LE DERNIER CARDINAL DE ROHAN
du 26 : Charles X noD seulement ne décommanda pas l'aadience, mais défendit de recevoir à Saint-Gloud, ce joor-là, toute antre personne que le cardinal, avec qui il ne s'entretint que de la cérémonie projetée. Quand Roban revint à Tbôtel de sa belle-mère, rue de l'Université, l'agitation commençait à gagner le psûâble quartier Saint- Germain; les allées et venues du carrosse aux livrées rouges avaient fait jaser, et l'on murmurait (quelle amëre dérision I) que le prélat, grand instigateur des ordonnances, était allé conseiller au roi de réprimer l'insurrection sans merci. Le lendemsdn, la révolution se décbatnait, et le surlendemain, elle était triomphante. M""* de Sérent, affolée des bruits qui se colportûent, donna à entendre à son gendre qu'il était un hôte bien compromettant. En parfait gentilhomme, le cardinal demanda ses chevaux sur l'heure; sans autre précaution que de supprimer la fameuse livrée rouge, la voiture de gala s'ébranla dans la direction de Vaugirard, pour tâcher de rejoindre la famille royale à Rambouillet. A la barrière, le prélat se nomma sans hésitation : il fut aussitôt arraché de son carrosse et roué de coups, pendant qu'on mettait au pillage ses bagages et ses vases sacrés. Après une nuit de détention à la mairie de Yaugirard, une âme compatissante le fit évader sous un déguisement de boucher; malgré le désaccord de leurs opinions, le savant chioûste Payen lui donna ensuite asile pendant une semaine et l'aida à gagner la Belgique« d'ob il se rendit à Fribourg.
C'est ici la page la moins flatteuse de la vie du cardinal : bouleversé par les scènes auxquelles il avait assisté, frappé dans ses convictions politiques, persuadé d'ailleurs que les mauvais jours de son enfance allaient recommencer, il resta près de deux ans sans reparaître dans son diocèse, ni même sur le territoire français.
Il faut dire à son excuse que les nouvelles qui lui parvenaient de Besançon n'avaient rien d'encourageant. On oublie facilement aujourd'hui, et pour plus d'un motif, que les débuts du régime de 1830 furent marqués, même de la part de certains hauts foncûonnaires, par une explosion de passion antireligieuse.
Dans le Donbs, administrateurs et magistrats rivalisûent de procédés cassants et de paroles dures & l'égard du clergé, tout en lui prêchant « l'esprit d'obéissance et d'affection pour le gouvernement ».
Quand ce gouvernement invitait impérieusemmt le cardinal de Rohan à reprendre la direction de son diocèse, quand il suspendait le paiement de son traitement pour toute la durée de son absence S on conçoit que le prélat fût médiocrement tenté de se
* Il est à peine besoin de faire remarquer que cette mesure, toute contes* table qu'elle fût, ne saurait se comparer aux suppressions arbitraires de
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rendre à des sommations ainsi libellées et appuyées. Mais d'antres conseils Ini parvenaient dans le même sens, plus autorisés et pins désintéressés. L'abbé Dupanlonp, qui de protégé du cardinal devenait insensiblement son confident et presque son Mentor, opposé d'abord à une rentrée immédiate, était bientôt d'avis que le devoir pastoral primait toutes les considérations de prudence ou de convenance. Le chevaleresque comte de la Ferronnays, demeuré à Rome pour gérer l'ambassade en attendant l'arrivée de son successeur, glissait dans une lettre admirable, vnd testament politique, des remontrances quelque peu sévères : « Mon cher duc, je sads que le moment est cruel; je sais que votre retour au poste qui vous a été confié peut être accompagné de quelques dangers; msds je sais aussi que c'est une raison de plus pour vous y rappeler; je l'ai fait dire au Saint-Père, qui, je vous le répète, est profondément attristé de l'empressement avec lequel, au moment du danger, les pasteurs se sont éloignés de leurs brebis. »
La mort de Pie VIII vint tirer momentanément Rohan de cette situation fausse, en l'appelant au conclave. Il eut le bon esprit fort méritoire d'écrire à Paris pour demander des instructions, et, malgré une réponse passablement rogue du ministre des affaires étrangères Sébastiani ^, de s'inspirer dans ses démarches et déternmnaiions de l'unique intérêt de la France. Il contribua de son vote, et surtout de son influence, à assurer l'élection du cardinal Capellari (Grégoire XVI), désirée par le cabinet de Paris. Il fit davantage : à l'arrivée du comte de Sainte-Auldre, le premier ambassadeur en titre de Louis-Philippe auprès du Saint-Siège, Rohan prit sdn de lui faciliter ses débuts en faisant son éloge au nouveau pape en termes particulièrement chaleureux 2.
Dans une antre circonstance encore, il seconda, plus qu'on ne rayait cru jusqu'ici, les vues du gouvernement françûs. C'est vers
traitements dont nous sommes aujourd'hui témoins. On ne prétendait pas frapper le cardinal d*une peine disciplinaire, mais suspendre le salaire d'un service qui n'était point acquitté.
* ff Notre politique est simple. Nous désirons qu'il soit donné au monde chrétien un Souverain Pontife qui comprenne les temps actuels; qui ait, dans sa piété, toute la tolérance que la religion prescrit; qui gouverne ses peuples avec sagesse... i
> La fine et attachante physionomie du comte de Sainte- Aulaire a déjà été esquissée ici, parmi les correspondants de Prosper de Barante Une indication, qui me parvient au moment où je corrige ces épreuves, me donne à espérer que nos lecteurs seront prochainement mis à même de pleinement apprécier la distinction de l'homme et le charme de l'écrivain. 25 JAHvm 1904. n
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cette époque queLaUennais, escorté de HoBtaTendiert et de Lacordahre, viot solliciter avec des instances presque impérienses unedécision du Sûnt-Siëge sur les doctrines de Y Avenir. I>n moment où la question se posait oflSciellement, une condamnation, une réprobation tout au moins* était avidement désirée par tes hommes de tradition, dont Tabbé Dapanloup fut en cette drcoostance le plus pressant et le plus actif interprète : « Ce n*est pas une affaire & négliger », écrivait-il au cardinal ; « tout le jeune clergé est perdu en France, si H. de La Mennais peut se dire approuvé à Rome ». Cette attitude du futur évêque d'Orléans est de notoriété historique : mais ce que nous ignorions avant la publication de H. BaSte, c'est que pour des motifs très différents et avec une ardeur au moins égale, le gouvernement de Louis-Philippe avait poussé à la condam* nation de La Hennads. Usurpant sur les attributions du ministre des affaires étrangères (Sébastiani se souciait médiocrement de théologie), Casimir Périer en écrivit directement et véhémentement à Tambassadeur, lui dénonçant ce <c bizarre mélange de Tultramontanisme le plus exagéré et d'un ardent républicanisme », lui enjoignant « de ne pas se désintéresser de cette affaire », lui déclarant à la fois, par une singulière contradiction, que La Hennais n'avait avec lui que « quelques jeunes prêtres sans expérience », et que la moindre apparence d'approbation « compliquerait de la manière la plus déplorable les embarras » du gouvernement ^
Le cardinal de Bohan, sans cacher aux pèlerins son éloignement pour leurs idées, les accueilKt avec son affabilité coutumière et se chargea môme de leur servir d'interprète auprès de Grégoire XVI, iqui la langue française était peu familière. Cette audience fut poar Xa Hennais une première déception : II avait compté, i peine en ^ésence du pape, enlever de haute main une approbation ; le pontife, sans laisser la conversation toucher aux questions de doctrine, s'en tint aux généralités édifiantes, loua l'esprit de soumission des trois Français, et les renvoya les mains pleines d'objets de piété. Le lendemain, le secrétaire du cardinal, allant leur rendre visite en «en nom, trouva La Mennais exaspéré, Montalembert frémissant, Lacoricordsâre calme et résigné : les nmmces se marquaient déjà tdkes résolutions que chacun d'eux devait prendre au sortir de cette crise. On sait que rencycUque, qui condamnait les théories de iA'lieDoaîs ^en comblant sa {Kraoane de ménagementé, ne f£at publiée que cinq ans plus tard; Roban avait alors quille ftiNDte, mais il ne fut point étranger à la décision de principe.
* Dans sa réponse, Sainte- Aalaire calmait avec un sourire narquois les anxiétés da président du Conseil : « La doctrine de Tabbé de La Mennaôs est parfoitement impopulaire à Rome; elle choque également les dispositions. Ixmnes et mauvaises qui prévalent en cette cour. 9
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Pesdant ee séjour, il fréifaeiita loot nataiwlleinmt la noblestt: -romine; il netroisFa la reiaa Hartnae ebezlear coa0iDe:*4M)HDQatt^ ia prinoease Bosg^sèse, née Im ftochefdnoaald^ {c^eu éi\B foi, eff méovnre sans àn\B da (ardÎBal Aqî Rohasi» dotseuca p«Miaitt tant d'aimées pmr Mgr DqpBnloiip la plus aUestive et la ploa fictele des amies). Les égards, qu'il amii toajsnrs Ubvemeot témoignés ani prinoMsea de la fiEoaàle ée Napoléon finmt» croira an pnélitf qu'il, pouvait sv«c la mène indépendance ofirit ses htmaoïages à la^ dnehessQ de B^iy, quand elle vint sésîder k Rome : mais, sw œr point, le gouvernement de Juillet était slngnlîèrement sasoeptiblev et le cscdiBal partkoKèremeBt aospect; la timidité, l'atlMdria^ sèment en fac8 d'unesngimte infeituna, rempèdtèiratde^'oppineB,. comme il en avait la vaUéifté, ans nventunoses fanlaieies de. lav princesse^ (pii méditait déjà, sait entirepriae de l'année anivanter; pour loi comiBiaire, il^eppètei^à ctes démoastsations qni inquiétèrent le gauv^mement pantiâcal et méconteotèvent le cabinet d« Paris, ^ans £Bmie omncer d'un pas la.caose de la légitimité^.
Cet incident, pnis un autre {dnamesflpnn eneoie (nne allaioatien entre, le pvince de Léon et le jeune duc d/Orléans%^ dans le salon neutre des Btotèsclûld), en aigrissant le monde gouvernemental coBtae le oardkiai,. contribnèrent &. prolonger seo; séjow hors de Franœ. Hais au printemps de 1882, l'épidémie de choléra, qoi. menaçak la Fraocbe-domté le détermina Ji revenir an milieade ses ouailles, comme Tabbé Dapanloup l'en pnessait. Après mm rendui au gouvernement, un dernier service, en atténuant les protestar tiena da Saintr-Siige centra la cavalière oocupation d'Anc6&e, il prit à petites journées le chemin de Besançon, se faisant préoéder d'an mandement qni exliortait ses prêtres it se tenir à l'écart de toute agitation ou discussion poliUque.
Prévenn par Sainte-Aulaire, Sébastiani engagea, ses collègues de
^ 8a mère, la. oemtasse de la RoGhefoucauld, dame d'honneur da J<deé« phine, était parente des Beaubarnais.
' One légende de famille, recueillie par M. Thirria, veut que le cardinal ait, le 14 décembre 1831, célébré la messe de mariage de la duchesse et du conte Luochesi-Palli (le maiiage même, dont on a Pacte, fut consacré seeiètnnent par le P. Ronivœ). A défaut d'un témoignage irrécasaUe, ^»tte légende semble extrêmement suspecte. Une messe multipliait les chances dlndiscrétion. Le cardinal connaissait trop les préséances pour accepter ainsi le second rôle, après un simple religieux. Enfin, il était trop ^nmd seigneur, trop pénétré du culte des Bourbons pour prêter sans nécessité aJMolue son ministère à «ne mésalliance qui devait sûrement froisser ea -c^priner Gharies X.
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rintériear et des cultes à prendre des mesures pour éviter que le retour du cardinal ne donnât lieu à des troubles. Faiblesse ou négligence, on laissa sans ordres les autorités locales, qui hésitèrent à protéger un personnage si mal en cour. Le journal démagogique de Besançon organisa devant l'archevêché des charivaris, mêlés de couplets infâmes, non seulement contre le prélat, mais contre la mémoire de sa mère. Enhardis par l'impunité, les manifestants brisèrent les vitres et parlèrent de mettre le palus au pillage. Le général baron Ghabert prit enfin sur lui de renverser une des échelles déjà dressées contre la façade; le jet d'une pierre lui ensanglanta la figure, et les soldats, violant spontanément la consigne déshonorante qui leur avait été donnée, tombèrent à coups de crosses sur les émeutiers; le calme se fit4ès lors comme par enchantement. Le préfet (ce n'était plus celui de 1830), tout en rendant justice à l'uréprochable attitude du cardinal, proclamait néanmoins qu'il demeurait « sous le poids de l'animadversion publique, je veux dire de celle de tous les hommes nationaux ». Le jargon politique a de ces variations : national était alors synonyme de mangeur de prêtres.
Autant la conduite du duc de Rohan avait pu jusque-là prêter à la critique, autant, dans une épreuve si cruelle â sa fierté, il fut admirable de sérénité chrétienne. A l'heure même où l'on tentait de saccager son palais, il était en chsdre dans sa cathédrale, prêchant l'oubli d'un passé dans lequel il confessait sa part de responsabilité, et demandant que son nom fût associé à celui des émeutiers dans les prières des fidèles. Aux députations des hommes de cœur de tous les partis, qui se succédèrent â l'archevêché pour protester contre les ignominies des jours précédents, il répondit avec tant de mesure, de douceur, de sacerdotale émotion, qu'il en résulta pour lui une vraie auréole de popularité.
Durant l'été et l'automne qui suivirent, la correction, je dis mal, la noble beauté de son attitude ne se démentit pasjun instant. Si la folle équipée et l'arrestation de la duchesse de Berry émurent] son cœur de royaliste, il renferma en lui-même ses impressions, et] ne fut en Franche-Comté quejprêtre et évêque, parcourant.son vaste diocèse, prêchant, confirmant, s'attardant â visiter lesjplus pauvres et les plus délaissés.
Sa santé, toujours frêle J[avait subi le contre-coup^ des événements de 1S30; le climat de Besançon convenait mal â son tempérament de rhumatisant. A l'entrée de l'hiver, loin de vouloir prendre aucune précaution, il multiplia les *actes de zèle pastoral, comme pour réparer une trop longue abstention. Le jour de Noël, contre l'avis du médecin, il dit â la cathédrale la messe de mihuit ^l célébra tous][les oflSces de la journée. La semaine suivante, par
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nn dégel pénétrant, il yisita longoement la prison militaire, disant un mot de consolation à chaque détenu, s'attardant dans tous les cachots. Au retour de cette tournée, il se mit au lit frissonnant, pour ne plos se relever : son mal s'aggrava, se compliqua de fièvre typboîle, et Tétat devint désespéré dans les premiers jours de février 1833. Pleinement maître de ses facultés, il voulut recevoir les derniers sacrements en présence du chapitre et du séminaire, des mains de son vieil ami le P. Ronsin, accouru à la nouvelle du d&Dger. Le mourant répondit à toutes les prières, puis répéta à plusieurs reprises, avec une sorte d'obstination : « Je ne suis rien, rieo, moins que rienU L'humilité chrétienne trouve seule de ces inspiratioDS : c'était comme un sublime et surnaturel désaveu de l'ahiére devise héréditaire où le duc et pair avût pris naguère qQelqne complsùsance : « Rohan suis! »
Sa mort eut nûson des dernières préventions. Le journal qui init organisé le charivari daigna louer sa piété, et déclarer qu'il se lai avait manqué que de se réconcilier avec la révolution de loillet. Une autre feuille, organe du centre gauche, ouvrit une souscription poor lui élever un monument, dont le gouvernement de Lods-PhiUppe donna le marbre I
L'bistoire doit s'associer à ces réparations des contemporains. Sans doute, les qualités du cardinal-duc de Rohan, l'affabilité, la action, sont de celles dont le souvenir se transmet le plus ûnparbàtement à travers les générations; sans doute encore, il lui o^qoa la supériorité de l'intelligence et de l'instruction. Mus il i ^ doodner les tentaUons de la jalousie après celles du plaisir. jenne et élégant grand seigneur, il a donné à une société dissipée l'exemple de la régularité des mœurs; prélat très en vue, il s'est ^Uacbé i mettre en lumière les talents de son entourage, au lieu àes'en montrer offusqué. Brusquement terminée à quarante-cinq ^f ^ carrière a pu n'être point exempte d'erreurs : elle abonde en