisissez, croyez-moi, quelque ville un peu plus loin, plus habitée et où il y Bit garnison, si cela est possible. » — Cette lettre, qui clôt la correspondance, paraît plus poignante encore, quand on sait qu'elle est du 26 mars 180A. Les hostilités et l'état de la mer rendaient alors les communications singulièrement lentes entre le continent et l'Angleterre. A la date où Coudé exprimait avec une si clah-voyante vivacité ses préoccupations paternelles, il y avait dnq jours déjà que son petit -fils n'existait plus...
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Si qua faia aspera rumpa$... Plus fort que tous les ndsonnements, an inviDcible et mélancolique attrait nous porte à prolonger par l'imagination ces carrières qui s'annonçaient pldnes de promesses, et dont une brusque catastrophe est venue interrompre le premier essor. Qu'il s'agisse de Bamave ou de Hoche, du doc de Bourgogne ou du duc d'Enghien, nous nous surprenons k chercher quel eût été leur rôle et qudle leur influence, au cas où lear existence se serait normalement poursuivie.
En^hien nuiréchal d'Empire, grand-ugle de la Légion (pourquoi pas prince de Rocroyl), c'est une conception qu'il faut laisser aoi badauds qui s'acharnent aux plus invraisemblables condliations. Si pareille idée a jamais traversé l'esprit de Napoléon, c'est i Sainte- Hélène, alors que ce génie si ludde, si pratique, si préds, tentait de se dérober aux tortures de l'inaction en s'égarant de propos délibéré dans le domaine des chimères. Quant au jeune prince, nous connaissons ses protestations de loyalisme mooarcliique; nous savons qu'un acte d'adhésion au gouvernement consulaire lui paraissait pure félonie.
Il n'aurait donc reparu à la tète dee troupes françaises qu'en 181 &. Mais ce qui est vraisemblable, c'est qu'avec ses goûts et ses aptitudes militaires, la sympathie se seriût établie, franche et rapide, entre lui et les vétérans de la Grande-Armée, et qu'il aurût servi de lien entre la Restauration et les soldats de Napoléon. Sans doute aussi, son intermédiaire eût rendu les rapports moins tendus entre ses cousins d'Orléans et la branche aînée; le duc d'Aomale n'aurait pas été seulement l'héritier, mais l'élève du dernier Gondé. Deux des causes principales eussent été supprimées ou atténuées, qui rendirent possible la révolution de 1830...
Hypothèses vaines autant qu'attachantes I L'àpre faisceau des destins ne s'est point kdssé rompre. La réalité, c'est l'enlèvement nocturne, la course haletante vers Vinoennes, û commission militaire et le peloton d'exécution. — Sur les détails de ce drame, sur les responsabilités, la suite de ki publication de M. Boulay de la Meurthe ne peut manquer d'apporter quelques nouvelles lumières, et nous auroQs soin d'en entretenir nos lecteurs. Notre seul bat aujourd'hui a été de leur montrer combien la première partie de ce recueil éclaire mieux la physionomie morale de la victime.