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U CONQUÊTE POLITIQUE DE L'OUVRIER

l'âme de la politique. Grâce à cette disposition d'esprit du souverain, l'étranger s'insinua â la cour et prit une influence surprenante dans les conseils du gouvernement : cet internationalisme mondain permettait et dissimulait l'espionnage le plus perfectionné et le plus perfide.

Malgré tout, le peuple, en qui résident souvent le bon sens et un instinct sûr, gardait ses méfiances. Il avait pris l'habitude de la gloire et la considérait un peu comme un monopole ; voyant un autre en récolter autant que lui, le désir le tenait de le dépasser pour ne point se laisser égaler. Le service militaire personnel et obligatoire n'avait pas affaibli chez lui le goût des actions guerrières ; le perfectionnement des engins de mort n'avsût pas diminué cette « joie du fer », qui porta si haut la valeur française. Et Sadowa avait causé dans le pays une surprise irritée et réveillé l'ardeur guerrière : des mots, qui circulaient et faisaient fortune, attestaient la supériorité de l'armement prussien et donnaient à entendre que l'arme désormais tiendrait en échec le courage. L'opinion réclamait une prompte réorganisation de nos forces militaires, et ce désir cadrsdt trop bien avec les vues du pouvoir, pour que celui-ci ne le secondât point. L& était le danger pour la Prusse : elle ne pouvait espérer de triompher de la France, qu'autant que celle-ci resterait dans une sécurité trompeuse et avec un organisme militaire vieilli.

La Ligue de la pûx et de la liberté, qui apparut vers 1866, et la campagne humanitariste, que l'opposition et la franc- maçonnerie instaurèrent alors, servirent précieusement cette politique bismarckienne. La Ligue de la paix et de la liberté se fit â l'instigation de quelques francs-maçons et protestants. Sous prétexte de défendre la paix, — plus menacée par la Prusse que par la France, — et de faire la guerre à la guerre, elle visait â ériger la peur en verta nationale : au demeurant simple organisation politique où des rêveurs, dos benêts et en sous-main des perfides préparaient patiemment mais sûrement la défaite en émasculant le courage* en attaquant les armées permanentes, en ruinant l'esprit militaire et en essayant d'ameuter le peuple contre les prétoriens.

On vit alors l'opposition républicaine accepter cette tactique et se ranger à ces doctrines; on y préconisa l'armée de milices ea remplacement des armées de métier : « Lorsque les hommes de l'opposition comparaient les deux systèmes, a très finement observé M. Georges GoyauS ce n'est point â des considérations militaires qu'ils avaient égard, mais bien à des considérations poli-

* Georges Goyau, Vidée de patrie et r humanitarisme, p. 27.

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tiqaes ; et ce n'est point sar les frontières nationales, mais bien snr les grilles dn Palais-Bourbon qu'ils attardsdent leurs regards, chargés de deuil. Or ils savaient, de par l'histoire, que lorsque les armées permanentes violaient ces grilles, c'était toujours pour le mauvûs motif, brumadre ou décembre, et qu'au contraire, lorsque le peuple armé les franchissait, c'était pour le bon motif, puisque toujours, sous l'égide des piques, coiffées de bonnets phrygiens, on finissait par fraterniser. » Et l'on entendit un déchaînement d'apostrophes contre l'institution militaire, et Jules Simon déclarait tranquillement : « C'est pour qu'il n'y ait pas en France d'esprit militaire que nous voulons avoir une armée de citoyens qui soit invincible chez elle et hors d'état de porter la guerre au dehors... S'il n'y a pas d'armée sans esprit militaire, je demande 'que nous ayons une armée qui n'en soit pas une. » « Pas d'armée prétorienne 1 » interrompait M. Eugène Pelletan. Lorsque le maréchal Niel proposa son projet fameux de réforme militaire, l'histoire ne peut oublier de quelles clameurs le salua l'opposition. « Les conditions de la guerre sont changées, avait dit Napoléon 111 dans son . message du 1& février 1867; elles exigent l'augmentation de nos forces défensives et nous devons nous organiser de manière à être invulnérables : l'influence d'une nation dépend du nombre d'hommes qu'elle peut mettre sous les armes. » Jules Simon s'écria que le gouvernement voulait faire de la France une caserne : « Prenez garde d'en faire un cimetière » , lui répliqua le maréchal Niel ; et ce jour- là le soldat fut plus perspicace que l'intellectuel.

Une crise d'humanitarisme sévit en France : elle correspondait à une exaspération du nationalisme en Prusse. On contestait chez nous l'idée de patrie, on réclamait l'abolition des frontières; les pontifes et les rhéteurs célébraient la fraternité des peuples, pronostiqnsdent les Etats- U ois d'Europe, annonçaient la fin des guerres, prêchaient le désarmement... Et ces détestables illusions engourdissaient la nation; les croisés de la peur faisaient des adeptes.

liais cette propagande pacifique était sans contre-partie, et les progrès de l'armement prussien devenaient manifestes; cette évidence pouvait faire réfléchir et porter ombrage. Il ne fallait pas laisser & la France la faculté ni le temps de la réflexion ; il fallait Fempècher de regarder au delà de ses frontières; il fallait concentrer sur elle-même son attention, la tenir dans l'engourdissement, et pour cela le plus sûr était de jeter à l'intérieur le trouble et la révolution. L'Internationale allait remplir cette partie du programme.

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Aussitôt après Sadowa, la propagande rêvolutionsaire prit en France une vivacité singulière. En même temps que les ètu^ants Manquistes poussaient aux grèves, provoquaient des troubles et s'efforçaient de détourner le prolétariat de rinternatîonale, dont les tendances modérées gênaient leurs desseins, on put voir tous les révolutionnaireB cosmopolites s'abattre sur la France, et Hazzini, Garibaldi, Kossulb, Bakonnine, Victor Hugo, Qninet^ Louis Blanc unir leurs efforts contre l'Empire par le moyen de cette campagne humanitarîste, qui allait bientôt n'être qu'un prétexte d'agitation intérieure. Visiblement on voulait mettre une main définitive sur les ouvriers français pour les lancer à l'assaut du gouvernement; on n'avsdt pu conquérir encore la section parisienne de Tlntemadonale : un nouvel assaut et une nouvelle tactique furent décidés.

Depuis quelque temps, dans la franc-maçonnerie, presque con quise par l'opposiUon républicaine, les idées de pacification* universelle, de fraternité des peuples, d'Etats- Onis d'Europe étaient accueillies et professées avec une faveur marquée. De la doctrine on passa aux faits, en 1867, quand la question du Luxembourg obscurcit rhorizon politique et fit circuler des bruits de guerre. En février 1867, un maçon notable d'une loge du Havre, Bielefeld, Israélite et Allemand, lança le premier l'idée d'une Union de la Paix ^ Quelques semaines après, Jean Macé groupût à Kehl 25 francs-maçons français et 25 francs-maçons allemands pour répudier publiquement « toute idée d'empiétement d'un peuple sur l'autre et toute prédication de haine et de guerre entre eux, de quelque côté qu'elle vînt »; l'idée eut plus de succès en France qu'en Allemagne d'où il fut répondu : « Les Français sensés ont bien raison de dire qu'ils ne veulent pas la guerre puisqu'en France on songe encore aux frontières naturelles; mais, pour les Allemands, c'est bien différent; nous ferons la guerre et même avec enthousiasme, quand on essaiera de se mêler dans nos affaires intérieures ou quand on voudra empêcher le développement de nos institutions, que nous croyons utile ^. »

Presque en même temps, en avril 1867, des ouvriers prussiens adressaient au groupe parisien de l'Internationale un appel en faveur du maintien de la paix. Les commissaires du groupe, Fiibourg, Tolain et Varlin, répondirent à leurs camarades de Berlin qu'ils partageaient ces mêmes sentiments, et, à l'instigation d'un

* Goyau, op. cit., p. 67.

^ Goyau, op, cit,, p. 55.

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oégodaot allemand et israéfite dmaidlié à Paris, Hogo Rolhsebilâ, )a sccfico pirifflefloe fDoda ioimédiateiiiéQt une ligue internatianak du désarmement. Sea adeptes dédaraôent « réprouver énergt^piement le sy^ëme actuel d'arnemest qui, ftÔBant de b gaetre un métier, rend la guerre inévitable; protester coitre les arsiées permanentes et réclamer, comme moyen transitoire, l'orgamsatieii des mitkes natiosales, moyen le plus efficace de détruire à tout jamais la prépondérance de la force brutale sur la puissance intelr lectuelte et morale des peuples ^ ».

Cette ligae ouvrière du désarmement était à peine fondée qu'en juillet 1867 la bourgeoisie créait à Genève la Ligue de la paix et de la liberté sooa le patronage des grands exilés et avec un but politique non déguisé; avec la franc-maçonnerie, ce fut bientôt le terrain de rencontre de tous les lévolutionnoûres du monde, et en France la salle des Pas- Perdus de Tc^osition républicaine. Grâce à ce parallélisme, le contact se trouvait établi entre la bourgeoisie et rioternationale parisienne; un voisinage de congrès, et la jonction entre les personnes se faisait entraii^mt celle des eœars et des idées :

Les cœurs sont biea près de s'entendre

Quand les voix ont fraternisé!

Le congrès de l'Internationale se tenait à Lausanne dans les premiers joars de septembre 1867 ; celui des Ligues de la paix fut fixé au 9 du même mois et son siège à Genève. Ce dernier devait réunir les révolationnaires les plus fameux sous la présidence de Garibaldi. Gomme celui-ci passait par Lausanne pour se rendre à Genève, des délégués italiens au congrès de Tlnternationale demandèrent qu'on envoyât près de lui une députation pour l'inviter à assister aux séances. Celte proposition venait trop tôt et manquait de tact; elle fut repoussëe. A ce congrès de Lausanne, 0(1 cependant les Allemands étaient venus en nombre, l'influence française prévalut encore faiblement; mais, si la doctrine sociale fut maintenue, de graves concessions furent faites d'autre part.

* Fribourg, op. cit., p. 105. — Voici en quels termes les ouvriers français répondirent à Tinvitation de Leurs camaraides prussiens : « La guerre entre peuples ne peut être considérée que comme une guerre civile, un recul de la civilisation. Ouvriers d'Allemagne et de France, nous n'avons pas trop de toutes nos forces et de toutes nos énergies pour nous organiser en vue du travail et de rechange. Nou& voulons la paix et la liberté! Frères de Bexlia, frères d*Allemagne, c'est au nom de la solidarité universelle, invoquée par TAssociation internationale, que nous échangeons avec vous le salut paciQqne, qui cimentera à nouveau Talliance indissoluble des travailleurs. » Cette pièce, déclare un peu naïvement Fribourg, fut traduite en toutes les langues et reproduite par presque tous les jouraanx étrangers.

2T6 Là CONQUÊTE POLITIQOS DE L'ODVRIKR

C'est ainsi que le congrès déclara que « l'émancipation sociale du travailleur était inséparable de son émancipation politique et et que rétablissement des libertés politiques était une mesure première d'une absolue nécessité ». Le mouvement social déviait donc vers la politique, et, par la force des choses, il devait fatalement s'y subordonner.

Le congrès de Lausanne, d'ailleurs, ne consacra pas que cette grave faute de doctrine ; il permit à la bourgeoisie de mettre plus effectivement la main sur l'Internationale. Au cours de sa tenue, le congrès de la paix à Genève demanda à rinternationale de se faire représenter à ses séances : la manœuvre était adroite. L'Internationale ayant pris l'initiative d'une ligue du désarmement ne pouvait logiquement refuser de participer aux travaux d'un congrès de la paix; à le faire, toutefois, elle risquait de manifester trop clairement la capitulation de son indépendance en attestant son loyalisme républicain ^ Elle ne fit que la moitié du chemin, voulant que les concessions ne fussent pas, en apparence, toutes de son côté. Pour répondre à cette avance du congrès de la paix, elle subordonna son acc/eptation à celle d'une sorte de contrat synallagmatique, dont la teneur fut : « Le congrès adhère pleinement et siocèrement à la Ligue de la paix, la soutigndra énergiquement en ce qu'elle pourrait entreprendre pour réaliser l'abolition des armées permanentes et le maintien de la psdx, dans le but d'arriver le plus promptement possible à l'émancipation de la classe ouvrière et à son affranchissement du pouvoir et de l'influence du capital, ain^i qu'à la formation d'une confédération d'Etats libres dans toute l'Europe; mais, considérant que la guerre a pour cause première et principale le paupérisme et le manque d'équilibre économique; que, pour arriver à supprimer la guerre, il ne suffit pas de licencier les armées, mais, bien de modifier l'organisation sociale dans le sens d'une répartition toujours plus équitable de la production, le congrès subordonne son adhésion au congrès de la paix à l'acceptation, par ce dernier, de la déclaration ci-dessus énoncée. »

La con^tion était naïve. Pour avoir un tel concours, les promesses devaient peu coûter à la bourgeoisie républicsdne : les congressistes de la paix ne se firent pas prier et ils acceptèrent avec empressement cette proposition, qui réalisait l'accord depuis si longtemps cherché. Les délégués de rinternationale assistèrent donc au congrès; ils y furent naturellement reçus comme des triomphateurs et traités avec tous les égards imaginables. Les débats furent passionnés, et ces ouvriers purent se convaincre que la mode-

• Fribourg, op. cit., p. 115.

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ration était de leur côté. C'est ainsi qu'ils purent entendre Gustave Ghaudey déclarer que « dans un conQit entre la Prusse et la France, le devoir des démocraties était de rester en dehors du conflit, et qu'au point de vue de la justice et de l'humanitéf de l'intérêt général bien compris, il n'y avait pas de vœux à exprimer dans cette lutte de deux ambitions et de deux rivalités gouvernementales ^ » : après cette stupéfiante déclaration, le même Ghaudey proposa qu'il fût solennellement convenu « que lès travailleurs ûderaient les bourgeois à reconquérir les libertés politiques et qu'en retour la bourgeoisie coopérerait à l'affranchissement économique du prolétariat, a

La convention fut acceptée, et l'accord scellé sur ces bases enire les deux ligues. Les ouvriers faisaient un vrai marché de dupes; un peu de réfleiion le leur eût prouvé jusqu'à l'évidence. Ils devaient les premiers apporter leur mise, faire arriver leurs co- contractants bourgeois au pouvoir; après quoi, ceux-ci verraient à récompenser leurs collaborateurs. 11 était claîr que la seconde clause ne serait pas tenue; elle ne pouvait l'être, puisqu'elle équivalait à un suicide pour ceux qu'elle obligeait : or il est dans les habitudes de la bourgeoisie de profiter des nuits du & août, mais point de les faire.

Le plus clair résultat de cette convention de Genève fut d'entraîner la section parisienne de l'Internationale dans une voie révolutionnaire, de lui faire tourner le dos à son point de départ et de l'associer aux diverses manifestations politiques, dont la rue allait être le théâtre : le 2 novembre 1867, elle prenait part à la manifestation au tombeau de Manin; le A, elle protestait contre l'occupation de Rome par les troupes françaises, et il allait en être ainsi par la suite. Ses fondateurs soupçonnèrent toute l'étendue de la faute qu'on leur faisadt commettre; ils étaient retenus par le respect humain : « Nous étions dénoncés comme bonapartistes, témoigne Héligon ; nous étions en état de suspicion vis-à-vis de nos camarades d'atelier; nous n'étions pas amateurs du cabaret, et on

* Goyau, op, cit,, p. 77. —Cet état d'esprit devait être par la suite contagieux, et les jacobins en arrivèrent vite à souhaiter la défaite de nos armées comnie plus sûr moyen d'abattre l'Empire : « Au moment où les malheurs de la France sont arrivés, les affiliés des sociétés secrètes demandaient tous que nous fassions vaincus. Je n'ai jamais reçu de rapport sur les réunions des comités socialistes où il ne fût constaté qu'on y demandait que la France fût battue à plate couture. C'était leur désir le plus ardent; ils disaient : « Si la France est battue, la révolution est inévitable et nous triompherons. » (Bnqvéte sur les causes de Vinsurrection du 18 mars. Déposition de M. Lagrange, p. 214.)

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disût que c'était la police qui payait nos paletots; nous cherchions à éviter les émeutes et on disait que nous étions soudoyés par le gouvernement, que nous voulions faire du socialisme césarien. Pour faire voir qu'il n'en était rien, nous acceptâmes la proposition qui nous était faite de descendre sur le boulevard... En entendant voter cette proposition, nous nous sommes dit : On tue l'Internationale en nous faisant descendre dans la rue ^ p

Cette attitude eut pour première conséquence de créer un antagonisme entre la gauche parlementaire et l'Internationale. Les députés de Paris, et surtout Jules Favre, tout en protestant contre l'Empire, se laissaient insensiblement gagner par les molles douceurs du régime parlementaire. Hommes de paroles pour la plupart, ils avaient ce qu'ils souhaitaient le plus : la tribune aux harangues, et la politique moins tendue de l'empereur ouvrait peu à peu à leurs ambitions les avenues mêmes du pouvoir. Les coquetteries de Napoléon III et de ses plus avisés conseillers avec l'opposition n'étaieni, certes, point perdues : mieux servie par les ministres qui avaient à l'appliquer, cette politique eut pu retirer à l'opposition ses éléments agissants et sa principale direction. En attendant, l'opposition ne manquait pas de charmes pour ses protagonistes ; elle leur prêtait une attitude frondeuse, semi-héroïque^ alors qu'ils étaient au premier échelon du pouvoh:; ils avaient l'oreille du public et la faculté de prononcer à discrétion de grandiloquentes palabres. La voie brutale de la révolution, pour rapide qu'elle fût, leur paraissait trop remplie d'aléas, d'imprévu, de chances contraires; ils voyaient mieux ce qu'ils pouvaient perdre que ce qu'ils avaient à gagner. Eux étaient à moitié arrivés et par là plus enclins à l'optimisme ; mais ils traînùent derrière eux une clientèle aux dents longues, qui attendait son tour sans patience et trouvait le temps long. Celle-ci escomptait un recours plus rapide.

La tactique de l'Empire fut dès lors d'accentuer cet antagonisme, de creuser le fossé entre les modérés et les révolutionnaires, et, ne pouvant diriger selon ses vues l'Internationale, d'émanciper les éléments communistes qu'elle avait dans son sein. On multiplia contre elle les perquisitions, les procès, les emprisonnements; ainsi la direction en alla aux révolutionnaires. Les modérés se retirèrent; ils furent suivis par uûe partie de la bourgeoisie républicaine, qui commençait à avoir quelques vives appréhensions. Les dissentiments entre la blouse et le paletot prirent vite un tour assez aigre. *

Des premiers, les députés républicains de Paris s'étaient énergi-

* Enquête sur les causes de t insurrection rfw 18 mar$. Déposition de M. Heligon.

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quement refasés à participer aux maDifestations d^ns la rae, et marquaient ûnsi leur désapprobation du nouveau mode de propagande des internationaux parisiens. Ceux-ci, mécontents, sommèrent alors ces députés d'avoir à donner leur démission afin de mettre les électeurs parisiens à même de se prononcer contre la question romaine. La fin de non- recevoir fut générale; Jules Favre se montra particulièrement rebelle à ce procédé et il motiva vivement son refus. Après avoir attendu pendant quatre heures à la porte de son hôtel, les délégués ouvriers, envoyés vers lui, lui demandèrent si le prolétariat pournût espérer être guidé par la bourgeoisie libérale le jour où il 1^ lèverait en armes pour la république : « Messieurs les ouvriers, leur répondit Jules Favre, c'est vous seuls qui avez fait l'Empire, à vous de le renverser seuls I » Cette impertinence courrouça les révolutionnaires : aux élections de 1869, Jules Favre fut mis en ballottage et il ne passa que grâce à l'appoint des voix gouvernementales ^

Il devenait facile à l'Empire de mettre à profit ces divisions pour se concilier un assez bon nombre d'opposants : c'était le moment psychologique de les saisir et de les ramener. Pour y réussir, on résolut de mettre à exécution les dispositions libérales, énoncées dans la déclaration impériale du 19 janvier 1867. Malheureusemen la politique gouvernementale manifesta des hésitations et des contradictions, qui provoquèrent des défiances et arrêtèrent le ralliement : la politique réactionnaire de Rouher, répondant aux promesses libérales de l'empereur, trahissait une divergence de vues qui finit par mécontenter tout le monde. On fit des lois imprudentes, téméraires, qu'on appliqua contrairement à leur esprit : on avait l'air de reprendre d'une main ce qu'on donnait de l'autre.

La propagande antibonapartiste en reçut un élan singulier et l'autorité des révolutionnaires sur la classe ouvrière s'accrut avec leur audace. La loi du 11 mai 1868 sur la presse permit à l'opposition de déconsidérer à souhait le pouvoir, d'attaquer tout et tous, de ne respecter rien. Celle du 10 juin 1868 sur les réunions fut encore plus désastreuse : c'était la faute suprême. A une époque où l'on entendsdt de doux philosophes comme Jules Simon ^ déclarer tranquillement « qu'il n'y aurait de liberté pour le peuple que quand chaque citoyen aurait un fusil pour se défendre, comme il a un bulletin de vote pour affirmer son droit » ; dans l'état ob se

* Fribourg, op, cit., p. 118, et Enquête sur les causes de rtisurrection du 18 mars. Déposition de Fribourg, p. 568.

* Enquête sur les causes de rinsurrecUon du 18 mars. Déposition de M. Monlon, p. 33.

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trouvait l'opinion ouvrière et en présence des sollicitations violentes qui Tassaillaient, même entourée de toutes les garanties, la liberté de réunion constituait ponr l'ordre social et la sécurité publique le plus grave des pétils. Les réunions publiques devinrent soudain le plus puissant instrument de propagande révolutionnaire; les assistants répétaient le lendemain à l'atelier ce qu'ils avaient entendu, et les commentaires, dont ils l'amplifiaient, en renforçsdent singulièrement l'effet et la prise sur une clientèle, toute disposée à déférer aux invitations violentes. Les esprits furent chauffés à blanc par cette propagande révolutionnaire, et il n'y eut bientôt plus qu'une étape à franchir : l'insurrection, l'émeute ^

Ces lois sur la presse et sur les réunions firent le jeu des révolutionnaires et leur fournirent le moyen d'achever de déposséder à jamais les internationaux mutuellistes de la direction de la classe ouvrière : « Le parti révolutionnaire, a très judicieusement observé M. Etienne Lamy, ne considérait les idées sociales que comme moyen de précipiter la crise politique. Les théories mutuellistes, en enseignant que chaque ouvrier, par une patiente association de travail avec ses pairs, serait l'artisan de sa délivrance, rendaient la classe ouvrière incrédule à la vertu des bouleversements subits et, par suite, détruisaient en elle l'énergie révolutionnaire. Au contraire, persuader les prolétaires que tous leurs efforts de travail personnel seraient stériles, et que seul un législateur' souverain pouvait, par un changement complet de l'ordre établi, améliorer leur sort, c'était concentrer tout leur espoir dans la révolution politique. Voilà pourquoi les journaux soutinrent le socialisme d'Etat, empruntant à l'Allemagne et à la Russie et répandant en France les passions collectivistes. Par contre, ils furent systématiquement fermés aux mutuellistes comme à des endormeurs poiltiques*. »

Les révolutionnaires, par le moyen des réunions, vinrent à bout des Internationaux mutuellistes. Pour ressaisir l'influence qui leur échappait, ceux-ci s'adressèrent aux divers groupes des ouvriers

^ Enquête sur les causes de f insurrection du iS mars. Déposition de M. Mouton, p. 427 : « Le but du gouvernement, en présentant la loi sur les réunions, avait été de favoriser les ouvriers en leur procurant le moyen de s'assembler pour discuter des intérêts collectifs. On ne tarda pas à s'apercevoir que les précautions qui avaient été prises étaient loin d'être sufGsantés. C'était M. Horn, rédacteur au Temps, qui avait pris Tinitiative de ces réunions. On déposa des programmes indiquant des questions historiques, législatives, dont il était facile de s'écarter pour toucher à la religion et à la politique... La liberté de réunion a eu pour résultat de grouperl'armée révolutionnaire parisienne. »

2 Op. cit.

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professiooaels : ils se rendaient compte, — et le gouTernement avec enx, — de la fausse métliode suivie ; l'expérience leur avait démontré que l'association ouvrière aurait dû être le but de leurs efforts et de leur propagande. Biais il étsdt trop tard et la place prise; ils se trouvaient à la merci de la surenchère, et leurs adversaires n'étaient pas hommes à reculer devant les plus audacieuses. Le congrès de Bruxelles de 1868 consomma leur défaite. Les communistes y eurent la majorité et l'influence de Blanqui prédomina : on vota, à de fortes majorités, le principe de la propriété collective, la nationalisation des mines; on déclara que a l'évoluûon économique ferait de l'entrée du sol arable à la propriété collective une nécessité politique ». Les révolutionndres entendirent rompre tout lien avec l'élément bourgeois et se réserver la seule direction du prolétariat; la Ligue de la paix, dont le congrès se tenait à Berne, ayant cette fois encore convié les Internationaux à prendre séance, ceux-ci répondirent à cette politesse par ce refus dédaigneux : « Les délégués de l'Internationale croient que la Ligue de la paix n'a pas de raison d'être en présence de l'œuvre de l'Internationale et invitent cette société à se dissoudre et ses membres à se faire recevoir dans l'une ou l'autre section de l'Internationale. »

Les révolutionnaires, qui étaient en nombre dans la Ligue de la paix, accentuèrent cette tactique de leurs camarades internationaux ; grâce à eux, les débats du congrès de Berne furent des plus mouvementés. Les Allemands, sous l'influence de Karl Blarx, y montrèrent des prétentions et une turbulence extrêmes : ils proposèrent aux congressistes de décider « d'intervenir contre une guerre par tous les moyens », préconisant même à cette fin la grève générale S et l'on décida par un vote de ne participer à aucune gaerre. Les nihilistes poussèrent les choses plus loin, et demandèrent, appuyés par les Allemands, de voter l'égalisation des classes et d^ individus : ce II faut en finir avec toute la bourgeoisie sans exception, déclara leur orateur, et ce n'est que sur ses ruines fomaiites que s'asseoira la république définitive ^. » Effarés, les bourgeois républicains se cabrèrent et protestèrent : la proposition coaimaniste fut repoassée par 80 voix contre 30.

Ces trente dissidents donnèrent alors leur démission collective pour fonder Y Alliance internationale de la démocratie socialiste^ qui devint promptement la seule Internationale, l'Internationale k réputation sinistre, qui fournit ses cadres et ses doctrines à la ûnnmane. Le bureau central en fut établi à Genève; elle eut comme

* Goyau, op. cit., p. 80.

» Friboarg. op. cit., p. 130. i

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initiateurs Bakoanine et un Allemand Philippe Becker : parmi les 85 adhérents, composant le bureau primiUf, on ne distingue que quatre ou cinq Françds; Tinflaence prussiense y était dominante. Ses statuts résument toutes les violences, toutes les spoliations, tous les blasphèmes, la pure doctrine de l'anarchie ^ Les journaux français et étrangers exaltèrent à Tenvi l'importance de cette nouvelle Internationale et aidèrent, consciemment ou non, par cette réclame la concentration du peuple ouvrier autour d'elle : elle devint, dès lors, l'instigatrice et la directrice des grèves qui allaient marquer la fin de l'Empire.

Cette nouvelle Internationale n'avait point cessé d'être une organisation politique à la disposition des opposants jacobins irréductibles. Aux élections de 1869, pas un ouvrier ne posa de candidature; à quelques exceptions près, les 200,000 adhérents de l'Internationale votèrent pour les bourgeois républicains.

^ Voici le texte de ses statuts; il n'est pas loopportun de le reproduire :

lo L*AlllaDce se déclare athée; elle veut rabolition des cultes, la substitution de la science à la foi et de la justice humaine à la justice divine.

2o Elle veut avant tout Tégalisation politique, économique et sociale des classes et des individus des deux sexes, en commençant par Tabolition du droit d'héritage, afin qu'à l'avenir la jouissance soit égale à la production de chacun et que la terre, les instruments de travail, comme tout autre capital, devenant la propriété collective de la société tout entière, ne puissent être utilisés que par les travailleurs, c'est-à-dire par les associations agricoles et industrielles.

3^ Elle veut pour tous les enfants des deux sexes, dès leur naissance à la vie, l'égalité des moyens de développement, c'est-à-dire d'entretien, d'éducation et d'instruction à tous les degrés de la science, de l'industrie et des arts, convaincue que cette égalité, d'abord seulement économique et sociale, aura pour résultats d'amener de plus en plus une plus grande égalité naturelle des individus, faisant disparaître toutes les inégalités factices, produits historiques d'une organisation sociale aussi fausse qu'inique.

4» Ennemie de tout despotisme, ne reconnaissant d'autre forme politique que la forme républicaine, et rejetant absolument toute alliance réactionnaire, elle repousse aussi toute action politique qui n'aurait point pour but immédiat et direct le triomphe de la cause des travailleurs contre le capital.

50 Elle reconnaît que tous les Etats politiques actuellement existants, se réduisant de plus en plus aux simples fonctions administratives des services publics dans leurs pays respectifs, devront disparaître dans l'union universelle des libres associations, tant agricoles qu'industrielles.

6<> La question sociale ne pouvant trouver sa solution définitive et réelle que sur la base de la solidarité internationale ou universelle des travailleur» de tous les pays, l'Alliance repousse toute politique fondée sur le soi-disa.iit» patriotisme et sur la rivalité des nations.

7» Elle veut l'association universelle de toutes les associations locales pa.r la liberté.

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Ces électioDS eurent, d'ailleurs, ee résultat de montrer & Topposition rimpossibilité de conquérir le pouvoir par les voies légales. Le suffrage universel est, de nature, conservateur; le pays était inquiet de cette agitation révolutionnaire, l'idée républicaine en éprouva un énorme préjudice; dans les campagnes, notamment, république voulait dire liberté de mal faire, opposition au patron et an curé. Aussi l'Empire conserva-t-il une imposante majorité : 116 députés libéraux, — et beaucoup n'étaient pas ennemis irréconciliables de l'Empire, — entrèrent au Corps législatif. Ceux-là, la politique libérale, inaugurée par Napoléon III, servie et défendue par Emile Ollivier, pouvait en partie les rallier, et ce ralliement était d'autant plus aisé que le gouvernement faisait la moitié du chemin, que les avances, venues de son côté, que les concessions par lui faites ménageaient toutes les délicatesses ^.

Ces dispositions du pouvoir neutralisaient l'opposition ; par cette politique hardie, l'Empire pouvait espérer déjouer toutes les trames ourdies contre lui et grouper autour de lui le parti de la conservation sociale en opposition à celui de la révolution. Le congrès de Bâle, en 1869, précisa la situation et accentua encore la domination du nihilisme russo-allemand sur rinternationale : la nationalisation du sol y fut votée ^. Malgré ces violences, une

' Enquête sur les causes de r insurrection du ÎB mars 1871. Déposition de M. Jules'Ferry, p. 382 : Après les élections de 1869, nous eûmes, il faut bien qu'on le sache, et nous devons le dire pour l'histoire de notre temps, maille à partir à chaque instant avec le parti que nous appelions d'un nom très doux, le parti des impatients, qui devint plus tard le parti des exaltés et enfin le parti anarcbique, dont on a eu tant de peine à triompher dans ces derniers temps. Dès le jour où nous avons été nommés, nous avons trouvé ce parti sur notre chemin comme un ennemi. A chaque instant on nous convoquait à des réunions, et dans ces réunions on nous mettait (*n accusation. A chaque instant on imaginait des manifestations impossibles... Nous avons été dans la situation d^hommes qui n'avaient pas le gouvernement, mais qui étaient obligés de résister à la guerre de leur parti, absolument comme s'ils ravalent eu. Une portion de ceux qui nous avaient élus ne comprenant absolument rien à la situation, à la politique, obéissant uniquement à leurs passions et aux excitations des journaux et des réunions, ne rêvaient que manifestations copiées sur les manifestations de- la première révolution et c'était pour nous un sujet de perpétuels tourments. » ^ Voici le texte de la résolution adoptée (Fribourg op. cit,, p. 137) : € La propriété foncière est abolie, le sol appartient à la collectivité, il est inaliénable. Les cultivateurs fermiers paieront à TËtat la rente qu'ils payaient aux propriétaires.

« Comme mesure transitoire, il est convenu que les petits propriétaires qui exploitent leurs terres par leur travail personnel pourront rester leur vie durant possesseurs de cette terre sans payer de fermage ; à leur décès, 1 impôt foncier de leurs terres sera majoré au prorata de la rente des autres terres de même valeur et sera par conséquent transformé en rente fon-

m LÀ GONQOÉTE POUTIQUK DR L'OUVRIER

réconciliation se fit avec la Ligue de la Psdx, dont le congrès était à Lausanne. Les bourgeois avaient réfléchi qu'il valait mieux hurler avec les loups que d'être dévorés par eux, ils mirent donc leur langage au diapason des internationaux; ce fut là qu'on entendit ces invectives fameuses de M. Ferdinand Buisson contre le militarisme et l'uniforme, dont les Allemands s'empressèrent de réclamer l'impression.

La seule voie qui restait libre aux jacobins et aux révolutionnaires, c'était l'émeute. Ils s'y préparèrent.

A Paris, l'Internationale se groupa par quartiers, et ses sections se fédérèrent avec les sociétés ouvrières, que les mutuellistes avaient essayé de constituer après leur séparation d'avec l'Internationale : une fois de plus, ceux-ci avaient travaillé pour la révolution. On mena la plus ardente propagande; Varlin, qui avait pris la direction du mouvement, poussait à l'émeute. Deux tentatives dans la rue furent faites, lors des funérailles de Victor Noir et de l'arrestation d'Henri Rochefort. Ces manifestations se brisèrent devant la décision de la troupe et de la police. Cette voie encore était fermée : pour changer le gouvernement, il n'y avait pas plus à compter sur l'émeute que sur le suffrage universel.

On en vint à la propagande par le fût, à l'attentat^ au crime. Félix Pyat exaltait <c la petite btlle » qui tuerait le souverain et ne composait qu'une ode en son honneur; d'autres composaient des bombes et étudiaient la chimie; on prépara des attentats... Il ne manquait que l'homme résolu pour frapper. A ces provocations. Napoléon III répondit par le plébiscite. Revenu à son principe, l'Empire semblait avoir conclu un nouveau bail avec la fortune ; il avait traversé les desseins de ses adversaires et victorieusement fait face à tous les assauts.

Mais la faute irréparable avait été commise. Le gouvernement avait eu la faiblesse de se laisser détourner par les criailleries de l'opposition de son projet de réorganisation militaire.

La Prusse avût sur nous une avance trop marquée pour ne pas

cière. Dès lors, l'impôt foncier sera aboli pour ces terres, comme il Test déjà pour celles qui paient la rente.

« Les baux seront à vie pour les cultivateurs individuels... Ils seront néanmoins résiliables pour des causes déterminées, d'utilité particulière.

c Le sol est évalué au commencement et à la fin de chaque bail. Si à. la un du bail, il y a plus-value, la société la rembourse; s'il y a moins* value, la société peut se rembourser sur les objets meubles que l'occupant aurait laissés.

c A6n de simplifier la question du domaine foncier, l'administra tion en sera confiée dans chaque commune au conseil communal nommé par tous les habitants majeurs de la commune. »

sous LE SECOND EMPIRE 285

brusquer les évéuemeuts : son armée était prête et forte; le commandement avût la confiance de la nation. La France était restée avec un organisme militdre vieilli et un état- major inférieur; la valeur du soldat était sans doute un coefficient apprédable, mais qui risquait d'être annihilé par le nombre. Et d'ailleurs les sodalistes avaient étendu à l'armée leur propagande démoralisatrice; les révolutionnsdres prêchaient aux troupes l'insubordination; la presse jacobine leur faisait écho et, de la tribune elle-même, partirent des appels à Tindiscipline K

Les troubles qui avaient signalé ces dernières années, en concentrant à l'intérieur l'attention du pays et du gouvernement, avaient permis à la Prusse de poursuivre son œuvre insidieuse. Le prestige de Napoléon III, en dépit du plébiscite, était atteint au regard de l'Europe. La révolution n'est pas impunément jetée dans un pays; ses effets subsistent quand la cause est abolie. L'agitation ouvrière en France avait puissamment secondé les visées de la Prusse; les élections de 1869 et même le plébiscite lui montrèrent que Paris et les grandes villes appartenaient àja révolution ^. Ces foyers révolutionnaires étaient une cause de faiblesse pour la défense naUonale : en cas de guerre, ils immobilisaient une partie de la troupe pour parer aux éventualités de soulèvement; autrement, Paris et les grands centres eussent été livrés à la révolution, car l'armement de la garde nationale équivalait en fait à l'armement de l'émeute. Autant de complications intérieures pour la défense, autant de complidtés inconscientes pour l'agresseur.

L'Empire semblât pourtant consacré et assuré par le consentement populaire : ce que ses ennemis de l'iiitéiienr n'avaient pu ilaire, ses ennemis de l'extérieur allaient l'accomplir.

Fcrnand Ekgeramd.

^Enquête sur les causes de r insurrection] du |!8 mars 1871. Déposition de M. Lagrange, p. 214 : c Lee socialistes faisaient de la propagande surtout parmi les soldats de la caserne du Prioce-Eugène. Ils embauchaient, autant qolls pouvaient, les soldats, les amenaient dans les cabarets où ils leur faifaient de la politique, et autant que possible les conduisaient aux clubs. On défendait bien aux soldats d'aller dans les clubs, mais ils enfreignaient toujours la défense i. — Cf. déposition de M. Marseille, p. 200.

< L.e plébiscite du 8 mai 1870 donne 7,350,142 oui, contre 1,538,225 non. Le gouvernement eut la majorité dans tous les départements, sauf dans la Seine (138,406 oui, contre 184,345 non), les Bouches-du-Rhône (39,534 oui, 52,982 non), les provinces d'Oran et de Gonsuntine.

Si M. Charles de Montclas, bel homme, bien né, et pourvu d'une fortune suffisante, s'était décidé jadis à épouser M'''' de Montclas, peu jolie, peu sympathique et peu dotée, il y avait une raison à cela, comme à la plupart des choses en ce monde.

Cette raison était qu'il ne pouvait guère prétendre à mieux.

Lui-même avait g&ché son avenir, s'était déprécié, disqualifié, et cela dans la plus sotte des aventures : un roman d'étudiant, terminé par un mariage, et auquel un prompt veuvage était d'ailleurs venu, fort à propos,' servir d'épilogue. Quelle en avait été Vhéroïfie? On ne le savait plus exactement, et, l'aberration inexplicable qui lui avait fait consacrer officiellement le passage dans sa vie de cette inconnue, si tôt une disparue, on aurait pu l'oublier, sans la présence d'un irrécusable témoin'.

De cette union, un enfant restait, un garçon pour comble de malheur, qui portait le nom que Ton ne pouvait exclure de la famille, que l'on ne voulait pas y admettre, un de ces êtres malencontreux que les Anglais appellent du nom si expressif de « nuisance », venus au monde pour ne pas y avoir de place et pour gêner les autres.

Le désastre que constituait l'existence de Carlo, nul n'en fut plus pénétré que M. de Montclas. Aussitôt sa situation mondaine irréparablement compromise, il en avait senti tout le prix; et, comme ces anciens pécheurs jetés, par le repemir, dans les iroies de la perfection, il s'était voué à expier désormais sa faute contre les convenances.

De là dataient ces scrupules de correction, cette minutieuse observance des usages, cet efiaroucbement au moindre rappel de son escapade, devenu sa torture journalière.

• Voy. le Correspondant des 10 janvier 1904.

TIGTOfRE ITiLME 287

II ne se trouva pas de force à se défendre seul. Il chercha quelqu'un qui l'aidât à traîner son boulet, et M**" de Montclas, énergique «t entreprenante, se fit agréer comme compagne de chaîne. Carlo fut l'artisan inconscient de ce mariage, pis aller pour l'un, mais chance inespérée pour l'autre. Carlo empêcha M'"'' de Montclas de coilTer Sainte- Catherine, et à ce moment elle eut conscience de l'utilité de Carlo. Elle fut la première et la seule à s'occuper de lui, à parler de lui, à le mettre en avant. Ceci dura tant qu'on négocia le mariage. Elle oublia, pour toujours, ce qu'elle devait à Carlo, sitôt les « oui » échangés. Carlo ne fut plus dès ce moment qu'an embarras dans la vie de M. de Montclas dont elle s'emparait. La naissance de Carlo lui devint une offense personnelle, et les côtés faibles de la situation toi apparurent lamentables aussitôt qu'elle cessa de les exploiter.

Pendant le voyage de noces, les scènes commencèrent pour ne plas discontinuer, redoublant à chaque espérance de maternité, qui rendait l'existence de Carlo plus encombrante et plus odieuse.

On le mit au collège en Angleterre, puis en Allemagne, mais les vacances furent pour M. de Montclas un martyre périodique, at>régé seulement lorsque Carlo atteignit. enfin ses dix-huit ans et qu'on put l'engager dans un régiment d'Afrique. Il était robuste, remuant, indiscipliné et avait raté ses examens, — un [mauvais sujet, enfin, — et on n'aurait pas admis, du reste, qu'il fût autre chose.

Lorsqu'il en eut assez de l'Algérie, on l'expédia vers les régions lointaines, où les parents, soucieux de leur repos, entrevoient un magnifique avenir pour les enfants aventureux. Carlo travailla dans un comptoir de Bombay, et dirigea une plantation dans l'Amérique dn Sud. Il acheta des fourrures aux Canadiens, des plumes d'autruche aux Touaregs, roula enfin par « moult lieux », mais sans savoir rencontrer ou saisir ni l'une ni l'autre des deux chances qu'il aurait eues de se faire pardonner ses méfaits : revenir milfionnaire ou ne pas revenir. Après chacune de ses expériences, plus ou moins malheureuses, il se fit un malin plaisir de s'accorder on r^it au foyer paternel, et, tous les trois ou quatre ans, les Montclas durent se résigner à le voir reparaître, toujours au moment où sa présence était particulièrement importune. Peut-être, à la vérité. Tétait-elle à tout moment.

C'est ainsi que, cette après-midi, M. de Montclas, goûtant un des rares loisirs de son existence, 'renversé, le cigare aux lèvres, daos le grand fauteuil du fumoir, s'était redressé ému, en apercevant an fiacre chargé de malles qui s'arrêtait devant chez lui.

Du fiacre descendait un grand garçon, bien découplé dans des habits de forme étrange, portant crânement un vieux sombrero.

Plus de doute, c'était bien lui, Tétemel revenant!

M. de Montclas retomba, comme anéanti sous le poids de sa vieille infortune.

Puis, debout, arrangeant par habitude, devant la glace, sa moustache et sa cravate, et se contemplant, fripé, vanné, déplumé en dépit de ses efforts pour porter beau :

« Est-ce que je vais tenir aux scènes, aux histoires, aux demandes d'argent, à la vie infernale qui va recommencer? soupirat-il avec un tremblement intérieur. Miséricorde I est* ce que j*ai encore assez de nerf pour résister I n

L'abordage avait été terrible, et, lorsque Jeanne rentra, chacun, retiré chez soi, réparait ses avaries et tâchait de reprendre ses moyens pour la grande épreuve du dîner.

Le sombrero exotique, accroché à la patëre du vestibule, trahissait seul la présence de Carlo et sa prise de possession. M""* Saulaye, dont les yeux fureteurs ne laissaient rien échapper, eut, devant cet insigne, un de ses sourires triomphants. Chapeau de pauvre, chapeau d'aventurier. Celui qui le coiffait serait un peu un frère et, pour sûr, un vengeur,

Jeanne ne remarqua rien. Sa pensée était restée là- bas, dans le cabinet du docteur Gasselin, et à ce tournant de rue où elle;avait échangé avec Michel Obranine ces paroles brèves et décisives, où elle lui avait dit adieu. Cet après-midi équivalait à des] années de douleur et, dans sa chambre, elle eut un moment de vertige.

A peine se reconnaissait-elle pour celle qui était sortie d'ici tantôt.

« C'est singulier, murmura- t-elle, fixant tour à tour les choses familières, singulier! »

Oui, singulier de se rappeler tant de journées passées dans ce lit, sur cette chaise longue, en gardant l'espérance folle de* se relever de là pour vivre comme les autres, comme toutes celles qui vont, viennent, s'amusent, travaillent, en s'obstinant à cette illusion d'être une vivante, une femme et non une malade, non une infirme, déjà touchée par la mort. D'où donc avoir pu attendre ce.nûracle de la guërison? Comment avoir fermé les yeux à la réalité, les oreilles aux insinuations charitables, ^ bien que pour faire pénétrer la. vérité en elle, il eût fallu la parole brutale d'un homme pitoyable à. sa démence.

— Oh! je le déteste, ce doctearl se dit- elle avec une colère qui la fit frissonner tout entière.

C'était lai..., loi qui venait de la condamner I S*il lui avait parlé autrement, elle serait rentrée ce soir heureuse I fiancée à Michel. A ridée dé ce bonheur perdu, de ce bonheur qu'on venait de lui arracher, une émotion trop forte l'abattit.

Elle se laissa aller sur les coussins et sanglota éperdument, avec un abandon volontaire, un espoir &pre que cette violence de douleur achèverait de la briser.

fc Puisque je suis si malade, que j'en aie au moins le bénéfice ! Que je meure I »

Ce fut comme une dernière pensée; après quoi elle demeura inerte, à bout de forces, se plaignant tout bas, ainsi qu'un enfant, nn enfant plus faible, plus incapable qu'un autre, puisque ses parents lui manquaient.

Jamais elle n'avait senti leurj perte aussi irréparable qu'en ce moment où eUe n'espérait plus d'autre tendresse que la leur. Elle voyait toujours Michel s'en aller, avec le visage changé, efirayé qu'il avait pris depuis qu'il savait la vérité.

Il ne reviendrait pas. Elle-même le lui avait défendu, et, reviendrait-il, que cela ne servirait plus de rien.

« Il ne m'aime pasi il ne m'a jamais aimée! n

Jamais ! Il avait aimé la beauté, la vie, le bonheur, ce qu'il croyait voir en elle et ce qui n'y était pas; jamais il n'avait aimé ce qui était elle-même et serait elle-même jusqu'à son dernier souffle, ce pauvre cœur si vivant,' si ardent, prêt à tout donner, capable de si grandes choses, maintenant désemparé et en détresse.

Michel n'y avait même pas songé, il l'avait ignoré. S'il l'avait connu il ne l'aurait pas brisé. Il n'aurait pu y renoncer. Michel Obranine n'était cependant pas un méchant homme.

Qn était-il donc? Un homme comme les autres. Il avait fait ce que les autres auraient fait|à^sajplace.

Une seconde fois, le vent amer de la déception passa sur la pauvre petite &me printanière de Jeanne.

Michel n'était qu'un homme comme un autre. Elle aussi, n'avait peut-être aimé en lui que ce] qu'elle croyait voir et ce qui n'y était pas, ce qui n'était nulle part.

Ses larmes jaillirent de nouveau. Et ce ne fut plus seulement IGcfael qu'elle pleura, mais l'espoir, mais l'amour à jamais enfui de son existence.

«^ EUe se ressaisit pourtant. Il fallait être prête à descendre pour dîner.

2£0 VICTOiaK D'AllE

Les convenances et les habitudes sont les dernières choses qui cèdent. On les retrouve encore devant soi quand sa vie est effondrée. On ne peut s'en dégager.

Jeanne avait bien toujours à son service l'excuse d'une indisposition; maia, alors, on viendrait prendre de ses nouvelles, Odette la première.

La voix sonore, les manières brusques, la gaieté un peu vulgaire d'Odette, qui ne lui étaient jamais très agréables, lui seraient impossibles à supporter. Odette, tout d'un coup, lui parut personnifier, non seulement ce qui lui était opposé, mais ce qui lui manquait. Pour la première fois, la comparaison suscita en elle une amertume voisine de la jalousie ; et elle aima naieux affronter toute la famille réunie que de se trouver seule en face d'Odette.

On était déjà à la salle à manger, l'attendant pour ae mettre à table, car on lui témoignait toujours les égards dus à un hôte considérable. Elle n'était rien de plus; aussi n'avait-elle pas à craindre qu'on devinât ses pensées de ce soir. Personne ne Faimaàt assez pour cela; et, gagnée par cet égoïsme des autres, elle oubliait de son côté leurs préoccupations.

Elle s'en ressouvint brusquement lorsque ses yeux rencontrèrent une figure nouvelle se détachant en vigueur sur l'entourage familier, une figure assez frappante pour ne passer nulle part inaperçue.

Celui qui se tenait là ne ressemblait en rien à Pierre ni à Gaétan, et il était fait pour effaroucher des gens comme eux, car il sortait de toutes les conventions : un grand garçon mal habillé, point joli» peut-être beau, à coup sûr singulier, superbe de carrure, le profil accentué noyé dans les cheveux châtains et la barbe aux reflets roux, un de ces exubérants devenus si rares, pour lesquels la société moderne est trop étroite et qui cherchent l'espace ob ils le trouvent, un homme primitif greffé d'exotisme, moitié Gaulois et moitié Boër.

Le nouveau venu avait observé tranquillement l'effet] qu'il produisait, et, maintenant :

— Tu ne me reconnais pas?

— Si, Carlo, je te reconnais très bien.

Lors de ses deux dernières 'visites, Jeanne était absente et il lui avait fallu remonter à sept ans de là, aux souvenirs d'enfance, pour y retrouver l'adolescent tapageur, querelleur, à qui l'on défendait de l'approcher sous prétexte qu'il la casserait.

Il ne l'avait toutefois pas cassée. 11 lui avait laissé plutôt une bonne impression, et ce fut sans se contraindre qu'elle ajouta :

— Et je suis très contente de te revdr.

— Ça c'est plus fort! Tu n'es pas comme tout le monde...

TIGT0IR8 D'AMB 291

La physionomie de Carlo revêtait une expression voulue d'étonsement railleur; d'un geste angoissé, M. de Montclas obtenait qu'on se mit à table.

Mais Carlo, assis en face de Jeanne, continuait à s'adresser à elle :

— Toi, je ne te trouve guère changée; probablement parce que tu n'as pas beaucoup grandi.

Lui, l'intrus, prenait des libertés que ne s'octroyaient ni Gaëtan ni Pierre : il tutoyait Jeanne. Le dernier de la maison, il aflectait de tndter cavalièrement celle qui était ici la première et 11°** de Montclas eut un frisson de révolte.

— Tu n'as pas fait comme Odette, continuait agréablement Carlo, qui est devenue une sorte de mastodonte.

— Ce n'est pas à vous de parler de mastodonte I interrompit M"* de Montclas qui ne se contenait plus.

Il prit l'air bonasse.

— Eh bien, oui... Odette me ressemble beaucoup..., ce qui est d'une bonne sœur.

M""* de Montclas froissait nerveusement sa serviette. Que ce forban se pr^endlt le frère de ses enfants, c'était la suprême insolence.

Et pourtant I...

— On ne peut juger des ressemblances dans sa propre famille, poursuivit Carlo, ravi de pouvoir aborder un sujet brûlant, voyons. Madame, vous qui êtes impartiale, est-ce qu'Odette et moi nous ne tenons pas visiblemejit du même côté?

Cette fois il interpellait M"^ Sautaye, en qui il semblait déjà deviner une alliée; et les prunelles sombres de l'institutrice reflétèrent un peu de la joie maligne allumée dans les yeux gris de Cario, tandis qu'elle répcmdait :

— Je ne sais..., je ne m'y connais guère!

M. de Montclas s'épuisait en tentatives désespérées pour ramener la conversation sur le Japoo, d'où Carlo arrivait; mais celui-ci restait obstinément muet sur la nouvelle organisation parlementaire de ce pays, l'influence anglaise, les ambitions russes et le péril jaune.

Il ne consentit à s'animer qu'en parlant des madame Chrysanthème, et s'anima même assez pour que M""* de Montclas eût la saitisfaction de lui dire d'un ton sec :

— Vous oubliez qu'il y a ici des jeunes filles. ..

— Mais non! Je les intéresse beaucoup. Voyez plutôt Odette... Odette ne se donnait pas la peine de dissimuler, et cet aventureux,

qui avait fait le tour du monde, tout vu, tout connu, qui répétait tout à l'étourdie, lui plaisait assez, lui paraissait même un frère acceptable, beaacoap plus amusant, en tout cas, que Pierre et Gaétan. Ce n'éta[(;

292 YICTOIKE D'AME

pas lui qui se laisserait essouffler par une heure de bicyclette!

£n outre, la fureur ou la coDsteroaiion de son entourage n'allait pas sans la divertir.

M"'*' de Montclas brusqua le dessert et se leva, repoussant sa chaise avec une violence qui inspira tout de suite à Carlo l'idée d'arrondir moelleusement son bras pour le lui offrir.

— Non, merci, dit-elle oppressée.

— C'est vrai, on ne fait pas de cérémonie en famille..., remarqua Carlo de cet air innocent qui portait au comble l'exaspération de sa belle-mère.

Elle passa devant lui, raidie et serrant les coudes, comme qui frôle un animal venimeux, et le malaise s'accentua hors de la présence des domestiques, quand on se retrouva au salon.

Carlo en usait à son aise. 11 ouvrait les fenêtres que M""* de Montclas se hâtait de refermer, il examinait sur la table les livres, les objets qu'elle était tentée de lui arracher des mains. En voyant Gaëtan et Pierre allumer leurs cigarettes, il tira de son portecigares un énorme havane.

— Mon ami, hasarda M. de Montclas, je crains que ces dames...

— Mais non, elles sont habituées aux fumeurs, constata Carlo, en plaçant le cigare entre ses lèvres.

Au jeu de physionomie de sa femme, M. de Montclas vit que la scène en préparation allait éclater, et, tentant une diversion suprême :

— C'est Jeanne . . , l'odeur du cigare sera trop forte pour Jeanne . . Carlo laissa tomber sur la forme frêle et le visage p&le de la jeune

fille un regard où, pour la première fois, la raillerie s'éteignit, et, tandis qu'il remettait le cigare dans son étui, Jeanne songea vaguement qu'il n'était peut-être pas tout à fait le rustre qu'elle avait cru d'abord rencontrer.

La pluie battait les vitres et dégorgeait avec un bruit sourd dans les gouttières. Impossible d'envoyer dehors ce trappeur, habitué à. la vie en plein air, qui allait et venait & travers la pièce, trop étroite pour son envergure.

M. de Montclas eut une inspiration :

— Pierre, mon ami, si tu nous faisais un peu de musique?

Les arpèges avaient le don de plonger M""* de Montclas dans une béatitude recueillie, et Pierre voulut bien déployer ses plus beaux effets. Un concerto entier y passa.

Quand ce fut fini. M""* de Montclas fixa Carlo d'un air provocateur i

— Hé bien?

Même de lui, elle aurait accepté un compliment.

— Ah I pour de la musique embêtante..., soupira Carlo, ceile-liL

VICTOIRE D'AMB 2n

a le bouton jaune ! Et, profitant de la stupeur générale, il prenait la place restée libre devant le piano.

— Voici des chansons espagnoles! annonça-t-il. Jeanne tressaillit.

La veille, à la même heure, dans le salon des Obranine, elle écoutait chanter le violon de Wasiliew.

Un autre instrument, ce soir, lui disait d'autres chants. Mais, dans ces vieilles mélodies nationales, c'était toujours une âme étrangère et lointaine qui vibrait; non plus l'âme slave, languissante, indéfinissable et charmeuse; une âme aniique, robuste, dont l'ardeur et l'originalité étonnaient la névropathie moderne.

— Cette musique dérive en droite ligne de la musique arabe, ne trouvez- vous pas? fit remarquer Carlo.

Sous ses doigts retentirent des notes étranges, des sonorités bizarres, une de ces mélopées primitives, évocatrices des nuits étoilées, de l'infini du désert, et qui, pour lui, rappelaient en outre des souvenirs de jeunesse.

— J'ai beaucoup aimé l' Algérie 1... soupira- t-il en refermant le piano.

— Que n'y êtes- vous resté I s'exclama M'^* de Hontclas avec un regret impétueux. Pour peu que vous vous fussiez bien conduit, vous seriez devenu officier.

— Pardon 1 C'est que je n'avais nulle envie de devenir officier. J'aurais voulu vivre lâ-bas en indigène.

— Quelle fol'el

— Pourquoi une lolie?

Enfin ils avaient trouvé matière â une discussion, et arrêtés, face à face, ils n'entendaient même pas M. de Montclas exhorter faiblement le voyageur à aller se reposer.

— Voyons, reprit M""* de Montclas avec une condescendance hypocrite, vous ne prétendrez pas qu'un homme appartenant à notre civilisation, pour peu raffiné qu'il soit par lui-même, paisse retourner à l'état sauvage?

— Reste à savoir si ce que vous dénommez « l'état sauvage n n'est pas simplement une civilisation différente de la nôtre, et, en certains points, supérieure...

— Supérieurs à nous?... ces pouilleux, qui vivent sous la tentel

— La saleté n'a jamais nui à la grandeur, déclama Carlo, à.la laçoD de M. Prud'homme. Témoin vos bons ancêtres bretons... qui ne connaissaient pas les ablutions.

H"** de Montclas bondit'. Ses ancêtres bretons avaient été le plus clair de sa dot; et, cherchant au hasard n'importe quelle arme pour les venger :

— J'ai beau faire, je ne vois pas trop ce qui peut vous charmer dans les mœurs du gourbi I... A moins que ce ne soit les lois de Mahomet... les houris...

— Oh I fit Carlo, se tournant vers les jeunes filles comme l'avait fait tout à l'heure sa belle-mëre et rééditant si bien son geste pudibond, qu'Odette éclata de rire- Lancé, il poursuivait son avantage :

— Mais les lois de Mahomet, — puisque vous m'invitez. Madame, à traiter ce chapitre, — sont très familiales I à les étudier de près, essentiellement protectrices de la paix domestique I L'époux règne et gouverne, tranquillement. Pas de scènes de ménage pour le troubler, pas d'influences qui l'annihilent. Si les enfants sont un peu négligés, du moins n'ont-ils pas à redouter l'injustice..., ce qu'il y a de pire. Enfin, une preuve suffit à démontrer la supériorité de cette organisation intérieure. Vous savez qu'on juge d'un peuple par son dictionnaire. Eh bien, les Arabes n'ont pas ce mot, chez nous indispensable, de « marâtre » .

' Carlo parlait d'un ton si mordant, que l'attention engourdie de Jeanne se réveilla.

— Le Coran..., haleta M. de Montclas éperdu, le Coran est très poétique... et d'une haute philosophie. Demièremeitt je lisais un travailla-dessus. On citait des proverbes, des préceptes..., entre autres sur les arbres. Que je me rappelle donc...

Le pauvre homme cherchait dans sa mémoire en détresse, et Carlo eut encore une de ses pitiés dédaigneuses. Il se prêta à la diversion :

— Vous parlez de l'obligation faite à tout croyant d'avoir, avant de mourir, planté au moins un arbre?

— C'est cela ! Une allégorie. . . , une parabole orientale, n'est-ce pas?

-— Evidemment!

La pluie cessait de tomber; des étoiles s'allumaient.

Debout dans la fenêtre ouverte, Carlo se tourna vers la mer dont le bruit redevenait perceptible grâce à cette accalmie, et l'influence apaisante de la nature parut agir sur son organisation primitive :

— Une belle parabole! répéta- t-il rêveur. Avoir planté un arbre, c'est-à-dire avoir fait dans sa vie quelque chose qu'on laisse après soi, quelque chose d'utile aux autres, qui prolonge notre action, notre souvenir, et, par conséquent, un peu de nous-même.

Gaétan venait de s'éclipser, allant au cercle, et M. de Montclas tenait la porte entre-bâiUée, pour inviter les autres à se retirer aussi.

Carlo quitta sa fenêtre, et au milieu du salon, en pleine lumière, redevenu soudain sceptique et gouailleur.

— Resterait à choisir l'arbre qu'on devrait planter, en souvenir et en image de soi. Bien peu auraient droit à un arbre fruitier, et beaucoup devraient se contenter de planter des épines, acheva-t-il en s'inclinant galamment, pour prendre congé de M""* de Montclas.

Remontée chez elle, Jeanne ouvrit sa fenêtre. Elle n'avait plus peur de prendre froid. Qu'importait, à présent!... et, comme Carlo, elle écouta le bruit de la mer.

Puis, une phrase prononcée tout à l'heure lui revenant, elle eut une protestation révoltée :

« Quand tout va finir pour soi, comment s'inquiéter de ce qui survivra? et que peut-il donc fonder de durable, celui qui est si près de disparaître? »

Le lendemain, de bonne heure. H"* Saulaye frappa à la porte de M** de Montclas.

Dans la nuit, Jeanne avait été prise d'un terrible accès de fièvre.

— Jamais je ne l'ai vue aussi soufirante. Pourvu que ce ne soit pas le début d'une maladie, déclara l'institutrice d'un air mélancolique.

Ses grands yeux baissés observaient en dessous M'''' de Montclas, qui, après avoir commencé par s'agiter, par incriminer tout le monde, fléchissait subitement :

— Une maladie grave! ne me dites pas cela, madame Saulaye! Jeanne n'a jamais passé par une semblable épreuve! et quand on voit les proportions que prennent chez elle les moindres indispositions, on se demande comment elle s'en tirerait.

Le teint ocré de M"""" de Montclas prenait des reflets de cendre ; ses mains tremblaient, tandis qu'elle acceptait l'aide de M"* Saulaye pour passer son peignoir; elle oubliait les paroles acrimonieuses et les mouvements énervés qui lui étaient habituels, et en traversant le corridor, elle ne s'arrêta pas pour écouter la voix forte de Carlo et la voix cassée de son père à travers la cloison du cabinet de M. de Montclas.

Tout au plus, eut-elle le temps de songer, crispée :

— Je parie que ce gueux lui soutire encore de l'argent!

Il y avait plus pressant même que de réprimer les méfaits de Carlo. M""* Saulaye n'avait pas exagéré : Jeanne paraissait dans un état tout à fait anormal.

Ce qui inquiétait surtout, c'était son abattanent. Elle ne se plai-

296 VIGTOIRB D^AME

gnait pas, ne demandait rien, et ce fut seulement quand on parla du docteur Gasselin qu'elle manifesta un peu de vivacité.

— Oh! non, ne le faites pas venir I

— Pourquoi? Il vient pour bien moinsi Quelle idée avez-vous?... Tandis que sa tante posait avidement les questions, Jeanne vit

luire les yeux de M"* Saulaye.

La crainte lui vint d'être devinée, et, tout de suite.

— Comme vous voudrez...

M"^* de Hontclas envoya chercher le docteur, et, en attendant la parole de l'augure, son esprit tumultueux envisagea tontes les hypothèses.

« £lle se deminde si je vais mourir », se dit Jeanne^en la voyant songeuse.

« Qu'est-ce que cela ferait, pour elle, si je mourais? »

Le docteur vint interrompre ces réflexions diverses. Il avait repris sa mine officielle, l'air impénétrable et le sourire de commande avec lequel les médecins répètent aux malades :

— Ce ne sera rien.

Il allait à présent dans la pièce voisine communiquer son diagnostic à M"*** de Montclas.

(( Est-ce qu'il lui dit que je suis très mal? » se demanda encore Jeanne.

Elle éprouvait deux sentiments bien singuliers : une bizarre indifférence pour la mort, envisagée à son propre point de vue, et un non moins bizarre-întérêt pour l'effet que sa disparition produirait dans son entourage. Jusqu'alors, tout à l'inverse, le seul amour de la vie l'avait possédée, sans que jamais elle se préoccup&t de ce qui se passerait après elle; une crainte superstitieuse l'eût même détournée d'y penser.

Mais depuis la veille, elle ne craignait plus rien, comme si tout ce qui pouvait la menacer eût été consommé déjà.

M""* de Montclas reparut, ni plus ni moins agitée, car le docteor avait soigneusement évité de se prononcer.

Toutes les surprises étaient possibles, avec l'organisation particulière de Jeanne, et celle-ci ressentait sur son propre compte, la même incertitude. Ce qu'elle éprouvait d'anormal, c'était surtout ce manque d'énergie, cette prostration atteignant jusqu'à sa volonté.

Vers midi, Odette entra en coup de vent. Partie de grand matin pour pédaler avec Pierre sur la route d'Espagne, elle ne savait rien« et, en voyant sa mère et M"** Saulaye auprès du lit de Jeanne :

— Encore pincée?... s'exclama-t-elle avec un grand geste codsterne. Ahl ce n'est vraiment pas de chance! Aussi tu n'aurais pas dû sortir hier. Làl quand on ne peut pas I

YICTOIBE D'AMK 297

£lle ôta son chapeau* et, campée devant la glace :

— Je suis décoiffée, mais c'est permis, après quatre heures de bicyclette, avec ce veotl Nous avons bien fait trente-cinq kilomètres. Pierre est fourbu.

Tout en vantant ses exploits, par habitude, elle ne semblait pas rapporter de sa promenade sa belle humeur habituelle, ne contemplait pas non plus avec la même satisfaction son visage rosé par la course et relevait, d'une msdn impatiente et maladroite, les épais cheveux noirs retombés sur son front un peu bas.

— A propos de la soirée des Obranine, continua-telle, vous ne savez pas, la drôle de chose?... En passant devant chez eux, nous avons vu tout fermé. Gela nous a surpris, Pierre a voulu s'arrêter et le concierge lui a dit qu'ils avaient reçu une dépêche hier soir, et qu'ils étûent partis deux heures après.

— Partis I s'écria M*"* de Montclas; mais pour où 7 pour combien de temps?

— Pour tout à fait. On doit leur envoyer à Montreux les bagages qu'ils n'ont pas eu le temps de prendre. Ainsi ils ne reviendront pas..., on ne les reverra peut-être jamais. Si ça n'est pas toqué tous ces étrangers!

Odette sorUt, plus brusquement qu'il n'eût convenu d'une chambre de malade, et sa mère ne tarda pas à la suivre.

Les yeux fermés, faisant semblant de s'endormir pour qu'on la laissât en repos, Jeanne songeait.

Michel s'était conformé à ses désirs avec une soumission et une promptitude inattradues. Il était parti; non, il s'était enfui! Il avait eu peur pour sa gaieté, pour sa joie, pour la tranquillité de sa vie, pour ce qull aimait réellement.

Ut, à cette même impitoyable lumière qui éclsdrait l'amour de Ibchel Obranine, elle croyait voir le sien pâlir et chanceler aussi Elle ne retrouvait plus le Michel que son estime avait élevé si haut. Il était descendu ; il se perdsdt dans la foule des hommes ordinaires. Odette disait vrai : elle ne le reverrait plus.

Mais qu'importait tout cela â Odette ? Pourquoi, â propos du départ de Michel, cette vexation violente qu'Odette n'avait pas été assez fine pour cacher?

Le voile d'ombre se soulevait de plus en plus.

Jusqu'alors, elle était trop convaincue que Michel lui appartenait pour croire une rivalité possible, pour rien voir, ni rien soupçonner.

Mais les autres savaient bien, eux, que Michel ne l'épouserait past et ils ne la comptaient pas pour un obstacle sérieux â leurs projets.

25 jAiviBR 1904. 20

298 YICTOIAE D'AME

Odette désirait se marier, d'autant plus âprement que son manque de fortune lui créait de sérieuses difficultés; sérieuses, non pas insurmontables. Les seules difficultés insurmontables sont celles que Ton porte en soi. On arrive à se faire épouser sans dot, on peut très bien y arriver avec un homme du caractère de llichel.

Et puis, Odette n'aurait -elle pas une dot... si l'héritage de Jeanne enrichissait les Hontclas?

— N'avez-vous pas un peu de fièvre? demanda doucement M»" Saulaye.

Elle était restée à son poste de garde-malade pendant que les autres allaient déjeuner, et il sembla à Jeanne que ce regard voilé Fépiait, que ces longs doigts minces, palpant sa main brûlante, en serrant son poignet menu, cherchaient en elle la cause secrète de sa soufirance.

Celle-ci, pourtant, ne pouvait être guidée que par une curiosité platonique. La mort de Jeanne ne devidt pas l'enrichir, et il n'en &llut pas plus pour déterminer de la part de la jeune fille une Borie de confiance :

— Madame Saulaye, dit-elle au bout d'un moment, voulez-vous me rendre un petit service? C'est un livre que je voudrais.

— Est-ce que la lecture ne vous fatiguera pas?

— Je ne veux pas lire, mds seulement chercher un renseignement.

Et comme M""* Saulaye se dirigeait vers une petite bibliothèque à l'angle de la pièce :

— Non..., ce livre n'est pas ici..., et je ne sais trop où le trouver» Cependant, il doit y en avoir un à la maison..., un Code.

— Oui, certainement, chez H. Gaétan. Je vais aller le chercher tout de suite.

H"^* Saulaye se glissa dehors avec une vivacité maccontomée. Ni un bruit de pas, ni un grincement de serrure, et, en deux minutes elle fut de retour, apportant à Jeanne un petit volume épais :

-^ M. Gaétan ne s'apercevra de rien. U va aux courses d'automobiles et ne travaillera pas d'aujourd'hui, ni probablement de demain, remarqua-t-elle avec un de ses sourires énigmatiques.

Gaétan était censé faire son droit, mais, en réalité, n'approfondissait guère que les lois du baccara et du poker. Mais ce n'était pas qu'à ses dépens peut-être que M"* Saulaye s'égayait.

Jeanne avait glissé le volume sous son oreiller, et elle ne l'ouvrit que plus tard, quand elle se trouva seule un instant, pour le refermer précipitamment comme on introduisait un nouveau visiteur.

VICTOIRE D'ÂMB 299

C'était M. de Montclas. L'état de Jeanne lui avait paru assez sérieux pour (pie, tout pesé dans les balances de sa correction, son devoir de chef de famille dût lui imposer cette démarche.

11 s'assit, très droit, dans son fauteuil, au milieu de la pièce où ie jour baissait, et entama une de ces conversations lentes et pénibles de gens obligés de parler sans avoir rien à dire.

En bas, Pierre recommençait ses gammes, le poids terrible de l'indifférence générale s'appesantit de nouveau sur Jeanne. Pour un peu, elle eût crié tout haut sa plainte indignée à celui qui, seul ici, lui tenait de près, qui aurût dû lui servir de père.

Ce visage correct et inexpressif en face d'elle l'arrêta.

Cependant, M. de Montclas devait souffrir lui aussi des rigueurs de la vie. Avec cette faculté d'observation nouvellement acquise, elle remarquait les rides creusées aux tempes, et ce battement des paupières, symptôme d'énervement continu, qui s'accusait aujourd'hui.

— Que faites-vous de Carlo? demanda-t-elle.

— Nous nous sommes occupés cet après-midi des emplettes indispensables quand on revient des pays lointains. Ce soir, je le mène danser au casino. Puis nous irons faire une tournée dans la montagne, pour le distraire un peu.

Il était aisé de deviner l'embarras cruel du pauvre homme pris entre les exigences de Carlo et les scènes de M""* de Montclas, n'ayant pas même la ressource d'embarquer son fils pour quelque nouvelle expédition qui eût nécessité une mise de fonds«

Non sans peine, et seulement grâce à l'appoint fourni par Jeanne, il soutenait son train de maison, et les choses se compliquaient depuis que Gaétan entrait en scène avec des différences au cercle et des billets protestés. Que Carlo et Pierre vinssent s'y mettre et il n'aurait qu'à abandonner la partie.

Pour celui-là encore, l'héritage serait le salut, et, aux heures critiques, sûrement, il y pensait.

a Mais je peux leur ôter ma fortune. .. »

Quand il fut sorti, Jeanne rouvrit le Code.

Puis, immobile et muette, elle songea, laissant, avec le crépuscule qui tombait, la nuit envahir son âme.

« A partir de dix -huit ans, on peut faire son testament, et je ferai le mien. Comme ils seront déçus! »

Elle savoura leiir déception à chacun :

H*"* de Montclas trompée dans ses calculs, Odette sans dot, Oaëtan rejeté hors de la grande ville, Pierre obligé de travailler, d'aUer à an bureau, de subir les réprimandes d'un chef, les brimades de ses collègues, au lieu de pétrir vaniteusement cet insup-

portable piano sur lequel roulaient encore les éternelles gammes.

Pour Carlo seul, rien ne serait changé. On ne l'eût certes pas laissé bénéficier de l'héritage, et, sans surprise, il continuerait sa vie de misère.

« Alors que ferai- je de tout cet argent? se demanda- 1- elle, et à quoi m'aura-t-il servi, sinon à m'enlever même l'amitié I même la pitié I ce que l'on accorde aux plus pauvres? »

Et un souvenir lui revint, du temps où elle était toute petite.

Son grand-père maternel, chez qui elle vivait alors, l'avsdt menée à Saint-Etienne visiter sa fabrique de rubans, et elle se rappelait, comme d'hier, cet ensemble de choses si différent de ce qu'elle avait vu jusque-là, les vastes galeries meublées de machines et de métiers, les courroies, les poulies qui grinçaient, le halètement delà vapeur, l'atmosphère particulière, les odeurs condensées, le jour cru tombant à travers les vitrages sur ces gens mal vêtus, poussiéreux, aux figures de lassitude et de misère. Puis, après une longue promenade d'atelier en atelier, elle avait vu, enfin, le résultat du vaste et mystérieux travail : des pièces et des pièces de rubans, s'enroulant, d'un mouvement vertigineux autour des bobines.

Rouges, bleus, verts, de toutes couleurs, ils passaient, tournaient, serpentdent sans relâche, indéfiniment, et l'on pouvait concevoir la fantasmagorie d'un de ces trésors inépuisables des légendes et se demander si ces lanières multicolores n'allaient pas se dévider ainsi toujours, tant que tournerait le monde.

Peu de temps avant sa mort, le grand-père avait vendu la fabrique, mais eu y conservant des intérêts, aujourd'hui ceux de Jeanne. Pour elle encore, pour la rendre plus riche, les machines continuaient à marcher, les métiers à tisser, les rubans à s'enrouler.

Et il lui sembla que dans ces liens son âme et sa vie fussent prises. Les rubans, dévidés à l'infini, la garrotaient, l'étouffaient doucement. Sous leur amoncellement soyeux, elle restait ensevelie.

Les pauvres, là- bas, qui travaillaient à la rendre plus riche, étaient vengés par cette richesse même. Ses millions l'avaient amoindrie, annihilée. Auprès de tant d'argent, que pouvaient compter son affection, son dévouement, son existence?

Qui donc la regretterait, en héritant d'elle?

L'archiduc Paul présidait un assaut au cercle de l'Escrime, et M. de Montclas ne se fût pas plus dispensé d'assister, en famille,

à cette solennité mondaine, qu'un marguillier de se rendre à la grand-messe de sa paroisse.

Gaétan lui- même, ordinairement réfractaire au snobisme, n'avait pu manquer l'occasion de lorgner et de blaguer une Altesse Impériale, et Jeanne profitait de cette désertion en masse pour faire sa première promenade au jardin.

Du fort accès de fièvre qui l'avidt terrassée pendant quelques jours, il ne lui restait qu'une grande faiblesse et, après cette fausse alerte, chacun revenait à sa vie et à ses soucis ordinaires.

Elle seule n'avait pas de soucis, pas d'existence à reprendre.

Comme une religieuse qui vient de faire ses vœux et se retrouve vêtue de bure et la tête rase derrière la grille désormsds infranchissable, elle sentait le passé clos et l'avenir anéanti, et ne songeait plus qu'à défendre cette quiétude morne où elle s'était réfugiée.

Aussi longtemps que possible, elle avait prolongé sa réclusion. Elle appréhendait le premier contact avec les autres, un mot qu'ils prononceraient, le nom de Michel peut-être...

Ce lui fut donc une surprise désagréable, dans le jardin où elle se croyait seule, que d'entendre un pas derrière elle.

Heureusement, ce n'était que Carlo.

Carlo n'avait pas connu Michel. Il n'entrait pour rien dans les préoccupations et les plans de famille. Bien plus volontiers, il les eût contrecarrés, et elle put lui sourire, tandis que, sans attendre d'y être invité, il la rejoignait.

— Eh bien, tu te décides à reparaître? dit-il sur un même ton d'indifférence familière, ne se croyant pas tenu à affecter pour elle une sollicitude et des égards particuliers.

— C'est la première fois que je me sens de force à descendre.

— Et puis, tu n'étais peut-être pas pressée de rentrer dans le cercle de famille? Je te comprends...

Jeanne le laissait aller, trop lasse pour contredire.

— Les orages intérieurs s'accumulent. Bientôt la vie sera intenable, développa- t-il avec une évidente satisfaction.

Elle essaya de changer de sujet.

— Je te croyais aussi là-bas...

— Me conduire dans le monde, moi! me montrer à un archiduc I M"** de Montclas en crèverait de rage et, pour mon père, ce serait le dernier coup. Pauvre homme I ce qu'il aurait aimé à me perdre, là-bas dans la montagne I Drôle de personnage, que je joue, pourtant dans la famille! Un mélange du Petit Poucet et du Masque de fer.

Il affectait cette bonhomie railleuse qui prend gaiement les aflfronts, y trouve même une saveur philosophique :

302 VICTOIRE D*AlfE

— Et puis, tu sais, j'en ai assez de l'escrime. Je m'exerce suffisamment à la maison, et je boutonne mon adversaire à tout coup. Elle manque de calme, cette bonne 11''* de Montclas I Pendant si longtemps elle a eu l'habitude d'avoir affaire à un enfant, à un innocent, que ça la stupéfie de n'avoir plus le dessus.

Il prenait sa revanche d'opprimé, et riait dans sa barbe fauve. Puis, sans transition, revenant à son ton brutal :

— Veux-tu que je te dise? à la longue tout ça m'embête ! et il faudra que ça finisse... bien ou mal.

11 s'en alla sur ce dernier mot, le chapeau de feutre gris qui remplaçait le sombrero rabattu sur son front, la mine farouche; et Jeanne eut une appréhension.

« Gela finira mal, pour les autres et pour lui, se dit-elle, si on continue à abuser ainsi de son malheur et à se jouer de sa violence. »

Elle était montée sur le petit tertre, d'où, caché soi-même par une muraille de lauriers, on pouvait apercevoir de loin les promeneurs sur la plage.

Souvent elle était venue là, dans l'espoir inavoué de voir passer Michel Obranine.

« Avec Odette, se rappela-t-elle. Et Odette le reconnaissait toujours de loin. »

Etait-ce le déclin de cette journée autoomale qui enveloppait tout de sa paix radieuse, mais les choses ne lui apparurent plus aussi révoltantes et amères que là-haut dans sa chambre de malade et, aa lieu de fuir le souvenir pénible, elle resta là, un moment encore^ suivant au loin la silhouette de Carlo, qui s'en allait vers la mer.

Puis elle redescendit, mais, pour le premier jour qu'elle rompait sa clôture, les autres envahissaient déjà son existence et sa pensée.

En sortant du couvert des lauriers, elle se trouva en face de M- Saulaye.

Celle-ci s'apprêtait évidenunent à monter au poste d'observation. La vue de Jeanne la fit rétrograder, toujours par cette vieille habitude de chercher à donner le change sur les choses même les plus insignifiantes.

Jeanne put cependant deviner ce qu'elle venait guetter.

Le facteur entrait, et H"''* Saulaye devenait très rouge, en recevant une lettre, qu'elle mettdt vivement dans sa poche.

11 en avait donné une à Jeanne aussi, une enveloppe bordée de noir. La jeune fille l'ouvrit, puis eut une exclamation triste.

— Oh 1 Madame Saulaye, ce pauvre Leverdier qui est mort I Leverdier était un ancien contremaître, devenu ensuite rhomme

de confiance du grand-père de Jeanne, qui lui avait laissé une

VJCTOIKE D'AMI 303

pensioD. Le bra?e homme était, en outre, chargé de gérer Santellier, la terre patrimoniale de Jeanne.

Chaque été, on passait quelques semaines à Santellier, et le vieux bonhomme faisait fête à sa petite châtelaine. U escomptait Fayenir :

— Vous reviendrez demeurer ici. Mademoiselle Jeanne, quand vous serez mariée!

U lui parliût de ses parents qu'il avsût connus. Enfin, il Taimait^ et, auprès de lui, à Santellier, elle s'était sentie chez elle, là seulement. Avec lui, quelque chose s'en allait encore de sa vie déjà si réduite.

Elle répéta, les larmes aux yeux :

— Pauvre Leverdierl pauvre brave homme! J'aurais voulu le revoir. Gomme je le regrette...

— C'est une grande perte! acquiesça vivement H""* Saulaye, qui, après avoir parcouru rapidement sa lettre, la faisait disparaître de nouveau.

Hais elle ne put éteindre assez vite le rayonnement inusité de sa physionomie et Jeanne remarqua :

— Vous, au moins, vous avez reçu de bonnes nouvelles. De votre petit garçon, peut-être?

— Oui..., il est mieux.

— Il a donc été malade?

— On a redouté une fièvre typhoïde..., mais le voilà hors d'affaire.

— Et pourquoi ne pas nous avoir parlé de vos inquiétudes? Jeanne songea à leurs longs tète-à-tète pendant les journées et

les nuits de veille. Comment celle qui pouvait dire sa peine ne Tavait-elle pas avouée?

— Oh! je n'sûme pas à importuner les autres. Je suis si peu de chose pour eux!

Cette modestie même était agressive. Jeanne sentit sa compassion repoussée d'avance, et, conmie l'institutrice s'esquivait, probablement pour aller relire sa lettre, elle fit encore une fois le tour do jardin en pensant à M""* Saulaye, une malheureuse, une femme abandonnée de son mari, que les Montclas avaient prise, parce que sa position Causse et la nécessité de gagner le pain de son enfant la rendaient moins exigeante qu'une antre.

« Que de misères partout, soupira- t-elle, dès qu'on regarde de près! »

Ces réflexions l'occupaient encore quand son oncle, sa tante et Odette rentrèrent une heure plus tôt qu'on ne les attendait.

Quelque incident désagréable avait motivé ce changement de

301 VICTOIRE D'ÂIIS

programme, car Odette était très rouge, M"' de Montclas très défaite, M. de Montclas rigide et contracté. Et, comme Jeanne s'informait :

— Vous avez passé une bonne après-midi?

— Bonne! s'exclama ironiquement Odette. Ah ! je t'en souhaite!...

On se retrouvait dans le salon, où, trois semaines auparavant, M"** de Montclas confiait ses inquiétudes au docteur Gasselin, et si le péril, alors redouté, s'était dissipé, d'autres nuages avaient surgi.

Brusquement, la tempête creva.

Odette se mit à larmoyer, en une de ces défaillances inattendues, propre aux femmes peu sensibles, lorsque, à défaut de leur cœur, leur fantaisie ou leur vanité se trouve atteinte.

— Vous voyez Tétat où vous la mettez I cria M"^ de Montclas, irritée, à son mari.

Celui-ci se laissait gagner p^r l'énervement général :

— Et dans quel état m'a- 1 elle mis, moi? dans quelle posture? J'ai honte pour vous deux, ma parole! Je rougis des allures que vous laissez prendre à votre fille.

Une sainte colère l'emportait hors de sa réserve habituelle. On avait attenté à quelque chose de sacré, pour la première fois, car c'était la première fois qu'il s'insurgeait ainsi, et, à cette révolte inattendue, la mère et la fille bondirent :

— Ah ! ça, qu'est-ce que j'ai fait? clama Odette.

— Qu'est-ce qu'elle a fait? répéta M"* de Montclas. Ne vous en allez pas, Jeanne. Je tiens maintenant à ce qu'on achève de s'expliquer devant vous!

— Il n'y a pas lieu à un drame de famille, reprit M. de Montclas, essayant de se calmer. Mais je ne puis tolérer certaines imprudences. Je ne veux pas que ma fille se compromette. Et avec qui, grands dieux? Avec un paltoquet, un petit sauteur de dernier ordre...

Son courroux se rallumait :

— ... Le fils d'un marchand de cognac frelaté, autant dire d'un empoisonneur public I Voilà le flirt d'Odette ! Et quelle manière de flirter! en public! toute honte bue! Elle laisse ce petit monsieur s'asseoir à côté d'elle, s'éventer avec son éventail, chuchoter, se livrer à des appréciations... Je les ai entendues ses appréciations! et j'ai fait ce que j'avais à faire : j'ai levé la séance.

— Je vous demande un peu ! protesta Odette. Une algarade pareille! à mon àgel Et à propos de quoi? je n'en sais encore rien I Je n'ai fait que ce qui se fait partout! et personne n'y trouve rien à reprendre. Il n'y a que papa pour pousser toujours les hauts cris I Ah bien I s'il entendait ce qu'on raconte aux autres!

— Les autres ne sont pas ma fille I

— Voilà une belle parole, interrompit la voix coupante de M"* de Montclas, maïs, pour se montrer si intransigeant, mon cher, il faut n'avoir pas à compter avec les nécessités de la vie. Donnez cinq cent mille francs de dot à votre fille, et elle n'aura qu'à attendre et à choisir, tandis que dans sa situation elle doit se débrouiller ou rester pour compte, pas d'autre alternative, trop^ heureuse d'attraper un mari lui apportant de quoi vivre. Et pourquoi donc pas celui-là si nous ne trouvons pas mieux?...

Le visage figé de H. de Hontclas reflétait une consternation grandissante.

Impitoyable, sa femme acheva :

— On est bien obligé de voir les choses comme elles sont!...

— Elles sont horribles, présentées ainsi. Les principes émis par vous, et appliqués par votre' fille... Et Gaétan de l'autre c6té«..

— Ah I vous vous en prenez toujours à ce pauvre Gaétan I Gaétan devait avoir fût des siennes, soutenu par sa mère, et une

nouvelle colère secoua M"* de Montclas.

Jeanne profita de ce qu'on ne l'observait plus pour s'échapper de cet enfer familial où elle s'était fourvoyée, mais, d'en haut, elle entendit encore le grondement des voix furieuses.

Après un éclat de voix aigu, une porte claqua, le silence se fit. M. de Montclas quittait la place, sans doute sur quelque insolence plus forte, reçue en face.

M A propos de Carlo..., » pensa Jeanne, continuant de loin à suivre la scène.

Une demi-heure s'écoula. Puis un pas hésitant monta l'escalier :

— Peut-on entrer? demanda M. de Montclas à la porte.

Il ne faisait pas, ce soir-là, une visite de cérémonie. Sa belle contenance fléchissait, et il s'enroua en commençant :

— J'ai à m'excuser de la petite scène dont vous avez été témoin. Gela tombait mal pour une convalescente I

— Mais je ne l'ai pas prise au sérieux, assura Jeanne vivement. On ne peut manquer de discuter quelquefois, même dans les familles les plus unies.

— Oui..., nous nous trouvions tous sous le coup d'une préoccupation commune..., mal disposés par une petite surprise assez désagréable.

Derrière son lorgnon, son regard anxieux implorait une question.

— Quoi donc? fit Jeanne.

— Une simple anicroche... Gela vient seulement dans un mauvais moment. Gaëtan vient de nous avouer que, demain, tombût

306 YIGTOIBE ITAMC

une échéance à' laquelle il ne se trouvait pas en mesure de faire face, et moi-même, ainsi pris à llmproyiste...

— Msds j'ai reçu mon trimestre hier...

M. de Hontclas avait bien compté là-dessus.

Outre la forte pension payée pour l'entretien de Jeanne, le conseil de famille allouât à la jeune fille une somme de plus en plus considérable, à mesure que sa majorité approchait. M"** de Montclas trouvait encore moyen de s'en attribuer une partie, sous couleur de frais accessoires, de cadeaux à Odette, de fantaisies suggérées à sa nièce qui se prêtait avec condescendance à ces petits trafics; mais tout ceci se passait à l'insu de M. de Montclas. Lui, au contraire, se montrât d'une correction scrupuleuse, et une nécessité bien pressante avait seule pu le déterminer à abaisser ainsi, pour la première fois, sa dignité de chef de famille.

Jeanne eut la notion de ce qu'il soufihdt en recevant de ses mains la grande enveloppe encore cachetée qu'elle était allée prendre dans son secrétaire :

— Voyez... Je ne songeais pas à y toucher. Je n'en avsds nul besoin.

Et coupant court à la phrase qu'il balbutiait :

— Je n'ai pas encore eu le temps de i^ous communiquer une nouvelle que j'ai reçue tout à l'heure, une triste nouvelle : la mort de mon vieil ami Leverdier...

— Comment... Ce pauvre Leverdîerl... je suis désolé, vraiment. M. de Montclas saisissait avec empressement la diversion :

— Je l'avais trouvé bien affaibli cet été. Il devait avoir au moins quatre-vingts ans. C'est triste de voir disparaître les vieux..., surtout en se disant que ceux d'aujourd'hui ne les remplaceront pas. Je regrette beaucoup cet excellent homme.

Ce fut tout. Il ne songea pas à ce qui rendait cette perte sensible à sa nièce, il ne trouva pas pour elle un mot de réconfort.

L'enveloppe glissée dans sa poche, il s'en allait, pressé d'en avoir fini avec sa corvée, et de pouvoir calmer sa femme.

Jeanne, cependant, oublia de lui en vouloir :

a La souffrance rend égoïste, et il souSre bien. Tous souffrent icil»

Seule, devant le foyer où elle ne rèvsdt plus, elle récapitula :

« Un ménage où l'on ne s'est jamais aimé et où l'on ne sait pas d'entendre, une famille où l'on n'a que des ambitions et des prétentions impossibles à soutenir. Gaëtan sans principes, Odette sans délicatesse, Pierre, un égoïste... Et ce pauvre Carlo, et cette malheureuse M** Saulaye? »

Jamais elle n'avait approfondi ainsi ce qui l'entourait. Depuis

TIGTOIRE D'AMI 307

que la nuit s'était faite sur sa propre yie, une lumière semblait se levOT sur la vie des autres et en révéler les misères cachées. Après avoir passé par la révolte, la colère, le désespoir pour en arriver & cette résignation morne, équivalente à l'anesthésie du cœur, Jeanne» avec effroi, constatait en elle un phénomène nouveau.

Sa sensibilité s'extériorisait. Condamnée à ne plus aimer, espérer,, ni même soufirir davantage pour son propre c(»npte, elle ressentit soudain les luttes et les douleurs des autres, de ces autres, û peu pitoyables pour elle, et qui avaient achevé de ruiner son idéal.

Elle tenta de réagir. Ses dégoûts lui revinrent, mais pas ses rancunes, moins encore ses velléités de vengeance, et, tremblante devant l'avenir :

« Ohl mon Dieul se dit- elle, en serai^on donc réduit quand on n'a ni attaches ni devoirs en ce monde, à aimer ceux mêmes qui ne vous aimeront jamais, et à se dévouer pour eux ! »

La marée basse laissait la plage à découvert; et, aussitôt, les larges parapluies, les tentes à rayures grises et rouges s'étaient déployés, tels de gigantesques champignons poussés sur le sable humide, abritant du soleil et du vent des groupes bavards, de» solitadres recueillis, le monsieur Hsant son journal, la dame travaillant à Taiguille, le rêveur qui regarde la mer, l'observateur qui dévisage les passants.

Les passantes surtout attiraient l'attention. C'était l'heure où, souvent, après son déjeuner, l'archiduc Paul venait faire un tour de plage, ne dédaignant pas de reconnaître et de saluer une jolie femme. Aussi Parisiennes, Américaines, Russes, déployaient-ellesîà l'envi leurs élégances diverses, et, sans mauvaise honte, ces messieurs du cercle et de la société des chasses braconnaient sur les terres du prince. On les voyait tous rôder de ce côté, en complet à la dernière mode, la boutonnière fleurie, et, à leur chapeau j de paille, un ruban aux couleurs d'Autriche, courtisanerie inventée par un chapelier qui avait de l'à-propos.

— C'est celui-ci que U. Gaétan appelle le petit Trois-I^x, dit M** Saulaye, assise à côté de Jeanne sous une tente.

Un chapeau, bordé d'un ruban noir et jaune deux fois plus large que les autres passait, sur la tète d'un petit jeune homme chétif, pâle, les yeux bDrdés de rouge, qui arborait à la boutonnière d'un veston de flanelle blanche une véritable touffe de fleurs.

Jeanne ne le connaissait encore que de réputation,- M. de Mont-

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<ias s'étant opposé à ce qu'on rengageât aax five o'clock hebdomadaires, non sans qu'il y eût à ce sujet de longs et pénibles débats. -Gaëtan et Pierre eux-mêmes se rangeaient, pour une fois, du côté des principes, et le petit Trois-Six faisait actuellement les frais des incessantes taquineries dont, de tout temps, ils s'étaient plu à cribler leur sœur.

— Et voici M"* Odette qui revient déjà du tennis, reprit M"* Saulaye, au bout de quelques minutes, comme si cette remarque se fût Uée à ce qu'elle avait dit précédemment.

Mais le ton modeste de l'institutrice était exclusif de toute arrière-pensée, et la rei^contre eût-elle été préméditée, d'ailleurs, que personne n'aurait pu y trouver à redire, car M"' de Montclas accompagnsdt, et même avait l'air de conduire sa fille.

Toutes deux, en débouchant sur la plage, venaient de scruter les groupes de promeneurs, et, n'y découvrant ni père, ni frères, personne de gênant, elles prenaient à présent une allure aisée et triomphante. En passant, elles firent un signe à Jeanne, ne s'inquiétant guère de sa surveillance, car elles ralentirent le pas pour attendre le petit Trois- Six qui, du plus loin qu'il les avait aperçues, fonçait sur elles.

Jeanne put le considérer de près et à loisir.

Il avait une de ces laideurs rachitiques d'enfant de la rue qui perdent même le bénéfice des autres laideurs, qui cessent d'être apitoyantes tant le vice y transparaît; et cette figure blême, aux •expressions hardies et vulgaires, ne confirmait que trop certsdns ^ous-entendus de Gaétan.

Le petit Trois-Six s'était remis en marche, encadré de la mère et de la fille, et l'on eût dit qu'Odette, ainsi accompagnée, prenait plaisir à repasser devant sa cousine, à lui Isdsser surprendre l'écho de sa conversation très animée et de son rire trop éclatant.

Se ressouvenait-elle d'avoir vu Jeanne s'en aller jadis, tout occupée de celui qui marchait à ses côtés, alors qu'elle, Odette, restidt à l'écart?

Jeanne, en tout cas, s'en souvint. Michel, si aristocratique, si charmant, se représenta à ses yeux. Etait-ce lui qu'on essayait de ravaler en lui donnant un pareil remplaçant, ou elle que l'on prétendait rendre jalouse à son tour?

— Ce petit bonhomme, mais c'est le dernier des derniers! dit une voix calme et ironique à côté d'elle.

. Carlo venait de s'arrêter près de la tente, et, avec son sans-façon habituel, s'asseyait sur un pliant resté libre.

— De qui parles-tu en ces termes flatteurs? questionna Jeanne pour la forme.

VICTOIRE D'ÂMfi 30»

Carlo montra du bout de sa canne le veston blanc qui se déta-* cfaait de loin, et avec une évidente satisfaction :

— Un flirt sérieux, décidément, prononça-t-il. Pristil les jeunes filles enragées de mariage ne sont pas difficiles! Faut-il tout de même qu'un imbécile pareil soit riche pour se faire supporter I Et si ce n'était qu'un imbécile I Mais c'est l'être le plus répugnant, le plus abject I... Il arrive à scandaliser Gaétan. C'est tout dire.f

Cette brutalité de langage de Carlo étsdt toujours, pour Jeanne, une épreuve, redoublée en ce moment par la présence de M"** Saulaye qui semblait boire chacune de ces paroles, et doucement :

— Voyons, Carlo, ne fais pas ainsi intervenir ta famille.

— Ma famille I Est-ce que j'en suis, de cette famille? Est-ce que j'en ai jamais été? N'est-ce pas là que j'ai appris ce que valent <c les liens sacrés de la nature » et « les éternels principes )>? Et comment ne serais-je pas bien aise de la voir enfin se révéler au public telle que je la connais, et descendue à ce que moi, mécréant, j'ai le droit de mépriser !

Il s'en alla, son pli sarcastique aux lèvres, et le visage de M"* Saulaye, qui se baissait sur sa broderie, parut refléter cette même ironie gouailleuse.

L'inquiétude de Jeanne s'accrut au point qu'elle eut besoin de risquer une tentative.

— Madame Saulaye, dit-elle, vous Êtes souvent avec Odette, et elle a grande confiance en vous?

— M"* Odette a confiance en tout le monde...

Odette se répandait, il est vrai, en effusions faciles, mais dont M"* Saulaye savait tirer meilleur parti que personne.

— Vous devriez user de votre influence, acheva Jeanne, pour lui faire comprendre qu'elle a tort d'agir ainsi.

— Vous avez bien plus d'influence que moi, Mademoiselle, et ce serait à vous à lui parler.

Cet effort sembla impossible à Jeanne.

Hais, après tout, quelle nécessité y avait-il donc d'intervenir?

Pourquoi ne pas laisser Odette à son sort, aux conseils de sa mère et à la vulgarité de ses propres penchants?

Le trio repassa encore.

Et, soudain, avec cette faculté nouvellement éveillée en elle et qu'il ne lui appartenait plus d'anéantir, Jeanne vit clairement la folie d'Odette et l'horreur du sort qui l'attendwt.

Une marchande de fleurs venait d'accoster les jeujies gens, et, tandis que le petit Trois-Six marchandait avec la bonne femme, Odette se pencha sur l'éventaire pour faire son choix.

Les lignes de son corps se dessinsdent, souples et jeunes dans

SlO VICTOIRE D'ÂME

leur robustesse. Son visage rose s'affinait sous l'auréole d'un large chapeau clair. Vue ainsi, en plein soleil, c'était vraiment une splendide créature, et l'idée qu'elle pût être liée à cet être chétif et repoussant, à côté d'elle, révoltait la nature. Il n'y avait plus même k invoquer les considérations morales ou sociales. Si peu intéressante qu'Odette fCit, on ne pouvait la livrer, la vendre pour un semblable esclavage.

Ufl mouvement discret se fit parmi les promeneurs.

Descendant du grand-hôtel, l'archiduc paraissait, flanqué de son aide de camp.

Bien qu'il dépassât la quarantaine, il gardait un air de jeunesse : grand, svelte, blond, le type slave, dans ses traits et dans son allure rappelant un peu Blichel.

Odette s'était redressée, et, le petit Trois-Six lui offrant ses fleurs^ elle les prit d'un geste brusque, puis elle s'éloigna de lui avec une sorte de répulsion soudaine, comme si une comparaison s'imposait qui lui fit enfin ouvrir les yeux.

Le jeune homme n'eut pas le temps de se formaliser, car M"' de MoQtclas le congédiait hâtivement, en découvrant à l'horizon la silhouette d'échassier de' Pierre, parfait snob, qui filût l'archiduc.

Par excès de prudence, la mère et la fille crurent devoir se rapprocher de Jeanne.

— Rentrons ensemble, n'est-ce pas?

Pour rentrer, on passait devant la villa close des Obranine.

Jusqu'alors, Jeanne n'avait pu se défendre de jeter un coup d'œil furtif du côté de la terre, sur le vitrage où s'écrasaient les feuilles dentelées des fougères, les palmes des phœnix, les larges éventails des chamérops, indistincts, inaccessibles, bientôt flétris. Telle l'illusian d'amour qu'ils avaient abritée.

Elle n'en eut pas le loisir, cette fois. Elle observait Odette, Odette silencieuse par exception, Odette de qui le visage épanoui se fermait, comme s'il y eût pour elle aussi, des souvenirs et des pensées à ne pas laisser surprendre.

Toute la journée, chez les Montclas, on sentit de l'orage dans Pair.

Pendant le dîner, qui est toujours la période critique, les allusions aigres commencèrent à pleuvoir. M""* de Montclas s'efforçait de détourner l'attention soupçonneuse de son mari sur Carlo, les affaires de Carlo, les difficultés de Carlo, les décisions qu'il devait prendre, prendre d'urgence.

Selon sa tactique, le jeune homme laissa sa belle-mère s'engager à fond, puis, très calme :

— Mais, fit-il, ^, au Heu de m'élancer dans les entreprises lointainesy j'exerçais sur place les aptitudes commerciales que vous voulez bien me prêter...

— Le commerce et Tindustrie ne donnent plus rien en France I

— Bah 1 voyez plutôt le petit Trois-Six I

M"* de Hontclas lui jeta un regard fulgurant qui l'incita à <^ontinuer.

— Moi, naturellement, n'étant qu'un sauvage, je m'applique à étudier les bons exemples que vous voulez bien offrir à mon admiration. £b bien, là, sérieusement, je le reconnais, il est très fort, ce jeune homme; il a ce qu^on appelle de l'estomac, au moral, s'entend ! Je l'ai vu ce matin marchander un bouquet sous le nez de la charmante personne à laquelle il comptsdt l'offrir, et il a tenu ferme, il s'est fait baisser quatre sous; il était sublime d'héroïsme conunercial. Qu'en dis-tu, Odette?

Odette se troublait, d'autant plus que Gaétan et Pierre, s'empa- Tant de ce thème nouveau, recommençaient leurs insupportables taquineries. •

M"** de Montclas se tourna, exaspérée, vers son beau-fils :

— On est naturellement porté à critiquer et à jalouser ceux qui gagnent de l'argent, quand on n'a jamais su, soi, qu'en dépenser.

— Damel c'est une science plus facile.

— Vous êtes passé maître dans cette science-là.

— Non, je cède le pas à Gaétan.

On était sorti de tib\e. Dans l'intimité familiale, la discussion tournait à la scène et M"* de Montclas qui ruminait sa vengeance, crut le moment propice.

— Tenez, mon pauvre Carlo, laissez-moi vous donner un bon conseil. Puisque vous n'avez pas le courage de repartir et que vous êtes incapable de gagner votre pain en France...

— Mais il 7 a du pain, ici, Madame, et qui n'est jamais amer, grâce à vous.

— N'ayez pas de fausse honte. Flûtes voir à quoi vous êtes bon.

— Conmient..., d'après vous, je serais bon à quelque chose?

— Vous connaissez un peu l'agriculture ; vous seriez capable de gérer une propriété. Demandez à Jeanne, qui cherche un remplaçant pour le père Leverdier, de vous donner la préférence, et je sois persuadée qu'elle sera heureuse de vous tirer d'aflaire ainsi.

— J'en serais très malheureuse, interrompit Jeanne vivement, et jamais je ne ferais une pareille proposition, inacceptable pour mon cousin.

Elle cherchait à arrêter cette colère qu'elle voyait monter en un

flot pourpre à la face de Carlo, allumer ses prunelles, rendre à ses traits caractéristiques la sauvagerie des anciens âges. Avec une inconsciente témérité, H"* de Montclas le harcela encore :

— Carlo n'est pas si orgueilleux, ma chère. Il sait bien que, pour plus d'une raison, sa position est difficile.

— Pour quelle raison 7 Parce que je suis le fils de ma mère? Une de ces paroles était lancée, qu'on ne reprend plus, par

lesquelles on s'entraîne soi-même. D'un coup de poing, Carlo ébranla la table, fit crouler les objets fragiles et pousser à M"^ de Montclas un cri qu'il couvrit de sa voix tonnante :

— Me reprocher d'être le fils de ma mère ! C'est une infamie, d'abord, et, ensuite, une injustice. Ma mère avait droit à plus de respect que ceux et celles qui la dédaignent. Ma mère n'aurait pas fait ce que font certaines femmes du monde, qui ne cherchent qu'à vendre leurs filles à des drôles et qui se réjouissent d'avoir afiaire à ces drôles parce que chacune de leurs tares les rendra plus coulants, et qui ont si bien dressé lesdites filles que celles-ci sont pourvues d'une égale expérience et se livrent aux mêmes calculs.

Un hurlement aigu fit écho. M""* de Montclas se tordait en une crise de nerfs. Puis deux portes claquèrent violemment. Carlo sortait d'un côté, Odette s'enfuyait de l'autre.

Jeanne eut un instant d'hésitation.

Et ce fut à la suite d'Odette qu'elle s'élança.

La chambre d'Odette, avec les raquettes de tennis suspendues au mur, les livres et les journaux traînant sur les meubles, ne donnait pas l'impression d'une chambre de jeune fille, et Odette entendait que ce fut ûnsi. Elle affectait de dédaigner tout ce qui était recherche féminine. Elle ne voulait pas être femme.

C'étaient bien, cependant, des larmes de femme qu'elle versait en ce moment dans l'ombre.

Jeanne s'approcha de la forme indistincte, écroulée sur un fauteuil.

— Voyons, Odette, qu'est-ce que tu as?

— J'ai... toutl

Loin de craindre cette intervention, Odette ne demandait qu'à s'épancher, et c'était Jeanne qui tremblait un peu en écoutant.

— Tout est sur moi, tout est contre moi : maman qui me pousse et papa qui fait des scènes I Et cet affreux Carlo I Et Gaétan, et Pierre, qui sont pires encore; et ce garçon, qui me déplatt autant qu'à vous tous. Oh ! je ne m'illusionne pas, va, je sais ce que sei:a la vie, et je sais aussi ce qui m'attend si je laisse passer cette occasion. Et puis, celui-là ou un autre, qu'est-ce que cela me fait» maintenant?

— Maintenant?...

Les sanglots d'Odette remplissaient la pièce; on n'aurait pas entendu Jeanne, qui haletait tout bas.

Elle reprit :

— Tu n'aurais donc pas fait cette folie auparavant? Qu'est-ce qui te retenait alors? Qu'est-ce qui t'a manqué depuis?

Odette tourna la question.

— C'est trop malheureux, aussi, d'être femme, de ne pouvoir rien par soi-même, de n'avoir, quand on est sans fortune, d'autre ressource que de se marier, et quand on ne trouve qu'un mauvais mariage, de se l'entendre reprocher! Gomme si on ne souffrait pas déjà assez I... Gomme si on n'avsdt pas besoin de tout son courage et d'un peu de folie pour sauter le pasi Je ne nie aucunem3nt, tu le vois, que ce ne soit une folie de faire cela. Ge que je regrette, c'est de ne pas être folle tout à fait, pour n'avoir plus conscience de rien.

Jeanne les connaissait ces folies de désespoir qui mènent à tous les excès de lâcheté... ou d'héroïsme.

— Tu avais compté sur quelque chose qui ne s'est pas réalisé, dit-elle. Tu avais espéré en quelqu'un qui ne s'est pas déclaré... , qui ne se déclarera plus..., qui est parti?...

Cette fois, Odette pleurait en silence. Sur leurs lèvres à toutes deux, un nom trembla, le même nom qu'aucune n'osa prononcer.

Elles restèrent, sans un mot de plus, immobiles dans l'ombre, voilant leurs traits. Et leurs âmes si différentes se dérobaient encore davantage l'une à l'autre.

— Qui sait? dit enfin Jeanne avec effort. Tu te décourages peutêtre trop vite. Du moment qu'il n'y a pas d'obstacle entre vous.

Elle attendit un élan d'Odette, le refus noble ou l'aveu sincère qui lui eussent également facilité un acte généreux.

Rien ne vint. Odette ne pouvait comprendre cette générosité* EUe croyait à un piège et reculait, méfiante.

Jeanne la laissa là.

Cependant, hors de la chambre, domptant cette impression de dégoût qui, une fois de plus, l'avait assaillie, elle se répéta ce qu'elle venait de dire à Odette :

— Il n'y a plus d'obstacles, puisque je ne suis plus entre eux, puisque Michel ne m'a jamais sdmée, que je ne veux plus l'aimer, moi...

Elle regarda jusqu'au fond d^elle-même et, victorieuse : — T Que je ne l'aime plus!

G. Saint-Savin.

La fin prochainement.

% jAHYiKa 1904. Il

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