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Enfin, chaque succursale du mont-de-piété porte une touchante image de la pauvreté. C'est la pdnture d*un Christ absolument misérable, étalant sa nudité et son abandon. A genoux, le corps retombant sur les talons comme celui d'un homme épuisé, les bras rejetés en arrière, la tète renversée et convulsionnée par la douleur, il est le parfait symbole du malheureux dépouillé et épuisé par les luttes de la vie : Dinumeraverunt omnia ossa mea.
Il y a à Rome trop de religion che^ les uns, trop de superstition chez les autres pour qu'on ait seulement pu songer 4 détruire ces souvenirs des temps passés; il faudndt, du reste, ébrécher toute la ville si l'on prétendût y eflfacer la marque imprimée par la Papauté.
La multitude des prêtres et des religieux rencontrés dans la rue rappelle aussi à tout instant que l'on est dans la capitale du monde catholique. On croise à chaque pas le prêtre romain' portant le col blanc ou censé blanc, le petit chapeau aux longs poils, le manteau de cérémonie flottant au vent ou ramené sur l'épaule. Le rabat est inconnu en Italie, il n'est en usage que chez le prêtre françsds, dont il symbolisait le gallicanisme, au temps où le gallicanisme existait. On rencontre aussi le haut prélat; drapé dans sa douillette noire, il passerait inaperçu, si la bande de carmin dont est liserée sa soutane et la flamme qui brille sur son gant ne trahissait un évèque. D'autres fois, c'est le prêtre misérable de Rome ou d'ailleurs, non rasé, les habits en lambeaux, qui, no bâton à la main, arpente fiévreusement la ville, en quête de quelque auméne ou d'une protection pour mettre heureusement fin à un éternel procès avec son Ordinaire. C'est aussi le misâon- Dsdre avec sa barbe de fleuve, sa démarche assurée, son visage ravagé où se lisent l'énergie, la souffrance et souvent même la maladie qui l'emportera bientôt.
Passent aussi les collèges ecclésiastiques, groupes de séminaristes de chaque nation qui viennent étudier la théologie et le droit canon dans la capitale de la catholicité.
Voici les élèves de la Propagande, admirable pépinière de missionnaires, où se confondent toutes les nationsdités conformément à l'esprit évangélique qui ne connaît ni les races ni les couleurs. On les discerne à leur soutane noire doublée de rouge; leurs cahiers sous le bras, marchant vite et discutant, ils rentrent au collegium urbanum. De même, les Français, les Espagnols, les Ecossais, les Belges, les Bohémiens, les Polonais, les Américûns du Nord et du Sud, les Arméniens mettent dans la rue la couleur de leurs ceintures bleues, vertes, violettes ou orange, mais les plus célèbres, ceux que les peintres aiment à rendre dans leurs
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tableaux, parce que leur silhouette convient le mieux aux décors romains, que ce soit la verdure des bois sacrés ou le marbre des terrasses, ce sont ces grands jeunes gens blonds du Collège Germanique, au regard mélancolique et profond, drapés dans leur soutane rouge. Les moines ne sont pas moms nombreux : les Passionnistes i Tallure austère portent sur leur sombre costume un cœur crucifié, symbole de leur vie de sacrifices et d'immolation; plus alertes parsûssent les Gapudns barbus, le chapelet pendu au côté, comme d'autres ont l'épée; on rencontre, vêtus de la même robe de bure, les Frandscains rasés, la taille serrée dans la corde de chanvre; puis, les Carmes avec leur manteau de neige; les Camilliens croisés de rouge; les Trinitûres espagnols, tète découverte, les Dominicains qui, deux à deux, passent pensifs sur les terrasses du Pincio La rue connaît moins les religieuses retirées dans leurs cloîtres; mais, comme partout, elle appartient aux Filles de la Charité, diligentes abeilles qui s'activent autour des ruches des pauvres et des malades et vont leur porter, avec les aumônes du Sadnt-Përe, les consolations du cœur.
Seul le sacré a gardé le pittoresque des costumes, le profane l'a perdu. Il faut se résigner à ne plus rencontrer que par hasard l'Italien des tableaux avec le chapeau de brigand, le veston de velours et les bandes de toile aux jambes, ou la femme coiffée du panno blanc et portant le corset galonné sur la robe bigarrée.
Le goût de la couleur a seul survécu chez la femme du peuple, qui affectionne le jupon rouge, l'étole de tricot safran et quelquefois encore les lourds bijoux d'or ou de corail. Toujours tète nue, elle vit dans la rue; si elle rentre à la maison, elle s'installe à sa porte ou se met k sa fenêtre, la figure k deoû ombrée par la jalousie entr'ouverte. Les hommes ont perdu tout caractère; coiffés de l'invariable chapeau mou, ils sont habillés d'un vulgaire complet dont la couleur passée tourne au jaune mousseux et que réveille rarement le blanc du linge. La prolificité de la population apparaît dans les faubourgs. La rue appartient aux enfants qui débordent des maisons. A demi nus, quelquefois même tout nus, quand il fût trop chaud, ces petits êtres charmants grouillent dans le ruisseau ou culbutent autour des voitures. Ils sont les seuls, avec les crieurs publics, k donner un peu d'anhnation à la ville; car Rome n'a. de méridional que son del, ses palmiers et les ^tuiles de ses toits. Personne n'est plus calme et moins Napolitsdn que le Romain. Jamais pressés, silendeux, les bras ballants, les gens promènent à travers les rues leurs rêves ou plutôt leur indolence. En dehors
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des rixes noetnrnes des cabarets^ où souvent le coup de couteu remplace le coup de pdng, pas de brait, pas de discussions, pas d'attnmpeiDeiits, rien qui mmiieste l'activité ou la curiosité. Cest la ckmce noochalance d'ua peuple qui se cooMrte et vit de peo. Combien de fois n'a-t-on pas l'occasion d'obserrer, pewr ne pas dire d'emmr, l'insouciance du dormeur de la rue. C'est un bd en&Bt étendu sur la rampe d'un escalier, teoant un dtR» à'ot dans sa main ; un cantonnier assis dans sa brouette, le rebord du feutre rabattu sur les yeux; un vetturino renversé sur sou àège, tandis que son cheval mange une poignée d'herbe fraîche répandue BOT le sol; un ouvrier raccourci sur un banc, la cigarette encore aux lèvres; c'est toute la série des mendiants aHongés sons les portiques des églises. Le plus actif est encore te lecteur di Messagero, couché à pbt ventre sous une porte codière. On dirait que les deux carabiniers noirs, croisés de leur bufileterie blanche, qm, à l'heure de midi, font les cent pas dans la rue pons^reuse et ^taire, sont placés 1& pour protéger le somn^il de ces pauvres diables.
Vers quatre ou cinq heures, la vie se réveille; les équipages commencent à circuler ; c'est l'heure oh les Romaines vont faire leurs visites ou « leur corso » ; elles passent noblement étendues dans leurs voitures découvertes, regardant avec douceur et infifférence le décor de la rue, répondant aux saints par un sourire à la fois simple et fier, expliquant merveilleusement par leur attàtnde le sentiment de Stendhal, lorsqu'il admirait « la tranquillité de physionomie d\ine belle Romaine ». On voit aussi se diriger vers les portes de la ville les voitures des cardinaux, ce ne sont plos les carrosses rouges et les laquais à livrée vert-^Knnme d'antref(HS, mais ce sont, dit-on, les mêmes haridelles. Tout l'équipage est noir aujourd'hui, voiture, livrées, chevaux à longue queue; les barnss d'argent achèvent de lui donner un aspect encore plus funèbre qu'éclaire seulement le pâle reflet rouge qui vient de l'intërieQr.
C'est aussi le moment où défilent, en bon ordre et musiqne en tête, les régiments suivis comme chez nous par la foule sympathique. Voici les bersagliers si populaires auprès des Romains fiers de leur allure crâne et enlevante : les guêtres blanches volant sur le sol, ils courent plutôt qu'ils ne marchent, faisant Botter i droite les plumes changeantes de leur grand chapeau posé sur le coin de l'oreille.
Les marchands ambulants encombrent les trottoirs. Un wsàfp^ gsdn leur suffit et souvent leur cargaison ne vaut pas une lire. Us la promènent doucement et présentent aux regards du passant» plutôt qu'ils ne l'offrit, du papier, des crayons, des fruits ridés, des fèves grillées ou de la casiagnaccio.
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Dès que la chalear arrive, le roi de la rue est le déUtant des Bibite assorttte. Il y en a de tons les genres. Les moins hnppés traînent un petit caisson rempli d'eau frappée et barbouillent d'un sorbet jaunâtre les gobelets qui leur sont tendus; d'autres, plus confortablement installés derrière une table ou même sous un kiosque, débitent les gelati alla Napolitana ou les cassati alla Siciliana. Les citrons dorés sont suspendus dans des résilles de fil de fer, le pavé de glace que l'on rabote à tout instant disparaît sons les feuilles de vigne, ainsi que le tonneau de cristal rempli de cocco fresco.
L'odeur de chou pourri, dont se plaignait si fort Stendhal, n'empoisonne plus la ville, mais le chou et surtout les brocolis sont toujours en honneur; les vendeurs en portent des hottes suspendues sur l'épaule comme une double besace, ils font pendant aux marchands de fruits qui tiennent en sautoir la gigantesque balance de cuivre. Quan^ septembre arrive, le cercle se forme autour du vendeur de pastèques. Installé sous son parasol, dans une attitude d'exécuteur, il tranche d'une lame effilée les longs fruits verts, sanglants à l'intérieur. Rapidement il aligne les morceaux, enlevés pour un sou par les enfants et grands enfants qui mordent jusqu'à la croûte dans les croissants juteux, comme d'autres rongent la viande jusqu'à l'os. En hiver, c'est la frigittoria qui est achalandée. L'artiste, sur le seuil de son échoppe, survdlle une immense écuelle d'étain et habille dans la pâte frémissante de graisse des légumes, du poisson, de la cervelle ou toute autre chose. Le morceau, encore tout chantant, est emporté dans un cornet de papier. Quant aux spécialités di bigne alla cremay ils refroidissent à l'abri des mouches» sous une gaze verte, et attendent les amateurs.
Telle est la boutique en plein air, la seule originale dans une ville où l'on vit dans la rue. Il convient cependant de dire aussi un mot de la vraie boutique, de celle qu'on rencontre dans les vieux quartiers et qui n'a pas perdu tout son cachet.
Les marchands de vins sont les plus nombreux. Ne sommes-nous paB aux portes de Frascati, de Marino, de Genzano? Aussi ce ne sont qu'enseignes parlant de Vini dei Castelli,
On commence à six sous le litre, on vend du biancho et du rosso ; les crus sont annoncés nazionali ou esteri^ padronali^ di famiglia^ Tous sont scelHy de même que partout la cucina è ottima et les ristorante sont di primo ordine.
Avec le marchand de vins rivaliee le marchand de pâtes. On lit à chaque pas : Pane e paste. Les rubans dorés, festonnés comme de