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Avec DOS regrets les pins profondst nous devons à Tami qui n'est plus un hommage tout particulier de reconnaissance et de justice pour les immenses services qu'il a rendus au Correspondant et à tontes les causes dont la défense est la raison d'être de notre Recueil.
Fils d'un vétéran du premier Empire, qui avait fait les rudes guerres de l'armée d'Espagne, Léon Lavedan fut un soldat, à son tour, dans nos luttes civiles, — soldat ardent, intrépide et brillant, — avec un rayon de bonne grâce aimable, qu'il tenait, sans doute, de sa mère dont l'ineffaçable souvenir l'émouvait et l'enchantait encore sur son lit de mort. Né à Tours, la Providence l'amena, vers sa vingtième année, à Orléans, presque au moment où commençât l'épiscopat de Mgr Dupanloup. L'influence du grand évèque sur le jeune homme fut décisive : die orienta sa vie; elle fixa ses impressions; elle plongea et replongea dans son âme pour y allumer un idéal supérieur de beauté morale, qui ne s'éteignit jamais; elle épanouit pour toujours tout ce qui se remuait confusément de nobles instincts dans cette imagination à peine éveillée au spectacle d'un monde qu'elle ignorait.
En ces années-là, lorsque la France était tout ébranlée par sa révolution de Février, et qu'elle appréhendait de périr, quelques notables d'Orléans, attachés au vieux droit, avaient fondé un journal, le Moniteur du Loiret^ qui, sans s'attarder aux récriminations du passé, ferait l'union des honnêtes gens. Le jeune Lavedan s'y essaya et s'y distingua; il se révéla écrivain de combat. Ses débuts, où le bon sens s'armait et se parait tout ensemble de verve, de malice, d'à-propos et de courage, furent tels que la rédaction de la nouvelle feuUle lui fut bien vite confiée. La politique qu'il avait embrassée, et où son patriotisme s'étût reconnu du premier coup, était cette pditique de tolérance large, d'oubli rédproque des prétentions et des préventions, de respect mutuel dans des libertés <x)mmfunes, de réconciliation magnanime sons une autorité sécu-
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laire, nationale et inviolable, que représentait alors avec ane attrayante splendeur le plus illustre des diocésains de Mgr Dupanloup, M. Berryer, et qui, triomphante, nous eût sauvés tous.
Le succès du Moniteur du Loiret amena sa perte. Il était devenu une puissance locale d'opinion, avec laquelle il fallait compter, et que le suffrage universel écoutait. Sorti, presque sans effort, de la République, l'Empire, qui n'aimait pas la contradiction, finit par le supprimer. Tandis que les institutions changeaient, les convictions de Léon Lavedan n'avaient pas changé; il resta fidèle à lui-même. 11 était jeune, il n'avait pas de fortune ; un gouvernement puissant, que dorait la gloire, et qui avait l'avenir devant lui, s'était élevé. Des offres séduisantes furent fûtes au journaliste dépossédé, elles lui montraient une vie facile, sans le tourment de la lutte à recommencer toujours, sans l'âpre souci du lendemain; elles lui furent renouvelées à plusieurs reprises, souvent dans des heures diflSciles, voisines de l'angoisse. La réponse fut invariablement la même; aussi avant que sa foi, Léon Lavedan avait mis dans son âme l'honneur.
On se rappelle les vers du poète héroïque, notre Corneille, dans Sertorius :
Lorsque des factions divisent un empire, Chacun suit au hasard la meilleure ou la pire; Mais, quand le choix est fait, on ne s'en dédit plus !
Léon Lavedan s'en dédit d'autant moins qu'il avait fait son choix, non au hasard, mais par réflexion. Les malheurs ultérieurs de la France prouvèrent, hélas! à sa vieillesse qu'il avait encore eu plus raison que ne l'avait entrevu sa jeunesse.
Le naufragé du Moniteur du Loiret trouva un refuge dans un vaillant journal de Blois, la France centrale^ auquel il imprima le même éclat dangereux. Il voulait plus d'espace, pensant que sa plume y serait plus libre. 11 s'établit à Paris en 1859, appelé par la transformation d'un ancien journal, Y Ami de la religion^ qui ambitionnait d'être dans la presse quotidienne ce que, dans la presse périodique, était le Correspondant. Leur programme était semblable : toujours le beau rêve de réaliser un mariage d'inclination, ou, tout au moins, un mariage de raison entre les plus tutélaires traditions de l'ancienne France et les aspirations les plus généreuses de la France moderne! Rêve qui, sans cesse trompé, renaît sans cesse de l'amour même de la patrie et de son dernier espoir. Sous l'égide des plus éminents collaborateurs du Corres^
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pondant dont les noms sont sur toutes les lèvres, quelques jeunes gens écrivaient dans ce journal que, dans l'ordre religieux, les plus graves prélats, Guibert, Dupanloup, Jaquemet, couvraient de leur patronage, et que, dans l'ordre politique, les personnages les plus considérables, Gnizot, Berryer, Tbiers, encourageaient de leurs félicitations et aidaient même de leurs communications. Léon Lavedan y rédigeait le bulletin du jour avec une finesse, une ironie et une sûreté qui, plus d'une fois, firent penser à Prévost- Paradol dans son bulletin des Débais.
La guerre d'Italie avait éclaté, entr'ouvrant tous les abîmes, soulevant pêle-mêle les questions politiques et les questions religieuses, n'annonçant au dedans et au dehors, pour nos croyances comme pour nos intérêts, que périls et désastres. Jamais les devoirs de prévoyance et de résistance, jamais les chances de salut ne furent plus clairement indiqués : présenter, à l'Eglise et à l'Etat, à l'Eglise et à la société, que des excitations insensées divissdent, la liberté comme le terrain d'entente où chacun vivrait en pûx dans son droit; y amener l'Empire lui-même qui, se perdant avec le pays, offrait le phénomène suranné d'une grande nation se laissant passivement précipiter par la rêverie solitaire d'un souverain, bien intentionné, msds mal inspiré, dans de ténébreuses aventures où elle pourrait rester ensevelie avec ses foyers et ses autels. Dans ce duel inégal, VAmi de la religion ne manqua pas à sa tâche, il y succomba.
Le journal disparaissait, la revue demeurait. Dans, les dernières années de l'Empire, Léon Lavedan fut chargé de faire la chronique politique du Correspondant : travail délicat, dont le tissu souple et léger trompe sur l'intensité de l'effort, et qui, avec un fonds solide de connaissances acquises sur les sujets les plus variés de l'Iiistoire passée et présente, avec un don d'exposition prédse, pressante, familière, intermédiare entre le discours et la causerie, avec un art subtil de Urer du chaos des événements et des opinions la note juste et la leçon utile, exige souverainement la qualité, aussi nécessaire que rare, le tact. Avant de livrer ses pages à l'impression, le nouveau chroniqueur les lisait à un comité de rédaction, bienveillant et imposant, où siégeaient, parmi ses membres, Montalembert, Fallonx, Albert de Broglie, Augustin Gochin, Buffet, parfois Carné et Ghampagny. Ses juges étaient le plus souvent ses chauds approbateurs; à peu près tous furent ses amis : de M. de Falloux, notamment, il devint l'un des confidents les plus intimes. Si jamais les lettres qu'ils échangeaient presque tous les jours sont publiées, ce sera un trésor historique et litté-
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raire; car, très informés Tun et l'autre, ils étaient des maîtres dans le genre, fait de grâce sérieuse, où II~* de Sévigné fut reine.
Il est des pages rapides de ces chroniques qui méritendent d'être conservées. Relues à distance, elles ont la lueur sinistre de prophéties, celle, par exemple, où, s'étonnant que Napoléon III, après avoir préparé l'unité italienne, travûUàt à la flanquer de l'unité allemande, Léon Lavedan rappelait l'apostrophe de Chateaubriand à des ministres imprudents de son temps : <( On a quelquefois vu des hommes se casser la tète contre un mur, on n'en avait pas vu se bâtissant un mur pour s'y casser la tète. » Dans une autre chronique politique, l'écrivain, pressentant l'invaâon et la révolution qui allaient venir, avertissait la France que, du pas où on la menait, elle marchût a à un 181 & et à un 18&8 aggravés ». Dans une autre chronique encore, montrant le port après la tempête, il prensdt occasion d'intrigues dynastiques nouées en Espagne, pour conjurer les princes des branches aînée et cadette de serrer leurs rangs, de ne pas abandonner leur réconciliation au hasard du lendemain. Il disait à tous les intéressés qu'il n'y a plus assez de foi monarchique dans le monde pour se permettre, dans le même pays, le luxe de deux ou trois partis monarchiques.
Les catastrophes consommées, H. Thiers qui, de longue date, avait remarqué et apprécié Léon Lavedan, le nomma préfet de Poitiers. En ce poste d'afTsûres, l'homme de lettres réussit : son intelligence suppléa et compléta l'expérience; son administration mit en pratique la politique d'union entre les bons citoyens qu'avaient prèchée ses écrits. Mgr Pie goûta le charme de Taim passionné de Mgr Dupanloup. Après un court passage à la préfecture de la Loire-Inférieure et dans d'autres fonctions élevées, lorsque l'éclaircie de paix qui avait lui sur nos ruines eut fût place aux nuages avant-coureurs des temps sombres où nous sommes, Léon Lavedan revint au Correspondant, comme au logis de famille. Il en reçut la direction laissée vacante par la démission de Léopold de GûUard, autre ami bien cher, de loyale et chevaleresque mémoire.
Ce fut alors que, selon une formule du dix- septième siëde, il remplit tout son mérite. L^homme du monde, le causeur étincelant, le conteur aux fantaisies charmantes, le polémiste aux saillies spirituelles et vengeresses, avsdent fait leurs preuves. Dans sa direction d'une' Revue, il se déploya tout entier. Organisateur et adodnistrateur, il le fut à un degré incomparable, ayant l'œil à tout, attentif aux moindres détails comme aux lignes générales, inventif, ingénieux, fertile en combinaisons et en démarches; très hardi et
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très calculateur; se fidsant de sa charge une idée fixe; perpétuellement à l'affût des talents à découvrir, des curiosités de l'opinion à satisfaire, des ignorances du public à renseigner, des réformes et des nouvemtés à oser; plein de caresse pour attirer et aussi pour éconduire; toujours sincère, toujours décidé par le besoin du service, même lorsqu'il se trompait dans ses accueils ou dans ses refus. Enfant d'un siècle pressé, il avait l'ambition excessive qu'en toute matière le Correspondant arrivât le premier; dans les dernières pages qu'il sût écrites, le 25 décembre dernier, il constatait avec fierté que, « par la plume aussi lumineuse que savante de M. de Lapparent », notre Recueil avait, avant tous les autres, dès le 25 mars 1902, révélé aux foules cette merveille du Radium, admiration et, plus encore, étonnement des académies»
Entre les mains de ce vigilant directeur, la vieille Revue contemporaine du ministère Blartignac se rajeunit, un peu à l'instar de ces majestueux hôtels d'autrefois qui, debout sur leurs vastes et profonde)? assises, s'ouvrent, sans se dénaturer ni s'affaiblir, à ce qne l'on appelle les perfectionnements modernes. L'actualité, malgré son nom barbare, y entra avec des drs plus conquérants. IHsons tout de suite qu'elle y fut tenue à sa place : ce qui passe n'empiéta pas sur ce qui ne passe pas; les systèmes et les modes qui changent, sur les idées qui restent. Pas une plainte de la justice et du droit, de la France et de l'Eglise ne cessa d'avoir ses échos les plus retentissants dans la maison où vibre toujours la grande voix de Montalembert. Là où le P. Lacordaire, Mgr Dupanloup, le P. Gratry, l'abbé Perreyve avaient écrit, le cardinal Heignan, Mgr d'Hulst, l'abbé de Broglie (pour ne citer que des morts) ont continué l'apostolat de la science et de la vérité. Le succès, — un succès qui dépassait toutes les attentes, — est venu au Correspondant. Ce nous était même un contraste consolant et poignant de voir la prospérité de notre Revue croître toujours, pendant que toujours croissait l'infortune de toutes nos causes sûntes, liberté, religion, patrie.
Il y a trois ans, un double anniversaire se présenta pour Léon Lavedan : le dnquantième de son mariage avec la chère et dévouée compagne de sa vie laborieuse; le vingt-cinquième de son avènement à la direction du recueil. Noces d'or et noces d'argent furent célébrées ensemble. Le Correspondant offrit, à celui qui Tavût si bien servi, un souvenir commémoraUf de sa gestion habile et féconde : la Jeanne d'Arc à cheval, de Dubois. Jeanne d'Arc! La libératrice de sa ^le d'Orléans qui étût sa petite patrie dans la grande; l'héroïne préférée de son grand évèque
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qui, toute rayonnante de son éloquence, avidt voulu la fiedre monter sur les autels; la bonne fille de France qui, après avoir levé Tépée pour vaincre, avait baisé la croix pour souffrir et mourir..., rien n'allait nûeux au cœur de M. Lavedan. Il en fut touché. Le matin de cette belle journée, un des persécutés qu'il avsdt défendus, le P. du Lac, avait dit une messe où l'époux et l'épouse avaient communié; il avait appelé sur leur vieux ménage, parfois traversé et toujours resserré par l'épreuve commune, les bénédictions du Dieu qui console et récompense.
Léon Lavedan pouvait se promettre encore quelques bons jours sur la terre. Il jouissait légitimement de l'importance de l'Œuvre qu'il avait fsdte sienne. Les marques de la considération et de l'estime lui arrivaient sous toutes les formes. Léon XIII avait conféré des distinctions particulières au directeur du Correspondant. Lorsque l'Académie française appela Henri Lavedan dans son sein, beaucoup de ses membres se disaient heureux, en couronnant l'esprit du fils, de saluer la longue carrière paternelle de talent et d'honneur.
Biais les années s'étaient accumulées sans que le monde s'en aperçût, tant Léon Lavedan semblait peu un vieillard I Tant il était jeune d'allures, de projets, d'entrain, d'enthousiasme I A la suite d'un léger refroidissement, la mort vint qui le sûsit en pleine vie. Il accueillit la redoutable visiteuse avec une sdsance tranquille et une sérénité sublime. Il fut doux envers die, selon le mot de ce Bossuet, dont il avait provoqué, et dont il comptait bientôt inaugurer un magnifique monument dans la cathédrale de Meaux. S'il est vrai que la mort mette à nu tout ce qu'il y a au fond d'une vie, elle ne découvrit en Léon Lavedan que bonté, résigna tion, adoration, foi.
Dans son âme attendrie et ferme régnait, avec la tristesse de quitter ses affections d'ici-bas, une joie tremblante de rejoindre là-haut ses êtres chéris : « Ma mèr^I disait-il et redisût-il sans cesse. Bla fille I Mon évèquel » Il prononçât ces mots avec une lenteur solennelle, comme s'il voulait rappeler à lui tout ce que, pendant sa vie, il y avait trouvé de douceur, puis de douleur, et tout ce qu'à cet instant du déchirement suprême, ils Icd apportaient d'ineffable et délicieuse espérance. Il avidt demandé qu'une messe pour ces trois âmes bien-aimées fût dite au maltre-autel de la cathédrale de Sainte-Croix d'Orléans, le jour même où, à Paris, sur son lit d'agonie, il recevrait le psdn des forts. Le crucifix entre ses mains défaillantes, il mourut avec grandeur.
Aux funérailles, par la plus pieuse et délicate des attentions, le
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successeur de Mgr Dopanloup, Mgr Tonchet, voulnt faire la levée du corps, et le successeur de Bossuet, Mgr de Briey, donner Tabsoute. Il y avût là aussi, dans l'immense assistance, un autre ëvèqne, Mgr Le Roy, supérieur des PP. du Saint-Esprit, représentant de tous ces lointains ouvriers du Christ, de tous ces messagers de l'Eglise et de la France auprès de l'humanité souffrante, dont le Correspondant a fsdt ses clients.
Avant que la dépouille terrestre de Léon Lavedan partit pour le dmetière d'Orléans, où il reposera auprès de sa fille, le Préffldent du conseil du Correspondant, M. le marquis de Yogûé, a exprimé notre deuil en des paroles qui ont fait couler des larmes. Digne héritier d^une Œuvre dont son noble père fut l'un des généreux fondateurs, il a dit les remerciements de tous, morts et vivants, générations d'hier et générations d'aujourd'hui, au Directeur qui, dans notre vieille Revue, remplie de noms célèbres et de pages éloquentes, aura laissé une trace ineffaçable.
H. DE Lagomiœ.