L. DB Lanzàg de Laborie
EXPIATRICE
ni
Les malheurs de la famille de Fosseuse dataient de la Révolution, ce qui est Thistoire de beaucoup de maisons nobles et anciennes. A cette époque, rarrière-grand-père de François de Fosseuse ayant payé de sa vie, avec sa femme et deux de ses fils, son dévouement à la monarchie, ses biens avaient été confisqués et vendus pour partie au profit de la nation. Le dernier de ses enfants, son unique héritier, que son jeune âge, — il entrait alors dans sa treizième aimée, — avait sauvé de l'échafaud, s'étût trouvé sans ressources, à l'aube de sa vie et n'avsdt dû qu'à la sollicitude d'une sœur de son père de ne pas mourir de fsdm.
Lorsque, sous le Consulat, les descendants des victimes de la Terreur étaient rentrés en possession de ceux de leurs biens non encore aliénés, ce jeune hoomie avait recouvré l'antique château de Fosseuse. C'eût été le bonheur si le domaine lui eût été rendu en bon état, liais on le lui restitusdt dépouillé, dévasté, mis au pillage, une partie des bâtiments en ruines et nécessitant de coûteuses réparations, le mobilier saccagé, les terres sans culture. 11 avait fallu emprunter, grever l'immeuble pour en reconstituer les revenus que longtemps ces dépenses nécessaires devaient diminuer, alors qu'ils l'étaient déjà par les frais d'exploitation.
Le propriétaire, bien qu'y trouvant à peine de quoi subvenir aux besoins de son existence, avait pu cependant le conserver. Son mariage avec une jeune fille pourvue d'une petite dot et qu'il épousa parce qu'il l'aimait lui avait permis, non d'y faire aussi brillante figure que ses aïeux, mais d'y vivre tant bien que mal et d'élever ses deux fils.
L'aîné entré dans les ordres, était mort peu après. Le cadet, le père de François, s'était marié à son tour et, plus heureux que
* Voy, le Correspondant du 25 février 1904.
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son père, il avait fait un mariage riche en même temps qu'un mariage d'amour. C'était vers 1872. La ruine survenue en 1793, se trouvait complètement réparée et François de Fosseuse, qui venait au monde près de quatre-vingts ans après cette date fatale à sa famille, semblait destiné à recevoir une fortune égale à celle dont la Terreur l'avait jadis dépouillée. Il en eût tranquillement joui, si son père ne se fût avisé tout à coup de la trouver insuffisante et d'en demander l'accroissement à des spéculations financières, dont les suites eurent sur sa vie une influence assez considérable pour qu'il soit utile d'entrer ici dans quelques détails techniques.
On sait combien fut vive la reprise d'affaires, qui succéda chez nous à la guerre franco-allemande. Gomme si les vaincus d'hier eussent vodu prendre, en s' enrichissant, une première revanche de leurs défaites, de toutes parts, se fondaient des sociétés de crédit et se créaient à la faveur d'une pléthore de capitaux, des établissements qui se flattaient d'activer cette reprise. Ces banques, pour la plupart, étaient vouées à une existence brève et précaire et presque toutes se sont effondrées depuis. Hais on croyût alors à leur avenir; on vantait leur utilité, la prévoyance et l'habileté de leurs fondateurs. Le public grisé par une réclame à outrance qui Im promettsdt d'mcalculables bénéfices leur apportait ses fonds, souscrivait à leurs actions que son empressement à en devenir possesseur poussait aux plus hauts prix.
Quelle était la valeur intrinsèque du papier orné de belles vignettes, qu'on lui donnait en échange de son argent, il ne s'en souciait guère et ne le demandait pas. Ce n'était pas pour conserver ces titres en portefeuille qu'il les achetait, mais pour les revendre quand les prix auxquels il les avait acquis seraient dépassés. Tant de gens en voulaient et avaient intérêt à les voir monter, qu'il en résultsdt une poussée constante vers la hausse, une hausse inconsidérée dont tout le monde était complice, voire un petit groupe de spéculateurs à la baisse, aussi puissants par leurs moyens d'action qu'ils étaient peu nombreux et qui préparaient dans l'ombre regorgement de tant de naïfs et de crédules engagés jusqu'au cou dans ces opérations périlleuses.
Entre les diverses banques dont les titres furent ainsi livrés en pâture à la fureur du jeu, aucune ne semblait devoir assurer à ses actionnaires d'aussi gros gains que celle qui s'était fondée au capital de cinquante millions sous le nom de « Banque de Navarre ». En la créant, ses fondateurs ne rêvaient pas d'en fsdre un instrument de spéculation. D'après ses statuts, elle avait pour but de venir en aide à l'industrie et au commerce par des ouvertures de crédit, accordées à des négociants qui pouvaient justifier de leur honora-
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bilité et de l'utilité de leurs entreprises. Le programme était alléchant. Les fondateurs le rendirent plus alléchant encore en s'entourant pour l'exécuter d'hommes considérables par le nom, la fortune, la place qu'ils tenaient dans le 'monde et dont la présence à la tète de l'affaire était la garantie de la probité avec laquelle elle sendt conduite. Parmi ces noms tous respectés et tous également propres à inspirer confiance, le marquis de Fosseuse, père de François, laissa figurer le sien. Ce nom sans tache, inscrit sur les prospectus d'émission, ne contribua pas peu à attirer les capitaux qui vinrent, par leur abondance, faciliter la constitution de la société.
Entrés en fonctions, les administrateurs se donnèrent pour tâche de se renfermer dans le programme qu'ils s'étaient tracé, de se refuser aux spéculations de Bourse et de s'en tenir rigoureusement aux entreprises industrielles et commerciales et aux opérations dites de banque. Us s'appliquèrent à empêcher les actions de la société de passer des mains des souscripteurs primitifs dans celles des spéculateurs; ils prêchèrent, sous toutes les formes, à leurs actionnaires la nécessité de conserver leurs titres, de n'attendre de bénéfices que du grossissement progressif des dividendes, résultat de la prospérité des affaires sociales et de ne pas céder à la tentation de réaliser le gain qui résulterait pour les vendeurs de l'élévation des cours.
Pendant une année, ils parvinrent à maintenir la discipline dans leur troupe et les actions de la Banque de Navarre échappèrent aux griffes de la spéculation. Hais, lorsqu'après la clôture du premier exercice, on en connut les résultats; lorsque par le rapport qui fut lu à l'assemblée générale annuelle des actionnaires, on apprit que les gains réalisés permettaient de distribuer un dividende supérieur à dix pour cent du capital souscrit, le conseil d'administration cessa d'être maître du marché. Sous l'influence des demandes, les actions rapidement atteignirent des cours inespérés. Jaloux de bénéficier sans tarder de cette plus-value, certains porteurs commencèrent à vendre leurs titres qui s'inscrivaient à la cote de la Bourse à un prix cinq ou six fois supérieur à leur valeur nominale.
11 fut alors facile de voir ce qui allait résulter et ce qui résulta bientôt en effet de ce mouvement ascensionnel. Un jour vint ott brusquement il s'arrêta. Les porteurs qui avûent payé des prix trop élevés conçurent la crainte que la baisse ne succédât â l'arrêt subit de la hausse. Ils cherchèrent des acheteurs; les titres s'offrirent en abondance, témoignant de l'effroi de tant de gens qui déjà, se voyaient dépouillés. C'est alors qu'à l'effet d'arrêter l'efiondrement des cours et d'empêcher des ruines, la Société décida de racheter à tout prix les titres mis en yente. Mus, outre que se» iO MARS 1904. 56
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statuts lui interdisaient ce genre d'opérations, elles eurent pourcoBséqnence de faire sortir rapidement de ses caisses l'argent liquide qui s'y tronvait et, quand eUe Feut épuisé, de la laisser impuissante à continuer ses rachats, au moment où il eût été nécessaire de les poursuivre pour maintenir les prix.
Ce fut le signal de la panique et de la dégringolade; les actiofis tombèrent à rien ayant, pour la plupart, d'être payées par les imprudents qui les avaient achetées à des prix excessifs; le brok courut que la banque de Navarre était ruinée. Les capilidistesqu y avaient déposé des fonds se précipitèrent pour les retirer. Hiis prise au dépourvu avant d'avoir pu réunir ses ressources, la banque dut fermer ses guichets et rester sourde à ces exigences qui se multipliaient d'heure en heure. Il y eut alors des pleurs, des plaintes, des grincements de dents; les hommes de loi et le pafÂer timbré furent mis en mouvement et le tribunal de commerce, assailli par les réclamations des créanciers saisis d'effroi et trop affolés pour comprendre que leur intérêt, biai entendu, commandait la patience, prononça la mise en faillite de l'établissement dont, si peu de temps avant, la prospérité ne faisût doute pour persomie.
Quelque arides qu'ils soient, les détails qu'on vient de Ure devaient trouver place ici, car, à défaut de cet exposé, les lecteuis ne s'expliqueraient pas la rapidité de cette débâcle. Ce fut comme un coup de foudre qui eût jeté bas un arbre vigoureux. La banque de Navarre succombait en quelques mois, victime tout à la fois de l'imprudence de ses administrateurs, succédant à leur longne sagesse, de drconstances doint ils n'avaient pas été maStres ei surtout de la malveillance d'établissements rivaux qui croyaient pouvoir tirer profit de sa ruine.
Alors s'ouvrit pour elle comme pour tant d'autres la période des procès dont nous avons si longtemps entendu retentir les tribananx et qui vingt fois renouyelés, recommencés incessamment dertft toutes les juridictions ont achevé de mettre sur la paille les pbideurs, en enrichissant seulement les hommes de loi et avec eox tout ce personnel auxiliaire de la justice, qui vit de la raioe d'autrui, liquidateurs judiciaires, syndics de faillite, arbitres de commerce, acheteurs de créances, multipliés comme à plaisir par la législation et par l'usage.
En sa qualité d'administi*ateur de la banque de Navarre, le marquis de Fosseuse ne pouvait se dérober aux responsabilité qu'il avait encourues comme ses collègues. Il se vit l'objet de ptocédures multiples, et tandis que d'une part, il constatait la perte de presque tous les fonds qu'il avait mis dans la banque ou dans les affaires qu'elle patronnait, d'autre part, il s'entendait ccHidamaer
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par le tribunal de commerce de Paris au payement do passif dont l'existence avait déterminé la mise en faillite. C'était pour lui la mine, une ruine qui le laisserait insolvable et le mettrait, sa vie durant, à la merci de ses créanciers, puisqu'il était bien loin de posséder la somme que le jugement rendu autorisait le syndic qui les représentait à exiger de lui.
Naturellement, il interjeta appel de cette condamnation. Mais, après de longs débats, la cour confirma la sentence des premiers juges. Il se trouva donc en fin de compte débiteur de la faillite pour un total qui dépassait de beaucoup sa fortune. Il devait alors s'attendre aux pires catastrophes et, notamment, à la saisie de ses biens mobiliers et immobiliers. Il s'y était résigné. Avec un grand courage, il donna tout ce qu'il avait à l'exception de la terre de Fosseuse qu'il sauva du désastre à la faveur d'un jugement de séparation de biens, que sa femme avait obtenu et qui lui permit de conserver cette terre en représentation de sa dot engloutie dans le naufrage.
Lorsque, quelques années après, le marquis mourut, en pleine maturité d'âge, tué par les innombrables tourments qu'il devait à ce désastre, il était débiteur envers la faillite d'une somme d'environ deux millions. Son fils avait alors dix ans. Par l'organe de son tuteur d'accord avec sa mère, l'enfant refusa l'héritage paternel dont l'acceptation l'eût rendu responsable de cette énorme dette. Le syndic dut renoncer à la* lui réclamer par les voies judiciaires, miûs il ne désespéra pas de l'obtenir par d'autres moyens. Gomme quelques débiteurs se trouvaient dans la même situation que la famille de Fosseuse, il ajourna à plus tard la clôture de ses opérations avec l'espoir qu'un jour viendrait où les fils de ces débiteurs enrichis par leur mariage ou autrement tiendraient à honneur d'acquitter la dette contractée par leur père.
De temps en temps, par des réclamations et des menaces, il se rappelait au souvenir de M'''' de Fosseuse, bien qu'il n'ignorât pas qu'il n'en obtiendrait rien. Mais il tenait à ce qu'elle sût qu'il ne désarnoait pas et que si, légalement, il était sans droits contre elle et contre son fils et ne pouvait les poursuivre, il aurait toujours la ressource de les faire rougir de l'insolvabilité du défunt dont ils portaient le nom.
Avec une cruauté qui eût été sans excuse si elle ne se fût inspirée de l'intérêt des créanciers, il ne perdait aucune occasion de reprojcher à. la veuve de vivre dans un château quand les malheureux ruinés par la faute de son mari étaient réduits à la misère.
« Si vous vouliez vous décider à vendre votre terre. Madame la marquise, lui écrivait-il, vous seriez en mesure de me payer; vous
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y perdriez quelque chose de votre bien*ètre, mais vous vous mettriez en règle avec votre conscience et vous y gagneriez en honorabilité en délivrant votre fils du fâcheux renom qui s'attache au souvenir de son père. »
A ces obsessions injurieuses autant qu'injustes, elle répondsdt qu'ayant dû, dans sa détresse, recourir à des emprunts, le château était le gage des prêteurs; les intérêts qu'elle leur payait absorbaient en partie les revenus et le peu qui lui restait défrayait à peine la modeste existence qu'elle menait dans cette opulente demeure. Le syndic n'en persévérait pas moins dans ses réclamations. Sous une forme ou sous une autre, elles se reproduisûent une ou deux fois par an et empoisonnaient véritablement l'existence de la malheureuse femme qui se voyait pour toujours à la disorétion de cet homme terrible.
François de Fosseuse, en grandissant, fut le témoin des inquiétudes et des chagrins de sa mère. Dans la retraite où elle vivait avec lui, et presque sans le quitter, si ce n'est, le soir venu, pour rentrer dans sa chambre, elle n'eût guère pu lui cacher ses angoisses. D'ailleurs, n'entretenant que de rares relations avec le dehors, réduite à la société de son fils et du vieux prêtre qu'elle avait pris â demeure en qualité de précepteur, comment se fût-elle privée de la douceur de choisir son unique enfant pour confident de ses angoisses. Jusqu'au moment où il fit sa première communion, soucieuse de ne pas assombrir âon enfance, elle les lui avait cachées. Mais, lorsqu'elle l'eut vu, à la suite de ce grand acte, devenir plus grave, plus réfléchi, plus désireux de savoir pour quelles causes il y avait dans la maison tant de tristesse, elle considéra comme une nécessité d'être moins réservée avec lui et de te mieux préparer ainsi à la pratique des devoirs qu'il devrait remplir dès son entrée dans le monde.
Bientôt, François n'ignora plus pour quels modfs sa mère avait si souvent soupiré en lui prodiguant ses caresses et pourquoi si souvent encore, lorsque, le matin, il entrait dans sa chambre pour l'embrasser, il la surprenait les yeux rouges des larmes qu'elle essuysdt en bâte en l'entendant venir. Il sut qu'en dépit des apparences, il était sans fortune, qu'il ne devait attendre de sa mère d^autre héritage que la vieille demeure où s'écoulait sa jeunesse et que, pour en conserver la propriété, il faudrait qu'il épousât quelque riche héritière.
Ame généreuse, loyale et sensible, disposée au bien, François professait pour sa mère autant d'admiration que de tendresse. Les révélations que, peu à peu, elle lui faisait eurent pour conséquence de surexciter le désir de lui plaire et de la rendre heureuse, dont il était instinctivement animé. A ce désir vint s'ajouter l'ambitioii de
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la dédommager de la cruauté de son destin en s'efforçant de répondre à tout ce qu'elle était en droit d'attendre de son fils. 11 redoubla d'ardeur au travail, fit sous la direction de son vieux maître de brillantes études et n'ignorant pas qu'il était tenu de suivre une carrière, il choisit, dès l'âge de seize ans, celle de la diplomatie où le nom qu'il portait pourrait servir à son avancement.
Cette décision entraînait pour lui la nécessité de faire son droit et de vivre à Paris pendant ce temps. Sa mère alla s'y fixer à ses côtés. Durant plusieurs années, ils y résidèrent, installés dans un petit appartement du faubourg Saint- Germain et n'allant à Fosseuse qu'à l'époque des vacances. Une fois ses grades conquis, François prépara les examens qui s'imposent aux apprentis diplomates. Un peu plus tard, il les passa avec succès et, admis dans la carrière, il y débuta par un séjour à jVienne et à Rome où il fut successivement envoyé comme attaché. Sa mère étant empêchée de le suivre, ils durent alors se séparer. Ce fut le premier chagrin résultant de leur volonté qu'ils eussent jamais ressenti.
Deux années s'écoulèrent encore durant lesquelles, par suite de ces circonstances, ils se virent peu. Puis, François parvint à se faire rappeler à Paris pour y occuper un emploi au ministère des affaires étrangères. Ce retour, en lui permettant de reprendre avec sa mère la vie commune, leur rendit les joies de l'intimité un moment suspendues par leur séparation. On commença alors à les voir dans le monde plus fréquemment qu'autrefois. M'^'* de Fosseuse espérant y trouver une femme pour son fils avait renoué beaucoup de relations anciennes. Partout, elle était accueillie avec le respect auquel lui donnaient droit son nom, sa naissance et plus encore le courage déployé par elle au cours des longues épreuves qui l'avaient toujours montrée s'élevant plus haut que son malheur.
La sympathie qu'elle inspirait était égale à ce respect et non moins justifiée. Quoiqu'elle approchât de la cinquantaine, elle conservait quelques-uns des attraits de la jeunesse. Des fils d'argent donnaient çà et là ses cheveux noirs. Mais son visage sculpturalement épanoui dans les splendeurs automnales était sans rides; ses yeux n'avaient rien perdu de leur éclat et sa taille demeurait svelte et fine sous les vêtements noirs auxquels elle s'était vouée depuis la mort de son mari. L'âge n'avait pas éteint l'éclat d'intelligence et de bonté dont rayonnait son front et dans ses paroles les plus simples, dans l'accent, dans les inflexions de sa voix éclatait la bonté naturelle de son âme. Orgueilleuse de son fils en qui on s'accordait à trouver de nombreux points de ressemblance avec elle, elle le faisait valoir rien qu'en se montrant à son côté, puisqu'elle
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autorisait à penser que sous ses ressemblanœs apparentes, il possédait les mêmes qualités d^esprit et de cœur que sa mère..
Dès qu'elle eut repris ainsi contact avec le monde, elle se flatta de faire contracter à ce fils chéri, si digne d'être aimé, une belle alliance et, peut- être, alors, dans son ardeur à le marier, perdit-elle trop de vue que tel qu'il était sorti de ses mains merveillensement éducatrices, il ne consentirait jamais à donner son nom à une jeane fille, si riche qu'elle fût, s'il ne l'aimait.
Cette défaillance d'observation ne s'expliquerait pas dans la femme dont nous avons décrit la nature morale si l'on ne se rappelait qu'elle avait, au prix de douloureuses expériences, acquis b certitude qu'un brillant mariage pouvait seul tirer son fils de la situation précaire à laquelle il serait condamné pour toute sa vie s'il n'acquittait pas les dettes paternelles. La riche héritière qu'elle loi souhaitait, il n'était pas impossible de la découvrir, ne fdl-ce que parmi les jeunes Américaines qui tiennent à allier leurs qualités natives aux qualités traditionnelles des Français. Mais vouloir en même temps que les millions toutes les vertus et la beauté par surcroît, c'eût été peut être trop haut prétendre et, résolue à exiger chez sa bru une honorabilité familiale aussi bien établie que la fortune, la marquise de Fosseuse inclinait inconsciemment à (aire, -" ce qui s'était déjà vu, — quelques concessions quant aux agréments personnels de la future si celle-ci en rachetait rimperfection par k chiffre de sa dot.
C'est ainsi qu'en se lançant à la poursuite de l'argent, des âmes qu'on a toujours connues délicates et scrupuleuses subissent la contagion de l'exemple, perdent quelque chose de leur clairvoyance et en viennent à se figurer qu'à l'aide de beaucoup d'écus, on fea beaucoup de bonheur.
Mais, en se livrant en toute conscience à ces calculs, M*' de fosseuse comptait sans son fils. Bien qu'il comprit la nécessité de seconder les vues de sa mère, il n'entendait sacrifier, en se mariant, aucune des conditions que devait réunir une femme pour quil la jugeât capable de le rendre heureux. Il la voulait avant tout selon son cœur et ne trouva pas conforme à son idéal la première qui lu fut proposée.
C'était une jeune personne de dix-neuf ans, née à Chicago, fife unique d'un constructeur de chemins de fer, qui comptait parmi les « milliardaires » de son pays. Venue en France avec son père, elle voulait s'y marier et, d'accord avec lui, se déclarait toute prête à redorer le blason d'un gentilhomme ruiné. Comme plusieurs de ses compatriotes, moins riches qu'elle, avaient épousé des princes et des ducs, elle ne prétendait pas à moins. Mais, lorsque à l'Opéra, elle
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eut aperçu François de Fosseose et appris son histoire, elle fit savoir tout net qu'elle se contenterait d'un marquis. Le propos fut répété à M""* Fosseuse qui, renseignements pris, se prêta à favoriser une rencontre entre cette sémillante étrangère et son fils. Les jeunes gens se virent, causèrent et le même soir, François fut averti qu'il ne dépendait que de lui de faire entrer dans sa maison les millions ramassés sur les voies ferrées d'Amérique par un spéculateur heureux. 11 y en avait assez pour acquitter toutes les dettes et, cette satisfaction donnée aux créanciers, pour assurer une grande existence au ménage. Le père de la future était disposé à tous les sacrifices pour satisfaire le caprice de sa fille.
— Ce dédommagement nous était bien dû, dit la marquise à son fils, en lui faisant part de l'heureux résultat de l'entrevue. Cette fois, nous voilà hors de peine.
— Hélas I non, maman, pas encore, répondit François.
— Tu refuses! s'écria la mère qui tombait de son haut, en voyant s'écrouler l'édifice de ses espérances.
— Je refuse, reprit- il.
— Mais que lui reproches-tu, à cette petite? Elle parait bien élevée et avoir le plus heureux caractère ; la taille est gracieuse et fine, la tête charmante.
— Il n'y a rien dedans; rien dans sa tête, rien dans son cœur, ce n'est qu'une jolie poupée.
Ce fut dit d'un ton qui trahissait une résolution définitive. Consternée, M"* de Fosseuse ne trouva rien à répondre. Elle se contenta de soupirer.
— Hais, mon pauvre enfant, si tu es toujours aussi diffidle, tu ne te marieras jamais, puisque tu ne peux épouser qu'une fille très riche.
— Vaut mieux ne pas se marier que se condamner au malheur, objecta philosophiquement François.
On n'en parla plus. Mais M""" de Fosseuse mit assez longtemps à se consoler de sa déconvenue. Deux autres tentatives qu'elle fit ne furent pas plus heureuses. A la première, son fils déclara que la jeune personne était vraiment trop laide. La seconde échoua parce que le passé de la famille lui parui suspect. La mère était désolée, elle commençait à se demander si elle parviendrait à marier son fils. Pour comble d'infortune, le syndic dé la faillite, qui s'étsdt tenu coi pendant les négociations matrimoniales, s'irritait de ces mariages successivement avortés, perdait patience et renouvelait ses réclamations.
Tout en reconnaissant qu'il était sans droits légaux pour exiger payement des héritiers de son débiteur, il en revenait toujours i
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son antienne du devoir d'honneur auquel ils étaient tenus. Aux yeux de la loi, ils ne devaient rien. Mais en était-il de même au regard d'une stricte morale et n'était-il pas scandaleux qu'ils ne fissent aucun effort pour donner satisfaction aux créanciers du défunt? Pour lui, il était las d'attendre. Quinze ans avaient passé depuis la mise en faillite de la banque de Navarre. Il était temps d'en clore les opérations. Puisqu'il ne pouvait rien tirer des créances qui loi restaient encore à recouvrer, il allait les mettre aux enchères et les vendre au plus offrant.
M'^'' de Fosseuse et son fils s'effrayèrent d'abord de cette menace, voyant déjà la vente affichée sur les murs de Paris et annoncée dans les journaux avec le nom des débiteurs. Mais ils se rassurèrent quand leur avoué leur eut appris qu'il n'était pas d'usage, en pareil cas, de désigner publiquement ceux-ci; que cette vente aurait lieu par devant un notaire et dans son étude, en présence seulement du personnel assez restreint des industriels qui trafiquent des créances réputées irrécouvrables et les achètent à bas prix avec l'espoir de traiter ensuite avec les débiteurs, moyennant un honnête bénéfice. L'homme de loi leur fit même remarquer qu'ils pouvaient, eux aussi, se porter acquéreurs et racheter pour quelques nulle francs les droits des créanciers. C'étsdt, à son avis, une occasion inespérée d'en finir à bon compte avec cette désastreuse et pénible affaire.
— Quelques mille francs, c'est bientôt dit, objecta M"* de Fosseuse. Mais encore conviendrait-il de préciser et de savoir si nous pourrons couvrir les enchères.
A sa demande, son avoué s'informa auprès du syndic et sut que la créance Fosseuse sersdt offerte sur la mise à prix de trente mille francs. Il y avait acheteur à ce prix et même plus haut.
— Où voulez-vous que je prenne cette somme? gémit la marquise. Elle avait emprunté sur son château jusqu'à l'extrême limite de
sa valeur vénale; elle s'était défait peu à peu de ses bijoux, de ses tableaux ; une partie de son argenterie avait été portée au mont-depiété ; elle ne pouvait se créer de nouvelles ressources, autant dire qu'elle en serait réduite à laisser la créance passer aux mains d^ gens véreux desquels les procédés les plus ignobles étaient à craindre.
— C'est dommage, fit l'avoué. Il n'y a donc qu'à laisser aller les choses. On ne peut rien contre vous, Madame, que des procédés de chantage. Si nous sommes attaqués avec ces armes déloyales, nous aviserons aux moyens de nous défendre.
La vente eut lieu quelques jours plus tard. La marquise et son fils s'y firent représenter. A force d'efforts, ils étaient parvenus à
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réunir vingt mille francs et lenr représentant avait mandat de suivre l'enchère jusqu'à épuisement de ces fonds. Mais ils furent promptement insuffisants, quoique d'abord la mise à prix n'eût pas été couverte et qu'il eût fallu la baisser. Les enchères s'élevèrent à quarante mille francs et la créance fut adjugée.
Gomme l'été venait de commencer, la marquise résidait à Fosseuse avec son fils. C'est là qu'une lettre de leur avoué vint leur apprendre le résultat de l'opération qui les délivrait des exigences du syndic, mais lui substituait un inconnu dont, à cette heure encore, ils ne savaient rien, pas même le nom.
« Je vais m'enquérir du personnage, écrivait l'avoué, et savoir ce qu'il a dans le ventre. Avant d'acheter la créance, il a dû, pour en apprécier la valeur, prendre ses informations et n'a pu, par conséquent, nourrir l'espoir d'en être payé en totalité. Sans doute, ne dierche-t-il qu'à la rétrocéder avec bénéfice. En ce cas, une entente ne serait pas impossible sur le prix qu'il convient de lui en donner et sur les conditions de payement. Si nous tombions d'accord sur ces deux points, je considérerais que c'est la meilleure des solutions. »
Ce langage donna confiance aux châtelains de Fosseuse, les disposa à tenir pour un événement heureux celui qui venait de se produire et ramena un peu de tranquillité dans leur esprit troublé depuis si longtemps par les incidents que nous avons racontés. Mais brève devait être cette accalmie et la journée prochaine allait leur apporter des causes nouvelles de tourments.
Le lendemain, vers une heure, dans la vaste et monumentale salle à manger sise au rez-de-chaussée de l'une des ailes du château, ils achevaient de déjeuner lorsque de la place qu'il occupait à table en face de sa mère, François vit une voiture découverte s'engager dans l'avenue plantée de vieux ormes, qui conduit de la grille d'entrée au perron. Dans cette voiture était assis, abrité sous une ombrelle grise, un homme tout en noir, dont il ne pouvsdt d'ailleurs distinguer le visage, à cause de la distance qui les séparait encore.
— Voilà une visite qui nous vient de Rouen, dit-il; je reconnais un fiacre de la gare. Attendez-vous quelqu'un, maman?
— Je n'attends personne, repondit M"' de Fosseuse en se penchant pour voir à son tour.
— Alors, peut-être, préférez-vous ne pas recevoir. En ce cas, vous n'avez que le temps de donner vos ordres.
Au moment de condamner sa porte, la marquise se ravisa. Elle pensait que si ce visiteur s'était mis en route en plein midi, malgré la chaleur brûlante qui emplissait l'atmosphère, c'est que ce qu'il
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avait à dire était pressé. Elle jugeait plus pradent de ne pas le renvoyer sans l'avoir entendu.
— Vous ferez entrer dans le petit salon, ordonna-t-elle au domestique qui servait.
Il sortit pour aller jusque sur le perron à la rencontre de l'inconnu et revint bientôt en rapportant une carte qu'il remit à son maître. François lut à haute voix ce qui y était inscrit ;
— « Luc Simonnet, ancien avoué à Vernon, ancien députèt membre de plusieurs sociétés savantes, décoré de plusieurs ordres, t Connaissez -vous 7 demanda-t-il à sa mère, les yeux fixés sur quatre petites croix, indication de décorations, qui s'allongeaient à la suite des qualificatifs qu'il venait de lire.
— J'entends ce nom pour la première fois et je ne me souviens pas d'avoir jamais vu celui qui le porte.
— Alors, je vais lui demander ce qu'il veut, dit François.
— «Py vais avec toi, ajouta sa mère en se levuit. Lorsqu'ils entrèrent dans le salon où les attendait le visiteur, ils
le virent allongé dans im fauteuil, sa redingote déboutonnée; il avait mis par terre, à côté de lui, son chapeau haut de forme, posé dessus son large portefeuille noir en maroquin et, à l'aide de son mouchoir, il épongeait son front où la sueur ruisselait. Ck)mme honteux d'être surpris dans cette attitude d'abandon, il bondit, en reboutonnant sa redingote et se retrouva debout, son chapeau à la main, son portefeuille sous le bras, saluant et balbutiant des excuses.
— A quoi devons -nous Phonneur de votre visite, monâeurf demanda François, examinant ce singuUer personnage et cherchant à deviner sa réponse.
— Monsieur le marquis de Fosseuse, sans doute? interrogea Simonnet.
— Moi-même, Monsieur.
— Et Madame? La maman, je pense, continua le visiteur ai désignant la marquise. Parfaitement, c'est bien à vous que j'ai à faire. Je suis le créancier de la succession de feu le marquis de Fosseuse pour une sonmie de...
11 ouvrait son portefeuille comme s'il voulsdt ne préciser le chiffre que pièces en main. Soudain, il se ravisa, le ferma et reprit :
— Enfin, vous savez de quoi je parle. J'ai acheté la créance du syndic de la faillite et je suis venu afin de savoir quand et comment vous voulez me payer.
— Je pourrais vous répondre que nous ne vous devons rien, répliqua vivement François.
— Et vous seriez dans votre droit, avoua Simonnet. Mais ce droit, que je ne conteste pas, en tendez -vous en user? Je n'aunôs
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alors qa'à me retirer en m'excusant de vous avoir dérangés. Seulement, vous avez toujours laissé entendre que vous étiez dans l'intention de mettre un terme à un état de choses assez fâcheux pour le renom de feu votre père. C'est sur la foi de cet engagement que j'ai acheté la créance.
M"" de Fosseuse l'interrompit.
— Notre intention, Monsieur, est toujours la même, déclarat-elle. Nous avons hâte, nous aussi, d'en finir, et si vous voulez bien aller conférer avec notre avoué, il vous dira ce que nous pou vous faire.
Simonnet se récriait :
— Oh ! Madame, je vous en prie, ne mettons pas les hommes de loi entre nous ; leur entremise ne peut être que nuisible â un arrangement amiable; tâchons de nous entendre saus eux.
La marquise consulta son fils d'un regard, déjà presque rassurée par l'apparente modération du visiteur. Devinant dans le regard de François qu'il approuvait par avance ce qu^elIe allait dire, elle poursuivit :
— Je ne vois à un arrangement amiable d'autres bases que celles-ci. En achetant la créance, vous avez eu le désir, d'ailleurs très légitime, de réaliser un bénéfice et très probablement vous vous l'êtes fixé. Veuillez donc nous faire connaître à combien vous l'estimez. 11 s'ajoutera au prix d'achat que vous avez déboursé, quarante mille francs, je crois, et le total de la dette ainsi précisé, nous n'aurons plus qu'à nous entendre sur les dates du payement. Nous vous demanderons de les espacer de six mois en six mois pendant trois années, étant entendu qu'en signant ces conditions, vous recevrez un important à-compte.
Tandis que la marquise parlait ainsi, la figure de Simonnet témoignsdt de son étonnement. Sa réponse le précisa.
— Mais sur ces bases, Madame, il n'y a pas d'entente possible, s'écria- t-il, et vous vous méprenez du tout au tout quant à mes prétentions. Ce que je réclame, ce n'est pas mes débours grossis d'un gain misérable, c'est la totalité de la dette contractée par M. votre mari : capital, intérêts et frsûs.
— Vous prétendez toucher deux millions et plus d'une créance que vous avez eue pour quarante mille francs I intervint François de . Fosseuse.
— Mais, absolument. Je n'en rabattrai pas un sou, et j'ai la loi pour moi; elle donne au porteur de la créance, quel qu'il soit, les mêmes droits qu'au créancier primitif.
— Alors elle est immorale, et, résolus à ne pas la subir, nous nous retranchons derrière la déclaration que maintes fois nous
872 fiXPlATRlGE
avons fsdte au syndic et que je vous ai répétée tout à l'heure. Hon père est mort; je n*ai pas acœpté son héritage et je ne vous dois rien. Vous pouvez vous retirer.
Simonnet devint blême.
— C'est bien maladroit à vous de me mettre à la porte* jeune homme, fit- il. Me croyez- vous donc désarmé* et pensez- vous que je suis venu ici sans m'être enquis au préalable des moyens de vous mettre à la raison? Parbleu I vous entendrez parler de moi.
— Que pouvez- vous donc?
— Je peux faire ce que le syndic n'a pas voulu faire : vous intenter un procès.
— Vous le perdrez comme l'eût perdu le syndic, s'il nous l'eût intenté.
— Oui, je le perdrû, mais non sans avoir étalé au grand jour d'une audience publique la correspondance de votre père quand il était administrateur de la Banque de Navarre, et où il apparaîtra sous un singulier jour ; non sans avoir fait reproduire les débats dans les journaux et appris à tout le monde que, tandis que les malheureux qu'il a ruinés pâtissent de ses fautes et de son insolvabilité, sa veuve et son fils se prélassent dans le bien-être, jouissent de tous les avantages d'une fortune qu'ils ne doivent qu'à un désastre.
François haussa les épaules en disant :
— On vous prouvera que ce sont là des mensonges, Monsieur. On établira que ces ruines que vous rappelez, ce n'est pas en vous payant ce que vous osez rédamer qu'on les réparera, puisque vous ne le réclamez que pour vous enrichir, et que les premiers cr&usciers n'en recevront rien. Et puis, on nous connaît; on sait avec quel courage et quelle dignité mon héroïque mère a tenu tête à ses malheurs. Assignez- nous, si vous l'osez; calomniez-nous, nous nous défendrons et vous ne parviendrez pas à nous déshonorer.
— Ce sera tout de même un scandale, insista raiUeusement Simonnet, oui, un scandale, et retentissant, un de ceux dont il reste toujours quelque chose. Il ne facilitera ni votre carrière. Monsieur le secrétaire d'ambassade, ni votre mariage. Mais vous ne pourrez vous en prendre qu'à vous-même, car c'est bien vous qui l'aurez voulu. Au revoir, Monsieur. Votre serviteur, Madaaie.
Et, très digne, il gagnait la porte. La marquise y fut avant loi, et, lui barrant la route :
— A quoi bon ces menaces, fit-elle d'un ton également éloigné de la hauteur et de la bassesse, quand vous devez être convainco qu'elles ne vous mèneront à rien? Quel bien résultera pour tous du mal que vous voulez nous faire?
EXPIATRIGB 873
— Je n'avais que des desseins pacifiques en entrant ici, observa Simonnet qui, lentement, revenait sur ses pas. Mais l'impertinence de M. votre fils m'a fait sortir de mes gonds.
— Mon fils est jeune; il est loyal et bien excusable de s'être irrité de l'excès de vos prétentions. Elles m'ont surpris moi-même, malgré mon expérience de la dureté des gens d*aflaires. Vous ne pouvez ignorer que la somme que vous exigez, nous ne la possédons pas.
— Mais, ce château?...
— Il est le gage de mes créanciers personnels ; il est aussi la garantie de ma dot aventurée par mon mari et perdue dans ses entreprises, et c'est bien le moins que je m'efibrce de conserver à mon fils la maison de ses ancêtres. Vous m'avez reproché l'existence que j'y mène. La connaissez-vous, cette existence? Avez-vous compté les larmes que j'ai versées à l'ombre de ces murailles, les privations que je m'y suis imposées. Visitez-le, ce château, et vous verrez que ce qui en faisait l'ornement et le luxe a disparu. Argenterie, meubles anciens, objets d'art, tout a été envoyé chez les marchands; en fait de tableaux, il n'y reste que des portraits de famille. Pouvais-je décemment m'en dépouiller, les livrer aux brocanteurs? Les fleurs du parterre et les fruits du verger sont vendus tous les matins au marché de Rouen ; il n'y a plus de chevaux à l'écurie ni de voitures sous les remises. J'ai fait et je fais encore argent de tout pour m'aider à payer les intérêts dus aux emprunteurs et les frais d'exploitation qui sont considérables. Oui, je vis dans un château, ajouta pour finir M""** de Fosseuse, mais je serais plus heureuse dans une chaumière.
En plaidant sa cause, sa voix était devenue plus vibrante, et Simonnet, en dépit de son insensibilité, ne put taire l'émotion que lui causaient ces aveux. François, qui l'observait, prêt à intervenir s'il prononçait quelque parole blessante, fut tout surpris de constater qu'il s'apitoyait et sentit s'évanouir la colère que lui avaient suggéré ses imprudents propos de tout à l'heure.
— Biais enfin. Madame, fit soudain le visiteur, û votre situation est telle que vous le dites, comment espérez-vous en sortir et en tirer M. votre fils?
— En le mariant, répondit la marquise, oui, en le mariant, et ce jour-là, soyez-en sûr, nous n'attendrons pas vos réclamations pour acquitter les dettes de mon mari.
— Vous avez déjà fait cette promesse au syndic: mais promettre et tenir sont deux, et M. le marquis ne semble pas se résoudre à se marier. 11 a refusé déjà de brillants partis.
— Ils ne lui convensdent pas, dit la marquise. Mais il en trouvera qui lui conviendront.
$74 BXPUTRiGE
— £t, cette fois, je ne refuserai pas, affirma François qui dierchait maintenant à seconder les efforts tentés par sa mère afin d'adoucir ce créancier tout à l'heure intraitable.
— Vous ne refuseriez pas, Monsieur le marquis, même si ce parti vous était proposé par mon entremise? demanda Simonnet comme sous Tinfluence d'une inspiration soudsdne.
— En avez- vous un & m'offrir? questionna François doutant encore du sérieux de la question et tenté de croire que son interlocuteur plaisantait.
— Ne riez pas, continua celui-ci ; c'est très sérieux. Oui, j'en ai un, la personne est charmante : vingt ans, spirituelle, instruite, bien campée, gracieuse, des yeux superbes, presque jolie. Deux millions le jour des noces qui loi appartiennent en propre par vœe d'héritage et au moins deux fois autant à la mort du père qait pour qu'on ne souhaite pas sa mort, assurera par contrat une pension annuelle de cinquante mille francs. Je ne parle que pour mémoire d'une grand-nière maternelle, octogénaire, qui n'a qoe cette petite-fille en faveur de laquelle elle a déjà testé. C'est asaei coquet, comme vous voyez.
— Et le nom? demanda M"^ de Fosseuse^ convaincue que Simonnet parlait sérieusement.
— C'est ma fille, répondi^il.
Il y eut un froid, comme on dit. Mais notre homme l'avait sans doute prévu, car sans laisser à la marquise et à son fils le temps d'accepter ou de refuser, il se hâta d'ajouter :
-^ Ne vous prononcez pas maintenant. Ma proposition mérite qu'on se donne le temps d'y réfléchir. Réfléchissez-y ; nous nous reverrons. Je vous bis remarquer seulement, Mooâeur le marqniSi qu'en devenant mon gendre, vous acquitteriez la dette de votre père et que ce serait tout pro& pour vous.
Il était au seuil du salon qoaml sa phrase s'acheva et, celle fois, ses interlocuteurs doàiinés par l'étonnement ne songèrent pas i le retenir. C'est li probablement ce qu'il voulait, car, sans attendre qu'ils l'eussent salué, il s'élança dans sa voiture qui stationnait aa bas du perron.
Après le départ de cet étrange visiteur, la marqiûse de Fosseose et son fils restèrent un moment silencieux, regardant s'éloigner la voiture qui ne tarda pas i disparaître au tournant de raveooe. La surprise leur fermait la bouche et le personnaee était déjà loin qu'ils se demandaient encore s'ilà n'avaient pas rêvé* Ce créancier
EXPUTRICE 87S
venu pour les mettre ea demeure de les payer s'humanisant tout à coup, se transformant en b<» père de famille et sofficitant l'hoDneor de s'allier à eux, n'était-ce pas un comble? Us n'en pouyaient croire ni leurs yeux ni leurs oreilles, Françœs fut le premier à se remettre de son émoi.
— Y comprenez- vous quelque chose, maman? demanda- 1- il. U faut qw cet homme soit fou pour avoir supposé qM je consœtif ais à épouser sa fille.
— Elle a deux millions dans le présent et en aura beaucoup plus dans l'avenir, observa la marquise d'un air rêveur.
Le calme de sa mère stupéfia François.
— Et voilà tout ce que vous inspire l'oflFre qui vient de nous être faite? s'écria-t*il ahuri. Elle ne vous indigne pas?
— Elle n'est pas injurieuse et quand un homme aussi riche qoe celui qui sort d'ici vient ofifrir sa Me et sa fortune à un garçon comme toi qui ne possède rien, je ne vois pas pourquoi nous nous en offraserions. Les héritières de six millions ne courent pas les rues et pmsque nous en cherchons une...
Son fils lui coupa la pasole.
— On m'a changé ma mère, dit-il, et je ne la reconnais plas« Pour moi, je n'ai qu'un regret, c'est de n'avoir pas jeté à la porte eet impertinent ou tout au moins de l'avoir laissé partir sans lui dire que je refusais. Me voyez-voos le gendre d'un Simonnet, moi, François de Fosseuse, dont les lueux ont été aux croisades?
— Oh I mon cher enfant, le temps des croisades est loin de nous, objecta la marquise, et les descendants de ceux qui y ont figuré font de nos jours triste figure, lorsqu'ils n'ont d'autre bien que l'illostratiem qu'ils doivent à ces souvenirs. Et tu n'en es pas moins convaincu que moi puisque, naguère, je f ai vu diq[>osé i tf allier à la fille d'un Américain qui ne sortait pas, lui non plus, de la cuisse de Jupiter. Si tu ne l'as pas épousée, ce n'est pas à cause de son père, mais parce qu'elle ne te plaisait pas.
— Ce père était un bcmnête homme.
— Qu'en sais-tu? Avais-tu étudié les origines de sa richesse? Est-il possible d'amasser autant d'argent qu'il en avait sans enfrdndre peu ou prou les lois de la morale? Il est vrsdsemblable qu'il ne valait pas mieux que M. Simonnet. Et cependant, je k répète, si sa fille t'avait semblé mieux douée sous le rapport de l'intelfigence et du cœur, elle serait ta femme aujourd'hui.
Fraoç<Hs ne trouva rien à répondre; ce que lui rappelait sa mère était la vérité même. Mais elle aurait eu tort d'interpréter son silence comme une preuve d'adhésion aux idées qu'elle venût d'émcrttre, car, après un court instant de recueUlement, il reprit ;
S76 IXPUTBIGE
— Dois-je conclure de vos paroles que vons me conseillez d'épouser M"* Simonnet, la fille d'un homme dont nous n'avons jamais entendu parler, dont nous ne savons rien si ce n'est ce que nous apprend cette carte de visite? Il l'avait reprise sur la table et la relut à haute voix : -^ « Ancien avoué, ancien député, membre de plusieurs sodétés savantes, décoré de plusieurs ordres. » Est-ce là le beau-père que vous me souhaitez, un homme qui achète des créances?
— On peut toujours chercher à savoir d'où il vient et par quels procédés il s'est enrichi.
— Les exigences qu'il a manifestées ne suffisent-elles pas pour nous éclairer? Rappelez- vous, maman, ce qu'il nous a dit. Poar moi, j'en ai assez entendu, je suis fixé et je n'épouserai pas H^^' Shnonnet.
— Tu as tort de prendre une telle décision, sans t'informer au préalable, insista M"* de Fosseuse. Crois- moi, ne te hâte pas de la prendre; va d'abord aux renseignements. Tu me connais trop pour me croire capable de te pousser à un mariage ob tout ne serait pas honorable et tu sais bien que, loin de t'y pousser, j*; ferais opposition. Mais ici, nous ne savons rien ni en bien ni en mal et c'est sagesse de réserver notre décision. Il se peut, après tout, que ce M. Simonnet n'sût contre lui que les apparences et que k fond soit meilleur qu'il n'y parait.
— Fût-il dix fois meilleur, il y aurait toujours ce que présentent de louche au premier abord les opérations auxquelles il se livre.
— Oui, je reconnais que c'est là le point noir, avoua M" de Fosseuse, et il est bien évident qu'il faudra y regarder de près. Biais encore importe-t-il d'y regarder et de se rappeler que dans notre monde, on est devenu bien tolérant en fait d'alliances. On en accepte aujourd'hui que nos grands-parents eussent repoussées avec horreur.
— Ce n'est pas le plus beau de notre histoire, soupira François, dont l'insistance de sa mère semblait ébranler la conviction.
— La faute en est à la dureté des temps, remarqua la marquise. La noblesse du sang ne suffit plus, l'argent est tout. Ceux qni n'en ont pas, mon cher enfant, doivetit bien se résoudre à s'en procurer quand ils le peuvent faire par des moyens que ne réprouve pas l'honneur. 11 s'agit donc uniquement 4e savoir si ce M. Simonnet est un honnête homme et si sa fortune a été honnêtement acquise. En ce cas, elle est a^z considérable pour faire passer sor l'humilité de la naissance de celui qui nous l'offre.
De nouvelles objections montèrent aux lèvres de François. Mais il les contint, non qu'il se fût rangé définitivement à l'opinion de
IXPIiTBIGK m
sa mère, mais parce qa'il eût crûnt de la mal payer de sa soUidtnde, en se donnant 1* air de repousser d'avance le mariage qui se présentait. Elle put donc croire qu'elle l'avait persuadé et s'en réjouit. Du reste, on n'en était pas encore à prendre une résolution. « Nous nous reverrons », avait dit Simônnet en se retirant. Il n'y avait donc qu'à attendre de ses nouvelles.
On en eut trois jours après par une lettre qu'il avait adressée i M""* de Fosseuse et dans laquelle, sous la forme la plus explicite et la plus positive, il renouvelait la proposition faite par lui i la fin de sa visite. Il y employait tous les arguments qu'il avait jugés susceptibles de toucher la marquise et son fils. Il insistait sur les qualités de sa fille, « admirablement élevée par sa grand-mère, veuve elle-même d'un magistrat qui a laissé au palais de justice d*£vreux les souvenirs les plus honorables ». — « A quelque rang social qu'elle s'élève, disait-il, ma Gilberte, loin d'en être écrasée, saura s'y di3tinguer. Personne ne peut l'approcher sans l'adoûrer et sans la chérir. Par son intelligence, son esprit, sa bonté,^ elle sera la parure de son foyer, l'orgueil et la joie de son mari, i»
Il énumérait les avantages que trouverait dans ce mariage la famille de Fosseuse : ses dettes payées et presque sans bourse délier ; possession d'une fortune immense qui permettrait au jeune marquis d'occuper dans le monde le rang auquel il avait droit; le château, dégrevé de toutes ses charges hypothécaires, redevenant la propriété du fils, la dot de la mère remboursée, à moins qu'elle ne préfér&t qu'un douaire lui fût constitué.
a Et je ne parle pas. Madame, ajoutait -il, du concours précieux que je suis en mesure de vous donner pour la liquidation de vos affaires. Ma fille devenant la vôtre, il sera naturel que je mette i. votre service, s'il vous convient de les utiliser, ma grande expérience et mon crédit. »
Du reste pas un mot de lui, ni des origines de sa richesse, ni de son passé. Il y avait là une lacune volontaire ou non et François ne manqua pas de le faire remarquer à sa tnère.
— C'est la preuve qu'il n'a rien à craindre, opina-t-elle. S'il redoutait quelque accusation, il serait allé au devant et, prévoyant qu'elle peut venir jusqu'à nous, il s'attacherait à la détruire.
L'objection ^avait sa valeur. Elle frappa François et quand sa mère lui donna lecture du passage final de la lettre, dans lequel Simônnet, en demandant une réponse à bref délai, déclarait qu'il l'attendait à Paris ob ses affaires devaient le retenir une semaine environ, le jeune homme fut d'avis qu'il fallait quitter Foàseuse pour quelques jours, car, à Paris seulement, il pourrait se renseigner et se mettre en mesure de prendre une rédohiâon. Il j^rtit.avec sa 10 MAIS 1904. 57
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mèie le même jour; le soir, ils coucbënent dans leur petit i^^ttrtejoeat de larue de Lille et le lendemain de bonne heure, ils se ndrent en <{aète de rensagnements.
Leur preHiiëre viâte fut pour le notaire chargé depuis bngtemps de leurs intérêts. Par malheur il ne coonaissait pas Simonnet. Ce nom, il est vrai, lui rappelait vaguement une lointaine et scandaleuse aventure à laquelle le personnage avait été mêlé; mais fl en avdt oublié les détails et ne put que promettre de s'en iniSn^er. En attendant il conseillait la réserve. Il importait de ne rien faire ni de ne rien dire qui pût être interprété ccMnme un engagement.
C'était déjà bien grave que le notsdre n'eût pas osé répondre de la probité de Simonnet. Puisqu'il se croyait autorisé i en douter, c'est qu'elle était suspecte. La première impression de M"* de Fosseuse ne tint pas devant ce fait et l'espoir qu'en dépit de l'opinion de son fils, elle avait conçu fut singulièrement ébranlé. Elle ne renonça pas, cependant, à poursuivre son enquête, et François ne voulut pas «e refuser à la seconder. Son parti était pris. Il ne s'allierait pas à un homme sur lequel planaient des soupçons et couraient des bruits f&cheux. Mais avant de le lui dire, il fallait se mettre en mesure d'ajouter à une communication aus^ déplaisante des raisons propres à la justifier. Plus on posséderait de rensdgnements sur son passé et plus on aurait chance d'y trouver des armes pour se défendre contre les poursuites dont il avait menacé d'abord M"* de Fosseuse et son fils. Peut-être suffirait-il pour l'empêcher de les exécuter de lui prouver qu'on n'ignorait pas les turpitudes de sa C8u*rière.
Telles étaient les dispositions de François et de sa mère lorsqu'au sortir de' chez leur notaire, ils se présentèrent chez leur avoué. BIsds là, ils entendh*ent une autre chanson. La conscience de beaucoup d'hommes de loi est élastique. L'habitude de se mouv(ûr dans ce qu'on a appdé de nos jours le maquis de la procédure et d'y chercher, au profit des clients, les moyens d'avoir raison de l'adversaire sans chercher à savoir de quel côté est le droit n'est pas très propre à affiner le sens moral.
Ces mœurs qui ne sont que trop répandues et qu'ignoraient M""' de Fosseuse et son fils faisaient de leur avoué un consdller détestable en une situation qui ne pouvait être sainement jugée qu'à la lumière d'une conscience scrupuleuse et d'une délicatesse d'âme qui n'existe guère dans les milieux où la moi'alité des caiiseB plaidées est déterminée surtout par le résultat du procès.
Sans doute, on pouvait objecter des instructions judiciaires ouvertes contre Shnonnet, les révélations survenues au cours de divers^ procès qui lui avaient été intentés, l'obligatâon dans laquelle i^
IXPUTalCB S79
s'était trouvé de se dépouiller de son mandat de député et de vendre son étude. Mais, ces instructions avaient été suivies d'ordonnances de non lieu ; ces procès s'étaient déroulés devant la juridicikfa civile; il en avait même gagné plusieurs et s'il avait quitté la Chambre des députés et le Palais de justice, il pouvait alléguer que c'était à seule fin de se consacrer entièrement à ses entreprises 'financières devenues de jour en jour plus nombreuses.
Au total, ce n'étaient là que des accidents tels qu'en rencontrent sur leur route les gens d'affaires et auxquels il suffit d'avoir échappé pour que personne n'ait le droit de les leur reprocher.
Cette manière de voir se manifesta dans le langage de l'avoué des Fosseuse quand ils lui eurent fait connaître l'objet de leur visite. Il se gard^ bien de leur dire qu'il avait reçu la veille celle de Simonnet et qu'alléché par l'espoir de le compter bientôt parmi les cKents de son étude, il s'était engagé i appuyer ses démarches dont il feignit d'entendre parler pour la première fois. Il félicita François et sa mère, heureux, dit-il, de les voir au bout de leurs peines.
— C'est qu'on dit pis que pendre de ce M. Simonnet, fit remarquer la marquise, dont l'espoir, ébranlé par les propos de son notmre, commençait à se ranimer à la parde de son avoué.
— Qui l'accuse si ce n'est les gens qui le jalousent? s'écria celuici. On lui en veut de s'être enrichi et on le calomnie.
— On nous a parlé cependant d'une histoire assez scandaleuse, datant de l'époque où il était député, intervint François.
— Oui, je la connais, cette histoire ; on l'a bien exagérée. On n'a jamais rien pu prouver contre lui, et quant à moi, à qui les circonstances ont permis d'examiner l'affaire, je n'y ai rien trouvé d'incor- •rect pas plus que dans d'autres faits imputés par la malveillance à M. Simonnet. C'est un très brave homme, dont la fortune ne doit rien à personne, malgré les ennuis qu'elle lui a donnés.
— Notre notaire n'est pas tout à faut du même avis que voiw.
— Prédse-til? Formule-t-il un grief positif?
— Non, mais il croit se rappeler que la conduite de M. Simonnet a laissé parfois beaucoup à désirer.
— Ce sont ses ennemis qui le disent. Informez-vous, d'ailleurs, llon^ur le marquis, et ne vous contentez pas de propos vagues. Exigez des faits. Ce serait puéril d'obéir à des scrupules excessifs atofe que l'occasion s'offre à vous de fkire un mariage aussi avanta*geux. J'ai l'honneur de connaître M"* Simonnet, elle est délicieuse.
M""* de Fosseuse lança, pour la forme, une dernière objection.
— Oh! sH r'y avait qu'elle... Mais il y a le père... Il est venu nom voir et il ne nous a pas pceitivement encbaiMs.
880 EXPIATBIGE
— Oui, il est an peu fruste; mais c'est tout de même un rade homme, et sa vulgarité; que je ne conteste pas, n'enlève rien à l'étendue de ses moyens, sans compter que ce n'est pas lui que vous épousez. Et puis, voyez- vous, Uadrâie et Monsieur, ajouta Tavoué d'un ton pénétré, si vous ne passez pas sur quelque chose, nous n'aboutirons jamais. En dehors du passif de la faillite, dont on n^a certes pas le droit de vous rendre responsable, mais qu'on ne cessera de vous réclamer, parce qu'avec le nom que vous portez, il n'est pas admissible que vous laissiez peser sur la mémoire du défunt marquis la honte de son insolvabilité, vous êtes criblés de dettes. Comment les payerez-vous, si ce n'est en contractant un beau mariage?
— Nous le voulons honorable, dit François. ,
— Et moi aussi. Mais si vous exigez. Monsieur le marquis, que tout, absolument tout, y soit d'accord avec vos idées, vous ne vous marierez jamais. Vous avez déjà manqué trois occasions. Le bruit s'en est répandu et on vous a généralement trouvé par trop difficile. En voici une quatrième. Elle met i votre portée une immense fortune. Ne la laissez pas échapper. Votre meilleur ami ne vous parlerait pas autrement.
Cet entretien laissa M""* de Fosseuse plus irrésolue et plus hésitante qu'elle n'était en quittant son notaire. Entre les dires de celui-ci et ceux de l'avoué, elle ne savait comment arriver à la vérité. Quant à François, s'il eût suivi son penchant, il aurait écrit sur l'heure à Simonnet pour décliner son alliance. Mais sa mère le suppliait de ne pas se h&ter et de ne pas s'exposer à pousser à bout, par un refus précipité, un homme qu'il y avait lieu de croire vindicatif et qui pouvût devenir malfaisant, si l'on excitait sa colère. EUe pensait aussi qu'avant de rien décider, il fallait voir la jeune fille. Il se pouvait qu'elle fût laide, commune, privée d'esprit; il se pouvait aussi que François ne lui plût pas et que le refus vint d'elle. C'était une chance quil ne fallait pas négliger.
Pour tous ces motifs, François de Fosseuse consentit i céder aux avis de sa mère et à avoir une entrevue avec H"* Simonnet. Mais il ne donna ce consentement qu'à contre-cœur. Sa répugnance poor le mariage qu'on entendait lui imposer semblait invincible, et lorsqu'un matin, quarante-huit heures après avoir reçu la lettre du père, il alla lui porter sa réponse, sa mère, qui le vit sortir, conçut la crainte qu'il ne parvint à cacher à Simonnet ses véritables sentiments.
Celui-ci l'attendait de pied ferme.
Une longue pratique des difficultés de la vie et l'habitude de les résoudre sans regarder à la moralité des moyens l'avaient bronié
IXPliTRIGC 88t
Contre les appréhensions et les scrupules qui, dans ces heures de crise où entre l'intérêt et Thonneur il faut choisir, s'emparent des âmes honnêtes soucieuses de ne pas sortir du droit chemin. Ayant formé un plan en s'inspirant uniquement de son intérêt, il en avait entrepris l'exécution avec un entrain qu'aucune considération ne pouvait ralentir. L'exécution commencée, il comptait bien la pousser jusqu'au bout et ne songeait même pas à se demander s'il ne s'exposait pas à compromettre le bonheur de sa fille.
Cette indifférence de cœur résultait logiquement de sa perversité» Le sens moral s'était à ce point émoussé en lui qu'il ne saisissût pas ce qu'offndt d'indélicat et d'odieux le procédé dont il usait envers la famille de Fosseuse. Il traitait donc la chose comme une affaire, avec sa rouerie d'homme de loi, accoutumé à exploiter ses clients et familiarisé avec les bas-fonds de la profession.
Ce n'est pas sans impatience que, depuis deux jours, il attendait ^une réponse à sa lettre, et quoiqu'il ne s'étonnât pas ne l'avoir pas encore reçue, il s'inquiétait du silence qu'on gardait envers lui. Ayant résolu de rester à Paris tant que cette affaire ne serait pas terminée, afin d'en surveiller de plus prés la marche, il quittait peu le pied-à-terre que, depuis le temps où il était député, il avait conservé dans le quartier de la Uadeleine. Pressé de connaître la réponse des Fosseuse, il ne sortait guère à moins d'y être contrain t. Il voulait être là lorsque arriverait la réponse qu'il attendait.
Ce matin- là, il venait de constater, non sans dépit, qu'elle n'était pas dans son courrier, lorsqu'on lui annonça M. de Fosseuse.
— S'il vient lui-même, c'est qu'il m'apporte son consentement» pensa- t-il. Si c^était un refus, il m'aurait écrit.
Il était plein de confiance en recevant son visiteur.
— Gomment, Monsieur le marquis, s' écria- t-il en allant à sa rencontre, vous avez pris la peine de monter mes étages I Dois-je en conclure que vous agréez la proposition que j'ai eu l'honneur de YODS faire?
— L'agréer, alors que j'ai le regret de ne pas connaître encore M^^* Simonnet et de n'être pas connu d'elle, ce serait peutêtre aller un peu vite, répondit François en souriant. Vous serez plus près de la vérité en interprétant ma présence chez vous, MoU'sienr, comme la preuve que nous sommes disposés, ma mère et moi, à considérer cette proposition comme très sérieuse.
— Elle l'est en effet, affirma gravement Simonnet. Je vous en ai saisi sans vous dissimuler les avantages réciproques qu'elle présente et je n'ai rien à y ajouter, rien à en retrancher, quoique, je vous ravone, je vous l'aie faite sans l'avoir préparée, sous l'influence d'une inspiration plus spontanée que réfl^hie. Mais, dans une
ut IXnAIRKB
«xistettce déjà longue, existence de travail et de latte, je n'û jaaaift eu à me r^entir d'avoir cédé à moa premier mouvement. Da reste, ma parole vaat un contrat et je maintiens mes offres. Ut vous, Monsieur le marquis, m*apportei-vous votre r^nse?
— Oui, Monsieur, et j'ai lieu d'espérer qu'elle ne vous dépkdra pas, bien qu'elle soit conditionnelle. Nous avoi» été d'avis, ma mère H moi, qu'elle ne pourra être définitive que lorsque voie m'aorei mis à même de causer avec M^* votre fille. Elle ne me connaît pas et ne m'a pas donné son agrément.
— Obi c'est tout comme si elle vous l'avait donné, s'écria ^toordimoit Simonnet qui se voyait déjà victorieux. Elle n'avait ' pas besoin de vous voir pour être très heureuse de devenir votre femme. Le bien qu'on lui a dit de vous, votre nom.
François ne le laissa pas achever et reprit, non sans trahir un peu d'étonnement :
— Je suis très flatté de ce témoignage de confiance. Mus vous* ne m'en voudrez pas de ne pas l'imiter et d'attendre, pour me prononcer, d'avoir vu M^* Simonnet. Me prononcer affirmativement, «ans la connaître, serait lui donner le droit de penser que j'attache plus de prix à sa dot qu'à ses qualités; ce serait presque loi faire injure.
A cette relique qu'il s'était imprudemment attirée, Simonnet se mordit les lèvres. U commençait à comprendre qu'à vouloir traiter le mariage de sa fille avec. M. de Fosaeuse comme s'il s'agissait d'un emprunt ou de Tachât d'une pn^riété, il s'exposerait à eflhrouchef son jeune interlocuteur. Il se tint donc sur la réserve et il y eut connue une hésitation dans sa voix lorsqu'il dit:
— Alors, si je vous comprends bien, vous déârez avoir une ^entrevue avec ma fille. Oh I je trouve la chose toute naturelle et j'aurais été le |Mremier à vous le proposer si vous ne m'aviex devancé. Le plus simple, il me semble, c'est que vous nous fiissiez le très grand plaisir de venir passer une journée chez nous à Vemon. Vous nous excuserez de vous recevoir sans apparat. Nous sommes des gens de mœurs modestes, patriarcales. Je vis, depuis la mort de ma pauvre femme, dans la retraite, entre ma bdle*mère et bm fille. Elles n'ont, pas plus que moi, le goût des grandeurs et quoi* que nous jouissions d'une large aisance, elles n'ont' jamais voohi changer nos habitudes. Mais, il est bien évident qu^il en sera tout «utremfflit si vous devenez num gendre. Alors, c'est entendu. Il n'y a phis qu'à fixer le jour.
— Fixe&4e vousnaiième, Monûemr, répondit François à qui o^ langage ne ééphdsmt pas. Je suis eDtièremest à vos ordres.
npuTftiGs ' m
— Eh bien, voyons, voulez-yous après-demain jeudi?
— Va pour jeudL
— Pensea-vous que M""* votre mère daignera aussi accepter mon invitation? dosianda encore Simonnet.
François avait prévu la question et sa réponse était prête.
— Elle préférera, dit-il, me laisser la devancer dans votre maison et ne s'y présenter que lorsque nous saurons si je plab à M'^* votre fille.
— Sa viàite n'est alors que partie remise, car vous serez promptement édifié. Monsieur le marquis, sur les sentiments qu'on vous porte. Donc, jeudi, nous n'attendrons que vous. Prenez l'express du matin. Vous me trouverez à la gare de Vemon.
L'accord faii sur ce point, François allait se retirer. Hais Simonnet le retint et insista sur les avantages que le contrat lui assurerait. 11 se fit débonnaire, condescendant et paternel. Ciomme il étût heureux, en donnant à sa fille un époux si cligne d'elle, de rendre À la famille de Fosseuse son antique splendeur I Quel meilleur usage aurait-il pu faire de ses millions? Et avec quel accent de componction il remerciait le del de l'avoir enrichi et mis à même de céder aux élans de son cœuri François ne le reconnaissait pas, tant il ressemblait peu au personnage qui s'était présenté naguère au château, la menace à la bouche. Quand ils se séparèrent, les préventions du marquis étaient bien près de se dissiper.
M""* de Fosseuse fut ravie, quand il rentra, de le voir dans ces dispositions. Elle ne pouvait espérer davantage. Sans doute, tout n'était pas dit et il s'en fallait de beaucoup qu'on touchât au bat. On ne connaissait pas M^^* Simonnet; les renseignements que le notaire avait promis n'étaient pas arrivés. Gomment eût- on pu, dès Ion* prendre un parti définitif? U convenait de continuer à se réserver. Mais, du moins, on marchait vers la lumière et c'était un lait considérable que François,,en allant à Vemon, eût renoncé à ce parti-pris de résistance quand même, que sa mère avait cru d'abord invindble. Durant la journée qui suivit, elle se laissa bercer par son espérance ainsi recouvrée, sans se douter qu'elle était condanmée à la voir s'effondrer, et cette fois irréparablement.
Le coup qu'elle et François étaient si loin de prévoir leur fut porté dans la soirée du même jour. Réunis après dîner, ils s'entretenaient du voyage de yaiK)n fixé au lendemain, brsque arriva une lettre de leur notaire. Il leur faisait connaître les résultais de Teiiquète à laquelle il s'était livré sur les faits et gestes du sieur SimonneL Ces résultats étaient lamentables. Dans cette lettre s'éta* lait son histoire avec les divers épisodes qui en fusaient l'iiiatoiie d'un homme sans honneur.
B84 EXPIATRIGB
Elle le montrait peu de temps après son mariage, alors qu'il était encore avoué à Vernon, allant fréquemment à Paris pour suivre de près des opérations assez louches dans lesquelles il s'était jeté, et s'attirant promptement le renom d'un ambitieux à qui, pour grossir sa fortune, tous les moyens étaient bons. Dans la plupart de ces affaires, les bdlleurs de fonds avaient tout perdu alors que laimëme en avait tiré profit en usant d'assez de prudence pour que presque toutes les réclamations postérieurement formulées par ses dupes, à l'effet de lui faire rendre gorge, eussent échoué. Lors des élections de 1 876 pour la Chambre des députés, il avait osé solliciter les suffrages des électeurs de l'Eure et les avait obtenus i force de basses intrigues. Ce mandat lui avait été même renouvelé lors de la législation suivante. Mais il ne s'en était guère servi que pour faciliter des entreprises ob son nom n'apparaissait pas et en vue desquelles il se prodiguait auprès des pouvoirs publics en démarches dont il recevait le prix en pots-de-vin.
A propos d'une de ces entreprises, à laquelle l'assentiment des Chambres était nécessaire, on l'avait soupçonné d'avoir vendu son vote et d'être intervenu auprès de plusieurs de ses collègues pour obtenir le leur en le payant. Il avait alors failli se casser le cou, des gens ruinés par lui l'ayant traîné devant les tribunaux. Hais il avait triomphé de leurs poursuites et gagné son procès. Toutefois, le jugement rendu en sa faveur contenait des considérants tellement accablants, qu'il s'était vu contraint de se démettre de ses fonctions de député et de quitter son étude d'avoué.
Là encore, d'ailleurs, il avait été assez habile pour donner le change et pour laisser croire qu'il s'était débarrassé volontair^nent des unes et de l'autre. Beaucoup de gens, malgré tout, restaient convaincus qu'il avait recouru à ces extrémités sans y être contraint, pour Tunique satisfaction de se rendre libre. Mais en poussant son enquête à fond, le notaire avait démêlé la vérité. Il la reproduisait tout entière dans sa lettre en y ajoutant des détails propres à prouver que Simonnet, à qui ne répugnait aucun métier, pas même celui d'acheteur de créances, avait fait fortune au détriment de sou prochain, en le trompant, en le rançonnant, en le pillant, et que les gens assez crédules pour avoir eu confiance en lui étaient, pour la plupart, sur la pdlle. Le notaire en tirait cette conclusion que des personnes honorables telles qu'étaient M""* de Fosseuse et son fils ne pouvaient s'allier à un homme aussi notoirement taré.
C'était une douche sur leurs espérances. François la reçut sans broncher, il s'y attendait. Mais sa mère fut douloureusement atteinte et humiUée plus encore d'avoir songé à assurer i son fils le bénéfice de tant de rapines.
EXPUTAIC» 885
— Qu'allons-nous faire maintenant? gémissait-elle. Ta viâte à Vernon n'est plus possible.
Mais François ne fut pas de son avis. Plus Simonnet se révélait dépourvu de scrupule^ et de préjugés et plus il y avait lieu de le redouter, de ruser avec lui pour le mettre dans l'impuissanœ de nuire. Ne pft lui faire la viûte promise, s'excuser au dernier moment, c'était le blesser et se mettre peut-être hors d'état de se défendre contre ses violences et ses colères. N'était-il pas capable de tout pour se venger d'un refus auquel il serait d'autant plus sensible qu'il ne pouvsdt le prévoir?
— Il faut recourir aux mêmes armes que lui, ajouta François, et l'entretenir dans la pensée que nos intentions restent aujourd'hui ce qu'elles étaient hier. De la sorte, nous gagnerons du temps. Tant qu'il croira à leur ^cérité, il ne cherchera pas à nous nuire. J'irai donc A Vernon ainsi que je le lui ai promis. Ma visite le maintiendra dans son erreur. Nous l'y maintiendrons jusqu'à ce que nous nous soyons mis en mesure de le braver. Ce n'est pas impossible. Lorsqu'un homme a sur la conscience autant de mauvsdses actions que lui, il n'est pas longtemps redoutable aux honnêtes gens. Il doit les craindre plus encore qu'ils ne le craignent.
Quoique M""* de Fosseuse ne méconnut pas la sagesse de l'opinion qu'émettait son fils, elle ne l'approuva pas sans quelque hé^tation. Avec sa délicatesse de femme, elle voyait ce qu'il ne voyait pas et le lui signala.
— Le malheur esc que, pour tromper le père, tu t'exposes à tromper la fille, dit-elle.
— Il n'y aura que demi-mal; elle est sa complice.
— En es -tu sûr? Pourquoi l'accuser à la légère? Ne peut-on supposer qu'elle ne sait rien des procédés auxquels ce triste sire a eu recours pour rendre votre mariage inévitable? Elle peut être de bonne foi, après tout.
— Gomment le croirsds-je quand son père m'a avoué qu'elle n'a pas jugé nécessaire de me voir, de m'apprécier, de me connaître, en un mot, avant de se résoudre à m'épouser? Que conclure de son empressement à dire oui, sinon qu'elle se prête à cette mtrigue? Je n'éprouve pas plus de scrupules à ruser avec elle qu'à ruser avec lui.
— Mais t'a-t-il dit la vérité? interrogea la marquise qui tenait à son idée. Ne peut- on admettre qu'il a menti en te montrant sa fille si favorablement disposée pour toi, comme, sans doute, il lui a menti à elle pour lui faire croire que tu demandais sa main? Et, s'il en est adnsi, mérite-t-elle que tu la trompes, en lui laissant supposer que tu l'épouseras, alors que tu es résolu à ne pas l'épouser? Que tu joues cette comédie envers son père, soit; il t'a tendu un guet-
6Be BXPfATlIIGC
apens; ta te défends avec les armes qui sont à ta portée; e'est de bonne guerre. Biais ellel
— Oui, ce point Tue m'avait échappé, avoua Franco»» Cependant, je me fais diffidlement à Tidée que cette -jeoiie personne pense autrement que son père. Tel père, telle fille.
— Ce n'est pas toujours vrai, objecta vivement M"* de Fosseose. En tous cas, quel remords pour nous si M"* Simonnet est dé bonne foi et ri eHe allait t'aimer î
Françds éclata de rire.
— Ohl maman, supposez- vous qu'elle va m'aîmer dès notre première rencontre? H ne suis pas un Adonis.
— Je gage bien qu'elle te trouvera très séduisant. Tu l'es terriblement quand tu veux t'en donner la peine.
Ce fiot dit d'un accent où se révélait tant de tendre et materna admiration que François sentit son cœur se fondre cbns un sentiment de reconndssance pour cette mère dont la sollicitude ne se lassait jamais ; il l'étreignit cette mère incomparable, l'attirant à lui et l'embrassa, murmurant entre ses baisers :
— Je vous promets de ne pas m'en donner la peine. Je serai froid, cérémonieux, réservé; je ne dirai rien qui m'engage et, qaoiqa'il arrive, M*^ Simonnet ne pourra m'accuser de l'avoir trompée.
A Vemon, on se préparait à recevoir le marquis de Fossense.
Debout dès le matin, Simonnet, en dépit de la chaleur torride qui déjà menaçait la journée commençante, allait, venait, se montrait tour à tour dans la cuisine, à la cave, dans le jardin, dans la salle à manger, dans le salon, effarant quelque peu, par la mnltiplicité de ses ordres, les deux bonnes et le jardinier qui suffisaient ordinairement au service de la maison.
Vers neuf heures, au moment où il achevait de donner ses instructions aux maîtres d'hôtel arrivés de Rouen par le premier train, sa fille parut en toilette du matin, une robe de laine blanche, serrée à la taille par une cordelière, la masse lourde de ses cheveux noirs contenue par un peigne fixé au sommet de la tète. Elle venait mettre la dernière main aux préparatifs, conmiencés dès la vdlle, ainsâ que l'attestaient le linge de luxe et la vieille argenterie déjà tirés des armoires et descendus dans la salle à manger.
— Tu n'es pas encore habillée I fit Simonnet surpris.
— ^ai bien le temps, répondit-elle, opposant à l'agitation de son père le calme qui lui était habituel.
— Moins de temps que tu ne penses. Je vus partir pour la gare.
umxtiiE mat
Dans «ae lieare dm» «rons là et il faut qne tous soyeE au sakm; la grandHOdère et toi, pour recevoir notre cmnre.
— Noas y seroas, mon père; soyei sids mqoiétede.
Il haussa les épaules, maradottant des gronderies entre ses lèvreSt puis recommença à s'agiter, à se préoccupa: de tontes choses, indi**^ çumt la manière dont le couvert devait être mis, fusant r^[îanâre des fleurs partout, prenant lui-même des mains du jardiaW le& gerbes de roses pour en remplir tous les vases du rez-de-duiuasëe, entrant dans les moindres détails, s'infomant fà la glace était arrivée, recommandant à la cmsinière de ne pas brûler son rôti,, important, a£Eairé, ordonnant, rectifiant, soucieux surtout, comme il ne cessait de le répéta, de donner graod air aux appartement» et au service.
— Je vois que vous ne m'avez rien laissé à £aire, lui dit bientôi Gilberte qu'énervaient un pen c^ excès d'activité et la température de plus en plus orageuse*
— Puisque tu le vois, remonte dans ta chambre. Ne songe qu'à te faire belle et ne manque pas de jeter In coup d'ceil sur la toilette de ta grand-mère. Elle s'attife quelquefois si mal. Montre2*¥Ou& toutes deux sous votre plus beau jour.
Un roulement de voiture sur le sable des allées interrompit se& recommandations. Gilberte, par la croisée ouvorte, jeta un regard dans le jardin.
— Voilà le landau, dii-elle«
Simonnet regarda à son tour et s'extama sur la beraté de l'équipage qui s'arrêtait devant la porte. Décidément, son loueur avait bien fait les choses. Mais il s'étonna du silence de Gilberte. Que ne partageait-elle son enthousiasme!
— Tu n'adndres pas 1 s'écria-t-il.
Elle fit un effort pour feindre d'admirer et reprit d'un air détaché t
— C'est très élégant.
— U est heureux que tu daignes le reconnaître. Tu pourrais tout de même y mettre un peu plus de bonne grâce et me remercier, car, «ifin, si je me donne tout ce mal, si je ne recale pas devant la dépense, c'est pour toi, pour ton bonheur.
Elle s'était bien promis de jouer jusqu'au bout le r61e que la» tdrconstances lui imposaimt et de fidre contre Huuivalse fortune bon coaur. Mais, en devinant un reproche dans le langage de son père, elle ne fut pas maltresse de sa pensée et sa réponse fat tniài :
— Le bonheur sendt dbose bien méprisable si, pour nous le procurer, il suffisait d'une vcnture plus on moins somptueuse et d'une pahre de chevaux de prix.
Le regard de Simonnet se fixa sur elle, inqûet et soiq>çonnen.
^88 IXnATBIGB
Sous la froideur qa'afifectût sa fille^il retrouvait ses dispositions l la résistance qui Tavaient irrité déjà et il se demandait si la veille U s'était trompé lorsqu'il croyait les avoir vaincues.
— Est-ce ainsi que tu tiens tes promesses? dit-il avec humeur. Je n'ai invité M. de Fosseuse que parce que tu m'as promis de le bien recevoir. Si tu dois lui faire cette tête-là, mieux valait ne pas le laisser venir.
Ces paroles rendirent à Gilberte toute sa présence d'esprit et loi firent comprendre qu'elle commettrait une faute en ne se conformant pas à la conduite qu'elle s'étût tracée. Elle avait été imprudente en parlant ainsi qu'dle venait de le faire. Elle le regrettait et ne songea plus qu'à dissimuler l'instinctive répugnance dont elle se sentait animée contre ce gentilhomme inconnu qu'on l'obligeait i accudllir ainsi qu'un ami.
— Je n'û pas Tintention de mal recevoir votre protégé, mcm père. Quand il sera là, je send ce que je dois être.
— Je l'espère bien, parbleu, dit Simonnet qui se rassurait. Allons, va t'habiiler, insista-t-il. B^oi, je file.
Après l'avoir vu partir, Gilberte regagna sa chambre en soupirant Elle s'efforçait de maîtriser la sourde colère qui donnait à sa tristesse un caractère agressif et maussade. Pour un rien, elle l'eût laissée se répandre. Elle était exaspérée par la contrainte qoi loi était faite, par la perspective de la visite à laquelle on lui défendait de se soustndre. Bientôt, cependant, son exaspération tomba devant la nécessité de subir cette épreuve. Elle n'avait plus que le temps de s'y préparer et d'y préparer sa grand-mère qu'elle supposait encore couchée. Elle ne lidssait jamais à personne le soin de la réveiller et n'était pas encore entrée chez elle. Mais, conune elle achevait de se coiffer, sa porte s'ouvrit et M""* Regnard se montra habillée, toute prête, évoquant dans les amples plis de sa robe noire en soie et sous le fragile édifice de dentelles et de rubans mauves, jeté sur ses cheveux blancs l'image d'une douairière façonnée aux manières du plus grand monde.
— Vous, grand-mère! s'écria Gilberte, tandis que l'iûfeule, guidée par l'habitude ausû sûrement que A c'eût été par ses yeux, aMt s'asseoir dans le fauteuil où elle se mettait quand elle venait chez sa petite- fille. Vous ne m'avez pas attendue I
— J'ai supposé que tu aurais beaucoup à faire ce matin et je me suis passée de tes soins.
— Et c'est vous toute seule qui vous êtes si bien parée I
— C'est moi, répondit avec un sourire de vanité satisfaite H** Regnard. La femme de chambre m'a un peu aidée pour le bonnet seulement. N'est-il pas de travers?
nPIiTRIGI S89
Un tendre baiser Ini répondit et la chère voix, dont les accents toujours loi réjouissaient le cœur, ajouta : •— Vous êtes délicieuse, et je ne vois rien à reprendre, rien.
— Tu n'es pas encore prête? reprit Tiûeule, dont les mains toutes ridées s'étûent posées sur les bras nus de Giiberte.
— Je n*ai plus que ma robe i mettre.
— Pour laquelle t'es-tu décidée?
— Obi je n'en ai pas des douzûnes et mon choix a été vite fait* M. de Fosseuse me verra dans ma robe blanche à pois, passée sur une jupe bleue, ceinture bleue, le collier de perles que vous m'avez donné, quelques roses à mon corsage...
— Il te verra, soupira l'aïeule, je l'envie. Il est plus heureux que moi qui ne peux plus te voir.
Et, tandis que, comme afin de la consoler, Gilberte, de nouveau, l'embrassait, elle continua :
— J^ai tort de dire que je ne peux plus te voir. Je te vois par les yeux de mon cœur, et ceux-là, la mort seule leur ravira la lumière. Oui, je te vois; tu es bien belle, ma fille aimée, aussi beUe que l'était ta pauvre mère le jour où, pour la première fois, ton père entra chez nous, jour funeste, jour maudit..
— Ohl grand-mëre« murmura Gilberte en lui fermant la bouche.
— Tu as raiçon. Gronde-moi. Parler sdnsi, c'est méconnaître la bonté du ciel qui, sur ce triste mariage, fa fait pousser, toi, pure fleur, parfum et joie de ma vieillesse...
Le ôlence succéda à cette évocation de souvemrs douloureux et lointains. Gilberte se taisait, craignant d'exciteri si elle parlait, l'émotion de sa grand-mère qui, mûntenant, semblût se recudllir. Et puis, la sonnerie de la pendule Tavertissait qu'elle devait se hftter si elle voulait être prête quand son père et M. de Fosseuse arrivenuent, ce qui ne pouvait tarder. Pendant quelques minutes, il n'y eut dans la chanibre d'autres bruits que celui de ses pas sur le parquet et celui des tirons qu'elle ouvrait et refermait.
— Voilà, c'est fini Descendons, grand-mère.
— As-tu vu ton père? Etidt-il de bonne humeur?
•— Je l'ai vu, en apparence très satisfait, mais nerveux, préoc* cupé, craignant, je Tai compris, que tout ne marche pas très bien.
— A propos de quoi cette cramte?
— Peut- être ai-je trop lusse voir que je répugne à ce mariage.
— Tu as eu tort, dans ce cas, ma chère enfant. Tu ne dois lui laisser soupçonner tes intentions que lorsque tu connaîtras mieux M. de Fosseuse, et lorsque tu pourras justifier ton refus par un prétexte admis^ble. Je regrette que tu aies oublié mes recommandations.
990 BXmilIfil
— Je ne les ai paA o«bUées, grand-mèi». Uaii, si tous mer entenda comme mon père m*a parlé! Je D*ai pu me coaleiw. Bearenseaient, IHnddent n'a pas eu de suiles et s'il y pense encore, il n'y pensera plus tout à l'hevre lorscpie ma toieUe lui prouvera.que je n'ai pas cherché à déplaire à scm candidat.
Un sourire éclaira les traits de M""* Regnard.
— Le fait est, dit*elle, que si H. de Fosseuse est un homme de goût, il Ta te trouver cbumante, trop charmante peut-être; car, enfin, s'il allait s'éprendre de toL
— 1( n'en aura pas le temps, grand-mère. Le langage que je lui tiendrai, dès que qoqs serons seuls, lui prouvera foe je ae sms pas une femme pour lui. Et j'aurai d'autant mcûns de ma i l'en convaincre qu'il vient ici, nous le savona, contre son gré.
— IMs plutôt que nous avons lieu de le su^KMer.
— Supposition bien vraisemblable d'après ce que m<m pèrevooff a dit du procédé dont il a usé pour l'oUiger i demander ma main.
— Je la crois fondée, reprit la grand- mère. Mais il peut arriver aussi qu'après avoir subi cette violence avec l'espoir d'en ceajurer les effets, M. de Fosseuse se soit ensuite réégné au madage dont H ne voulait pas d'abord. Tu es ai riche, ma psufre petite; loi» aa contraire, est si pauvre... et 3 tirerait tant de profits de notre alliance... Si, par surcroît, il se laisse séduire par ta jeunesse, par ta grâce...
— Ha jeunesse et ma grâce, comme vous dites, n'ont pas la puissance que vous croyez. Au surplus, mon attitude sera telle que ce danger n'est pas à ccakidre.
Cet entretien expira au seuii du salon. En y enUant, H""* Regoard
quitta le bras de sa petite-fille et gagna sa place accoutumée daas
Tembrasure de l'une des hantes cnnsées cintrées qui donnaieai A
-^ancienne salle capitnlaire de la vieiHe abbaye un air de chapelle.
C'était là, durant les chaleurs, son coin préféré. La firateheor qui tombait des hantes voûtes s'attiédissait de l'atoiosphëre da dehors dont les haleises lui arrivaient tontes chargées du parfam des fleurs. Sur une table à sa portée, â côté du livre dont Gilberte lui donnait la lecture et du tricot auqud elle travaillait en écoutant, il y avait sa planche à écrire, ce guide-main, providence des aveugles, dont, malgré son grand âge, elle usait encore fnéqoemment, une de ses joies consistant à correspondre avec quelqaes amies qu'elle avait laissées â Evreux, lorsque, après la mort de sa fille, die était venue vivre à Veniofi.
A cette place, qu^elle appelait son salon d'été, et qu'elle (fùuùt toujours à regret^ dès les premiers froids, pour se rapfirochier de la cheminée, s'était écoulée, depuis dix ans, la plus gcafidspartâe
de » ?ie ; là qae ses yeux, hmglemps accoutumés aux traits déli'* cats de PrataiiC qu'était alors sa GHbeite, avaient eessé peu à peu de la ycir, ainsi que tout ce qui Teiitouradt* telle une image qui s'eflbce, le soir venu^ dans les lueurs cr^uscotaires dont la nuit lememeiit fait des ténèbres. Néanmoins, ^ cette heure quasi tragique où sa cécité s'était dressée, comme un mur, entre elle et le monde, elle gardait un souvenir toujours vivant : cdui de l'adorable fillette qui déjà, par la figure et les gestes, ra{q[>etait sa mère, et sar ce souvenir, elle en avait greffé d'autres, ceux de sa fiUe, à la lumière desquels, quoique aveugle, elle avait vu Gilberte granfir, se développer, se former et ressusciter dans toute sa personne h pauvre morte que Teofant n'avait pas c(»inue, mais que Faîeule pleurait toujours.
— Mes yeux ne peuvent te contempler, disait-elle souvent à 'Gilterte; mais ma mémoire me permet de te voir, tdle que tu es, pœque je sais que tu ressembles à ta mère.
Et c'est ainsi qu'à ce moment où la destinée de sa petite-fiUe allait se décider, elle la voyait encore aussi clairement que A elle eût possédé toujours l'usage de ses yeux, la suivait dans les allées et venues auxquelles, en attendant l'invité de son père, Gilberte se livrait afin de s'assurer que les ordres de celui-ci avaient été fidèlement exécutés.
La jeune fille, sa tournée d'inspection terminée, revint auprès de H"* Regnard et s'assit en disant :
— Tout est prêt ; ces messieurs peuvent arriver.
— Ils auront chaud sur la route, le soleil me semble brûlant.
— Il se voile; le temps devient orageux, dit Gilberte qui, par la croisée, regardait le ciel dont l'azur étincdant jusque-là se chargeait de nuages.
Pendant quelques instants, les deux femmes restëreat en face l'une de l'autre silencieuses et peDsives. Brusquement, un éclair siUoima l'espace et, après quelques secondes, un lointain grondement xle toonerre lui succéda.
— Un orage I s'écria M'^ Regnard. Pourvu qull ne surprenne pas nos voyageurs...
— Il est encore loin; ils ont le temps d'arriver avant qu'il n'éclate. Du reste, les voilà.
A l'extrémité du chemin qui de la grande route conduisait à la maison, le landap venait d'apparaître. Quoiqu'H fût découvat, il étût fmomt trop loin pour que la jeune fille pût distinguer les gens qu'il anmnait. Ses yeux ne furent d'aborci frappés que par le cbque haut de forme de son père, qui semblait dépaysé dans le cadre agreste où H venût de se montrer et un autre cfaaprau, en paille
m tXPJAIRlCK
celui-là, dont un ruban rouge et blanc entourût la coiffe. Hais la Toiture avançait, rapidement, se rapprochait et bientôt fut assez proche pour lûsser voir & Gilberte sous les ailes de ce chapeau, dernier cri de la mode, un de ces visages que leur air de jeunesse et leur expression rendent agréables à regarder et dont on dit qu'ils sont aimables, avant même de savoir si ce qu'ils cachet égale en bonne grâce ce qu'on voit.
Cette première impression était donc favorable et se confirma lorsque, le landau contournant la pelouse qui s'étendait devant ht maison, H. de Fosseuse ayant aperçu ces dames assises près de la croisée, les salua en ôtant son chapeau et en s'indinant. Gilberte répondit à ce salut d'un signe de tête, que l'aïeule, avertie par elle, imita, demandant :
— Gomment est-il ce marquis?
— Très bien, à en juger par les apparences, mis avec goût, grand, svelte, des cheveux châtsdns, une figure régulière, une moustache fine un peu relevée aux extrémités, des yeux très doux, de jolies manières et tout à fût l'air d'un homme du monde.
Gilberte donnait ces renseignements très vite, à demi- voix, avec la précision de détails à laquelle l'avait accoutumée une longue habitude de décrire à sa grand-mère les personnes et les choses que celle-ci ne pouvait voir. Ce qu'elle n'ajouta pas« c'est que la distinction du visiteur contrastait si visiblement avec la vulgarité de Simonnet qu'elle en était presque humiliée. On eût dit un commis-voyageur à côté d'un grand seigneur tant leurs allures diflérsdent.
— Chère belle- maman, je suis heureux de vous présenter mon jeune ami M. le marquis de Fosseuse.
C'est en ces termes qu'à son entrée dans le salon, Simonnet présenta François à qui il désigna ensuite ces dames, en disant :
— M"' Regnard, ma belle-mère; ma fille.
— A défaut de la satisfaction de vous voir. Monsieur, fit l'aïeule en tournant la tête du côté du visiteur, j'ai celle de vous souhaiter la bienvenue, en mon nom et au nom de ma petite-fille.
De la bonne grâce avec laquelle cela fut àiu François fut convaincu, dès ce premier moment, que cette vieille dame était de beaucoup supérieure à son gendre au point de vue de l'éducation et probablement aussi au point de vue de l'intelligence. Qaant à Gilberte, quoiqu'à la révérence qu'elle venait de faire, elle n'eût pas ajouté la parole et qu'il ne connût pas encore le son de sa voix, il était fixé. C'était une créature d'élite et telle qu'on n'en voit pas tous les jours. Le regard dont, en la saluant, il l'avait enveloppée alla d'elle à Simonnet et, les comparant, il se demanda
IXPUTAiGS 89a
par quel phénomène de nature ce canard lourd et poussif avait engendré le beau cygne blanc dont il admirait la grâce.
-^ Je sais gré & M. Simonnet de l'occasion qu'il me donne de vous ofErir mes hommages, Mesdames, dit-il en réponse aux propos accuâllants qu'il vendt d'entendre.
— Attendez, pour me manifester votre gratitude, mon cher mar* quis, de mieux connaître ces dames, reprit Simonnet avec un gros rire. Ne vous hâtez pas de les admirer. Peut-être seriez-vous obligé de déchanter.
Il croyait probablement la pldsanterie spirituelle et fine. Mais elle tomba dans un froid glacial, ainsi qu'il ai'rive toujours lorsque» parmi des gens d'esprit, un lourdaud prend la parole et témoigne de sa sottise. Personne ne Ta releva et le silence serait devenu embarrassant si M"** Regnard n'y avsdt mis fin en disant :
— Vous avez dû avoir bien chaud sur la route. Monsieur?
— C'était très tolérable. Madame, grâce au vent d'orage qui s'est mis subitement à souffler et à nous rafraîchir.
A cette remarque de François de Fosseuse, Simonnet intervint de nouveau :
— Ce qui vous rafraîchira mieux encore, mon cher marquis, c'est un peu d'eau sur votre figure et sur vos mains. Je vous ai fait préparer un cabinet de toilette, et si vous voulez prendre la peine de monter...
Il fut interrompu par un éclair qui embrasa le ciel d'un zigzag fulgurant et que suivit aussitôt un coup de tonnerre dont les vitres vibrèrent longuement.
— Nous sommes arrivés â temps, poursuivit-il, et je ne me plains pas de cet orage, dont notre jardin avait grand besoin. Je ne pourrai maintenant vous faire parcourir mon petit domaine qu'après déjeuner. Mais, vous le trouverez plus beau lorsque la pluie que voilà l'aura lavé. Quand je dis plus beau, c'est une manière de parler, car il est bien modeste â côté des splendeurs de Fosseuse.
La pluie commençait à tomber en larges gouttes dures comme des balles, qui criblaient de trous les allées, et bientôt se transforma en une ondée violente et tout d'une pièce que le vent secouait de droite et de gauche comme un rideau.
Gilberte se précipita pour fermer la croisée ouverte â côté de sa grand-mère, qui dit simplement :
— Espérons que ça ne va pas durer.
— Non, non, ce n'est qu'une averse, affirma Simonnet d'un ton où se trahisssdt néanmoins la crsdnte de voir son programme dérangé.
£t sur un nouveau coup de tonnerre, il ajouta gaiement : 10 MARS 1904. 58
i9l SXPIàTBifil
— £t Yoos pourrez dire, mon cher marquis, que vous èted entré chez noas à Ja lueur des éclairs et an éclats de la foudre; ta Jupi^r descendant de TOtympe chez les humains...
n étdt lancé. Où s' arrêterait-il? U»* Regnard et sa petitie-âlle m le demandsdent avec quelque crainte. Heureusement, il entraînait M. de Fosseuse au premier étage, et pour quelques minutes, dks furent délivrées de sa présence.
— Il est très bien, ce jeune homme, dit alors M""* Regnard. Gilberte se récria, quoiqup son opinion fût identique.
— Gomme tous vous prononcez vite sur lui, grand-mère I A quoi le jugez-vous?
— A sa voix. La voix, mon enfant, est révélatrice. Il est rare qu'un sot ait celle d^un homme d'esprit, et la sienne est ceUe d'un homme de cœur. Je ne me trompe pas, sois-en sûre.
— Comme je préférerais qu'il ne méritât pas vos ^oges et qull fût semblable à tant d'autres, soupira Gilberte. Si vous ne vous trompez pas, s'il est tel que vous le supposez, la pensée que j'encours son mépris me sera bien cruelle.
— Que paries-tu de son mépris? Pourquoi te mépriserait-il?
— Pourquoi? Parce qu'il doit croire que, pour l'attirer chez nous, je me suis faite complice de mon père.
— S'il le croit, tu l'auras bien vite détrompé. U n'y faudra que peu de phrases, surtout si tu ne crains pas d'être franche en loi parlant. S'il t'a soupçonnée, il ne te soupçonne plus. Il lui aura suffi de te voir pour comprendre que tu es incapable de t'associer à une action indélicate.
— N'empêche que j'ai hâte maintenant de m'expliquer avec hd. Ces messieurs ne .tardèrent pas à revenir. Gilberte remarqua
qu'il y avait une ombre sur la figure de son père. Quelques mots qu'il prononça en rentrant lui en apprirent la cause. La pluie d'orage continuait à tomber; elle rendait impossible, pour le moment, la promenade dans le jardin, qui figurait au programme comme devant être faite avant de se mettre à table; elle ne pourrait avoir lieu qu'après déjeuner, et encore à la condition que Torage cessât. S'il ne cessait pas, il y faudrait renoncer. Que faire m <2e cas de l'invité? Par quels moyens l'intéresser et le distraire entre les quatre murs d'un salon? La question se posait dès maintenant : le déjeuner ne devait être servi qu'à midi, et Simonnet ne savait comment remplir l'heure qu'il y avait à passer avant que la dodie se fit entendre.
Sa fille, qui l'avait deviné, se rapprocha de lui et le rassura à voix basse, tandis que François de Fosseuse, avec la courte»» qu'il devdt à son éducation, allait faire sa cour à M"* Regnard.
SXHàfUCR m^
^tnsible à ce témoignage de déiérence, comprenant, ette aiiaei, qn'il fallait tuer le temps et se rappelant que son aiioable intedocuteur avait, pour ses débuts dans la carrière diplomatiqMt Tésidé^ & l'étranger, elle lui demanda quelles capitales il oonmriasait. U désigua Vienne et Rome. De Vienne, elle ne pouvait rien dure, n'y étant jamais allée. Hais, au lendemain de son mariage, die avait vécu trois meus durant dans la ville étemelle. Elle en sa^rût par cœur les monuments et rappelait, non sans s'attendrir, qu'elle avait été initiée à leurs beautés par schi mari. Elle en parla avec enthousiasme, avouant c^[>endant qu'aux chefs-d'œuvre d'art ^'èlle avait admirés, elle préférait ceux de la nature, cette campagne romaine si saisissante dans sa nudité et où, dans l'air transparent et léger, semble, à la chute du jour, s'élever la voix des morts endormis de|>ttis des siècles sous les pierres tombales, et flotter leurs, ombresblanches et vaporeuses.
A ces appréciations qui traJussaient une întelligenoe affinée, François rendait en évoquant ses propres souvenirs, aiimé^ moins encore du désir de briller que de celui d'exciter la verve de l'octogénaire vénériJ^le dont le visage, où rayonnait la bonté, lavait tout de suite attiré coomie le miroir d'une ime délicate et pure, qu'il ne s'attendait guère i trouver dans la maison Simonnet. Û savait que M""' Regnard avait ^vé Gilberte et en l'entraînant & parler, à se révéler, c'est Gilberte elle-même qu'il étudiait. A travers les sentiments de l'aïeule, il croyait découvrir ceux de la petite-ûlle, supposant avec raison que celle-d resscfmblait à celle-là, et apprenant à la connaître sans avoir à l'interroger.
Mais sa tentative non préparée, uniquement inspirée par les circonstances, eut un résultat qu'il n'avait pas prévu. En entraînant M*** Regnard et Gilberte à se révéler à lui, il se révélait i eDes. Sous sa parole pénétrante, elles devinaient son âme, sa droiture^ son esprit, son érudition, la sûreté de son goût, son souci de r honneur, son attachement au devdr, de telle sorte qu'au bout d'une heure d'entretien, alors qu'U ne lés avait abordées qu'avec défiance, convaincu qu'il était aussi l'objet de leur so^idon, naissait entve elles et lui une estime réciproque qu'ancun d'eux ne s'était attendu à ressentir et qui modifiait promptement les conditions de leur rencontre. Séduit, dès son entrée, par la distinction iatellectuelle et morale de ces deux fismmes, constatée sous la tenue réservée de la plus jeune comme dans les propos de la plus TÎ^e, Françrâs de Fosaeuae ne pouvût se résoudre i ordre qu'elles famexkt les complices de Simonuet. Ses premiers soupçons tombûent; il ne voyait plus en elles que des victimes, et m le hissant paraître par toute son attitude, il les obligeait à se former de son
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rôle une opinion pareille, ou pour mieux dire, il confirmait celle qu'elles avaient conçue de lui, lorsque la veille, pour la première fois, Simonnet leur avait parlé de ses projets.
A la faveur de ces pensées qui donnaient i la conversation un ton de confiance, les moments passèrent sans qu'on eût à faire effort pour en remplir la durée. Simonnet fut tout surpris lorsque le premier coup de cloche annonçant le déjeuner vint l'avertir que l'heure qu'il avait craint de ne pouvoir employer pour distraire son invité était écoulée. Tout le monde semblait satisfait, toute contrainte bannie; et sur les visages se lisait l'animation qu'y avaient mise tant de souvenirs de voyage et d'art, dont l'entretien s'hait alimenté.
Il acheva de se rassurer en voyant se dessiner dans le dei de larges éclaircies. L'orage s'éloignait, et loin de se plaindre de sou passage, on était tenté de le bénir puisqu'il avait détendu les ner£9, rafiraichi l'atmosphère et fait tombcô: des feuillages la poussière dont les avdt blanchis la sécheresse brûlante des jours précédents.
Simonnet en fit la remarque en montrant, par les croisées qu'on venait de rouvrir, le jardin reverdi et comme métamorphosé.
— Pendant que nous déjeunerons, ajouta-t-il, le soleil boira Veaa qui a inondé les allées et nous pourrons faire notre promenade sans nous mouiller les pieds. J'eusse été désolé, mon cher marquis, de ne pouvoir vous fûre parcourir mon domaine. Il n'est pas immense. Mais vous y verrez quelques beaux arbres qui datent du temps des moines, car nous sommes ici, je crois vous l'avoir dit, dans une ancienne abbaye.
— On le devine aux croisées en ogive, & l'épaisseur des mundlles, répondit François.
Ce fut un nouveau sujet d'entretien et pour Simonnet qui, dq)ni8 une heure, laissait parler les autres une occasion de prouver qu'il n'était pas un muet et qu'il connaissait lui aussi l'histoire et l'archèolo^e. II fut vite aisé de voir que sa science résultait uniquement d'une lecture attentive de ses titres de propriété parmi lesquels, raconta-t-il, se trouvaient quelques vieux pardiemins qu'il avait fait traduire. Quand il en eut récité le contenu, rappelé, d'a{Hrès eux, que l'abbaye avait été construite au quatorzième siècle, qu'il y avait encore, dans le jardin, un bout de cloître transformé en serre et que les moines bénédictins à qui appartenait jadis le monastère en avaient été chas^ par la Révolution, il resta court.
Heureusement le second coup de cloche vint le tirer d'embarras. Le maître d'hôtel ouvrit la porte à deux battants et cria, solennel :
— Monsieur le marquis est servi.
Personne ne s'y attendait. François de Fosseuse resta tout interdit
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de cette dérogation aux usages, coup de surprise imagiué par Smonuet pour faire honneur & son hôte. H"** Regnard rougit jusqu'aux ordlles, un peu humiliée par cette basse flatterie qui semblât la dépouiller du rôle de maltresse de maison, qu'elle avait toujours rempli et les yeux de Gilberte se portèrent involontairement sur François à qui il sembla qu'elle s'excusait de la maladresse de son père. Gdui-d, au même instant, y mit le comble en frappant familièrement sur l'épaule de l'invité et en lui disant :
— Vous voyez, mon cher marquis, combien je désire que vous vous considériez id comme chez vous. Prenez le bras de ma fille»
Lui-même offrit le den à sa belle-mère et se rangea pour obliger le marquis et Gilberte à passer les premiers. Mus il en fut pour ses frais. Gomme il insistût pour avoir raison du refus qu'on lui opposât, François lui dit en souriant :
— Puisque vous tenez à ce que je me considère chez moi, cher Monsieur, c'est à vous de me céder.
Simonnet s'inclina et obéit, Isdssant derrière lui Gilberte et le marquis. Ils n'avaient pu échanger encore un mot (Urectement et sans être entendus. L'occasion s'en offrait à eux pour la première fois. Gilberte s'empressa d'en profiter pour dire enfin ce qui Im brûlait les lèvres :
— Je n'ignore pas. Monsieur, par suite de quelles circonstances vous vous trouvez aujourd'hui dans cette maison. Mais j'ignore en qaelles dispositions vous y êtes venu. J'espère les connaître tout & rheure puisqu'il nous sera permis de causer un peu librement avant que vous ne partiez. En attendant, j'ai le pressant devoir de vous supplier de ne rien dire pendant le déjeuner qui puisse faire supposer à mon père que vous songez sérieusement à m'épouser. Je suis étrangère aux démarches dont vous avez été l'objet de sa part. Il les a faites sans me consulter et je ne les ai connues qu'après coup.
— Je n'en ai jamais douté. Mademoiselle, déclara François plus ému que surpris et en eussé-je douté avant de vous connaître que je n'en douterais plus mdntenant que je vous connais.
— Vous me connaissez bien peu , remarqua Gilberte dont les yeux exprimèrent un regret.
François eut un geste de dénégation et reprit :
— Je vous connais assez pour être assuré que vous ressemblez & votre grand-mère, et la petite-fille de cette noble femme est incapable d'une bassesse.
— Merci pour la bienveillance de votre jugement. Monsieur le marquis; mais je le mérite; j'ai mesuré la distance qui me sépare de vous, et dussé-je me brouiller avec mon père, je ne serai jamais votre femme.
M OUIàlBn
' Ils «ment échangé ces mti lapidemeatt à demi^TVBit iosA m flurcbut et ib auraient dan la salle à manger au laorneot ne (ittfoerte acbevaitsa (riu^ase. François fnt donc enip6cfaéd*y répondre. Sûnonnet hii désignait une jdace à droite de M** RegnnL U rât s'y asseoir après avoir conduit Gilberte à celle qu'elle devait occoper en &ce de lui.
U était très troublé par la dédaralicui qu'il venait d'entendre. Ce ne fat pas trop de toute son énergie pour dissunuler l'énotion qni le dominait. Avec plus de force cpte tout à l'heure, il pressentait dus H"* Simonnet une créatnre rare, digne par sa grâce coiporelle et ses qualités de cœur, de devenir la compagne d'un homme tel que fan et capable de lui verser, durant de longues années, du bonheiB^ à pleines mains.
Pendant le repas, il lui fut impossible de se soustraire à ces idées. Pénétré de la nécessité de combattre son penchant, il n'en subissdt pas moins l'ascendant qu'exercent sur tout homme jeane en quête d'amour les promesses qui rayonnent 9ar un bùBt de vingt ans. U éprouvût, ainsi qu'une torture, le regret de ne ponvoir souhaiter que ce ccsur virginal, livre mystérieux où penonae sans doute n'avait encore lu, s'ouvrtt pour luL Mab il appliquait toute sa volonté à résister au courant qui l'eût entraîné, 8*Ù ne s'était raidi contre sa violence.
C'était difficile maintenant surtout qu'il ne pouvait plus donter de la bonne foi de Gilberte et que par l'aveu qu'dle venait de faire, elle avait prouvé la noblesse de son âme. U ne croyait pas cependant que ce ftn au*dessus de ses forces; il hitterait et fl sortirait vainqueur de cette épreuve. Comment en e<lt-il doolé^ alors que dans cette jame fille qu'il avait soupçonnée d'être la complice de Simonnet, il trouvait au contraire une compBce animée d'un désir égal au sien, de faire échouer l'intiigae ourdie contre lui?
Toutefois, pour rendre ce résultat plus certain, U aaraîi (afin que Gilberte ne parlât pas, que sa parole fût dépourvue d'éloquence, que son visage n'eût aucun attrait, et que ses yeux ne s'arrêtassent jamais sur la personne â qui elle s'adressait, jeunesse donnait â sa vdx une sonorité pénétrante et I ses traits étaient séducteurs; son regard qui parfois ae voifadt reflétait toutes les ardeurs d'une intelligence merveiileasoaKBt douée et tout en elle attestât si yi^iement qu'elle serait l'homme â qui elle étonnerait son coaur l'épouse idéale, la pagne rêvée, que plus François de Fosseuae compreoak la site de se dérober â ce charme etphis il le subissait.
Tandis qu'il affectût une entière tranquillité d'esprit et <
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isait avec ses hôtes, il se demandait angoissé, non s'il succomberait à la puissance des sentiments qu'il sentait naître en lai, — il était sûr de n'y pas succomber, — mais si de sa visite chez Simonnet, il n'emporterait pas une impression inefibçable qui dégénérerait vite en souffrance s'il Fentretei^t par des Tisites nouvelles et des <X)ntacts plus fréquents. Et saisi d'efiVoi à la pensée des maux qui résulteraient pour lui d'une minute d'abandon, s'il laissait ses résolutions s'affaiblir, il s'engageait vifr-à-vis de lui-même à couper court au péril qu'il pressentait en déclarant à Simonnet, dès le t endemain, qn'il ne voulait pas se marier et en refusant de revenir dans la maison, dût œt homme vittdica;tif tiier vengeance de son refus par la réalisation des menaces qa'ii fivait proférées brsqu'il s'était présenté au chftteau de Fosseuse.
François eut assez d'^npire sur lui-même prar contenir les pensées intimes qui l'agitaient. Le déjeuner s'acheva sans qu'il en eût rien trahi. Ou revint au salon où le café fut servi. Puis, Simonnet proposa à son invité d'idler fumer dans le jardin.
— Ces dames viendront avec nous, et je vous montrera mes beaux arbres, mes fleurs, ma chapelle.
— Allez-y sans moi, Mesôevrs, dit H"* Regnard. Mes quatrevingts ans s'accommodent mal des longues promenades. Gilberte me remplacera.
— Je resterai avec vous, grand-mère, fit Gilberte, soit qu'elle ne voulût pas la laisser seule, soit qu'elle ne tint plus à s'entretenir avec M. de Fosseuse, jugeant suffisant ce qu'elle lui avait dit.
Mais Simonnet se récriait, protestait, exigeait que sa fille les accompagnât. Elle céda tout de suite. M"' Regnard les entendit s'éloigner en causant et elle s'assoupit au bruit des voix et des pas qui s'éteignaient peu à peu.
Brusquement, elle fut tirée de son demi-sommeil.
— Qui est là? demanda- t-elle.
— C'est moi, belle- maman, répondit Simonnet.
— Vous êtes seul? Où est Gilberte?
— Dans la serre avec M. de Fosseuse; je les y ai conduits doucement, sans en avoir l'air, et je les y ai laissés sous un prétexte. Us sont en train de s'expliquer.
n s'asseyait en face de sa belle- mère en se frottant les mains, ravi de son stratagème et impatient d'en connaître le résultat.
Ernest Daudet.
La suite prochainement.