LA PLUIE ET LE BEAU TEMPS
Oa a fait quelque bruit, dans ces derniers temps, au sujet d'un propos attribué à l'auteur du présent article, et relatif aux vicissitudes du climat européen.
Ce propos, parvenu, on ne sait comment, à la connaissance d'an journaliste, et reproduit, suivant la coutume, avec de notables altérations, a rapidement fait le tour de la presse. Celui qui en était rendu responsable a dû faire face à de nombreuses interviews^ dont le rédt hâtif n'a pas toi;\jours été d'une absolue fidélité. Si, d'un côté, il a eu la bonne fortune inattendue de s'entendre parfois qualifier d' « éminent météorologiste », et cela pour avoir été le ^mple écho d'une information puisée à bonne source, par contre il lui a falln subir les remontrances de ceux qu'indignait cette usurpation prétendue d'un géologue sur un terrain dont l'accès aurait dû lui être interdit. A cela se joignaient les imprécations unanimes des bonnes gens qui ne veulent absolument pas qu'on leur laisse entrevoir des perspectives de vaches nuûgres; et comme, pendant ce temps-là, le ciel ne désarmait pas, l'écrivain du Correspondant^ réduit à ne plus compter id^bas que sur la sympathie des marchands de parapluies, devenait, pour tout le reste de ses condtoyens, le fâdieux monsieur qui annonce « une suite de dix- sept années humides », le bouc émisswre sur qui l'on se venge, en le mau^sant, de ce que les prévisions dont il s'est fait l'éditeur paraissent trop bien justifiées.
Dans ces conditions, on pardonnera & l'inculpé de réclamer l'hospitalité de cette Revue pour remettre les choses au point, établir les responsabilités, et expliquer de quelle numière son nom s'est trouvé mêlé à un débat qu'il ne semblait pas avoir qualité pour soulever.
Il 7 a un peu plus de dix ans, le signataire de cet artide achevait de préparer une nouvelle édition de son Traùé de Géologie. C'est une sdence infiniment vaste que celle qui a pour objet l'histoire de l'écorce terrestre. Il lui faut raconter comment, à
428 U PlUIE et le BEAU TEMPS
maintes reprises, la surface] du globe a été remaniée par les eaux courantes ou secouée par les puissances intérieures, chaque combinaison de [forces engendrant un état géographique constamment variable, et déterminant d'incessantes modifications dans la population animale et végétale de notre planète. Aussi es^ce un devoir, pour un géologue consdencieuz, de se tenir au courant de ce qui concerne la physique terrestre, afin de demander au présent tous les enseignements susceptibles de servir à l'explication du passé.
Parmi les phénomènes qui s'accomplissent quotidiennement sous nos yeux, il n'en est pas dont l'importance dépasse celle de l'action des eaux courantes; car chaque filet d'eau qui ruisselle emporte avec lui une parcelle du sol sur lequel et par lequel nous vivons ; et si les résidus ainsi charriés vont former, sur le fond de la mer, des terrains destinés à s'adjoindre quelque jour au domaine de la terre ferme et à supporter de nouvelles générations d'hommes, le bénéfice qui en résultera ne sera ni pour nous ni pour nos arrièrepetits-enfants, aussi loin que puissent s'étendre nos prévisions raisonnables. Pour le moment, c'est notre « plancher des vaches » qui s'en va, pièce à pièce, emporté par les eaux courantes ; et cela d'un train variable en chaque point avec l'intensité de la ploie, où s'alimente le ruissellement.
Voilà pourquoi l'obligation s'imposait à l'auteur du Traité de Géologie de se « documenter », comme on dit aujourd'hui, de la façon la plus sérieuse, sur l'important sujet de la répartition des pluies. Eq consultant, à cet égard, les ouvrages spéciaux, il eut connaissance d'un travail étendu que M. le professeur Edouard Brtickner, de Berne, venait de Codre paraître à Vienne, dans un recueil publié sous les auspices du savant professeur Penck, et intitulé Geographische Abhandlungen. Ce travail, daté de 1890, avait pour titre 2 Die Klimaschwankungen seit 1700, c'est- à-dîre les Oscillations du climat depuis tan 1700. Par une très intéressante discussion d'une foule de documents, M. Brûckner établissait que le climat de notre Europe était sujet à des alternatives qui ramenaient à peu près les mêmes circonstances tous les trente ou trente- cinq ans. En outre, ce cycle se partageait en deux périodes égales, chacune de quinze à dix-sept ans, l'une pendant laquelle les notes caractéristiques étaient la sécheresse et la chaleur, l'autre où dominaient en moyenne le froid et l'humidité.
Il nous parut que cette remarquable conclusion méritait d'ëlre recueillie dans notre Traité^ et nous y joignîmes un petit tableau, emprunté & H. Brûckner, pour bien mettre en lumière les circonstances qui, depuis 1820,;n'av2dent cessé de justifier la formule énoncée.