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LI MAL DU SIÈCLE

Sérieuses et diverses sont les conséquences pathologiques de cette exaltation nerveuse , passée i l'état de modus vivendi normal.

Si nous pouvons encore considérer comme exceptionnels les cas extrêmes, à dénouement tragique ou prématuré, nous n'avons que trop le droit de dénoncer dans la plupart des manifestations morbides habituelles l'emprdnte, souvent brutale, d'une immixtion qui ne peut jamais être indifférente. En chirurgie comme en médecme, la prepiiëre préoccupation du praticien est, aujourd'hui, de chiffrer d'un coup d'oeil exercé l'étiage nerveux d'un nouveau « sujet ». On se fût autrefois non moins rationnellement appliqué à évaluer sa richesse sanguine. L'agitation, le délire, le méningisme vrai ou faux sont devenus partie intégrante de toute explosion fébrile. L'impatience du blessé et sa frayeur de la moindre douleur opératoire donnent mûntenant plus de soucis au chirurgien que jadis la terrible éventualité de 1' « infection purulente ». Il est absolument certain que, sans le complaisant mais parfois dangereux artifice de la sidération anesthésique, les grandes interventions seraient, de nos jours, impraticables.

Nous n'insisterons pas ici sur le rôle, de plus en plus actif, qu'une pareille modalité physiologique exerce dans la progression désespérante des maladies « mentales ». Gomment, en effet, un cerveau, si habituellement et si facilement ébranlé, pourrait-il résister au choc ininterrompu de h lutte pour la vie, dont la sauvage âpreté ne le cède en rien à celle des âges préhistoriques. Perpétuelle démonstration de la latente réalité de notre tare originelle.

Mais l'aboutissant ordinaire — en quelque sorte obligé — da mal dont nous souffrons presque tous plus ou moins, c'est cet état hybride et complexe, aux insidieuses allures, & l'insaisissable curabilité qui, sous le nom de « neurasthénie », a reçu, vers la fin da dernier siècle, Thonneur du rang individuel dans le cadre nosologique Si le terme est neuf, la chose ne l'est cependant pas au même point. La faiblesse irritable, — l'épuisement nerveux, — qui soulevaient déjà les doléances des générations précédentes, remontent assez haut pour qu'Hippocrate, notre grand et lointain aïeul, leur ait donné l'hospitalité de quelques lignes dans ses immortels Traités. Ce qui est incontestablement nouveau — et bien de notre époqae» — c'est la multiplicité des atteintes de ce genre. II en est exactement de même de 1' « appendicite », cette autre production typique

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en apparence des conditions sociales contemporaines. Connue de tout temps sons l'étiquette moins suggestiounante de « typhlite p, mais discrète et habituellement l)énigne, elle n'est réellement nouvelle que par l'expansion et la gravité que lui ont imprimées les écarts de notre régime alimentaire. N'oublions pas aussi que la maladie fait, au même titre que la mort, partie intégrante du vice natif de l'humanité; et que si, sous ce rapport, nous avons le droit et le devoir de nous défendre énergiquement contre les maux qui nous assaillent, il serait absolument chimérique d'espérer en une libération san^itaire complète. Nos prétentions doivent sagement se borner aux bénéfices plus ou moins appréciables d'une dérivation pathologique. C'est ainsi que nos pères, tout particulièrement assujettis à la néfaste tyrannie de la a variole » et des « fièvres telluriques )», moins délicats et moins citadins, ne donnèrent que fort peu de prise à la diffusion infectieuse et névropathique qui sévit lourdement aujourd'hui sur nos villes trop peuplées. « Un clou chasse l'autre », dit trivialement un vieux proverbe. On peut en dire autant en pathologie. Le tout est de tâcher d'être moins duranent « cloué » .

C'est à l'Américain Beard que nous sommes redevables, depuis environ vingt ans, de cette élégante appellation de a neurasthénie » dont la suggestive imprécision a rapidement captivé notre incommensurable snobisme. Quelle plus belle preuve de distinction personnelle que d'offrir manifestement les signes d'une maladie aussi bien « portée »!... La presque totalité de nos gloires artistiques n'appartient- elle pas, de droit et de fait, & cette éminente catégorie morbide?... Le titre si envié d' « intellectuel» n'est -il pas d'ailleurs la consécration oflScielle d'une impressionnabilité cérébro-nerveuse toujours prête à franchir les étroites limites du fonctionnement normal 7... Et l'on s'engage d'un pas léger, presque joyeux, sur la voie semée de fleurs trompeuses qui mène tout droit et très vite à ce but trop peu redouté.

Malgré son exotique baptême, l'état civil de la « neurasthénie » n'a été parachevé qu'en France par Charcot. Nul n'aurait pu, au même degré que cet incomparable neurologiste, démêler, classer et identifier les symptômes assez diffus qui jusqu'à présent avaient masqué la réelle personnalité de ce mal insinuant et capricieux. Les ténèbres qui l'enveloppaient depuis tant de siècles étaient surtout entretenus par la multiplicité de ses facteurs. Rien de variable et de contradictoire, à première vue, comme ses origines : hérédité nerveuse, surmenage, sexualité, infections, intoxications, artério-sclérose, maladies de l'estomac, traumatisme, éducatioft et milieu social, etc., tel est le champ illimité où germent et se dévelop- 25 JANVIER 1904. 23

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peBt sans bruit leftmantfestadoBfl frfus (mi inoiM pvéeoeaB dont les premiars signes passeat généialemettl inaperçM.

Avec mue pardlle pvofonon de eaases détenmaaDtes oa a gr&ftd^BieDile dnnl; de s'ôtomier que la « nevrasthéme » oe a<À pa& eiECore beaucoup plus r^ndne. Elle detrcût ètse en quelque aoita le reiiqni^ ooostant de toote agression morbide un peu sàieuse el compter nomalenent aatanlï de sujets que d'individus. Tel sera peut-être un jour l'état régulier de l'humâaité. Il est de toute justice de reoeutti^tre que immis ne lé^igeons aucune des conditioua faiforables à rachèrement de cette uiâforuûatioa patliolagique.

Nous pouvons étendant encore^ — tout au moioft provisoirement, — affimer qu'eu dépit de la multitude des occasions conpromettantes, les prédispeséa seuls devienuent sAremeat « neunstbéatques ». Bt par « ppédispoaés » nous enleadons tous las héritiers sans enception des uembreiises lares nervetises» demt les plus graves le sont pas néceasaii^emeflit celles qui s'ezfosent le mieux au grand jour. L'éclosion d'emblée de la névrose chez an sujet iademoe d'a«téoédents suspects n'est sans doute pas impossible; mais ce n'est là, comme pour la plupart des règles foàdamentales, qu'une exception confinnative. N'mblions pas toutefois que la pré «ispositîoa ne confère rien de plus que 1' « aptitude )». £Ue ne crée pas la maladie de toute pièce, et le fils de parente neurasthéniques n'en continue pas immédiatement la succession. 11 parviendrait même, sans trop de pdne, à secouer le joug de la fatafiié ori^elle, s'il ponvmt se soustraire efficacement aox influences qui ont fait le malheur de sa faoïille. Mais le cercle qui ràtremtne lui laisse que de vagues espteances de rédemptioa, vxl l'eDtière sîmilitodedes faoteurs iuitiauz de ses tares natives^ des infloenoes occaôodiiielles qiui, par la suite, s'empresssroAt de les développer.

Sanmi ces influences, une des plus actives est certainement^ de DOS jours, ce qu'on est convenu d'appeler le « surmenage intellectuel ». Par ces temps d'égalitarisme outraocier, chacuu se teaant pour aussi et même plus intelligent que son voisin, nul ne doute de la souplesse et de la vigueur de son efi'ort cérébnal. Le bot convoité étant identique, comment la possiUUté de l'atteiuch^ serait-^le l'apanage abusif de quelques privilégiés? Et l'on se lance ^ aveuglém^t à la poursuite d'une instruction indigeste et & la conquête de diplâines improductif. Relativement heureux encore ceux qm parvienuent à goûter ces illusoires succès : ils ne donnent à la <t neurasthénie » qu'un apport assez modeste. Le clan des « ratés », au contraire^ surtout de ceux qui n'ont pas snon voulu se convaincre de l'inoppartunilé de leurs prétentisas, (trosaiia»

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démesurément les rangs des « névrosés ». Car c'est bien plus à la dèpieeâon cérébrale, résultant de Thisaccès, qu'à la fieiiigue réelle^ causée par le travail intellectnel, qnll convient d'imputer l'exlensîon de ce maiencontrenz surmenage. A égalité d'efforts et de rfeistance nervecrse, le omtfidat triomftaint paratira habitaeliement aussi sain et dispos que son rival éeonduit malade et harassé. « La véritable cause de répuisement nerveux, disent Proust et Ballet, c^est Hnqidétttde et Taniiété au milieu de laquelle ce labeur a été accompli; ce sont les ppéeconpaUons morales qcd roort précédé, accompagné ou suivi, n On ne saurait mieux dire. Malheureusement les conditions prédséos par ce précieux correctif tendent surtout à faire ressortir combien il doit être diifidle anjomtThm de ne justifier, à ancun degré, la banale cpialification de 4c surmené ».

La troublante évolution de la « seroalité » ^ent en outre, fort mal t propos, chez les jeunes "gens renforcer rébrauolement cérébral anqnd les contfamne Tagitation inévitable de la te ^ scolaire 4». Nous ne nous «rréterons pas sur les effsis trop certains de cette inévitaUe influence. Les aberrations ou les excès qui -peuvent en résulter seraient plus que sorf&sants à créer de toute pièce une ÎBCundsle « neurasthénie », s'il ne s'agKsait là, fiait heureusement,, iqae d^in état tranEÔtoire dont les nécessitMÊs ukéneores de la vie ont assez lnd)itueHement rtdson.

Bien autrement redoutable, — parce que permanente, — est la codition desïigents morbides aigus ou dnroniques, diatfaésnfues ou infectkux, qui nous aesiègent journellement. A signaler surtout ooomie d'actualité contemporaine, les « maladies spéciales de la fonme » et celles de « l'estoautc -», dont les capricieuses manifestaition» défient avec le n^ème succès l'ingéniosité ^ra:«tive des pmtidens. — De plus en plus cKtoumée de ses devoirs naturels et de ses fonctions pfeyMologiqu^, la femme moderne tend i devenir trop sowent un ^e anormal, asfnramt à s'afltemchir de l'im^t seiud, avec autant d'ardemr que les matrones bibliques s'honoraient de Kacquiiter Sbéralemenit. Ce triste idéal fle « stérittté », dont un trop grand nxmibre de nos élégantes suinssent bi éfemoralbBiite -oboession, a déjà causé tant de désastres qu'on ne saurait trop le ééBoncer. demandez aux cinquante ou soixante mille jeoaaes ftnm^ de Pans, «sesniées par la orimtneUe comphisanoe d'une duaurgie âiontée, le bénéfice qu'elles ont retiré d'un sacriice wmsBi abscrtu. 'L'immense majoi^é de ces maHienreuses n'aiora ^riKaotw réponse à ivoue fisûre que la démonstrative exhibition d'une famentable « neurasthénie ».

lUgvé œ peu encourageant cortège de misères physiques ou

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morales, Y « infécoadité d n'en est pas moins le dernier cri du féminisme intempérant. II est devenu si « select » de ne plus subir les sujétions de la maternité que l'on dissimule soigneusement jusqu'aux signes extérieurs de l'aptitude à cette fonction démodée. FI de ces courbes harmonieuses qui dessinaient avec grâce la taille d'une femme, au temps préhistorique de la « Vénus de llilo ». L'esthétique du jour, c'est le heurt saccadé des angles et des lignes droites, et par suite la réhabilitation fort inattendue de la «platitude». L'élégance de la taille se mesure exclusivement & l'exiguïté de son contour, sans que l'on ose ou que l'on sache être choqué de la brusquerie des ressauts et de l'horizontalité des raccords...

Aussi effectives et non moins communes que les maladies propres de la femme, celles de 1' « estomac » constituent le plus solide appoint de la « neurasthénie ». On peut même affirmer qu'elles en sont inséparables. C'est, en quelque sorte, le sceau officiel dont la névrose marque sa prise de possession d'un organisme en opportunité morbide. Leur union est à la fois si intime et souvent A immédiate qu'on tenterait vainement de déterminer leur ordre d'apparition. Tout au plus peut-on déclarer que s'il n'est pas de neurasthénie sans trouble gastrique, le contraire n'est pas aussi rigoureusement vrai. Gasiralgique ou dyspeptique de fraîche date, on n'est point encore fatalement menacé, mais on est gravement exposé. — Quoi qu'il en soit, ces complications stomacales ne se distinguent en rien de leurs formes indépendantes. II parait cependant acquis que les neurasthéniques primitifs sont plus particulièrement atteints d' « hyperaddité » ; d'où leur penchant bien connu pour les salades et les fruits aigres. Ils sont aussi à peu près sûrement voués aux tribulations multiples de 1' k entéroptose ». Autre invention terminologique, dont s'est trop aisément enrichi le langage approprié à la complexité morbide de notre récente fia de siècle. On a lu ou entendu dire, mais à coup sûr il serait difficile de deviner que ce mot sonore et peur assurant désigne, de par l'autorité sans conteste de Frantz Glénard, un ensemble symptômatique représentant une association de lésions gastro-intesthoiales constantes et de troubles fonctionnels mobiles et divers comme les réactions individuelles. Le point de départ est d'une immuable précision. Débilité musculûre de la paroi abdominale; relâchement des fibres ligamenteuses qui maintiennent la fixité topogr^phique des organes délicats et peu protégés, entre lesquels se répartit avec une adoiirable notion de leurs aptitudes, le mystérieux travail de la digestion. La parfsdte stabilité de ces laboratoires partiels leur est aussi nécessaire qu'aux rouages actifs d'un mouvement d'horlogerie :

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