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de M. Uaurice Barres. II est profond et il est charmant. Rousseau réclamait l'égalité. H. Barres nous dit avec un beau geste dédaigneux : « Je ne suis pas l'homme des souhaits impossibles..., je laisse aux intelligences rudimentaires leurs grandes rêveries d'optimisme béat... Je n'attends donc pas d'un éducateur qu'il tende à rétablir l'égalité parmi des individus qui furent soumis, dans leur préparation séculaire, aux influences les plus diverses. D'étape en étape, j'ai vérifié cette grave parole faiseuse de paix, qu'on ne donne à un homme que ce qu'il possède déjà. L'amour et la douleur, les plus beaux livres et les plus beaux paysages, toutes les magnifiques secousses de la vie ne font qu'éveiller nos parties les plus profondes, nos territoires encore mornes. Je demande simplement à l'instruction primaire qu'elle facilite pour chaque individu la pleine jouissance des forces accumulées par sa série héréditaire. » L'éducation consistera donc à faire éclore dans l'esprit de l'enfant ces germes de sentiments qui y furent déposés lors de sa naissance, comme un précieux héritage, — héritage compromis, si l'existence ne lui en est pas révélée, héritage infiniment riche puisqu'il représente la réserve des aïeux. L'enfant natt prédestiné : on lui indique sa prédestination; à lui, plus tard, de l'accomplir. Et dès lors, tombe cette objection qu'on n'a pas manqué de formuler : — Vous privez cet enfant d'une vie personnelle. Vous l'accabkz du poids des morts, au lieu de l'en libérer. Vous exaspérez l'influence du passé, au lieu delà diminuer. — C'est exactement comme si l'on disait : Privez cet enfant de son patrimoine, afin qu'il puisse mieux jouir de la vie. Je lui donne le moyen de se réaliser complètement, et vous prétendez que je lui impose une gène. Car il ne se réalisera complètement que s'il prend sa vnde place, et toute sa place, dans sa famille et dans son pays. Ressemble-t-il à des étrangers, ou bien à son père et à sa mère? Cette ressemblance n'est- elle qu'un hasard physique, ou l'empreinte héréditaire? Et sa volonté est- elle avilie parce qu'il voit instinctivement d'où il vient et où il va? Quels sont les grands hommes que l'histoire honore, sinon ceux qui furent l'expres^on vivante d'une patrie et d'une race, et qui donnent ainsi de la diversité et de la couleur à l'humanité? Les seuls grands rois ne sont-ils pas ceux qui confondirent leur gloire et leur intérêt avec la gloire et l'intérêt de leur peuple? Dans chaque famille, le grand homme est celui dont la personnalité s'étendit dans le sens héréditaire et augmenta, avec sa propre vie, le patrimoine commun. A côté des héros qui appartiennent à tous, il y a ces héros de chaque foyer qu'un culte particulier doit servir, parce qu'ils fondèrent ou consolidèrent la famille, et donnèrent à leurs descendants, avec
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rhonnenr, l'occasion d'une vie plus large, parce qne mieux étayëe et soutenue. Un destin individuel peut rarement composer une belle vie. Il faut à l'homme un but qui dépasse son éphémère durée.
Gomment éveiller chez l'enfant ces sentiments qui, par leur douceur et leur force, devront l'enchanter comme une musique et le protéger, plus tard, comme une armure, contre le découragement et le doute? Le philosophe Ravaisson nous enseigne que, chez l'enfant, l'imagination précède la raison, et empruntant une expression à l'hymne de saint Thomas pour la Fête-Dieu, il dit que l'enfance et la jeunesse devraient être nourries dans le culte de la plus haute beauté, in hymnis et canticis. « En passant par des âmes que rien n'encombre, ajoute Barrés, les images de l'univers reprennent toute jeunesse. » Cette heureuse disposition à l'enthousiasme indique le genre d'éducation que réclame l'enfant. Montrez-lui de belles images, suscitez en lui le goût de la beauté, de la générosité, de l'honneur, favorisez en lui les influences familiales, régionales, historiques. « Un petit enfant chez qui l'on désigne et vénère les émotions héréditaires, que l'on meuble d'images nationales et familiales, tout au cours de sa vie, dans son fond possédera une solidité plus forte que toutes les dialectiques, un terrain pour résister à toutes les infections, une croyance, c'est-à-dire une santé morale. » Il marchera dans la vie, escorté i^amitiés fidèles qui lui tiendront la main pour le conduire. Même s'il s'écarte d'elles, il n'oubliera ni leurs sourires, ni leurs larmes. Elles seront présentes à sa mémoire, sinon à ses yeux. Elles le relieront au sol natal, à la maison de famille. Leur pensée pénétrera son cœur. A chaque soupir profond que lui arrachera la destinée, il les respirera. Ainsi orienté vers sa vérité, il sera porté à « se comprendre comme un moment dans un développement, comme un instant d'une chose immortelle ». Il sera peut-être plus brave, peut-être moins brave, que son père; du moins il ne passera pas dans le camp ennemi.
Gomme on le voit, il n'était pas inutile de donner pour préface au livre de M. Barrés le souvenir de l'ancienne famille française et de la déviation introduite par Jean -Jacques dans Dotre sens national. Ce que ITiérédité avait d'expérimental et d'instinctjf ensemble dans la famille d'autrefois, — une expérience qui n'est plus contrôlée devient une sorte d'instinct, — H. Barres le dégage et en donne la raison philosophique. Il possède cet art incooiparable d'enclore des théories en des formules frémissantes. Et précisément n'allez pas croire que les Amitiés françaises soient un traité. Il n'est guère de livres plus éloquents, si l'on attribue à Télocinence la dureté de l'acier et non point seulement son éclat. Pour susciter
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€n TiEDa^nation de son fils de belles réalités^ dignes de retenir et d'influencer sa jeune vie, M. Barres le conduit aux plos beaux endr<Hts de rtiistmre de Lorraine; il dispose « devant les regards sérieux de son aurore les fruits éternels du pays ». Qui donc a prétendu qu'il se limitait à une petite ré^on, et communiquait à cette petite àme une éducation étriquée? Le pèlerinage de Domrémy n'est- il pas le plus susceptible d'élargir un cœur et de lui communiquer le goût de la patrie? Celui de Lourdes n'ouvie-t-il pas à l'enfant, avec la vue de ces passants agenouillés dans une pieuse exaltation, le sens des mystères où l'bonmie est plongé, et de la souffrance humaine et de la charité? Rien, d'ailleurs, n'est systématique dans cette éducation. Elle se contente de promener l'enfant dans la vie comme dans un jardin, et lui montre les'fleurs qui croîtront pour lui aux différentes saisons. Toi ou tard il les viendra cueillir. Educatign qui donne le goût d'être père, tandis que fEmiieevL insi^re l'averbion. Quand un livre augmente ainsi notre iacuhé de sentir, ou la provoque et l'aiguillonne, c'est qu'il possède une force secrète d'autant plus impérieuse qu'elle est conforme à notre nature, et nous la dévoile dans son intégrité.
Les Amitiés françaises se terminent par un hymne à la vie. Il faut à M. Barrés uja effort pour le chanter, car la forme senûble de la vie, c'est à ses yeux la douleur. « Pour moi, dit-il, je connais les heures du jour et les saisons par l'angoisse, la beauté par un délire qui dure autant qu'elle m'enchante, l'histoire par mon désabusement et mes forces par mon usure. » Néanmoins, la vie ne peut qu'être bonne, puisque nous la donnons. Les vieux rédacteurs des livres de raison ne le mettaient pas en doute, mais nous avons appris à tout renverser. A cette vie que la douleur attend, trois déesses, selon 11. Barrés, donnent un sens et apportent de la joie. C'est l'amour dont la pure flamme éclaire notre jeunesse et noos conduit jusqu'au fond de notre âme encore inconnu de nous-mêmes avant que sa voix divine ne nous ait appelés. C'est l'honneur, tel que l'ont façonné dans un cœur français nos siècles d'histoire : « Nulle mauvaise circonstance ne nous enlèvera le noble entêtement, l'honneur de vouloir. En vain nous paraissons avoir tout perdu : il y a le vœu de notre sang, il y a notre imagination forte, bardie, qui place, instruite par Corneille, la gloire en dehors du succès. » C'est^ enfin, la nature en France, nos paysages où nos pères ont vécu, où notre patrie, à certains lieux choisis, sait encore nous parler et nous rappeler le passé : « Il est des lyres sur tous les soamiets de la France », mais il faut gravir ces sommets pour les entendre qui frémissent aux souffles du vent, comme celles que suspendaient les Hébreux aux saules de l'Eupbrate. «Sur le eol de
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notre patrie, dit H. Barres, on respire partout de la noblesse », et confiant dans ces forces éparses sur la terre de France pour triompher du découragement et donner une importance aux jours qui passent, il conclut : « L'honneur, comme dans Corneille; l'amour, comme dans Racine; la contemplation, telle que les campagnes françaises la proposent, voilà, selon mon jugement, la noble et la seule féconde discipline qu'il nous faut hardiment élire. »
Telles sont les amitiés que Si. Maurice Barres a choisies pour son enfant. Suffisent-elles? Je ne sais. Mais leur grâce qui parait délicate est pleine d'une force cachée.
Je me souviens d'avoir assisté quelquefois aux réunions publiques que donnait H. Barrés lorsqu'il sollicitait les suffrages du peuple de Paris. Dés qu'il entrait en séance, une fanfare préludait à la marche lorraine. C'était comme le leitmotiv dans les drames wagnériens. Longtemps il préféra d'autres musiques plus compliquées à ces rythmes de guerre. Un jour, il y entendit la voie de sa terre et de ses morts, et dans celte marche qui l'invitait à agir au nom du sol natal et des aïeux couchés au tombeau, il résolut d'enclore ses rêves. On crut qu'il imposait à son art d'étroites limites et qu'il le chargecdt de chaînes. En réalité, il renonçait à se disperser, à se perdre dans le brouillard de l'analyse. Il se cherchait lui-même à travers le vaste monde, et voici qu'il se retrouvait au foyer de famille. Là, seulement, il voyait clair dans sa destinée, et découvrait un sens à la vie. Ses paroles nouvelles, de ce changement^ revêtirent une ampleur, une force, une précision et une limpidité inaccoutumées. Quel chemin depuis la dissection un peu dégoûtée et subtile d'Un homme libre! Mainlenant une étape de plus est franchie. Il semble que la paternité a répandu une rosée bienfaisante sur cette âme brûlée de trop de désirs, agitée de trop de fièvres, et qui s'apaise et consent à revivre la vie d'un enfant, en chassant le désabusement et toutes les décevantes ardeurs du pessimisme.
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Des enfants courageux, capables d'enthousiasme et d'initiative, et portant en offrande à l'avenir la pure tradition française, voilà ce que les pères et les mères nous doivent donner.
Je connais peu d'épisodes de l'histoire aussi émouvants que celui de la croisade des enfants. Elle ne servit de rien, mais la ^beauté* de quoi sert-elle? Plusieurs milliers d'enfants ayant entendu parler de ce tombeau du Christ qui était aux mains des infidèles et dont
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leurs pères n'avaient pu garder la conquête, entreprirent de le délivrer. Agités de foi et d'espérance, ils se mirent en route. Quand ils voyaient un château à l'horizon, ils s'exaltaient et demandaient :
— N'est-ce pas là Jérusalem?
Les jours passaient, et ce n'était jamais Jérusalem. Ils n'y par* vinrent point. Ils jonchèrent les chemins de leurs jeunes corps, comme ces fleurs fragiles qui ne vivent point hors du jardin natal. Hais ils furent à leur manière des héros, si l'héroïsme consiste à la fois dans l'élévation du but et la volonté de l'atteindre, et non point dans le succès.
Ceux-là retrouvèrent directement l'idéal de la race que leurs pères avaient compromis.* Pures victimes, ils s'offrirent en holocauste pour expier les faiblesses de plusieurs générations précédentes.
Dans leur impatience, ils n'attendirent point d'être préparés. A cette préparation, les parents ne doivent pas faillir. Elle consistera à tremper le caractère, à fortifier le courage, à donner de bonne heure un sentiment d'honneur et de dignité. Que nos enfants apprennent à connaître la beauté de la terre natale et les hauts faits de leurs ancêtres français. Les paysages de nos premières années nous révèlent la nature et notre cœur. Les biographies des hommes d'action mettent du sang aux joues de ceux qui les lisent, lorsqu'ils ont en germe des qualités d'énergie. Enclins à tout rapporter à nous-mêmes, nous calculons ce qu'ils avaient déjà fait à notre âge et nous rougissons de notre inertie. Sachons ainsi proposer aux enfants des images efficaces.
Henry Bordeaux.
LES ŒUVRES ET LES HOMMES