SUR LE TRAVAIL DES JEUNES GENS
Une excellente étude panie nagaëre ici même nons montrât, par Texemple des Belges, qae l'efficace action politique ne conâste point, comme nous le croyons trop facilement en France, en beau discours, en nobles gestes et en brillantes conférences, mais en un travail lent, menu, perpétuel et souterrain, qu'il comparait spirituellement à celui des ternûtea^ Il n'en va pas aotrement de la plupart des bonnes choses humaines, lesquelles se composent le plus souvent de déudls quotidiens. Le vrai bonheur n'est pas un lingot que l'on trouve, un beau jour, sur son chemin, comme Ton rencontre dans la rue un porte-monnsde perdu, mais un assemblage de paillettes d'or, que l'on voit doucement briller, dans sa vie, que l'on cherche même en fouillant dans les cendres, et que Ton recueille avec soin, une à une. L'action éducative se comporte tout de même. Sans doute les grandes orientations y sont Décesssdres, et elle ne saurait se passer de principes. Mais pour les Idàre passer dans la pratique, il faut une vigilance de tous les instants, une survdllance qui ne se démente jamais, afin qoe la jeune âme prenne peu à peu ces attitudes et ces directions, qui deviendront un jour pour elle comme des forces naturelles pour le bien. Que chacun de nous autres arrivés à l'âge adulte s'interroge sur les facteurs preoiiers de sa vie morale, et il trouvai toutes sortes de détails qui ne semblûent point avoir par euxmêmes la moindre importance, telle habitude qui lui a été donnée, telle parole, en apparence indifférente, qui lui aura été dite dans un moment opportun ob elle a pénétré jusqu'au fond même de l'âme, tel spectacle qu'il aura eu sous les yeux à tel jour, tel livre
* M. Reoé Lavollée, Chex nos voisins les Belges, Cf. la conclusioa, p. 251. (N* du ?5 juillet 1903.)
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qu'il aura lu à tel âge, enfin tous ces éléments imperceptibles et variés qui auront composé l'atmosphère morale dont son âme s'est fortifiée et nourrie. Les détails ont donc une importance considérable en éducation, et peuvent, soit en se produisant une fois, soit en se répétant, exercer une action irréparable, — définitivement heureuse, s'ils sont iendiordannés â une hante vue d'ensemble. Aussi chacun d'eux prend- Il de sa répercussion immédiate sur Tenfant une suprême dignité. De là vient que, une fois les principes posés, la seule manière de faire de la pédagogie pratique est d'entrer dans les détails, et que l'on a l'air en ce cas de parler de très petites choses, alors que l'on parle des plus grandes qui soient, mais avec précision. De là découle en même temps la très grande influence de la femme en fait d'éducation : très portée vers le détail par sa nature et par les conditions mêmes de son existence au foyer (car enfin elles ne sont pas encore toutes ^vocales ou doctoresses), la femme est maîtresse par là des avenues de Tédacation : ces avenues ont été tracées par l'homme à (psi elle a associé sa vie, par le père, ou bien par les mattres à qui elle a confié son en&nt, ou par ses propres principes, liais c'œt elle qui accompagne pas à pas le jeune voyageur sur la route, lui faisant pressa: ou ralentir la marche, l'arrêtant aux buissons du bord ou l'en faisant partir, lui fournissant un viatique phis ou noins fortifiant, et responsable en définitive, dans une très large mesure, des conditions dans lesquelles H arrive an but. Qu'il soit permis â l'un des simples engagés volontaires de la grande année de l'éducation, après vingt années passées au milieu de la jeunesse, de faire part modestement et franchement des observations de détail qu'il a rassemblées toudiant un point bien précis de celte influence féminhie : l'action morale de la femme sur le travail des jeunes gens.
Lorsqu'un jeune liomme ne travaille pas, l'on peut presque toujours, hélas I reprendre bi formule du célèbre avocat : « Cherchez la femme. » L'on peut toujours la redire en un autre sens, lorsqu'il travaSle, et alors la femme, c'est la mère, c'est la sœur, c'est l'une de ces tantes qui sont restées ou qui reviennent au foyer, «c'est Taïéule, oetle seconde mère phis âgée et souvent plus douce, moins responsable et moins sévtee, dont l'influence pénétrante a coutume de s'insinuer avec une suavité forte dans l'âme des jeunes. Gardiennes du loyer, ces femmes de tout âge ont un triide devoir à accomplir vis-à-vis du travail des jeunes gens : le protéger^ Vencaurctger^ le repeser. L'on aura en vue dans ce qtiî suit, principalement les écoliers, tout en se proposant de finir par .qoelques observations applicables aux grands collégiens qui sont devenus des étudiants.
Sm lAr TUYAIL 118 msm Gens 141-
Le tinurailde l'â^fant a bescmi d'6tre^ro%^, d'abord contre luimanie; les iemiDes de la maison aideront l'écolier à passer de la récréadoB i l'étnde, en l'assislant contre les entraînements des jeoxqni prennent les plus remoaats, contre les entraînements de conversation et de lectare, qui emportent les plus réflàchis*. Ce passage da repoa an labeur se fera à des heures réglées d'avance» qui auront queLc|De chose de sacré; ûn»i se formera dans Tesprit de r^fant cette; habitude ^rave, qui est une des principales formea de la maîtrise de soi chez les hommes, i awoir la conacienoe .sourde de la terre qui touroe, du temps qui fuit, et la fréquente interrogation posée dans le for intérieur : « Il est telle heure : suie-Je bien à faire, à c^tte heure, ce que le dois? »
Une fois l'enfant remis au travml, U s'agit de protéger colui-d contse les auûres : noua voulons parler de ces mnltipfes causes dedéeangement qui« dans une fàmiUe-, conspirent natarellemeQt contre le tnuvmlleur, allées et venues, qu'il est si eomnode de pratiquer par sa chambre^ invasions bruyantes de jeunea frèrea et sœurs qui s'y précipitent étourdiment comme une vdée de moi- Doauz, tentaliona fréquente» que noua éprouvons, nous parents, de nous servir d'une paire de jambes plus jeunes pour une course au bout de l'appartement ou à l'étage supérieur, visites de parents ou d'amis : « Bbm mignon, viras d(me saluer M"* Une Telle, qui parle de tm et qui voudrait bien te vmr. n A comlûen d'oreiUes de collégiens an travail ne. résonne pas diaque jour cette terrible formnlel M^ Une Telle repassera,, elle reviendra à l'ujae des heures de récréation que, i causer de leur fixité, elle ne tardera pas k con? naître. Hma si vous envoyés votre fils a» salon,, ne fût-ce que cinq mmules, compte» un quart d'heure de dérangement : car une fois revenu à sa chaise, il lui faut^dui tempa pour rattraper et renouer le fil de sea pensées et denses «edierehe8i,.8ana eon^r les images ëtrangàras qui reviendront infedlliblraient r^>aQser dans aen cervnu, malgré lui, à la suite de son expéditioUé Quiconque a 4^ « ooupéc )^ de la sorte au milien d'une v^^ion latine on d'une conpoûtioni française, sait ce fue coûtent ces fameuses « cinq minutes seulement » , au nom desquelles on l'a brusquanent arraché da sa taUe.
En moBtani ainsi la garde autour de la salle de travail, les mères ménageront à leurs fila de bonnes et longues études, do une heure^ nie heuse et demie, deux heuresy qui permettront à ceux-ci de fiûre de la besogne utile : tels de bons chevaux de sang, sur une .
148 DE L'ACTION MORiLI DB U ftMM
carrière spacieuse seulement, peuvent exécuter de larges foulées qui laissent fuir sous leurs pieds l'espace.
Et surtout les mères inculqueront ainsi à leurs fils des habitudes graves, ce qui est presque le tout de Téducation, en fusant du labeur de leurs enfants le vrai centre matériel de la vie domestique.
J'ai entendu opposer une objection à cette théorie : « En subordonnant ainu toutes choses, dans une famille, au travail des garçons, vous prêtez beaucoup trop d'importance à leur personnalité, qu'ils sont déj& très tentés d'enfler outre mesure, et vous encouragez de la sorte le développement de l'égoïsme inhérent au cœur des hommes. » Je salue et je réponds : « Rassurez-vous, Uadame. L'enfiant s'apercevra bien vite que ce que l'on respecte en lui, ce n'est pas le caprice, que vous ne vous ferez pas faute de contrecarrer; il verra bien que ses lectures ou ses jeux sont interrompus sans scrupule : ce n'est donc pas lui que l'on respecte, mus son travsdl, c'est-à-dire la partie la plus sérieuse de son devoir. D'ailleurs, il faut choisir : une maison ne peut avoir pour pivot que le travail ou le plaisir. Quel sérieux vous déposez au fond de l'âme de vos fils en élisant le premier, et quel heureux risque vous courez qu'ils fassent un jour le même choix lorsque l'heure sera venue pour eux de fonder et d'organiser un foyer à leur touri 11 ne faut pas plus, peut-être, que ce point de départ pour décider du sérieux de plusieurs générations. »
Parmi les ennemis du travail des garçons, il est une personne que je signalerai tout particulièrement, c'est la cuisinière avec sa naturelle inexactitude. Il s'agit, comme on le pense bien, du peUt déjeuner du matin; que de maisons où l'enfant, abandonné à luimême à cette heure, s'efforce de finir exactement son lever ou sa première étude, s'il travaille avant de partir au collège, y réussit tant ïAen que mal, ne trouve pas son déjeuner prêt, crie après la cuisinière, qui crie encore plus fort, et se voit, en fin de compte, à la tête d'un breuvage bouillant qu'il transvase fiévreusement de sa tasse dans une assiette, et de Tasbiette dans sa tasse, sans parvenir à lui faire perdre seulement un demi-degré de température I Gomment veut-on qu'un pareil départ de la maison, précipité, en retard, inquiet, mécontent, n'ait point une funeste influence sur le travail de la journée?
Quelle différence avec la mûson posée, ob l'enfant trouve, à l'heure dite, son déjeuner ni trop chaud ni trop froid, grâce â la bonne fée matinale dont je n'ai pas besoin de révéler le nom, puis, après avoir rédté sa leçon, part tranquillement, non plus ébouillanté par un chocolat imbuvable, mais doucement réchauffé
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d'an baiser maternel, le baiser de Tétrier, qui lui donne une ^vision de courage pour toute sa sérieuse journée I
Le père peut aisément, en ce léger oflSce, remplacer la mère arrêtée par la faUgue.
Pourquoi la mère ou bien le père, franchissant le seuil, n'accompagneraient-ils pas leur fils au collège, du moins pendant ses premières années? La chose se fût couramment à Paris, l'endroit de France ob, en ndson de la foule, règne la plus grande liberté d'allure, et, aux approches de huit heures, c'est, dans les abords des collèges et des lycées, un véritable concours de pères et de mères de famille, escortés de leurs enfants et souvent heureux de se rencontrer les uns les autres. Quiconque a été élevé dans la capitale se trouve profondément étonné de constater dans les villes de province que presque personne n'a cette bonne habitude, et l'on assiste alors à cette contradiction frappante d'enfants qui sont l'objet d'une éducation très préservée, trop préservée sans doute à cenûns égards, et qui traversent une idlle, tout seuls, quatre fois par jour, sans la plus petite surveillance, pendant que les parents, bien confortablement clos dans leurs bons hôtels, ont l'sdr de ne pas se douter pour leur progéniture des dangers de la rue; nous ne songeons pas seulement aux bicyclettes et aux automobUes : il vaudrait mieux souvent pour les écoliers avoir une jambe écrasée ou un bras cassé par ces modernes machines que l'âme souillée et la conscience flétrie par certaines images, certains spectacles, certaines suggestions, trop fréquentes, hélas I en nos mes françûses, certûnes conversations de camarades ou certaines leaures.
Il est une conduite qui est peut-être plus utile encore que la conduite du matin, c'est celle du soir, parce que l'enfant, à cette heure, est moins pressé et plus avide de repos et de fl&nerie; en outre, il ressaat alors une joie affectueuse, spontanée et presque {dijnque à retrouver les siens dont il a été sevré, et il est, à . ce moment, tout disposé à les mettre, de bonne grâce, au courant de ce qui l'a occupé.
Quoi qnll en soit, une mère de famille, que nous connaissons, déclare avoir fait l'éducation successive de trois de ses fils, grâce i aeuf nnnutes par jour : elle en comptât d'abord sept, chaque matin, le temps nécesssdre pour monter la rue qui menait de chez elle au collège. Quinze ans durant, les mois d'hiver l'ont vue cuirassée, i cette heure, d'une vaste rotonde de fourrure, sous laquelle se dégelaient tour i tour les mains de ses écoliers, dont le cœui^
i vrai dire, ne jf réchauffait pas moins que les doigts. Elle prenait
les deux ntinu^ fêtantes le soir, lorsqu'elle allait bûser au front
no ^ DK L'àGIlON KMtàLS DK LL FAMMB
et tt border » ses coI16gieiis, à l'heare ob^ la journée ïâbù finie, le repos dûment gagnë^ épanoui par la bonne caNBse des. drap». Ton est si bien disposé à accepter et à comprendre une douce observadon maternelle sur quelque incident delà journée*
Jamais les mères ne devraient négliger cet instant unique du jour. Qu'elles songent, si elles en ont paurfois la tentation,, que c'est l'heure où les pauvres petits, qui sont éloignés de leur mtee,. praaeni à elle dans « le désert du grand dortoir » :.
... Pendant que les autres sommeillent, Faits au coucher de la prison, Ils pensent au dimanche, ils veillent Pour se rappeler la maison...
O mères, coupables absentes. Qu'alors vous leur paraissez loin!
A ces créatures naissantes Il manque un indicible soin ;
On leur a donné les chemises, Les couve^rtures qu'il leur faut :
D'autres que vous les leur ont mises.
Elles ne leur tiennent pas chaud.
Mais, tout ingrates quer vous^ êtes, Bb ne peuvent vous oublier, • Et cachent leurs petites tôtas, En sanglotant, sous Toreiller.
Il ne suffit pas de protéger le travail, il faut doue enccre l'encourager. Ah I sans doute, il y a les encouragements du père, mais ils arrivent rarement et de haut : ceui de. la mère, des sœurs, de la grandrmëre sont plus de niveau, pour ainsi dire, et de plaiui-pied. Le père causera quelquefois, pas assez, souvenu, avec son fils, des matières qui lui sont enseignéesi llsûs. la laère^ si elles les sait provoquer, aura les confidences. : c'est un cama^ rade qm aura été bnUal en gestes ou en paroles, un mattse qoi, sans Y penser, aura humilié Teofant, une versbn qu'il aura dâseshpéré de comprendre, une claese d'histoire qui Taura eecrètttBieiiX enthousiasmé, un cours de langues yivxrtes où il aura réuaal: à placer quelques mots, une de ces iojustieea »irtout qui font booiâir le cœur de la jeunesse et la rendent, incapable de san^ froid et de réfleiion. Petits succès, petites j(»es, petits déboires^ tels sont les grands événements de nos écoliers, qui ontbesoin le plus souveaiî de les vers^ dans un cœur ami : qui donc saurales recevoir avec plus
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de patience et de sympathie dans leur détail qu'un cœur de femme, un cœur de mère? Et quelle excellente occasion de former en œs jeunes Ames la consckDce, qui, elle non plus» ne se fidt pas d'an coupj mais bien phuôt parades touches et retouches légères et répétées i propos dea menus iaddentt de la vie I
Il est dea périeto de fatigue ou de chaleur, d'énervement ou de otâssanoe, ob les iemmes de l'entourage sauront redoubler d'effocts et d'ingénioâlé pour ae rapprocher de leurs petits trafailleare, pour les enyelopper d'un vif réseau d'affection forte et encourageante. Car si l'on nous comprend bien, nous sommes Imn d'avoir en vue une tendresse débilitante et affadie. Il ne s'agit pas d'éviter à nos enfants toutes les petites difficultés et de rembourrer devant leurs sensibilités naissantes chacun des angles de la vie. Les « g&ter » ainsi serait leur rendre le plus mauvais des services, les préparer & soufinr un jour, plus doutoureusement que personne, des frottem^ts de la vraie vie, et compliqotf déloyalement la tâche de l'épouse qui devrait assumer plus tard cette écrasante succession. Nous ne devons jamais perdre de vue que le vrai réle de l'éducateur, quel qu'il soit, est le contraire de river une chaîne chaque jour plus forte entre lui-même et l'édaqué, mais bien de généreusement apprendre i l'éduqué à se passer de lui, t6t ou tard, le plus vite possible, et la suprême vertu éducatnce, à coup sûr, est, aussitôt après l'amour des âmes et la patience, le désintéressement. La tendresse féminine que nous souhaitons autour des jeunes garçons doit donc être par dessus tout «n apprendssage éclmré et progresâf de la vie, un commentaire perpétœl de la leçon de la souffrance, qui est, selon la forte expression du poète, <c le maître de l'homme », &^ c[>6 « l'apprenti » en bas âge ne se révolte point contra son maître, ne l'injurie pas et comprenne vraiment son enseignement; ce que nous demandons en définitive c'est, si l'on peut dire, une tendresse virile et initkMe à la vie.
Outre la sympathie morale, pourquoi les mères, les sœurs ne montreraient-elles pas aux grands écoliers quelque sympathie intellectuelle? Il n'est point question de devenir des bas bleus : HoUëre les a rendus très difficiles en notre pays, mais ce n'est certes pas de la mère ni de la sœur que parlait Glitandre dans les fiuneux vers :
«.. J'aime que souvent aux questions qu'on fait Elle sache ignorer les choses qu'elle sait.
N'oublions pas que les adolescents, qui sentent grandir et se nieubler leur esprit, s'éprennent vu peu étourdiment de la science,
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à la manière de nos pères du temps de la Renaissance, et jugent tout le petit monde qui les entoure du haut de leurs jeunes lunettes intellectuelles. Ils sondent la profondeur d'instruction des hommes et aussi des femmes de leur foyer, et sont même exposés, dans leur jugement, à sacrifier trop facilement les qualités du cœur à celles de l'esprit. L'heure est donc bonne pour les mères, pour les grandmères, pour les sœurs, de nouer avec ces jeunes gens, en toute simplicité, quelque intimité intellectuelle, d'établh* quelque échange d'idées sur un sujet connu des deux parts, d'organiser quelque travail ou quelque lecture sérieuse en commun. Quelle belle occasion, pour des sœurs, par exemple, de rafraîchir ou de com|déter leurs connaissances, et comme le profit', à la fois intellectuel et moral, est certûn chez les deux associés I
J'ai connu un philosophe, je veux dire un élève de philosophie, qui, tous les matins, été comme hiver, arrivait, sur la pointe des pieds, à sept heures moins un quart, dans le salon de ses parents. A la même minute, craquait le plancher d'un autre côté de l'appartement : c'était la sœur qui arrivait, elle aussi, de sa chambre. A qui en voulaient ces deux jeunes conspirateurs? Tout amplement le collégien répétait à son auditrice la leçon quotidienne de philosophie, ce qui fut de la plus grande utilité pour la jeune fille, et l'on pense si le jeune professeur était ferré, de son côté, lorsqu'à huit heures il était interrogé sur cette leçon qu'il venait d'enseigner.
Quoi que l'on puisse réaliser en ce genre, il y a toujours ane manière très simple et à la portée de chacune, d'encourager le jeune travailleur, c'est de venir sans bruit et sans parole, non papillonner ni flâner, ni se chaufifer sans rien faire, ni même poursuivre une lecture frivole, dans sa chambre, mus coudre à côté de lui. O alors, les bonnes heures, les bonnes veillées en tète-à-tète, les bons silences pleins de charme et pleins de choses, rompus seulement par le gazouillis léger de la plume qui court plus allègre sur le papier et par le chant sec de l'aiguille qui ponctue le temps de piqûres régulières I 0 les bonnes heures, où deux êtres. Tan & l'autre chers, s'aiment sans se le dire, ayant la sourde conscience d'être tous deux dans la voie droite et d'accomplir chacun sa destinée en obéissant de façon diverse à la grande loi du labeorl Heureux les travailleurs qui travaillent ainsi avec l'accompagnement d'une aiguille aimée I et comme SuUy-Prudhomme encore, le poète de toutes les délicatesses, les a bien compris :
... Il leur faut pour témoin dans les heures d^étude Une âme qu^autour d'eux ils sentent se poser, Il leur faut une solitude Où voltige un baiser.
SUR LI TRiTAIL htS JI01IK8 6KNS 153
En tnnâëme liea le travail a besoin d'être détendu et reposé. Les mères devront exercer un soigneux contrôle sur les lectures» dont nous ne parlons qu'en courant, car ce serait tout un sujet à traiter : bornons- nous seulement à émettre l'idée que, dans un temps de licence excessive comme le nôtre actuellement en France, il importe sans doute aux jeunes gens que leurs lectures soient choisies moins létroitement qu'à des époques plus raisonnables : nous leur éviterons ainsi ces étonnements trop vifs et, à un moment donné, inévitables, qui ne manquendent pas de leur apporter un trouble dangereux.
Mais faisons attention que ce ne sont point les lectures qui reposent vraiment les travailleurs, c'est ia gaieté. Je voudrais que la maison bien constituée fût aussi joyeuse par moments qu'à d'autres je l'ai dépeinte sérieuse. Nous devons faire fleurir chez nous la divine qualité de la gaieté, il le faut. Il est indispensable que nous nous y efforcions, et avec ce point qui tout d'abord semble secondûre, il n'y va pas moins que d'une large part de la morale. C'est, en effet, à nous, par notre exemple, à persuader nos enfants que la vertu, l'honnêteté du foyer n'est point nécessairement morose; et nous devons tout faire pour ne pas laisser s'insinuer en eux cette idée subversive que le plaisir défendu, le vice est seul synonyme de joie de vivre et de bonheur. Ainsi ils n'escompteront pas, pour être heureux, les occasions de sortir de chez nous, d'aller chez les autres, de courir les divertissements privés ou publics, ou de faire pis; et l'on ne pourra pas, un jour, les entraîner hors de leurs devoirs par le moyen courant, à savoir les dehors de la gaieté factice : au cri de la joie, ils demeureront insensibles, eux qui en auront connu d'enfance le véritable son, qui doucement retentira pour toujours au plus profond de leur âme.
Ahl je sais qu'il faut, la plupart du temps, beaucoup de vertu aux parents pour entretenir la gdeté à leur foyer I Les natures n'y sont pas toujours portées, les soucis domestiques en ont peu à peu desséché la source, et les préoccupations publiques, hélas I surtom à certaines époques, tendent à la tarir complètement. L'âge amène avec soi de la tristesse, voire même des infirmités, ei le rire trop souvent se fait rare dans les meilleures fieimilles.
Qoe Ton ne nous soupçonne pas, surtout, de vouloir cacher à DOS fils ces diverses causes privées ou publiques de chagrin et de prétendre les maintenir artificiellement dans une atmosphère fausse d'opâra-comique. C'est le contndre qui est vrai. Nous pensons qu'on des meilleurs moyens d'éducation est que le père ou la mère.
à certaines heures, associe, de piopos délibéré, ses enfants anx choses graves ou tristes, qu'il peut leur dire, de la yie de la jEamille, de& amis os du pays; qull leur apprenne une malacUe, une déoqf^tion, une .mort, la perte d'une libertés C'est eacore l'apprentisBage de la souffrance et de la yie que nous réclamions plus haut, filais^ cela fait et bien fait, que l'on n'y revienne, pas sans cesse. Ce que nous combattons de toutes nos forces, c'est le gémissement dans les familles t il n'en peut procéder que l'ennui et le dégoût du foyer.
Nous ne raisonjions pas assez sur la différence de la sensibilité entre nous et nos enfaAts. Leur jeune âme est un ressort encore énergique que nous pouvons, que nous devons, à certuns moments, ployer sous une tristesse. Mais ne maintenons pas le poids, et laissons le ressort se détendre et rebondir allègrement^ comme il en a un absolu besoin pour la conservation, à cet âge, de la saoté physique et morale; laissons nos en&nts s'égayer, nous égayer; au besoin, égayons-les, sans vouloir qu'une chape de plomb retombe toujours sur leurs jeunes épaules comme nous la sentons si souvent sur les nôtres. «
L'on voit des mères de famille expérimentées, au risque de provoquer tout d'abord l'étonnement, savoir sortir les premières d'une profonde et légitime douleur pour donner à leurs enfants le conseil, voire l'exemple de la gaieté. La maison la plus vraiment gaie que nous connaissions, gaie particulièrement pour les enfants et les jeunes gens ou jeunes hommes qui y sont accueillia, est en même temps, la plus traversée d'épreuves de toute sorte, non pas que Ton y joue la moindre comédie hypocrite, mais c'est que chacun des membres, codinaissant le prix divia de la gaieté, sait que les hommes,, quoi que Ton dise, en ont plus besoin encore que les femmes et qu'dle est avant tout semence d'action.
Dans l'organisation de la gaieté domestique, les ueules, quand eU^ ne se trouvent pas attristées par les infirmités, ont parfois une supériorité sur les mères, trop souvent fatiguées par lemr tâche qmtidienne. Les sœurs l'emportent encore sur les aïeules, et pour reposer leurs frères, rien ne vaut leur gaieté jeune et communicative. Qu'elles soient donc toujours à la disposition de ceux-ci, prêtes avec eux à rire un brin quand ils en ont besoin ou envie^ à sortir en leur compagnie, même quand eUes ne le désirent pas, si le cœur leur en dit^ à eux, d'aller croquer un peu d'air frais. Au reste, elles se rappelleront que rien n'est plus fier qa*uix garçon qui mène par la main sa petite sœur, sinon celui qui voit trotter à ses côtés (jadis nous nous donnions le bras) sa grande sœur.
«Oa.LK TRiYAIL US JIOIIIS OIKS 155
Vous me permettrez, Mesdemoîsdles, an seul petit conseil pour 708 coorersatiaDe frailemelies.Ges mesmnrs, vous le sa?ez, creirat Tolontiers se grandir et se donner des monstaGhes lorsqu'ils nûlleni }es travers, les défauts^ ^mème parfois les quali^ ^des personnes respectables qui les entoorent, notamment de leurs maîtres, et ils aiment à trouver un atimnlant et une complicité dans la rieuse malice des jeunes filles; alors leur insouciante cmautéet leur ingratitude ne connaissent plus de bornes. De grice, la première fois que cette <balle vous est envoyée, ne repanmpz point, laissez-la courageusement faire out^ et vous aurez bien mérité, en môme temps que de la charité chrétienne, de rautooité qni se trouve, en notre ûècle, sapée du bas en haut de Técheile sociale.
ren aurais fini avec les écoliers si je ne tenais à toucher un mot des examens. Chacun sait que c'est une période de traifôes^ d'angoiases, d'énervement pour ks malheureux candidats. Leurs mènes ont, iHen entendu, à les soutenir [dus que jaaais à ces moments tridques. liais Ton ne comprend pas que quelques-unes consentent 1 envoyer leur fils seul dans les villes de Faculté, ce qui peut être de la den^re gravité. Sous le coup de la fatigue et le plus souvent du découragement, une éducation lionnâte peut sombrer dans un instant d'égarement plus ou moins inconscient, mais irréparable.
Il est donc indispensable de suivre les enfonts jttffi{u'au ieu, quoi qu'il en coûte à tous les points de vue, mais les mères ne doivent pas aller plus loin, c'est- &-dire organiser, avant la bataille, toute une campagne, par mines et contremines, de recommandatîoBB. Il m'est arrivé d'aborder ce sujet ailleurs; j'ai commis, il y a 'deux mob, un P^ Traité de reeotmnandaiiom pour les exe^ mens^^ et il faut bien croire qu'il rtpondah à une {Mréoccupatîoii brûlanto piiiBque, à hni grande stupé&ction, cet opuscule a pénétré un peu partout, sur tes ailes de la presse, de Bordeaax i tacarwu f 'y adjure^ à la fin, les teœaoB ftançaises de ne pas se laisser wftraîner de ce cété par les eaoès de leur admirable emar : car c'est- elles, à «'en pas douter, qui font on qui inepirent le phis de reocwnmaBdations, et j'en fournis les preuves. J'y cite de gTMdes ou de charmantes erreurs : cdtto mère qui me euppfia «le fois, len tète^^tète, de otaanger les notes d'jexamen doimées à son fils; cette jeune fille qui, ayant réussi à s'échapper de sa Emilie, lâm un soir me recoomiander son frère.
11 eet:de8 traits que je n^ai point rappoités. VnSv dame vient ime
* PoitierB, Ubrairie Glerté, 9, rue CSamot, 14 psgee, 2* édition.
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demander de recommander son fils, et à peine est-elle sorde que ma servante, nouvellement entrée chez moi et pas encore faite aux manèges des solliciteuses, m'apporte... deux perdrix rouges : c'était la flèche du Parthe..., qui rejoignit vivement la main qui l'avût si habilement décochée. Il y a nûeux .: il y a la bourriche de recommandation, soit accompagnée d'une carte, soit délicatement anonyme et précédant une lettre. Dans les centres de Faculté, les hôpitaux le savent bien, où invariablement aboutissent lièvres et faisans imprévus, destinés à la corrupiion universitaire. Tout cela est pitoyable pour la dignité des uns et des autres. Que nos femmes françaises se persuadent donc bien que la recommandation dans les examens ne sert à rien, que ce soit la recommandation par plume ou... par poil, à rien qu'à donner & leurs enfants la double sensation précocement immorale du privilège et de l'injustice.
Vous les avez soutenus, avec la vigilance que nous avons dite, pendant tout le cours de leurs études : vous les accompagnez jusqu'au milieu même du danger, que vous partagez bravement avec eux, et nul n'y trouve à redire, ou, si vous ne pouvez le fûre, vous les faites accompagner : alors, vous, de loin, vous êtes sur la montagne, ob vous pensez à eux, où le plus souvent vous priez pour eux. En vérité, que voulez- vous de plus? Je vous redis à nouveau : ic Promettez-nous donc de ne plus leur donner, pour les réconforter dans la première épreuve de la vie, ce cordial de poison qui est fait d'un mensonge. »
Enfin protection, encouragement et détente du travail, co triple soin donné par la femme du foyer, s'adresse également aux étudiants, mais à eux avec beaucoup plus de discrétion encore. Parvenu à cet âge, le jeune homme a besoin plus que jamais d'une atmosphère féminine, ce sont les années où il voit tout à uravers le prisme radieux de la femme, et plus que jamais il est alors ombrageux et jaloux de toute influence qui a l'air de s'exercer siir loi. C'est l'heure où les mères et les sœurs doivent apprendre à l'eacoarager avec délicatesse, à le fortifier discrètement, en toute occasioc à lui faire plaisir, à lui fedre honneur, car c'est l'heure entre toutes solennelle et décisive où pour toute l'existence l'homme naora prend son pli.
L'un des points les plus ardus de cette entreprise est ce ^^i j'appellerai ie problême de la soirée. Après le dîner, l'écolier, ei général, ou se couche ou travaille : l'étudiant se repose et s détend. Lorsqu'à vingt ans l'on a étudié courageusement tout ]
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jour, il est assez natarel qae, le soir yena, l*on aspire au repos, à la joie, i la fantaisie, à la vie, dont oq sent la surabondance en ad. Au parents donc à organiser^ en y pensant et y fidsant effort, la soirée de famille, afin que l'ennui, autant que possible, en soit banni, et il semble bien que, dans cette tâche, les sœurs soient particulièrement qualifiées, en introduisant le cbarme de la littératnre et de la musique, en kûssant chanter leur jeunesse, pour retenir les jeunes gens au foyer.
S'ils ont dû le quitter pour aller étudier dans une autre ville, il
faut leur y trouyer, dès le coamiencement, un ou deux intérieurs
sûrs et gais, où ils pourront, presque à toute heure et surtout le
soir, être reçus £sunUièrement et fraternellement. L'on est étonné
goe la solidarité des mères, si ingénieuses et si hardies, quand il
s'agit de leurs enfants, n'y ait point encore pourvu, et n'ait pas
coDvert le pays d'un vaste réseau d'organisation mutuelle, pour
recevoir les fils les unes des autres. Il faudra pourtant bien que nous
réfomûons cette partie, plus importante que beaucoup d'autres
qui attirent l'atteption publique : il faudra qu'un jeune homme,
arrivant dans une ville inconnue, trouve tout naturellement et
Esidlement une porte qui s'ouvre de bonne grâce devant lui et qu'il
ne soit point, pendant des mois, rejeté durement, pour se distraire,
sur la voie publique et dans les cafés, réduit à n'envier qu'au tra-
Ttfs des fenêtres ces homes bienveillants, propres et chauds qui lui
rappellent celui qu'il a quitté. Il sera bon que l'intimité un peu
jalouse de notre famille française s'entr'ouvre dans ce sens, et que
chaque famille constituée adopte bénévolement un ou deux jeunes
cEents, qu'elle recevra de temps en temps, sans autre rûson qu'ils
sont îeunes et bien élevés, sans autre espoir que la pensée qu'un
our, au loin, pareil traitement pourra être rendu à ses propres fils.
U fiuit avoir passé, vers la vingidème année, par cette épreuve de
salitade pour savmr ce que promet et ce que réalise de bonhetu:
une modeste carte d'invitation arrivant dans la chambre garnie d'un
jeune homme isolé.
Un dernier moyen d'adoucir, ou plutôt de fortifier cette solitude est la lettre famifiale envoyée régulièrement. A la lettre à jour fixe l'on oppose que, si elle vient à manquer d'un côté ou de l'autre, on s'inquiète. Pauvre objection, au regard des avantages si évidents! On a commencé par convenir que l'on écrira, autant que possible, le jour filé, sans s'y astreindre fatalement. Et alors, Ton écrit beaucoup plus, de part et d'autre, parce que l'on a pour cela un jour, au lieu de remettre indéfiniment comme Ton fsdt pour tout ce qm n'est point réglé. Le jeune homme pense d'avance, à sa lettre hebdomadaire, qui forme devant lui comme un point lumineux dans
158 DE L'ACTION MORALB DE U mOL^ SUB LE UkUM DES JEUNES GENS
son horizon piarfois un peu noir. On s'arrange pour qu'il la reçoive au jour où son travail est plus dur, ou au contraire à son jour de liberté, et vers le soir, s'il e%t possible. Soyez assurés que, dans le secret de sa vie, la lettre sera par lui plus d'une fois lue et relue, bien qu'il ne veuille jamais en convenir.
Que de fois, en recevant certaines confidences mélancoliques 4e jeunes gens, pourvus de sœurs qui ne leur écrivaient pas, je me sois permis de maudire celles-ci au fond -de moi-même, sans aucune galanterie, je l'avoue! Gomment, vmlà des jeunes filles qui aiment leurs frères et qui, pour leur écrire, disposent probablement de plus de loisirs que leurs mères, mais qui remettent à le ftôre pour des misons... sans aucun doute infiniment graves et fortes? Leur excuse est sans doute qu'elles ne comprennent rien k l'isolement de cœur de ces jeunes gens qui font tout d'ailleurs pour le dissimuler. Mais qu'elles essaient de comprendre un peu, ou qu'elles nous croient sur parole, et qu'elles leur envoient ré^lièrement beaucoup de ces diers détails faisant revivre le foyer absent, beaucoup de Kgnes de leur grande écriture modemement décidée, qui emprisonneront à leur insu, pour les destinataires, tant de vaillance et d'énergie et les aidemnit à se maintenir sur les hauts plateaux du travail et de la conduite, d'où ils ne veulent pas déchdr.
On voit que nous parions ici de l'élite de la jeunesse, liais celte élite reste l'élite, pour une bonne par( parce que les jeunes gens qui la composent furent doucement et virilement ûmés par kors mères, par leurs aïeules, par leurs sœurs, qui savent encore leur prolonger et leur faire sentir cette tendresse virile.
La plupart de ceux*l& s'aident encore de la pensée d'une autre femme, d'une jeune fille, à laquelle ils songent avec ravissement dans le silence et dont ils aspirent, par l'accomptissemept de leur devoir, à se rendre de plus en {^s dignes. N'en doutons point, c'est cette heureuse conspiration de iemmes délicates, pures et élevées, qui formera de plus en plus les citoyens d'ides foies justes et hautes, les caractères à la fois doux et forts, les «hefs de famille droits et eoura^ux, dont nous avons, en notre pays» plus que jamais besoin.
Louis Arnoulb.
LA VIE ÉCONOMIQUE
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