‹ Le CorrespondantChapitre 125 sur 171 · LA RUE A ROME · texte numérisé non relu

LA RUE A ROME

On hésite & noter ses impressions sur Rome, et plus encore à: les publier. Il semble que tout ait été dit sur la yille étemelle, il semble aussi qu'il restera toujours quelque chose à dire. Les sensations d'aujourd'hui que modifieront celles de demain, peuvent-elles être les mêmes que celles d'iûer? La rue surtout ne se transformet-elle pas chaque jour, la vie nouvelle n'y jette -t-elle pas des contrastes qtii mettent en mdlleure lumière les restes des temps passés?

Ce sentiment nous a encouragé à venir, après tant d'autres, retracer ici quelques souvenirs, heureux s'ils réveillent ceux de certains lecteurs et s'ils allument chez d'autres le désir d'une promenade à Rome.

Beaucoup ont reçu les confidences du voyageur désillusionné i son arrivée à Rome. Les rues lui semblent noires et sordides, les murailles lépreuses, la beauté des monuments surfaite, le tout mal encadré et d'un aspect misérable. En dehors de Saint-Pierre et du Cotisée, tout lui apparaît au-dessous de ce que son imagination s'était figuré; et, plus d'une fois, au détour d'un chemin, en £ice d'une ruine classique ou d'un palais fameux, il se dit tout bas, comme s'il n'osait se l'avouer : « Ce n'est donc que celai »

Mais les jours s'écoulent et quelquefois les mois, quand ce ne sont pas les années, et voici que le cœur et les yeux ne peuvent se défendre contre une séduction croissante. On se sent attaché à Rome par le meilleur des amours, celui qui ne s'analyse pas; et quand vient l'heure ob il faut quitter peut-être pour toujours la grande dté, on connaît l'amertume des séparations douloureuses. La vue d'une autre capitale, fût-ce Paris, est impuissante]à atténuer ces regrets. Combien grises et banales paraissent les grandes voies modernes, combien lourds ces toits de zinc, ces balcons de fonte avec l'obsession de leurs lettres dorées. L'œil qu'a formé le séjour à Rome ne peut plus souffrir ces coupoles manquées, ces hdtels

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joujoux, ces maisons uniformes que Ganova trouvsut « A mesquines et si peu sérieuses », et le regard se &ligue à chercher en vain dans la trouée des avenues un coin où il s*accroche et se repose. L'amoureux de Rome sent alors doublement le prix de ce qu'il a perdu ; de loin il revoit la dté lunûneuse vibrant dans Tazur, la ville d'Auguste et de Sixte-Quint, des coupoles et des obélisques, des palais et des églises, des colonnes, des portiques, des frises dentelées, la ville zébrée d'ombre et de flamme, où le marbre habille les ruines et le soleil égayé les cyprès. Il aime à revivre ces jours passés où il montait et redescendait les pentes abruptes des collines romaines, contemplant l'horizon fermé par Tamphithéâtre des maisons ou les ondulations de la montagne, renouvelant ses pensées à chaque pierre du chemin, à chaque contraste des lieux. La rue à Romel Ces simples mots éveillent une siute d'impressions que nous voudrions retracer ici. Il est entendu que nous resterons dans la rue; nous n'entrerons nulle part, nous ne ferons que passer, regarder et penser.

Depuis que Rome est capitale du royaume d'Italie, de grandes voies ont été ouvertes et d'anciens quartiers transformés; la pioche a démoli des palais et effacé des jardins, des ruines ont été achevées et des souvenirs ont à jamais disparu ; assurément, le vandalisme a eu sa part. Cependant, aujourd'hui encore, le promeneur qui sait fl&ner peut se croire toujours dans l'ancienne ville des Papes et reconnaître certûns tableaux du président de Brosses, de Stendhal on de Taine; qu'il abandonne la via Nazionale et le corso Vittorio- Emanuele^ qu'il aille se perdre dans ces quartiers qui avoiûnent le Tibre, qu'il monte à l'Aventin ou qu'il parcoure le Tramtévere et il retrouvera la vieille cité.

Par les lourdes chaleurs de l'été, quel charme de s'engager dans les ruelles fraîches et ombreuses où la voie sans trottoirs se resserre entre de hautes murulles qoupées d'écharpes de soleil I On suit machinalement, sur les dalles massives, le sillage creusé au centre de la me par les torrents des jours d'orage et l'on s'abandonne aux méandres du chemin tortueux. Souvent il s'élargit caprideusement pour se refermer aussitôt en compas; d'autres fois, il se heurte devant la pente verticale d'une antre voie qui escalade une colline. Les perspectives sont toujours originales et imprévues, grâce aux acddents du terrain. Les nudsons chevauchent les unes sur les autres; au delà des terrasses surgissent d'autres terrasses que surpassent encore les plumets des cyprès, les coupoles jumelles ou la montagne bleuâtre.

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Gomme dans tous les pays du llidi, les demeures sont hautes et parfois étroites. Lenrs puissantes asases paraissent s'enfoncer jusque dans les entrsdlles de la terre et les larges ouvertures des soupiraux laissent entrevoir de profondes caves. Les portes d'entrée» généralement grossiëreSi sont d'un bois épus semé de gros dons et années de formidables cadenas, qui révèlent la crûnte dlndiscrets visiteurs. Aux fenêtres, des jalouses muldcolores sont rabattues sur des mors également badigeonnés. Tout ce chromo sendt vulgaire s'il n'était transfiguré par le soleil. Lorsque le temps a passé sur ces murûUes cuites et sur ces volets roussis et que la lumière vient à caresser ces façades, à les barrer de traits d'ombre et de feu, creusant les ouvertures, accentuant les sailfies, toute cette architecture s'anime et parle; une âme lui est donnée. La vie est partout, ausâ Men sur les tuiles étincelantes des toits mangées par la mousse que sur les terrasses verdoyantes couronnant les corniches monumentales. Les lauriers, les fusains, les bambous, les yuccas, les aloès, y mêlent leurs teintes grises ou sombres, tandis que les liserons et les capucines courent sur le treillage des tonnelles. Aux étages inférieurs, les balcons et les fenêtres sont également festonnés de fleurs et de lierres; les géraniums grimpants et les églantiers enlacent amoureusement les figures des sculptures, se glissant à travers les marbres des b^Uistrades et retombant sur eux-mêmes en grappes inégales. Qui n'a admiré les lianes de vigne vierge pendues aux corniches des pavillons de la villa Aldobrandini ou les tendres glydaes qui semblent vouloir redonner de la jeunesse aux mursûlles des antiques palais!

Les palais romains sont uniques au monde. Nulle autre ca{HtaIe ne renferme des édifices d'une pareille majesté ejt d'une grandeur aussi écrasante. U en suffit de deux ou trois pour meubler tout un quartier. Leurs hautes munûlles de forteresse, murailles de briques chaudes éclairées de marbre blanc, défendues contre la voirie par de solides bornes de granit, étalent leurs sombres masses dans les rues les plus étnûtes. Les grandes ouvertures rectangulaires des fondations lussent plutôt deviner des grottes que des caves, et, aux jours brûlants de l'été, le promeneur sent venir de ces proWdeurs un courant gladal; au-dessus d'elles s'alignent les fenêtres du rez-de-chaussée, protégées par de vrûes grilles de geôde boulonnées sur des consoles de marbre. La façade a généralement deux étages prodigieusement hauts, les ouvertures étant sunnontées d'impostes vcaies ou simulées. Au centre est l'entrée monumentale* vaste portique ouvert entre deux colonnes doriques étayant un balcon de pierre. La tiare pontificale ou l'écusson fiunilial sont

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sculptés sur le fronton, à moins que les armoiries papales ne fissent pendant à celles d'une ambassade ou d'une famille patricienne.

Le passant qui fouille du regard les sombres voûtes de ces palais a la rapide vision d'un déUcieux décor. Au delà d'une cour •centrale apparaît une muraille de lierre où s'adosse un autre portique. Entre ses pilastres jaillit d'un rocher mousseux une eau yeloutée, à moins qu'un jet d'eau ne retombe en pluie dans 1& -coquille d'une vasque; c'est, à travers l'obscurité, un éclair'de lumière qui donne au feuillage et à l'onde l'éclat de l'émeraude et ^ du diamant. D'autres fois, on entrevoit sous le cintre d'une arcade, •encadrés dans le feuillage grêle des bambous, quelque Mercure ou quelque Pallas trouvés dans la « vigne » du propriétaire, ou bien •encore, ombragé de dtnmniers, un vieux puits dont l'eau se déverse dans le marbre d'un sarcq[>hage antique.

Ces palais sont l'expression d'une époque. On a conatrmt depuis €t l'on construira encore des demeures charmantes^ et oiëme majestueuses, mais ce ne seront pins les édifices que les mcears et les besoins du temps ont inspirés aux artistes de la Renaissance et . 4 leurs élèves. Gômbiai de souvenirs ces monuments ne réveillentils pasi En voici dont les murailles nmrcies sont faites de pierres «Trachées au GoliséOf d'autres sont ornés de bas-reliefs antiques •enchâssés dans leurs murs; cette architecture est de Bramante, cette corniche de Hichel-Ange. Maaarin habita ce palads édifié sur les thermes de Constantin; cette demeure fut celle de Béatrice Genci, cette autre de Chateaubriand. Id descendit Charles VllI, là mourut H"^ Lsetitia... La suite de ces évocations historiques ou artistiques est sans fin.

La plupart de ces palais appartiennent encore aux descendants des ftunilles qui les ont fait construire, quelques-uns ont passé en d'autres mains et sont devenus le siège d'ambassades, liais là encore le passé et le présent se heurtent dans un de ces contrastes si fréquents & Rome. La boutique s'est fiaiit une place »>us les salons prinders. Au rez-de-chaussée de ces demeures se sont installées des banques, des pharmades et même des brasseries. Il est éTÎdent que ces enseignes, ces étalages, ces mutilations gâtent les architectures, mais le Romain moderne n'en a cure» et 4u reste le eood du confortable a dû £sdre accepter d'autres proianations. €'e8t ainsi que sur les façades des plus beaux palais se dessinent «D Z les tuyaux de poêles rouilles. Ce sont les dégagements exté* riears des nouvelles cheminées que des générations plus rudes s'afTsient pas songé à établir dans leurs vastes habitations.

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Nous parlerons plus loin des églises; elles sont* avec les paUis, les monumenis qni caractérisent le mieux la Rome renaissante, mus, chemin faisant, nous sommes arrêtés par les raines, les obélisques, les colonnes, les fontaines, les inscriptions, et tut d'autres souvenirs qui appellent une réflexion ou donnent ooe émotion.

Ce n'est pas le lien de décrire ici les ruines de Rome, mais de noter seulement les impressions qu'elles évoquent. Au sorUr même de la gare, les vieilles pierres vous sûsissent. Dans l'enceinte de ' la Petite-Vitesse se voit un pan du mur de Servius, celai qd fermait la ville des rois; les camions et les wagons heartent ces blocs carrés de pierre volcanique qui sont là depuis plus de deux mille ans. On a taillé un échantillon de cette antiquaille et on h porté sur la place Magnanopoli^ en plein centre de la Rome vivante; les tramways électriques contournent le massif abritant cette rdique et semblent, dans leur ronflement continuel, chanter la vie moderne à ces mines.

La promenade autour des murs devût être délicieose, il y a quelque cinquante ans, alors que des quartiers nouveaux n'avaient pas débordé l'antique enceinte et que la vue de 'a campagne n'était pas coupée par ces constructions monumentales aussi misérables que prétentieuses, jetées au hasard sur le sol et pour la plupart inachevées. Quoi qu'il en soit, des coins pittoresques sobûsteot encore, et la longue muraille sait redire beaucoup d'histoire. Elle est faite de cette brique étroite et rugueuse sur laquelle le soleil et les siècles ont jeté des reflets bronzés. Le temps a embottéles matériaux les uns dans les antres et ils tiennent tonjours, malgré les crevasses béantes d'où s'échappe toute une flore de genêts d'or, de gueules de loup, de roses sauvages, et parfois même les branches d^un vigoureux figuier trop à l'étroit de l'autre côté da mur. Plus de cent tours, les unes cannelées, les autres ébrëchées ou décapitées accusent par leur sullie des angles ombreox snr le rempart ensoleillé; pour un instant, la ville moyen âge e&ceiait la Rome antique et celle de la Rensdssance si, à la base de la muraille, n'apparaissiuent les restes de fondations impériales et Ay de temps à autre, des carrés de marbre blanc enchâssés dans les briques ne reproduisaient les armes pontificales. Enfin, la TÎe moderne marque aussi son empreinte par les fils télégraphiques accrochés aux angles des créneaux.

Quel charme on éprouve, lorsque le soldl décline, & s'enfoncer dans le chemin creux que dominent & droite les [uns de la ?illA

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Médicis et qu'abritent , & gauche, les cyprès de la viila Bor« ghëse; noyé dans Tooibre, on passe sons une voûte de Inmiëre oA glissent les ramiers qui ont bâti leurs nids dans les trous des remparts. On poursuit sa route et on arrive à la porta Pia des* ^ée par Michel- Ange, célèbre par sa brèche..., douloureuse blessure qui n'est pas encore fermée. Vient ensuite la porte Saint- Laurent où passe la route de Tibur..., puis la porte Blajeure creusée sous un vieil aqueduc, et Saint- Jean de Latran, la cathédrale de Rome, ecelesiarum Vrbis et orbis mater et caput^ qui apparaît comme un arc de triomphe. Sur la balustrade qui couronne Tattique, le Christ, au milieu des évèques et des confesseurs, brandit sa croix dans un geste de conquête; faisant face à l'immensité de la plaine, en ce lieu où les routes du monde semblent aboutir, il se dent là comme l'hôte d^n qui reçoit les pèlerins à l'entrée de la ville éternelle. La promenade peut s'achever par la porte Saint-Sébastien ou la porte Ssdnt-Paul, vrsds castels du moyen âge, mus, avant de rentrer en ville, on est passé devant la voie Appiepne, on a entrevu la plaine grandiose et désolée de la campagne romûne et le Monte Cavo dont les pentes Teloutées semblent encore être des cendres légères qui vont se perdre jusqu'au rivage d'Ostie.

Les murs de Rom<5 ne sont pas seuls à parler du moyen âge, on le rencontre encore au château Saint- Ange, ce mausolée colossal converti en citadelle au dixième siècle. Rien n'est plus curieux que de retrouver sur le renflement de cette vaste rotonde la soudure des âges, et de considérer comment, jusqu'à nos jours, ce sépulcre s* est peu à peu transformé en forteresse. On peut dire que ce monument découronné, démantelé, dépouillé de ses marbres, pillé, réparé, ravagé de nouveau et encore restauré est comme le symbole de la vieille cité tant de fois envahie et dévastée, mais si riche en art et en souvenirs qu'elle survit à ses destructions.

Sans doute le moyen âge se retrouve dans d'autres endroits de la capitale, notamment au centre de la rive gauche, à la Torre délia milizie^ et aux campaniles de nombreuses églises, mais en réalité, la ville qui déborde dans Rome, qui fût même oublier l'antiquité, c'est celle de la Renaissance, celle qui marque l'apogée de la puissance temporelle, celle dos Jules II et des Léon X, des Sangallo, des Bramante, des Raphaël, des Michel-Ange, celle surtout de Sixte-Quint et de Fontana qui, après les ravages des Imndes du connétable de Bourbon, vit s'édifier les nouveaux palais^

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