LE DERNIER CARDINAL DE ROHAN
d'après uhe prochaine publication
Un prélat (TancUn régime au dix-neuvièïne siècle : le cardinal de Rohan-Chabot^ archevêque de Besançon (1788-1833), par Charles Baille. — Paris, Perrin, sous presse, 489 pages iii-12.
Le nom de cardinal de .Rohan évoque à Tordinaire le souvenir de ces prélats de cour, se transmettant en ligne collatérale le siège épiscopal de Strasbourg, exerçant au palais de Saverne une somptueuse et galante hospitalité, défrayant la chronique du dix-huitième siècle par le luxe princier de leur train et l'allure plus que ipondaine de leur vie. A ce compte, le dernier cardinal de Rohan, ce serait le héros de \ Affaire (celle de la fin de l'ancien régime), piètre diplomate, triste prêtre, courtisan effronté et importun, qui eut son heure de popularité pour s*ètre laissé berner par une bande d'escrocs ; la passion politique a de ces accès de logique...
Nos grands-pères ont connu pourtant un autre cardinal de Rohan, dont la destinée, infiniment plus édifiante, ne laisse point elle aussi d'avoir son côté romanesque et dramatique. Par son élégance un peu altière, par la recherche de sa mise, par l'éclat de ses réceptions et le luxe de ses équipages, il faisait déjà à ses contemporains, malgré sa jeunesse, l'effet d'un prélat d'autrefois transplanté dans la France d'après la Révolution. C'est ce personnage qne M. Charles Baille va fsdre revivre dans un livre intéressant, soigneusement documenté, et auquel il ne manque en vérité qu'un peu plus de sérénité dans quelques jugements, un peu plus d'aménité dans certsdnes polémiques.
Par les événements auxquels il a été mêlé, par les hommes qu'il a approchés, par les péripéties de sa trop courte carrière, par les anachronismes dont il fut l'incamatioa tour à tour attrayante et décevante, le cardinal-duc de Rohan a droit sans doute à quelques instants de notre curieuse attention. Il a des titres aussi à notre particulière gratitude, pour la bienveillance avec laquelle il patronna les débuts de tel illustre ami du Correspondant.
Auguste de Rohan-Chabot naquît en 1788. Il appartenait par son père & la très ancienne famille de Chabot, qui, sous Louis XIV,
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aTail recadlli par on mariage sentimental la fortune et le duchépairie des Rohan de la Inraiiche atnée. Le père d'Auguste s'appdait prince de Léon, titre traditionnel des héritiers présomptifs du duché de Rohan. Sa mère était une Montmorency, et son arrière-grandmère, cette duchesse d'En?ilIe qui s'était ùli remarquer (même au £i-huitième siècle I) par son engouement pour les doctrines et la société des philosophes.
A la différence de ses parents La Rochefoucauld, dont pluûeurs se signalèrent dans les débuts de la Révolution à la tète de la noblesse libérale, le prince de Léon, attaché de loddgue date au comte d'Artois, émigra des premiers, en prenant la précaution d'emporter des capitaux con^dérables. L'exil fut donc affranchi pour lui de cette détresse matérielle avec laqndle tant d'émigrés furent aux prises. Mais c'était l'exU néanmoins, et dès les premiers temps du Consulat, l'ancien prince de Léon, devenu purement et simplement le cUoyen Chabot-Mohan^ rentra en France à la dérobée. Cette prédpitation lui valut deux mois et demi de détention au Temple; amnistié deux ans plus tard, et placé aux to-mes de la loi sous la surveillance officidle de la police, il étût de plus secrètement espionné par un de ses domestiques, qui se piquait de culture littéraire et avait le front d'écrire au grand-juge Régnier : « Servir le gouvernement d'une manière, ou le servir de l'autre, c'est toujours le servir... Vous remarquerex, j'en suis sûr, que j'ai asaex, mais pas trop de machiavélisme pour occuper une place politique. »
L'ralant enlevé à son berceau en juillet 1789 revenait presque un adolescent. Son instruction, ébauchée à bâtons rompus dans les étapes de l'émigration, puis bâclée en trois ou quatre ans sous la direction d'un précepteur, demeura toujours assez superficiella. Son éducation mondmne au contraire, grâce au milieu rafOné dans lequel il avait grandi, grâce aussi à ses dispositions innées, atteignit sans effort la p^fection, et c'était, pour employer le langage du teo^, un « cavalier accompli » qui débutait v«rs 1806 dans les saloms dn faubourg Saint- Germain. « Pâle, élégant, lat », avait écrit en 1800 un limier de Foucbé â propos du prince de Léon; du père, ce signalement eût pu être transporté au fils. Le visage du jeune homme, aux lignes charmantes, d'un ton mat assex rare chez les Français du Nord, s'encadnût d'une chevelure soyeuse, ariistemeot parée; la sveltesse de sa taille étaât rehaussée par l'élégance de aa mise; son exquise politesse avait une nuance marquée, sinoo de fatuité, du m<Hns de hauteur nonchalante et d'afféterie. Il excellsdt avec cela dans les menus talents de société qui â toutes les époques sont fort prisés des salons; selon te malicieux témoignage d'un écrivain de génie, « fort joU, il roucoulait la romance.
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lavsât de petites aquarelles, et se distinguât par une étude coquette de toilette ». Ajoutons immédiatement, en guise de contre-partie, que si le cardinal de Roban n'a pas laissé de Mémoires d* Outre-Tombe^ c'était de son côté le plus fin des conteurs ; parfois, dans les causeries du château de la Roche-Guyon ou de rarcbevèdié de Besançon, il se laissait aller à décrire le René du temps de TEmpire, tel qu'il l'avait vu chez M""* de Duras, entouré d'un cercle d'adoratrices, se renfermant dans un silence boudeur d'enfant gâté, et répondant aux plus gradeuses avances en mordillant rageusement son foulard. Ce sont peut-être ces indiscrétions qui ont valu à Auguste de Roban-Chabot la tardive rancune de Chateaubriand.
liais à la malice près, Chateaubriand est ici d'accord avec tous les contemporains. En relisant leurs récits dans le livre de M. Baille, en les rapprochant des méchantes lithographies, si expressives pourtant, qui représentent Roban en costume italien de prélat et qui traînent parfois encore à l'étalage des brocanteurs parisiens, un rapprochement tout physique s'impose à l'esprit, dont je demande pardon à la mémoire du saint cardinal. Il me semble impossible de me figurer autrement, soit en « habit cavalier )>, soit sous la robe de coadjuteur et d'archevêque, Fabrice del Dongo, le gracieux et mal édifiant héros de la Chartreuse de Parme.
Au moral, Auguste de Chabot, même laïque, même adolescent^ était tout l'opposé d'un personnage de Stendhal : il était resté réfractaire à la contagion de ce monde frivole, sceptique et élégaoïment libertin qui avait conservé dans l'exil et rapporté dans le Paris impérial les idées et les mœurs du Versailles de l'ancien ré^me. Il fut bientôt acquis que ni les railleries, ni les tentations n'auraient raison *de sa piété ni de sa vertu, et que la coquetterie de son extérieur déguisait une sévère rigidité de prindpes. Deux influences avaient été décisives sur sa fondation morale : celle d'abord de Mathieu de Montmorency, son parent et son atné, que la Révolution avût non seulement désillusionné, mais converti, et qui se vouait alors exclusivement aux œuvres de piété et de cbarit6 (il eût mieux fsdt peut-être d'y demeurer cantonné jusqu'à la fin de sa vie). L'autre influence prédoimnante fut celle de l'abbé Teysseyre, jeune homme de haute valeur qui, au sortir de l'EcxAe polytechnique, s'était fait prêtre et sulpicien, et qui, malgré sa mort prématurée, contribua puissamment au mouvement de renaiasauce catholique du début du dix- neuvième siècle^. Au^ate^ devenu son pénitent, entra, sur ses conseils, en 1806 daas Ut fameuse Congrégation^ qui n'étsdt alors qu'une association de piété.
^ La carrière de M. Teysseyre a été retracée naguère par au autre apôtre de la jeunesse, épuisé lui aussi en pleine maturité par la générosité de soir xèle, Pabbé Paguelle de FoUenay.