CHRONIQUE DU MONDE DE LA LITTÉRATURE, DES ARTS ET DU THÉÂTRE
Mort de la princesse Mathilde. — Son entourage d'écrivains et d^artistes. — Coup d'oeil rétrospectif. — La chute de Gaitana, d'Emond Aboul, à rOdéon. — Les frères de Groncourt et la princesse. — Le grabuge de Henriette Maréchal à la Comédie-Française. — Sainte-Beuve et la maisoQ de la rue du Montparnasse. — Le refroidissement et la brouille. — Lamartine et Nadaud. — La Légende d'un couplet. — Les scrutins pour le bureau de la Chambre. — Le succès de M. Gerville-Réache et la couleur de sa peau. — MM. Clemenceau et Gérault-Richard rient Jaune. — M. Henri Brisson demi-président. — La mort de Gérôme. — Ses protestations inutiles contre les fêtes foraines. — Une élection à la Société des femmes peintres. — MM"»«» la duchesse d'Uzès, Demont- Breton et Esther Huillard. — Chez les Artistes Français et chez les peintres-décorateurs. — Les victimes du banquier Mary-Reynaud. — La Vienne introuvable. — Avertissements du commandant Barbier m^ connus. — Le théâtre à Paris : quelques mots sur la Sorcière, de Sardou; le Dédale, de Paul Hervieu; Frère Jacques, de Henri Bernstein et Pierre Weber; le Droit des Vierges, de Paul Hyacinthe-Loyson. — Cent colonnes de palmes académiques. — Une distinction méritée : le curé de Loigny camérier d'honneur.
La princesse Mathilde, depuis longtemps malade, a succombé récemment. On peut dire qu'elle était condamnée, depuis la cbate qui troubla si sérieusement son organisme; et les médecins qui l'entouraient se préoccupaient seulement de prolonger, autant que le leur permettait la science, une existence expirante. Elle s'est éteinte, presque sans souffrance, on peut le dire, dans l'extrême vieillesse, entourée de ses fidèles, et après avoir joui d'une considération particulière, surtout dans le monde des lettres et dea arts. C'est là qu'elle laissera le meilleur souvenir, car elle se montra toujours accueillante pour les poètes, les littérateurs et les artistes.
Elle fut une des figures en vue du second Empire, indépendante de caractère et vivant un peu en marge du monde officiel. L'histoire de son salon et celle de son entourage seraient assurément curieuses à écrire. Dès les premières années qui suivirent le coup d'Etat, aussitôt qu'il fut possible de réunir quelques célébrités, la princesse Mathilde y fit tous ses efforts et s'y employa d'une façon à peu près éclectique. Mais le jeune public d'alors, en majeure
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partiet surtout celai des écoles» se montra tout à fsdt récalcitrant et fat hostile à quiconque fréquentait chez elle.
Ceux-là sont peut-être rares aujourd'hui qui assistèrent à Tenterrement bruyant de Gaëlana, d'Edmond About, au théâtre de l'Odéon. La pièce ne valait assurément pas grand chose, msds ojk m avait laissé passer de bien plus mauvaises, sans protestations aossi visiblement préconçues. About, auteur dramatique, n'était pas particulièrement visé, mus le familier des réceptions de la cousine d'Auguste, comme h qualifiait Lamartine, dans un couplet, d'ailleurs apocryphe.
Pareille chose se produisit, un peu plus tard, lors de la représentation, au théâtre Français, de la fameuse pièce des frères de Croncoort, Henriette Maréchal. Sous couleur de protester contre uoe pièce qui paraisssdt alors ultra-réaliste, — on a fût du chemin depuis! — le public, si contenu et si réservé d'habitude de la Comédie-Française, manifesta d'une façon tapageuse, bien plutôt contre les personnes des deux frères que contre leur œuvre. Il pensa que la représentation A' Henriette Maréchal, sur la première scène de Paris, était due à la toute-puissante intervention de la princesse filathilde, et se révolta. Il y avait alors, plus qu'aujourd'hui, de la générosité et de la conviction parmi la jeunesse.
Dans la liste de ses familiers, on ne saurait oublier Sainte-Beuve. Le célèbre critique, un peu solitaire de sa nature, ne prenait pas part aux réunions de la princesse. C'est elle qui se dérangeait et qui gagnait la maison légendaire de la rue du Montparnasse, où il est mort, — honteuse, semblait-il, de voir végéter, dans la médiocrité, un écrivain de cette valeur. Il n'est même pas défendu de croire que l'influence de la princesse ne fut pas étrangère â la nomination de Sainte-Beuve au Sénat. Mais survint la fameuse séance où le nouveau père conscrit fit, assez bruyamment, profession de foi anticléricale, et ce lut le début d'une rupture â peu près définitive de relations intellectuelles qui préoccupaient alors l'opinion publique. Quelque rancune, sans doute, avait succédé à beaucoup de familiarité protectrice. Sainte-Beuve ne se sentant point enchaîné par sa dotation sénatoriale, cela paraissait étrange I C'est une habitude, dans certaines situations, de spéculer sur la vénalité des hommes, et là, la princesse fit tout à fait fausse route et se trompa impérialement.
Tout récemment, et à propos même de sa mort, la presse exhuma de vieux souvenirs sans grand intérêt, entre autres celui du difi'érend survenu entre Lamartine et le chansonnier Gustave Nadaud. Une invitation du grand poète, déclinée par celui-ci, en était la cause. C'était, cependant, bien simple. Lorsque l'inviiaiion parvint à Nadaud, il s'était engagé précédemment, vîs-
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à* vis de la princesse, et s' excusa, près de Lamartine, dans les meilleurs termes. C'est alors que, sous le coup de la déception, Lamartine aurait écrit, sur Tair des Deux Gendarmes ^ le fisimeux couplet où il appelait cousine d'Auguste celle dont l'invitation avait précédé la sienne.
La mort de la princesse Mathilde était prétexte naturel à réédition, et la presse n'y a pas manqué. Elle n'a tenu aucun compte de la protestation, fort éloquente, du chansonnier, qui encadrait, d'ailleurs, une admirable lettre de Lamartine à son adresse, lettre où le poète réduisait à néant toutes les insinuations répandues. Rien n'y a fait. La légende persiste et persistera. C'est ainsi qu'on écrit l'Ûstoire, et que l'on se plaît à répandre, dans le public, les faussetés les plus désobligeantes. Cela n'entache en rien la mémoire de la femme remarquable qui vient de s'éteindre, et à laquelle il sera beaucoup pardonné, parce qu'elle aima beaucoup les lettres et les arts. En pourrait-on dire autant des dames patronnesses de la République de H. Combes, même de celle de M. Chaumié?
Celle-ci, beaucoup moins démocratique qu'elle n'en a l'air, même dans ses milieux les plus rubiconds, n'est pas toujours conséquente avec ses principes, loin de là, et il lui suffit d'un léger accroc pour manifester sa mauvaise humeur, et d'une façon assez extraordinaire. C'est ce qui vient de se passer, à l'occasion du scrutin pour les vice-présidents de la Chambre. M. Jaurès, viceprésident sortant, demeurait candidat, et voilà que M. Gerville- Réache, se présentant concurremment, a décroché la timbale, en un tour de main. Quelle levée de boucliers blocardsl Personne n'en revenait, dans le clan. M. Gérault- Richard n'en décolérait pas, et H. Georges Clemenceau en perdait son sang- froid habituel. Jaurès battu par Gerville-Réache, quelle infamie I C'était à n'y pas croire. Hais il fallait bien se rendre à l'évidence du scrutin.
Jusqu'à ce moment de cruelle déception, il faut croire qu'ils ne s'étsdent pas rendu compte de la couleur de la peau de M. Gerville- Réache, ou qae cette couleur leur importait peu. Mais la défaite irréparable de M. Jaurès les met hors d'eux-mêmes, et, dans des articles qui voudraient être spirituels, tous les compagnons s'aperçoivent que le vainqueur de l'aigle du Tarn est un homme de couleur. Et les voilà partis, sur ce thème, avec aussi peu d'esprit que de sincérité. Un mulâtre l'emporter sur le ténor qui, naguère, chantait la Carmagnole^ à la fin d'un banquet, est-ce admissible? Voilà, du coup, M. Gerville-Réache disqualifié!
Ce député des Antilles n'est point de nos amis, loin de là ; mais enfin, il ne répudie pas le drapeau tricolore et n'a jamais fait de concession aux internationalistes. Alors c'est pour cela seulement
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qu'il est mis à l'index et violemment houspillé ! Le vieux Schœlcher, qui croyait jadis que « c'était arrivé », se demanderait, s'il revenait an monde, ce qne tout cela signifie, et ce qu'il devrait penser de l'émancipation des nègres, quand H. Gérault-Ricbard qualifie de Jaune le vainqueur de Jaurès, et que M. Clemenceau ne se gène pas pour dire, ou pour écrire, que H. Gerville-Réache est ethniquement inférieur. Telles sont les conséquences d'un désagréable scrutin. N'ayant point de moyens de l'infirmer, on dit des sottises, tant qu'on peut, et même au delà de toute permission.
Ces gens-là ne sont évidemment pas contents et n'ont pas l'amonr-propre de cacher leur dépit. Seul, H. Brisson est satisfait, bien qu'il ne soit pas même président de la moitié de la Gbambre. C'est assez facile à comprendre, cet bomme qui n'étadt plus rien, étant subitement redevenu quelque chose. Répudié par Paris, aux dernières élections législatives, dans le dixième arrondissement où il se croyait inattaquable, il arriva que M. Vallé, ancien avocat de CattaQi, aujourd'hui garde des sceaux, s'avisa de cette trouvaille : qu'un Parlement sans un Henri Brisson n'était pas complet, et il écrivit à l'illustre blackboulé qu'il y avait peut-être moyen de réparer une erreur du suffrage universel parisien.
Celui-ci jugea de même et se laissa piloter jusqu'à Marseille qui l'élut, on ne saurait dire pourquoi; sans doute par compassion d'une pareille et si anormale mendicité électorale. De sorte que ce farouche anti-clérical, franc-maçon naguère célèbre par l'inoubliable geste de détresse, dreyfusien à tous crins et blocard intran* sigeant, a retrouvé, il n'est pas permis de dire reconquis, un fauteuil qu'il n'illustra jamais que par sa morgue jacobine et son attitude compassée. Comme un individu qui, pour une cause ou pour une autre, sollicite la charité publique, il accepte la souscription, sans s'inquiéter du nombre et de la qualité des souscripteurs. Il a ce qu'il désirait et n'en demande pas davantage.
Eloignons-nous de ces insanités dangereuses, mais à l'endroit desquelles la France est momentanément impuissante, pour en revenir aux questions quelque peu délaissées, dans ce vilain travail politique, de littérature et d'art. Il nous faut, hélas! commencer par un deuil : Gërôme, le peintre célèbre, et aussi célèbre sculpteur, est mort presque subitement, à l'âge de quatre-vingts ans. II était permis de discuter sa peinture et de ne point admirer quand même ses procédés, mais il est incontestable qu'il a su interpréter mervdlleusement quelques pages d'histoire, surtout des histoires grecque et romaine. Bon nombre de ses toiles ont été reproduites par la gravure, qui leur assure une renommée durable; et quelquesunes étaient vraiment saisissantes, surtout celles qui représentaient des scènes du cirque romain, à l'heure des combats de gladiateurs 25 JANVIBR 4904. 25
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et des persécutioDs chrétiennes, lorsque les victimes étaient expcH sées dans Tarëne à la yoracité, aiguisée d'ailleurs, des bêtes fauves affamées.
Il évoquait surtout la réalité des époques lointaines où, d'une autre manière, et avec des moyens différents, les Césars en usûent comme aujourd'hui H. Combes, mais avec peut-être moins de passion et surtout d'hypocrisie; et, s'il est permis de s'exprimer ma, beaucoup plus de grandeur. Il y a là l'impression très vive de la foule attirée par un spectacle sanglant, et qui, blasée et jamais assouvie, réclame autre chose encore. En ce temps-là, notre Nieolet n'était pas connu, mais les boulimiques de choses sanguinaires le prévoyaient : il leur fallait toujours du plus fort en plus fort.
Gérôme, qui étudia si bien, dans les livres d'histmre, les mœurs de l'Empire romain déclinant, n'aimait pas beaucoup les bètes fauves à Paris, dans les ménageries qui, à date fixe, venaient s'installer sous ses fenêtres du boulevard de Glichy, et il se mit à la tète d'une ligue antiforaine qui lui valut plus de désagréments que de succès. Il eut beau invoquer toutes les bonnes raisons, à commencer par la raison hygiénique, gravement menacée par ces longs stationnements d'une foule entassée, et surtout par les déjections pesr tilentielles des bêtes de toute sorte, rien n'y fit. Le grand artiste est mort et les spectacles forains durent toujours, ce qui prouve que les préoccupations salutaires de l'hygiène ne hantent pas beaucoup l'esprit de ceux qui ont charge de la salubrité publique à Paris.
A propos de peinture, il s'est produit, tout récemment, une petite révolution dans la Société des femmes artistes y où la poli* tique a tenté de pénétrer. Des élections ayant eu lieu, pour le renouvellement du bureau. H"* Demont-Breton, dont le talent est hors de cause, fut élue à une assez forte majorité. Mais, en même temps, M""* la duchesse d'Uzès, qui ne se présentait plus, était élue présidente d'honneur. C'était un témoignage de reconnaissance et de gratitude à l'égard d'une femme qui avait rendu de grands services à la Société, et qui se retirait, à son gré, après une excellente besogne.
Cet hommage, tout naturel, indisposa M*** Demont-Breton qui, par lettre adressée à M"'*' Ësther Huiilard, vice-présidente, déclara ne pas accepter la présidence dans de telles conditions, sous prétexte de couleur politique. Dans une réponse très digne et très pondérée, M'" Esther Huiilard fit remarquer, non sans malice, peut-être, que la politique apparaissait pour ia première fois dans la Société, grâce à H"** Demont-Breton qui l'en voulait soi-Misant bannir, ou qui, du moins, Kaffirmait, tant et si bien que la démission de celle-ci fut irrévocable et qu'il fallut procéder à un second scrutin qui donna à M""' Huiilard une majorité écrasaote. De sorte