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L'auteur des Bucoliques a raconté aussi l'histoire d'une enfance malheureuse. Dans Poil de Carotte^ il nous montre les méchancetés sournoises d'une mère sans entrailles pour son dernier enfant dont les cheveux roux et la peau tachée ont peu d'attraits. Le pauvre Poil de carotte grandit sans affection, torturé d'un immense désir de tendresse, d'une jalousie féroce contre les privilégiés qui sont sûmes. Avec un art raffiné et cruel, l'auteur nous montre comment le malheur supporté trop jeune rend mauvais et pitoyable. Poil de carotte prononce, un jour, cette parole effrayante qui contient toute la douleur de sa jeune vie :
« — Tout le monde ne peut pas être orphelin. » Mot terrible, le plus terrible peut-être qu'un enfant non privé de mère ait prononcé.
MM. Paul et Victor Margueritte, quand ils sont las d'agiter la question du divorce ou de coordonner les souvenirs de la guerre de 1870, se reposent et reposent leurs lecteurs en faisant le portrait d'un petit garçon et d'une petite fille. Us ont déposé une grâce légère dans les propos puérils de leur Poum et de leur Zette. Poum n'a rien d'extraordinaire : il n'est ni précoce ni élégant. C'est le type de ces enfants bruyants, spontanés, peureux, confiants, adorables de candeur ingénue et de logique enfantine. Zette est plus avancée, elle ressemble déjà à une petite femme.
Poum et Zette ne sont pas à proprement parler, des romans. Ce sont des chroniques où sont enregistrées au fur et à mesure les aventures d'un petit garçon et d'une petite fille. On y voit l'ébahissement de Poum devant son frère nouveau-né, « ce petit tas vivant et mystérieux », la torture de son esprit devant cette phrase qu'il a entendue : « On a pris une hypothèque sur la maison de M. Gaud», ses peurs terribles et qu'il aime cependant, durant ses promenades avec son grand cousin Step enclin à lui jouer de mauvaises farces, ses manèges d'amoureux jaloux auprès de M'^"* Zette, sa compagne de jeux. Zette est une petite fille jolie et déjà inconsciemment coquette, pour qui les garçons font la roue et se battent. Poum rosse d'importance le jeune du Traport qui s'est permis de le supplanter. La fillette regarde ce pugilat sans s'étonner. Après la réconciliation, elle leur passe des ficelles au bras, brandit un fouet sur eux, « et rit comme une petite folle, d'un rire argentin, plein de joie enfantine et d'inconsciente cruauté )).
On observe ces passionnettes aux bals d'enfants. C'est le monde
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«D miniatare : gourmand et jaloux. Seuls varient les sujets de gourmandise et de jalousie. Dans ses souvenirs cl'enfance et de jeunesse, le comte de Tolstoï a analysé avec une vérité précieuse ces premiers pas tremblants des petits hommes qui s'aventurent dans le chemin des passions.
Dans Poum et dans Zette, MU. Paul et Victor Margueritte ont employé le temps présent. M. Jules Renard, M. André Lichtenberger, — le lecteur a pu s'en rendre compte par nos quelques citations, — ont eu recours à la même méthode. Il semble que le temps présent, avec sa vivacité d'allure et son petit air conquérant, soit le seul apte à fixer les minutes fugitives de l'enfance, pour qui le passé existe encore si peu.
Gyp a créé deux types. Bob et Paulette, dont elle s'est beaucoup servie depuis, en les rajeunissant ou les vieillissant selon les circonstances. Le jeune garçon, franc de collier, philosophe gouadlleur et dressé sur son argot comme un coq sur ses ergots, et la jeune fille hardie et effrontée, plus naïve souvent qu'il n'y parait, sautent tout armés de Petit Bob et à* Autour du mariage et promènent leurs airs effrontés dans la littérature maternelle.
Miquettey venue au monde il y a un an ou deux, — les livres de Gyp sont si nombreux qu'on s'y perd un peu, — Miquette parle comme Bob. A son grand-père qui condescend à jouer et à causer avec cette fillette dégourdie, elle assure qu'elle comprend très bien qu'il s* embête (sic) avec elle.
— Non... j'sais bien que j'suis pas les grandes personnes... Ainû, vous détestez d'vous baisser..., ben, pour jouer avec moi, faut vous baisser tout l'temps..., pour parler avec moi, c'est la même chose.
Les frères de Miquette sont tous pareils. Il y en a un assez amusant, qui est très gourmand et aime les vins fins qu'on sert aux grands dîners; il lui semble alors que Dieu descend dans son gosier en culotte de velours.
— En culotte de velours I fait Miquette émerveillée.
Sous ce titre les Chéris y Gyp vient de donner une suite à ses Bob et à ses Miquette. Les chéris, ce ne sont pas des enfants, mais on continue à les appeller ainsi. Les cbéris, ce sont des jeunes gens de vingt ans et des jeunes filles de seize ou dix-sept, fruits d'une éducation maladroite et faible qui les a gàiés, corrompus, viciés. Génération mal élevée, grossière, égoïste, sans gène, dépourvue non seulement d'idéal, mais d'idées, ne pensant qu'à des buts
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immédiats et pratiques, souvent naïve encore avec ses airs de touft saivoir, et surtout absolument différente de la génération précédente. Gyp accentue ce contraste, en opposant aux enfants des parents tout à fait antiques, vieux jeu, collet monté, bourrés de préjugés, tandis que les chéris ne croient à rien qu'à leurs appétits, et parlent un jargon dernier cri qui rend leur âme plus obscure encore à ceux qui les ont engendrés.
Les chéris ignorent le respect, et traitent les vieillards avec désinvolture. Ecoutez la jeune Léonie dialoguant avec sa grand mère :
Léomie. — Je m'appelle Lionette depuis que j'juge un peu les choses..., pac'que Léonie, c'est vrûment pas un nom qu'on peut porter...
Bonne maman. — II y a pourtant soixante-quinze ans que je le porte...
Léonie. — Si ça t'amuse, j't'en empêche pasi
Avec son père, elle n'est pas plus engageante. Prenant le parti de son frère qui a bousculé un sergent de ville, elle crie à son père qui défend l'autorité : « L'autorité I... l'uniforme I... et caetera pantoufle I... (lil^prisante). Toi, d'abord, si on t'iaissait faire, tu saluerais les gardiens de square I »
Ainsi les chéris sont insupportables. C'est un trait de leur caractère. En outre, ils sont incompris. Bonne maman découragée murmure en toute vérité : « Je ne comprends pas la moitié de ce que ces enfants disent!... » Certainement non, elle n'en comprend pas la moitié. Les vivants vont plus vite que les morts. Ces chéris, d'autant plus gâtés qu'ils sont plus rares, n'ont plus aucun rapport avec leurs parents. La chaîne est rompue. Il y a plus de différences entre eux qu'entre les chemins de fer et les diligences. Dans ses caricatures, Gyp dépose quelque vérité.
Tandis qu'il était comme exilé en Russie au service d'un roi sans royaume, Joseph de Maistre entretenait une correspondance assidue avec sa fille Constance. La jeune fille montrsdt des velléités d'indépendance. Elle se plaignsdt de l'instruction insuffisante des femmes, qui ne leur lusse que « le mérite un peu vulgaire de fedre des enfants». Son père, dans une lettre qui est célèbre, et souvent citée à l'occasion du féminisme, avertit la jeune révoltée que la mission de la femme n'est pas celle de l'homme, mais l'égale en grandeur, et il répond à sa boutade : « Quant à faire des enfants, ce
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n'eat que de la peine; mais le grand honneur est de faire des hommes, et c'est ce que les femmes font mieux que nous. »
Faire des hommes et des femmes, et non point seulement des enfants, c'est le grand honneur et c'est la grande tâche des pères et des mères. L'être qu'ils ont appelé à la lumière natt sans regard et sans parole. Son destin est devant lui, et il pleure. Il leur faudra donc par des soins journaliers cultiver cette vie fragile qui représente tant de possibilités physiques et morales. Chaque jour ils devront sauvegarder leur création, la compléter, l'embelUr. L'enfant qui porte en lui-même une petite âme de clarté, est le reflet mystérieux et inconscient encore des visages qui se penchent sur lui et des paysages qui l'entourent, reflot d'une eau qui coule et va plus loin, et qui, dans son cours, altérera la ressemblance, mais qu'il importe de ne point troubler, ni détourner de sa pente naturelle.
Le problème de l'éducation ne f^'est point posé tant que les hommes ont vécu en commun à l'abri de quelques sentiments essentiels qu'ils ne discutaient pas. Puisque le fils continuait le père, comme celui-ci avait continué les aïeux, il suffisait de lui transmettre la tradition, de lui confier le flambeau qu'il passerait à son tour à ses successeurs. 11 pouvait apporter, par suite du changement des temps et des circonstances, un anneau de métal plus fin ou plus grossier dans U chaîne des générations, selon ses facultés personnelles et selon que la paix ou la guerre, le goût des arts on le salut du pays avaient réclamé son effort. Il prenait sa place dans la longue série des ancêtres dont il assurait après lui la durée et il ne songeait point à dédaigner ou cfilapider le patrimoine qu'il avait reçu. Ainsi les peintres de jadis se mettaient modestement à l'école d'un maître, et trouvaient leur orgueil à le continuer; et parfois le disciple se nommait Léonard ou Raphaël. Le génie même acceptait de se former par une discipline.
Par là même qu'elle admettait le dogme sacré de la famille, l'ancienne France avait résolu le problème de l'éducation. Dans la forêt, les jeunes pousse^} naissent au bord des vieux troncs, et plus elles sont vigoureuses, plus elles s'élancent droit vers le soleil. Les oiseaux n'inventent pas de nouvelles façons de bâtir leurs nids. Mais la tradition des animaux et des plantes se transmet en même temps que la vie. Les enfants des hommes qui demandent tant d'années pour se suffire physiquement ne naissent pas davantage moralement formés. Par quelle culture les fortifier, sinon par celle qui est conforme à leur nature et dont les parents possèdent seuls le secret? Qu'est l'éducation, sinon l'art de révéler à l'être humain le sens intime qui doit gouverner ses actes, requérir
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remploi de ses énergies et lui communiquer le goût et la force de vivre pleinement? L'éducation n'apporte point des trésors dans une maison vide; elle se contente d'écisdrer un palus obscur, mais déjà rempli. Ceux-là qui aiment et connaissent la msûson sauront seuls disposer heureusement les lampes.
L'ancienne famille françûse a écrit sa propre histoire. On la trouve dans les livres de raison. Ces livres de raison étaient d'humbles livres de compte où l'on prit bientôt l'habitude de noter, & côté de l'administration du patrimoine, les faits importants de la vie privée, tels que mariages, décès, naissances : bientôt on y ajouta quelques réflexions, et les événements de la localité et même de l'Etat. Nous avons un grand nombre de ces livres de raison. Le passé de nos pères s'y évoque et nous parle avec la majesté d'un testament. C'est l'évangile des sages. U annonce la foi dans la vie, pour qui s'inspire de ses pères et se contente d'être leur digne descendant.
Je n'ai pas trouvé dans ces livres de raison une objection contre la bonté de la vie. Ces artisans, ces agriculteurs, ces marchands saluent d'un cri de joie l'apparition d'un nouveau-né. Ils tiennent pour rien leurs sacrifices et leurs peines si leur lignée les continue. Ces formules de baptême ne se lisent pas sans émotion. « Je demande à Dieu, écrit un négociant, de me conserver cet enfant, si c'est pour sa gloire et pour notre salut. Nous ferons, sa mère et moi, tout notre possible pour l'élever chrétiennement, et tâcherons de lui donner toute l'éducation qui sera en notre pouvoir pour en fiûre un bon chrétien et un parfait honnête homme. » La venue d'un neuvième enfant est ainsi célébrée par Pages, marchand d'Amiens : « La divine bonté, continuant de verser ses ssdntes bénédictions sur notre mariage, nous favorise par la naissance d'un fils. Je prie Dieu de tout mon cœur que, par le mérite de son très prédenx sang, il lui plaise faire gr&ce au père, à la mère et à nos neuf enfants tous vivants, de le servir si fidèlement sur la terre que nous puissions le posséder éternellement dans le ciel. » Un artisan répète à la naissance de sa fille le mot de Blanche de Castille : « Si elle doit offenser Dieu, que Di«u lui fasse la grâce de la retirer de ce monde, avant qu'elle ait l'usage de la raison. »
Servir Dieu et honorer la famille, c'est là tout le vœu d'éducation.
Joseph de Sudre, d'Avignon, se marie jeune et a dix-huit enfants de 1662 à 1688. Son journal domestique est l'histoire de ses efforts, de ses privations, de ses économies, afin de parvenir à élever cette nombreuse lignée. Malgré les destins contraires et les mao-
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yadses récoltes, il De néglige rien dans ce bat. La vieille langue française ne se servait que d'un mot pour exprimer l'allaitement maternel et l'éducation morale de l'enfant, et c'étût le verbe nourrir que nous avons matérialisé. Cependant notre Josepb de Sudre perd son fils Jean-Josepb, capitaine au service du roi, qui donnait les plus hautes espérances. Après sa brève et pathétique oraison funèbre, il ajoute : « Je m'appauvrissais pour lui avec plaisir. » Pour ces pères de famille, l'honneur était le premier patrimoine, non les biens. Un gentilhomme rural fait sa généalogie et ne peut remonter bien haut; il s'arrête fièrement dans ses recherches et écrit : « Il doit nous suffire que tous nos ancêtres aient été de très honnêtes gens... Une bonne réputation vaut mieux que 10,000 livres de revenus de plus. J'ai le plaisir d'entendre louer tous les jours la vertu, la probité, et l'intégrité de mon père. On le pleura dans chaque famille comme s'il en eût été le chef. Tous mes ancêtres l'avaient été de même, parce qu'ils marchaient tous dans la voie de la vertu... » Au même temps, le maréchal de Boucicaut, une de nos plus pures gloires françaises, montre un pareil dédain des richesses et un même souci de l'honneur. Il avait été élevé, comme on l'était alors, avec une ferme tendresse, et avait accoutumé de souffrir longuement travail. Comme ses parents et amis le blâmaient de ne pas utiliser les faveurs du roi au profit de ses enfants, il leur répondit : « Je n'ai rien vendu, ni pensé vendre de l'héritage que mon père me laissa. Je n'en ai point acquis aussi ni veux acquérir. Si mes enfants sont prudbommes et vaillants, ils auront assez, et bi rien ne valent, dommage sera de ce que tant leur demeurera. »
C'est assez demander de preuves aux livres de raison et mémoires historiques. Le problème de l'éducation ne tourmente point alors les pères. Qui les eût assurés de son existence en élevant un doute sur leur bon droit les eût fort étonnés et divertis. — Sion fils est mien et me continue : — telles sont leur certitude et leur espérance. Le souhait dont ils saluent une naissance se trouve déjà dans le plus ancien des poètes. Lorsqu'il rencontre Andromaque à la porte de Scée et la console, lui qui connaît que son heure est marquée, Hector veut prendre son fils Astyanax dans ses bras, et l'enfant que le casque effraie se rejette sur le sein de sa nourrice. Hector sourit, pose son casque à terre et, soulevant en l'air l'enfant, ioiage de sa race future, dont la vue lui rend dans l'avenir la confiance perdue, il adresse aux dieux cette prière : « Jupiter, et vous tous, dieux immortels, faites que cet enfant soit honoré par les Troyens comme je le suis aujourd'hui, et qu'il soit brave dans les combats et puissant sur son peuple; fEÛtes qu'en le voyant
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