CRITIQUE ET TRADITION
toucher, de ssdsir, de comprendre. C'est un réveil inattendu du nisi videro non credam. On voudrait transporter dans le domadne de la foi les procédés rigoureux de nos méthodes scientifiques; on demande la preuve, et comme la preuve parait insuffisante, les iheilleurs se réfugient dans un respectueux agnosticisme. Ajoutons que les prodigieuses découvertes de notre temps ont fasciné nombre d'esprits qui entonnent des hymnes en Thonneur de la science fibératrice I Par malheur, ces idées ne restent pas sur les sommets où plane l'incrédulité sereine, elles descendent de ces hauteurs, pénètrent dans les masses populaires par les journaux, les discours, les conférences de toute sorte. Il en résulte un formidable malentendu entre les croyants et ces générations nouvelles qui, saturées d'idées fausses, accusent le prêtre de tromper le peuple dans un but égoïste, de l'abêtir avec des contes de nourrice, afin de maintenir par là sa domination séculaire. Ce n'est pas impunément que des âmes simples, fussent-elles les plus chrétiennes du monde, prêtent l'oreille à de pareils sophismes; nous pouvons, hélas I constater les progrès de l'incrédulité jusque dans nos populations les plus religieuses.
Mais y a-t-il, à l'heure présente, chez les catholiques instruits, une crise de la foi?
Que la foi soit en péril, non, en aucune façon; qu'il y ait une réelle inquiétude chez les meilleurs, qu'il y sût un état d'esprit nouveau chez beaucoup de catholiques intelligents, il serait puéril de le nier. Nous sommes à un tournant de l'histoire, à une période de transition d'ob résulte un malaise intellectuel très réel dont il ne faut pas exagérer l'importance.
Nos adversaires, qui suivent avec un intérêt passionné le mouvement d'idées qui se produit chez nous, prétendent que le mal aundt des racines encore plus profondes, et exercerait ses ravages jusque dans le corps enseignant, voire même chez les maîtres d'Israël. Ceci serait beaucoup plus grave.
Ce sont là des craintes vaines ou de chimériques espoirs. Ce qui les a fait naître, c'est surtout le réveil, chez les catholiques, après un sommeil de deux siècles, de la question biblique avec les problèmes qu'elle soulève, la méthode que préconisent les nouveaux critiques, et les graves conséquences qu'elle peut entraîner.
Jusqu'à présent, le monde cathoUque avait échappé au mouvement qui emporte l'Allemagne, la Hollande, une partie de l'Angleterre et de l'Amérique. Depuis plus de deux mille ans les livres qu'on tenait de la Synagogue étaient regardés comme une sorte d'autographe de Dieu, on les conservait avec un respect jaloux comme les prêtres juifs gardaient dans l'Arche les tables de la Lo
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Bal ne ?enait troubler cette tranquille possession. A force de la lire à genoux, de n'y puiser que la vie surnaturelle qui la pénëtre, on avsdt fini par n'y plus voir que le côté divin, par la considérer, chez les protestants surtout, comme une sorte d'Ephod sacré rendant des oracles, comme un recueil de définitions dogmatiques où chaque communion chrétienne alledt chercher des arguments soi-disant irréfutables contre ses adversaires. Mais la Bible estelle cela? est-elle un arsenal où Ton puisse se fournir d^armes toujours victorieuses? un manuel précieux où Ton trouve des réponses infûllibles qui diriment toutes les controverses? L'histoire est là pour répondre.
Faut-il le répéter pour la millième fois : la Bible ne saurait être par elle-même une règle de foi suffisante, attendu qu'elle ne s'explique pas toute seule et ne donne le plus souvent que le sens qu'y veulent trouver ses interprètes ou ses simples lecteurs. Sauf d'assez rares exceptions, les textes dogmatiques n'offrent pas un sens complet si on les isole de leur contexte. Or, nul n'a le droit de substituer sa pensée à la pensée de Dieu en détachant un texte de la place qui lui convient, en lui donnant un sens absolu quand il n'a qu'un sens relatif déterminé par les circonstances de temps et de lien. Cela est l'évidence même; il suffit pour s'en convaincre de constater quelles significations différentes ont été données aux mêmes textes par les diverses communions chrétiennes qui ne jurent que par la Bible. N'est-ce pas là une substitution réelle des pensées de l'homme à la pensée de Dieu?
L'origine de la crise actuelle vient précisément de cette nouvelle façon d'apprécier nos livres saints. Les chrétiens conservateurs, — et c'est encore l'immense majorité parmi le clergé et les fidèles, — « sont effrayés et scandalisés des affirmations des exégètes rationalistes; les critiques conservateurs, tout en se rendant compte de l'impossibilité de rester sur place, n'osent aller de l'avant et se cantonnent dans leurs anciennes positions; les critiques progressistes, dont le nombre s'accroît tous les jours en dépit des défiances dont ils sont l'objet, tant chez les protestants orthodoxes que chez les catholiques, regardent comme impossible de s'en tenir aux anciennes méthodes, sous peine d'aboutir à une faillite intellectuelle aussi fatale au développement religieux qu'au progrès de la science sacrée.
Sans entrer ici dans plus de détails, nous croyons que, s'il n'y a pas de crise sérieuse à redouter, il convient néanmoins de prendre une orientation nouvelle en prévision des dangers à venir.
• tamOUE &T TBiDlTHm
La M, serait «d péril si par le mot foi an entendaitT^aBeaible de ioutes les croyances prétendcres tracfiUoDDelleB, admines sans examen critique; elle serait en pérU pour l)eaa(Diip d'^espirits ei, par exemple, il fallsât rester fidèle & Tancienne cosmoeome, t la chnmologie commune, à toutes les idées courantes sur rautfapnticité, l'intégrité, le mode de composition de nos libres, leur darte, le nom de leurs auteurs, leur exactitude rigoureuse en matière scientifique et historique; en un mot, sll fallait croire que le bloc sacré est tout à fût dirin jusque «t surtout dans les interprétations ari>itraires qui en ont été données.
Elle n'a rien à craindre si l'on entend psu- 1( foi chrétienne » la croyance à une réyélation primitive qui s'est développée lentement sous l'action continue et réelle de la Providence; révélation qui s'est accrue au cours des âges par des manifestations multiples de l'esprit de Dieu; mais dont le sens vrai, authentique, dmt être dégagé des inexactitudes qu'y ont déposées successivement les ignorances et les préjugés du passé, sens qui constitue la pure doctrine de l'Eglise immuable et infaillible.
Depuis une vingtûne d'années, tous ces problèmes étaient agités et étudiés par nos savants catholiques, mais ils l'étaient sans grande publicité, sans l'esprit de suite que les critiques y ont apporté depuis longtemps en Allemagne, en Hollande, et plus récemment en Angleterre. Ces travaux étûent plutôt des articles de revue, des aperçus isolés sans lien d'école, des trouées pratiquées à droite et à gauche dans la haie protectrice de la tradition.
Ces essais partiels paraissaient téméraires, peu en harmonie avec la mentalité générale des fidèles, msds les évéques, Rome ellemême, se bornsûent à mettre les esprits en garde contre des tendances inquiétantes sans cependant condamner personne. Plus d'une fois certaines propositions forent signalées à Rome et déférées au Saint-Office, mais aucune sentence ne fut de ce chef portée contre les auteurs. En revanche, l'autorité ecclésbstique de Paris s'émut de plusieurs articles parus sous le pseudonyme de Fhrmin et interdit à la Mevue du clergé français d'en publier 'a suite.
Le calme semblait revenu quand parut, à la fin de 1902, t Evangile et FEgUse^ qui causa une profonde impression dans le monde instruit. Ce petit livre étût, en effet, ce qui était sorti de plus audacieux en France, de la plume d'tm prêtre catholique, depuis l'apparition de Y Histoire critique du vieux Testament^ par Richard Simon. L'on devine de quelles attaques violentes et parfois injustes il fut l'objet. Si ceux-là seuls avuent parlé qui avaient mission pour le Cidre, il n'y aundt eu qu'à s'incliner ou à expfiquer les assertions qui prêtaient à critique; par malheur, sauf deux ou trois
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ezceptioD8« ceux qui parlèrent n'étaient pas saffisamment préparés, et loir incompétence partielle ajouta encore au trooble général. Il est hors de doute qne certaines idées renfermées (bns le petit livre de IL Loîsj, détachées de leur cadre* isolées de Ten*semble, prises dans nn sens absolu, indépendamment du but très spédal et excluôf de Tanteur, en de!K)rs des éclaircissements qn'elles appellent, étûent de nature à scandaliser, tout au moins à étonner ceux qui parlent de la Bible sans même Favoir lue, qui n'en connaissent que des fragments d'épttres et d'évangiles renfermés dans leur paroissien, à attrister aussi et à effrayer des prêtres instruits qui ne voient pas sans crainte appliquer à la Sainte Ecriture les procédés de la haute critique. Il était légitime que des voix autorisées missent en garde leurs fidèles contre des aflfarmations et des expressions inusitées qui, mal comprises, détonnaient singulièrement avec le langage chrétien communément reçu.
Si l'auteur qui, de propos délibéré, s'est placé à un point de vue exclusif, avait prévu les conséquences que l'on a tirées de son livrer il n'aurait pas manqué d'expliquer plus amplement sa pensée dans sa préface, de montrer que sa réfutation d'Harnach n'est ni nn abandon de l'Evangile, ni la trahison d'un chef qui passe à l'enneaû; que l'esquisse qu'il trace de l'Evangile, au point de vue strictement historique, en opposition avec l'esquisse anticbrétienne du critique allemand, était la seule qui répondit aux objections très spéciales de son adversaire. On peut contester le succès de son entreprise, on ne saurait contester la grande science ni la sincérité de l'auteur.
Toutefois, ne l'oublions pas, cet ouvrage et d'autres moins imponants, quoique sensationnels aussi, n'ont pas créé l'état d'esiHit qni nous préoccupe, ils l'ont seulement révélé Le malaise actuel résulte d'une conception intellectuelle qui partage en deux camps les mdlleurs enfants de l'Eglise : les nos qui regardent le passé et les autres l'avenir; les premiers ne voulant rien sacrifier de tont ce qu'ils ont cru dès l'enfance» et qu'ils tiennent pour no dépôt sacré, les seconds persuadés que Dieu n'a mesuré la révélation qu'à la dose où chaque génération a pu se l'assinûler* Cette double tendance a toujours existé dans l'Eglise, depuis sûnt Jacques et saint Paul jusqu'à Bossuet et Richard Simon. K ies divergences actuelles sont faites pour nous préoccuper, elles n'ont rien qni doive nous surprends malgré l'acuité spé* dale qni les caractérise à l'heure présente.
fiien de plus ^ne de respect que l'oppoûtion des critiques cQBSsrvateors» rien de plus légitime que les cndntes des fidèles
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instruits qui ont trouvé leur expression dans divers documents pontificaux, publiés depuis plusieurs années, sur cette grave question. Il ne s'agit plus, en effet, de discuter sur tel miracle de l'Exode, des Nombres ou de Josué, sur le sens précis de tel texte de saint Paul entre catholiques et protestants, mais de savoir si la révélation judaïque a une réalité propre ou s'il faut la mettre au rang des concepts humains sur lesquels s'étayent les religions de l'homme; si Dieu a inspiré la Sainte Ecriture d'une façon tellement rigoureuse qu'elle ne renferme aucune erreur, si légère soit-elle, ou bien & la façon d'une histoire ordinaire, sans se porter garant des faits qu'elle relate, ni de l'exactitude rigoureuse des documents, non inspirés par eux-mêmes, qui sont entrés dans la trame du récit.
La question est grave assurément puisqu'il s'agit de déplacer certaines bases de l'apologétique et l'on comprend que cette perspective cause de réelles angoisses & ceux qui regardent TEglise comme une machine admirablement montée par le Christ, mais qui se détraquerait & l'instant si le moindre des innombrables ressorts qui la composent venait & se briser, au lieu d'y voir, — ce qu'elle est en effet, — un organisme vivant s'assimilant ce qui est bon et rejetant tout ce qui en est mauvais durant sa course déjà longue à travers les siècles.
Dans cette mêlée des intelligences, qui n'est pas sans danger pour les &mes dans l'un comme dans l'autre camp, entre les représentants de l'école traditionnelle, qui n'acceptent le présent qu'à la condiUon qu'il soit tout entier dans le ps^ssé, et ceux qui rêveraient je ne sais quelle transformation de nos dogmes, n'y at-il rien à dire pour éclairer les âmes sincères ardemment éprises de vérité? La foi serait-elle en péril dans le cas où, en raison de découvertes dûment constatées, il faudrait reconnaître, plus qu'on ne l'a fait jusqu'à présent, que l'œuvre de l'homme tient une large place dans l'œuvre de Dieu?
11 serait facile, ce semble, de rassurer les esprits troublés et de résoudre bien des difficultés au moyen de la théorie du développement de la révélation que nous proposons à titre d'hypothèse. Si elle se justifie par l'examen des faits, si elle ramène la paix dans les esprits, il faudra en bénir Dieu. Si elle paraît insuffisante, on ne manquera pas d'en trouver une autre qui s'adapte mieux à nos exigences intellectuelles. 11 semble cependant que l'hypoihèse d'aujourd'hui doive être la vérité de demain, tant elle cadre avec les faits historiques. « Rien en histoire ne s'explique que par enchaînement, ne se comprend que par comparaison. Tout a sa suite et ses proportions dans les choses humsdnes comme dans le reste de la
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natare ^ » Encore qu'il ne faille pas la prendre à la lettre dans Tordre * snmatorel, cette pensée doit s'appliquer dans une large mesure à l'histoire même de la révélation. Mais avant d'aller plus loin il ne sera pas inutile de dire quelques mots sur la méthode criticohistorique.
Nos adversaires nous reprochent d'ignorer la critique, de la regarder conmie une ennemie; ils prétendent qu'elle est particufièrement incompatible avec l'enseignement de l'Eglise catholique qui représente avant tout le principe d'autorité et de non-discussion. 11 7 aurait incompatibilité absolue entre l'Eglise et la critique biblique si par ce mot on entendait la négation du surnaturel comme point de départ. Il n'y en a aucune si par critique on entend l'examen littérsdre de la composition des livres sacrés et l'étude de leor valeur comme documents historiques. La critique a toujours existé dans l'Eglise, elle a même été pratiquée avec une hardiesse qui nous étonne par Ôrigène, Eusèbe de Gésarée, saint Jérôme. Les théologiens du seizième et du dix-septième siècle, tant chez les catholiques que chez les protestants ont fût pour leur temps des prodiges d'érudition ; il semblsdt même, après ces remarquables travaux, que la solution fût définitivement acquise et qu'il n'y eût plus qu'à se reposer en paix.
Les études historiques entreprises depuis un demi-siècle et basées sur des découvertes indéniables ont rouvert la question et nous forcent à reprendre l'examen du problème qu'on croyait résolu; des critiques, même croyants, affirment qu'il y aurait opposition réelle entre la théologie et l'histoire d'Israël, entre la Bible du fidèle et celle du savant, entre la science authentique et la science traditioDnelle. Chaque siècle, disent-ils, chaque découverte, amène un échec pour l'Eglise, enlève un lambeau de sa vieille foi; l'Eglise, au lieu de montrer la lumière et de marcher en avant, se guide d'après la lumière de la science, recule d'un pas & chaque découverte et sacrifie l'une après l'autre ses anciennes croyances.
Ces affirmations spécieuses ne sont pas de nature à inquiéter la foi d'an fidèle intelligent. Quelle est, en effet, la base de notre foi? Est-ce uniquement l'Ecriture, non, car l'Ecriture, si admirablement divine au point de vue du souffle reUgieux qui l'inspire, serait plutôt un obstacle à croire; elle contient un certain nombre de Êdta, de récits humainement parlant invraisemblables, qui vont
* Albert Sorel.
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contre l'expérience, contre les lois de la nature et sont pins propres à nous fûre douter du contenu du livre qu'à établir sa véracité.
Un serpent qui parle, un arbre qui donne la science du bien et du mal, un autre capable de donner l'immortalité, même malgré Dieu, un déluge universel qui couvre la terre entière et détruit tout ce qui a vie, une mer qui s'ouvre sur l'ordre de Moïse, le soleil qui s'arrête & la parole de Josué, une manne qui tombe six fois par semaine pendant quarante ans en quantité assez grande pour nourrir plus de deux millions d'hommes, ce sont là des faits qui, par^ eux-mêmes, n'entraînent pas la conviction. Ils suffiraient même à nous faire regarder comme légendaire un livre profane qui les relaterait. Si nous croyons à la Bible, c'est parce que nous avons la foi antécédente; les preuves que l'on tire, pour l'Ancien Testament, de témoins qui n'ont été ni trompés ni trompeurs, ont besoin d'être présentées sous un nouveau jour et fortifiées par d'autres arguments.
Nous croyons à la Bible parce que nous sommes nés en pays chrétien, de parents chrétiens, et surtout parce qoe l'E^li^^e nous oblige d'y croire, de regarder les livres saints comme inspirés. Nous ne croyons pas à l'Eglise parce que nous croyons à la Bible, mais nous croyons à la Bible parce que nous croyons à TE^Iise. Saint Augustin ne pensait pas autrement : Evangelio non crederem nisi me togeret Ecclesiœ docentis aiictorUas. Si l'Evangile ne se prouve pas par lui-même, à plus forte raison l'Ancien Testament I
Hsds, dira-t-on, pourquoi et comment croyez-vous à l'Eglise? Votre foi ne repose- t-elle pas sur un cercle vicieux?
Nous avouons qu'il n'y a pour nous aucune raison nécessitante de croire à la divinité de l'Eglise. N'oublions pas d'abord que la foi est un don, qu'elle est un acte libre. Si la foi résultait fatalement de nos raisonnements comme la conclusion d'un syllogisme sort des prémisses, elle ne sendt plus un acte libre dans l'acception ordinûre dé ce mot; personne, à moins d'une lacune cérébrale, ne poumût s'y soustraire pas plus que nous né pouvons nous soustraire à l'évidence. Elle ne serait plus un don, elle ne serait plus la foi si elle se déduisait de propositions antécédentes à la façon des théorèmes d'Euclide. L'esprit n'hésite jamais à donner son adhésion à une démonstration géométrique tandis qu'il hésite souvent en face d'un acte de foi : ce sont des opérations d'ordre tout différent. Nous croyons à l'Eglise, — en dehors de la grâce de Dieu toujours nécessaire et qui est notre principal moteur, — parce que l'Eglise existe, parce qu'elle est vivante, que nous avons de très fortes raisons de la regarder comme l'œuvre de Dieu ; nous y croyons & cause de son dogme et de sa morale, parce qu'elle marche depuis
^HMiiC siècles oQ0lie le coawant, qa'elle. réfrëae les passions, qui harlMt eeotre ells^ puce qu'elle tU et s'étend en dépit de toute» las causes de de^^tmction qui l'ancaient. tuée cent fois* si elle n*étût ioMDorteUe. L'Eglise se prouve elle-mèoie, c'est-i-dire qae les motUs- de crédibilité les plus saisissants se tirent de sa propre existence. Beaucoup de personnes s'imaginent volontiers qu'elle sepose dhectemeot sur les écrits apostoliques, les synoptiques et surtout le quatrième évangile, rien de plus inexact : elle repose d'aboKl sur Jé^ns la véritable et seule pi^re angulaire. Certains critiques^ passant au crible les textes sacrés tenus pour péremptoûes jusqu'à présent, prétendent que ces textes n'ont pas le sens qu'on leur attribuait, dette appréciation peut être i^aie comme elle peut être Causse; nous n'avons pas à le décider id.
Mais les testes en question n'eusseot^lspas toujours le sens liistori {ue que les générations chrétiennes leur ont donné qu'il ne firodraît pas s'en effrayer. L'Eglise existe indépendaomient de l'hiatoire évaogôlique qui 1& raconte; elle existait à Jérusalem, en Samarie, en Asie avant la rédaction des synoptiques ; elle croyait i. la divinité de Notre- Seigneur bien arvantle quatrième évan^e. Des chrétientés s'étaient formées partout. « Partbes, Mëdes, Ela^mites, ceux qui habitent la Mésopotamiet la Judée, la Gappadoce, le PoDt, l'Asie, la Pbrygie, la Pampbylie, l'Egypte, la Libye voisine de Cyrènct les prosélytes de Rome, les Cretois et les Arabes d stuptfaûts des mervmlles qu'ils avaient entendues à Jérusalem, n'ftvaient pas inanqué de les rapporter dans leurs pays et d'être aônffi les premiers missionnaires de l'Eglise naissante.
Il n'est pas indispensable à notre foi que nous trouvions dans les synoptiques tout ce que nous désirerions si ardemment y voir, car ce n'est ni dans saint Matthieu, ni dans saint Marc, ni dans saittf Luc que l'Erse a pris naissance ni puisé, les j^emiers éléments de sa vie. Sa doctrine n'est pas un écrit, elle est la vérité vivanie : Prior sermo qumm Itber^ pnor sensus çuam stylm. U iiedlait qu^ les fidèles fussent déjà fort instruits pour comprendre des épttres comme celles de saint Paul. U est à croire, en effets que l'apMve mettait son enseignement à la portée de ses lecteurs et ne leur proposait paa des énigmes à résoudre. L'existence de l'Eglise, ieUe que nous la. voyons, est le témoignage historique le plus c^tain qu'on, puisse désirer. Aucune histoire ne nous racontera jamais la.rèvélatioa du Sauveur Jésus comme le fait pratiquement l'Eglise depuis dix-neuf siècles par son action vivante, efficace, visiMe, perpétuelle et sornaturel^. Elle ne parle pas seulement à notre istelli^tioe età notre curiosité^ eHe parle à l'être tout entier. Comme le eoucant d'un fleuve descend sans interruption, depuis la
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source jusqu'à rembouchure, la doctrine chrédeuue est essentiellement une tradition, et nous pouvons lui appliquer les paroles de Tapôtre : « Ce qui était au commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu et contemplé de nos yeux, touché de nos mains concernant la parole de vie..., nous vous Tannonçons afin que vous soyez en conmiunion avec nous et que notre com« munion soit avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ. » (l Joan., 1, 1-3.)
Lorsqu'il s'agit de donner un successeur à l'apôtre infidèle, on le choisira, dit saint Pierre, « parmi ceux qui nous ont accompagnés tout le temps que le Seigneur Jésus a vécu avec nous, depuis le baptême de Jean jusqu'au jour où il a été enlevé d'au milieu de nous..., afin qu'il nous soit associé comme témoin de sa résurrection » (Act. I, 21-22.) Le berceau de l'Eglise, c'est le cénacle. L& des hommes ont été transformés, pénétrés de la pensée de Dieu; ils ont eu conscience de leur rôle, ils ont senti qu'ils possédaient la vérité vivante et qu^ils avaient mission de la communiquer au monde. L'Evangile allait être proclamé bien avant les évangiles. Au lendemain de la Pentecôte, des chrétientés se formèrent partout, vivant de la vie de Jésus avant la rédaction des synoptiques qui, loin d'avoir créé la religion naissante, n'en sont qu'un écho et un résumé incomplet.
Sans doute, peu d'années après la mort du Sauveur, de nombreux écrits circulèrent aux mains des fidèles. Le contraire eût été fort étrange, car on sdme & conserver le souvenir des faits et gestes de ceux qui nous sont chers, mus ces écrits avaient pour but de satisfaire la légitime curiosité des chrétiens, leur profonde piété beaucoup plus que de pourvoir & leor enseignement doctrinal. Plusieurs de ces écrits ne tardèrent pas à s'altérer; sous la plume de chrétiens naî^s ou ignorants, de judéo-chrétiens, ils furent surchargés de légendes, d'anecdotes puériles, de faux miracles indignes du caractère de Jésus; d'autres étaient sincères et fournirent des matériaux aux écrivains sacrés. Sous quelle forme existdent-ils et dans quelle mesure furent- ils utilisés? On l'ignore. Nos synoptiques dérivent- ils d'un évangile primitif? Des Logia de saint Matthieu, de petites feuilles volantes contenant des fragments de la vie de Jésus, comme les récits de l'enfance, les cantiques évangéliques? De traditions orales, d'un résumé écrit de la prédication apostolique? Toutes les hypothèses ont été faites sans qu'aucune suffise à résoudre le problème, encore qu'il puisse y avoir un peu de vérité dans chacune d'elles. Ainsi saint Luc s'inspire visiblement de saint Marc, cependant il n'en dépend pas d'une façon exclusive, car il nous donne des récits qu'on ne trouve ni
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dans saiat Marc ni dans saint Matthieu, sans qu'on sache d'où il les a drés, comme les paraboles du Samaritain, de l'enfant prodigne, du figuier stérile, du pharisien et du publicain, l'histoire de Zachée, la Tiâte de Jésus à Marthe et Marie, sans parler de la généalogie, des récits de l'enfance, des apparitions de Jésus ressuscité qui se passent tontes à Jérusalem sans la moindre allusion & celles de Galilée.
Comme la plupart des faits de la vie du Sauveur auraient été dénaturés dès la seconde génération, — c'est le sort des rédts traditionnels qui ne reposent que sur la mémoire collective et ne sont pas encadrés dans des formules ou des rites précis, — Dieu, en inspirant les auteurs sacrés et les portant à écrire, a voulu bien plus conserver dans leur intégrité des actes, des paroles qui n'auraient pas manqué de se déformer, que nous donner le récit complet de la vie du Sauveur et la théologie de sa mission rédonptrice.
Nos écrits ont servi de base à l'enseignement des premiers
fidèles, ils servent aujourd'hui de défense & l'Eglise, de confir-
matur & beaucoup de ses dogmes; Us ne sont pas le prindpe
même de sa vie. En effet, pendant ce long travail de composition,
de choix et d'épuration, d'adaptation et d'élagage, l'Eglise vivait,
grandissait, se répandait à l'Orient et à l'Occident; saint Paul
fondait ses chrétientés de Chypre, de Pamphille, de Pisidie,
d'Iconium, de Lystres, de Galatie, de Colosses, de Thessalonique,
d'Athènes, d'Ephèse, de Corinthe, et peut-être d'Espagne; saint
Pierre en fondait & Jérusalem, en Samarie, & Joppé, à Césarée, à
Antioche, à Rome; les autres apôtres, dirigés par le Saint-Esprit,
s'étaient dispersés pour prêcher partout la bonne nouvelle. L'Eglise
existait partout, et nos Evangiles n'étaient encore nulle part. Et
quand ils parurent, les uns après les autres, ils ne furent pas tout
de suite connus de tous et regardés comme inspirés de Dieu au
même titre que les livres de l'Ancien Testament; il fallut un certain
temps pour que leur autorité fût acceptée sans conteste par tous
les centres chrétiens.
On nous permettra de citer ici un assez long passage du cardinal llanning qu'on ne lira pas sans profit :
« Le royaume est venu quand est venu le Roi lui-même, comme le jour arrive avec le soleil. Pendant que l'on dormait, le Christ naquit, pauvre enfant auquel nul ne fit attention. Personne ne sut rien de sa naissance que sa douce Mère, Joseph et quelques bergers; c'était un enfant comme les autres, comme l'un de ceux qui naissent dans la tristesse et meurent dans le silence de l'oubli. Peuple entier d'Israël, scribes, pharisiens, anciens, prêtres, et tous
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ceux qui allaient et venaieiit nmt et jour pour le service du Temple^ nul ne s'en aperçut. Le royaume de Dieu était au-dessus d'euxr autour d'eux, dans eux, il les envahissait, l6s pénétrait, les eove<loppait, et ils ne le connurent pas.
« Il en fut toujours ainsi. Il grandit à Nazareth comme tous les autres enfants, obéissant à ses parents. Sa mère pensait bien des choses sur lui, mais le public ne voyait en lui qu'un enfant agia^ sant comme les autres. Beaucoup le regardaient comme nous regardons un enfant intelligent, sans lim soupçonner de sa nature mystérieuse. I>b la même façon, il commença l'œuvre de son Père, allant à {ned, inconnu et comme un banni, suivi de quelques (fisciples. Il faisait des miracles, mais les prophètes en avaient fait anssi, et le royaume de Dieu n'était pas venu. De la même façon,, il mourut, non comme un roi, mais comme un malfaiteur vulgaire, un de ceux qu'on trouve de temps en temps attachés à une croix,, pendus pour leurs méfaits. Il ressuscita à l'aube du jour, peu de gens étaient 1à et le virent. Pour affaiblir l'efficacité du mirade, ses ennemis firent courir le bruit que ses disciples l'avaient enlevé la nuit, pendant le sommeil des gardes. Il passa quarante jours çà^ et là, & Jérusalem, en Galilée, sur des montagnes, sur le lac et les bords du lac, ses disciples le virent, mais la masse du public ne le vit pas. Enfin, après les adieux de Béthanie, il fut enlevé au ciel, et mi nuage le déroba aux regards.
« Ainsi arriva le royaume qu'Israël attendait, et pour lequel la création entière soupirait.
« Le royaume s'est manifesté au monde d'une manière analogue. Au milieu des désordres du paganisme, une scène spéciale se passait dans la chambre haute. Il y avait là des hommes inconnus du monde, mais qui avaient vu de grands mystères. On ne les avait vus dans aucune école, mais seulement sur les flots de la mer de Galilée; ils avaient vu Dieu marcher sur les eaux et apaiser la tempête. Pour eux, le monde invisible était une réalité visible; le ciel leur avait révélé sa sagesse et l'enfer ses secrets, la mort avouait sa défaite; le tombeau n'avait plus de mystère, il était éclairé par la lumière de la vie. Ils savaient tout cela, car ils avaient vu Dieu, et Dieu le leur avait montré. Ils étaient remplis de la puissance céleste à laquelle aucune force ne résiste. Ils avaient en eux la toute- puissance de la vérité, de Dieu fait chair et crudfié pour la vie du monde.
« A leur tour ils s'en allèrent par le monde, ces douze inconnus remplis d'un souffle assez puissant pour agiter le monde. Us s'en allaient deux par deux à travers le monde, prononçant de graves paroles sur le passé et l'avenir, versant un peu d'eau sur la tète
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4e eenx qui les éoratioent, lenr dcmnaiit dn pain et du via aeeompag^ de prières «ft de bénédictkms. C'élstt li le ro^ftaiiie de Dieal fttflOQt où ils allaient, là le royaume s'établisBait âileacitosement. Fourmi ils forent des conquérants, cependant ni rois ni empires ne tombent -devant eux* Tout se tient debout et viable comme aoparavaat, mais Tosprit impnr est chassé. Pendant que ks rois iaisaie^t la gnenre, que les sophistes cUsontaient, que le monde suivait son cours comme auparavant, le royaume de Dieu viat «t s'mplanta axx milieu comme Jésus vint hû-mâme la nuit, les portes fermées, aobitement et sMencieiisemeiît, apportant la paix. La venve du royaume ne fit pas de brait sur les places pobliqaeSy il ne fnt pas annenoé dans le palais des Gésars. domme la première fois, comme toi^oucs^ ti vint «ans être rsnurqué ; royaume inviâble, intérieur, situé surtout dans les cœurs qu'il unit dans une sainte fraternité, les confondant ensemble dans le silence, la puissance et l'éclat de la lumière. Ce que ce royaume était alors Û r«s( emwte aujourd'huL La nature de oe royaume, n'est pas comprise, même aujourd'hui. 11 y en a qui, envisafieant son côté ^teneur, voudraiettt s'en servir comme d'un instrument de règne et de civilisation. Ce n'est pas là l'esprit ni le but du royaume. Sons le masque de la reli^^on, nous voyons des luttes, des conflits entre hommes qui portent le nom sacré que nos saints prirent à Antioche < le royaume de Dieu natt dans ce tumulte violent, il y a ç& et là des agitations, des manifestations d'nn zèle à la Jàm pour les intérêts du Seigneur; U y a des complots forauës entre chrétiens terrestres pour l'Eglîse aussi bien que contre elle, c'est le même esprit terrestre humain qui résiste à Dieu pour se mettre parfois du côté de ses intérêts. Oa peut penser, on pense même souvent qu'il faut répandre le royaume au moyen de l'agitation, de l'excitation populaire, mais ce royaame, pas plus (pie Dieu lui-même s'entretenant avec Mo^ae sur la oKmtagDe, ne se manifeste à la fiaçon bruyante et fugitive des pouvoirs de la terre; il est dans la douce voix de la foi catholique, dans le silencieux enseignement des sacrements gràœ auxquels nous sont découverts les mystères du monde invisible, dans le témoignage fidèle des apôtres dn Christ qui, grâce à leur descendance spiritudie, vivent encore au miKeu de nous. Les mêmes hmnmrfT qui sortirent de la chambre haute pour conquérir le monde sont encore là. Us nous regardent, ils nous parlât. Propiièles, apôtres, martyrs et par dessus tout le Roi des martyrs «mt avec noos jusqu'à ce jour. Depuis <|oe le voile du temple a éaé déchiré en deux le ciel et la terre sont mm; ce que le ciel possède est avec nous; tout ce que la terre a reçu de Dieu est
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près de nous; les saints si parfaits, les maîtres divins, les serviteurs de notre Dieu, l'Eglise invisible, le grand courant spirituel qui vivifie ses membres, la présence invisible du Verbe fait chair, la cohabitation du Saint-Esprit, la puissance de l'adorable Trinité, tout cela est au milieu de nous, en nous et constitue le royaume de Dieu dont nous sommes les héritiers et les serviteurs. Spirituel et intérieur, voilà son caractère distinctif. Il a son siège dans le cœur des hommes, dans leurs habitudes morales, leurs pensées, leurs actes, leurs affecdons, dans la forme et les dispositions de leur nature morale ; les formes visibles que nous voyons ne sont que l'ombre de la réalité; le royaume de Dieu consiste dans l'obéissance de l'esprit invisible de l'homme au Seigneur invi^ble des choses, » {Caracterisiics the invisible Kingdonij p. 191.)
L'Eglise, ne craignons pas de le répéter, est essentiellement traditionnelle dans sa doctrine comme dans sa vie sacramentelle, et saint Paul ne pense pas autrement quand, dans sa lettre à Tite, il dit que Tévèque « doit être attaché à la vraie parole, telle qu'elle a été enseignée, aGn d'être capable d'exhorter selon la saine doctrine et de réfuter les contradicteurs » (I, 9).
Ce qui le prouve encore, c'est que l'Eglise a toujours su démêler le vrai du faux, établir sa doctrine à elle au milieu des innombrables erreurs sans cesse renaissantes. Jamais un concile n'aurait divinisé un homme, si cet homme n'avait pas été regardé comme Dieu par les générations antérieures, si ce dogme n'avait été l'essence même du christianisme. D'ûlleurs s'il n'avait constitué l'élément vital de la religion, il aurait rapidement disparu sous les ^ups qu'on lui a portés dès l'originel
Ce dogme est par lui-même si prodigieux, si invrsdsemblable, si effrayant, il exige de notre raison un tel acte d'humilité et de soumission à l'incompréhensible, il entraîne de telles conséquences morales, qu'on n'aurait pu l'inventer. Ce n'est pas Arius qui avec sa très fine dialectique lui a livré le premier un combat en règle; depuis longtemps les Ebionites loi avdent déclaré la guerre. L'opposition avait trouvé des adeptes & Colosses où Paul est obligé de mettre en garde les fidèle? contre les sophismes de la philosophie, contre de vaines tromperies appuyées sur des traditions humaines, n'ayant rien de commun a avec le Christ dans lequel habite corporellement toute la plénitude de la divinité » (Col., ii, 9). Elle en avait trouvé chez les Galates qui revendent au judaïsme. Cette opposition des judaîsants prouve bien que la divinité de
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Jésus constituait l'essence de la prédication de Paul et la base de la doctrine de ses auditeurs chrétiens. Les Jcufs ne se seraient pas soulevés avec une pareille fureur contre lui s'il n'avait prêché un Ghiist-Dieu. Si la vie du grand apôtre fut empoisonnée par les attaques des &ux frères, c'est que ces derniers ne pouvaient admettre un Messie supérieur à Moïse, l'inspiré du Sinaî. Dieu seul était le maître de la Loi et c'était, à leurs yeux, un blasphème de dire que quelqu'un, sauf Dieu, pouvût abroger les paroles de Dieu. Voilà le mot de l'énigme, la clé qui nous donne le secret de l'implacable persécution exercée par les Juifs contre le plus actif, le plus en vue des prédicateurs évangéliques. Qu'on fit du Christ un envojé unique de Dieu, soit, mais & la condition de ne pas l'identifier avec Dieu. A les en croire, rien dans sa vie ni dans sa mort n'impliquait la cessation des rites et cérémonies de la Loil Luimême les avut observés jusqu'à la fin ; il était venu accomplir la Loi et non la détruire! Us oubliaient que ces rites n'étaient que des symboles, des ombres de la réalité. N'était-ce pas on outrage fait à Notre-Seigneur, l'unique source de la gr&ce et du salut, de prétendre que les œuvres de la Loi étùent encore nécessaires à la justification ?Xi'étût un recul, une déchéance, une apostasie, et l'on comprend le cri d'indignation de saint Paul à l'adresse des Galate^ redescendus sur la plate-forme du judaïsme « 0 Galates insensés ». Cette opposition des judaïsants et des demi-chrétiens que Paul rencontra en 6alatie,à Corinthe, ne cessera pas de son vivant, nous la retrouverons dans l'école d'Antioche; elle se répandra dans la chrétienté sous une forme un peu plus humaine qu'on pourrait appeler l'arianisme avant Arius. Ces hérésies sont la preuve la plus évidente de la croyance à la divinité du Christ, car autrement dies n'auraient pas en de raison d'être et ne se sondent pas produites. En effet, bien avant Nicée, où l'on a précisé le dogme d'une fiiçon savante, les saints, les docteurs, la multitude des illettrés, les femmes, tous les chrétiens en un mot adorent le Christ comme Dieu. Le culte qu'ils lui rendent est de telle nature qu'ils enssent été d'affreux idolâtres s'ils no l'avaient cru Dieu, car ce n'est pas amplement de l'admiration qu'on lui exprime, ce n'est pas un culte d'enthousiasme passionné comme on peut en rendre à un héros, — enthousiasme vite refroidi, — c'est un culte véritable.
Quand Corneille tombe aux pieds de Pierre, celui-ci se h&te de le relever en disant « qu'il n'est qu'un homme comme les autres » (Act., X, 25-26). A Lystres, le peuple enthousiasmé veut offrir un sacrifice à Paul et Barnabe comme à des divinités revêtues d'une apparence humaine; saisis d'horreur les apôtres déchirent leurs vêtements : « Qu'allez-vous fûre? Nous sommes des hommes de iO jarvur 1904. 2
18 GBITIQIIE ET TRABITlOll
même nature que vous » (xiv, i &). Quand Jean tomba aux pieds du guide céleste qni lui avait montré tant de merveilles, Tange lui dit : « Garde- toi d'agir ainsi, car je suis ton compagnon... Adore Dieu. » (Âpoc., lin, 8.) En a-t-il jamais été ainsi du Christ? Qui a jameds protesté contre les hommages divins qui lai ont été rendus? Si l'ange qui a protesté contre le culte que Jean vonlait lui rendre nous conduisait, à notre tour, dims le royaume de TAgneau, nous le verrions se prosterner « devant le trône de Dieu et de l'Agneau avec les vingt- quatre vieillards, avec les myriades de myriades, les milliers de milliers, avec tout ce qui vit dans le ciel, sur la terre, dans les mers, et s'écrier avec eux : « L'Agneau immolé est digne « de recevoir puissance, richesse, force, honneur, gloireet louange. . . « A celui <pii est assis sur le trône et à l'Agoeau, louante, gloire, « honneur, force, durant tous les siëdes. » {Ibtd,^ v, 12-13).
C'est que cet Agneau est « l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin ». « Son nom est la Parole de Dieu » ; c'est qu'il <c est le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs » (xxi, 6; XIX, 16; xxii, 18).
Au moment de mourir, Etienne s'adresse à Jésus comme on
s'adresse & Dieu lui-même : « Seigneur Jésus, recevez'mon âme...
. Seigneur, ne leur imputez pas ce péché 1 » On ne remet son âme
qu'à Dieu, comme le Sauveur remit la sienne à son Père; saint
Etienne ne remet la sienne â Jésus que paroe qu'il le sait Dieu I
C'est loi encore que prie Ananie; ce n'est pas Jahvé qui domine la scène à Damas, c'est Jésus- Dieu; Jésos que Paul a persécuté à Jérusalem en la personne de ses saints ; c'est son nom qu'il faudra faire connaître au monde entier, « nom de Jésus devant lequel tout genou doit fléchir au ciel, sur la terre et dans les enfers n.
L'adoration de Jésus Dieu-homme se trouve dans les plus ancieas Pères comme sûnt Ignace, saint Polyca^pe, fiamt Justin, saint irénée, Origène, Clément d'Alexandrie; nous passons «oos siience leurs témoignages qui seront l'objet d'une étude spéciale.
Hais puisque nous cherchons à saisn: la pensée des simples fidèles aussi bien que celle des savants, signalons les chants et les hymnes qu'on récitait en son honneur : « Ces psaumes et ces hymnes de nos frères remontent aux prenners jours du christianisme; ils ont été composés par les fidèles ; tous célèbrent le Christ Verbe de Dieu et prodaioent sa divinité ^ i*
« Nous adressons nos hymnes A Dieu seul et à son Verbe l'umque engendré, qui est Dieu lui- même. » Ces ciiams étaaent sans doute 4rop orthodoxes, car îis oflusquaient Paiâ de Samossie qui les pros-
« Eusèbe, Hisi. BccL, v, 2S.
ORRIQUI BT' TRlUNnm? If
cri^t de 90Q église ^ Combien toudianteff et snggestiTes sont les ÎBvocatîcms des chrétiens, comme celie-ci : « O Seignear Dien, Agneaa de Diea, Fils du Përe, qui enlevez les péchés dn monde, ajez pitié de noae. » Quoi de plus saisissant qne les prières litHr^giqnes da second ^ëcle, comme le Trisagion, comme le Gloria in excekis^ et ce cri de triomphe final après la supplication : « Vous êtes le seul Saint, voas êtes le seul Seigneur, vous ètee le seul Très-Haut, ô Christ, avec le Saint-Esprit dans la gloire de Dieu le Père. » Kl cefte autre non moins touchante qui servait de prière du 9(nr : « Salut, ô Christ Jésus, ravissante lumière, gloire pure du Père immortel, du Père céleste, saint, bienheureux ! Nous venons à vous, à l'heure où le soleil se couche, où le crépuscule du soir Dons environne I Nous célébrons le Père, le Fils et KEsprit saint de Dieu. O Christ, vous méritez d'être célébré dans tous les temps p»* les voix les pl&s smntes, ô Fils de Dieu qœ donnez la vie et dont le monde entier chante les louanges ^. »
Qaelle que soit la date précise,. — ce que nous ne cherchons pas ici, — d'une hymne dont saint Basile cite des fragments, n'est-il pas dair que cette prière du soir suppose un état doctrinal aussi avancé que le ndtre dans ces communautés primitives?
Cette doctrine, reoaarquons-le bien, n'était pas secrète; elle fut rite connue des païens dont elle excitait les sarcasmes. On connaît le rapport oflSciel adressé & Trajan par Pline le Jeune ^. D'après Traipereiir Adrien, une partie de la population d^Âlexandrie adorait S^rapis et l'autre adorait le Christ. Il est inutile de rappeler les moqoeries de Lueie», les haiaeuses et savantes attaques de Celse, Haseription impie du Palatin^. Tous ces blasphèmes on plutôt ces iftepties qui nous blessent au cœur ont, du moins, l'avantage inappréciable de montrer que notre croyance à la divinité de Jésus- Christ faisait partie intégrante de la foi chrétienBe, qu'elle en était sèoie Firtyjet prindpal.
Ces ânples indications, si incomplètes et fragmentaires soient* dl», puisque nous n'avons, à dessein, cité un seul teite des Evangiles, sufiSsent à montrer qu'il y a toujours eu une doctrine vivante
* Eoaèbe» Bi^. Ëccles., vu, 30.
' Ap. Liddoo, Our Lord's Divinity, p. 387.
' Oq sait que Plias, répoodaut à Trajan qui riaterrogeait sur le culte des diréiienfl.de Bith3mie, lui fait savoir entre autres choses qu'ils chantent te hymnes au Christ eomme à un Dieu : ChrUw tanquam Deo.
^ Noos n'avons pas à rappeler qu'un grafitte trouvé dans le pœdagogium du palais des Césars et dû au crayon satyrique d'un des jeunes gens qui recevaient lear éducation et attaquait la religion d'un de ses compagnons cbr^iens nous représente un âne crucifié (calomnie populaire), avec cette iiifôription explicative : 'AXe^asvoç (jESsTtss 6e<Sv.
20 griuquc et tradition
suffisamment précise dans TEglise apostolique. Ce que nous disons de la divinité du Sauveur, nous le dirions tout aussi aisément de TEucharistie, du baptême, de l'imposition des mains, du principe sacramentel. Nous disons, dût cette affirmation paraître un paradoie, que l'Eglise aurait pu à la rigueur se passer des Evangiles. La vie véritable de l'Eglise ne se trouve pas complètement dans des écrits, si sacrés soient-ils, qui ne nous donnent qu'une très incomplète esquisse de la vie de son fondateur (Joann., xxi, 25), elle réside dans l'action du Saint-Esprit qui en est l'âme.
L'histoire serait-elle inutile? On voudra bien ne pas nous prêter parole sottise. Nous voulons dire seulement que l'histoire n'est pas tout, ne saurait être tout. Elle est juxtaposée & l'Eglise, elle n'en donne pas tout le secret.
11 faut éviter de faire dire à l'histoire ce qu'elle ne dit pas, comme aussi de soutenir que rien n'existe en dehors de ce qui est relaté.
Gomment interpréter l'histoire? Quelle devra être l'attitude de 'historien en face d'un livre plein de faits miraculeux?
D'après des théologiens et des critiques de haute valeur, un texte douteux doit être interprété à la lumière des événements subséquents, surtout en matière dogmatique ou scripturaire. Cette méthode, qui a du bon dans certains cas, pour montrer par exemple l'accomplissement des prophéties et leur plein épanouissement dans le Christ, présente de graves inconvénients dont le moindre est de prêter à d'andens auteurs des préoccupations modernes auxquelles ils ne songeaient pas; elle risque de fausser radicalement l'histoire en substituant à la mentalité d'un siècle les idées souvent très différentes d'un autre siècle.
Suivant les critiques progressistes, les textes doivent s'entendre uoiquemeot dans leur sens obvie, littéral, d'après les circonstances de temps, de milieu, où ils ont été écrits, non d'après les préoccupations des âges postérieurs.
Cette méthode, assurément la meilleure, n'est pas non plus sans péril si elle devient exclusive; si, sous prétexte de mettre le lecteur en garde contre des témoignages soi-disant suspects et de nature à altérer le vrai sens d'un document, on l'isole de ce qui pourrait l'éclsdrer et le compléter. Au lieu d'être des historiens, nos critiques deviennent de pars subjectivistes. C'est ce qui est arrivé à Harnack qui prétend que l'essence de l'Evangile consiste uniquement dans la foi au Dieu Père que le Fils a révélé. Ecoutons la réponse d'un témoin peu suspect en ce point.
GEmoui n TEÀmnoH si
« On ne peut se défendre d'ane certûne ioquiétade en voyant nn mouyement anssi considérable qne le christianisme ramené à nne senle idée oa à un.senl sentiment. Est-ce bien la définition d'nne réalité historique on nne façon systématique de la considérer? Une religion qui a tenu tant de place dans l'histoire et qui a renouvelé la conscience de Thamanité a-t-elle son point de départ et toute sa substance dans une seule pensée? Gomment cette grande force peut-elle consister en un seul élément? Se peutil qa'un tel fait ne soit pas plus complexe? La définition du christianisme, d'après M. Hamack, est-elle d'an historien ou seulement d'un théologien qni prend dans rhiatou*e ce qai convient à sa théologie? »
Dans une note lue en septembre dernier au congrès eccléâastique de Bristol, Sanday fait remarquer que les efibrts des rationalistes, comme Harnacki Wemlé, Schmiedel, les rédacteurs de YEneyclopxdia bibiica, tendent à rétrécir de plus en plus le champ doarinal des Evangiles, à en faire exclusivement consister l'essence dans les paroles mêmes de Notre-Seigneur. Ils éliminent, cela va de soi, les discours du quatrième évangile qu'ils regardent comme le fruit d'un arbre d'une autre espèce. A les entendre, pour rester fidèle à la pensée chrétienne, il faut repousser ce qui est en dehors du champ spécial du Christ, cela vint-il de Paul ou de Jean. L'évangile de Jésus doit nous servir de règle pratique pour appréder lès additions subséquentes. Gela serait vrai si les évangiles n'avaient un caractère fragmentaire et incomplet, s'ils pouvaient servir de critérium et d'unité de mesure; cela n'est pas vnd parce que les auteurs n'ont pas tout dit, qu'ils n'ont fait ni une théologie ni une histoire des dogmes, que les livres ont besoin d'être complétés par d'autres documents.
« Si l'on veut déterminer historiquement l'essence de l'Evangile, les règles d'une saine critique ne permettent pas qu'on soit résolu d'avance à considérer comme non essentiel ce que l'on est porté nuûntenant à juger incertain ou inacceptable... Si l'on veut définir l'essence du christianisme primitif, on devra chercher quelle était la préoccupation dominante des premiers chrétiens et ce dont vivait leur religion. En appliquant le même procédé d'analyse à toutes les époques, et en comparant les résultats, on pourra vérifier si le christianisme est resté fidèle à la loi de son origine, si ce qni fût aujourd'hui la base du catholidsme est ce qui soutenait l'Eglise du moyen âge, celle des premiers siècles, et si cette base est substantiellement identique à l'Evangile de Jésus; ou bien si
* UEvangile et VEgtise, latrod;, p. ix.
2^ GMTlIirft BT TRiMTIOll
la. clarté de rEwDgile s'est bientôt obscurcie pour n'être dégagée de ses ténèbres qu'au sdzième siècle ou même de nos jours. Si des traits communs se sont conservés et développés depuia l'or^ giDe jusqu'à notre temps dans l'Eglise^ ce sont ces traits qui cons^ tituent l'essence du christianisme. Du moins, rhistorieo n'eu peut pas connaître d'autres ^... »
Si l'on veut définir l'ess^ice de l'Evangile, — & supposer qu'on puisfïe jamms renfermer dana une formule nn fait aussi transcmdtnt, — il futt étudier av«& une critique impartiale les textes les pins elsdrs et les plus authentiques, « on irait contre les principes les plus élémentaires de la criUque en échafaudant une théorie générale du christianisme sur un petit nombre de textes médiocrement garantis et en négligeant la masse des textes incontestés et leur signification très nette ». La teniance des rationar listes dont nous parlons est de ne donner d'aotiorité qu'à ce qui. cadre avec leurs idées préconçues; c'est ainsi qu'ils n'admettent pas la conception miraculeuse de Jésus^ sa naissance d'une vierge, les nûratlea qui n'ont pas le caractère d'une guérison, les guérisons étant plus fomles à expliquer par ime suggestion naturelle; qu'ils regardent la résurrection comme un fait irréel & expliquer an moyen d'une vision quelconque. Dans ces conditions, l'histoire n'est Ûentôt plus que la philosophie du critique.
Ce n'est donc pas seulement dans les Evangiles qui ne sont ni un exposé de la doctrine de Jésus^ ni un résumé complet de sa prédi* cation et de son œuvre, qu'ii faut chercher la plénitude de la pensée du Sauveur; comme nous l'avons dit déjà, il faut la chercher aussi là où elle est, dans son œovre vivante dont il est inséparable. M. Loisy exprime remarquablement cette pensée dana les lignes suivantes :
« Quoi que l'on pense tbéologiqnement de la tradition, que l'on s'y fie ou que l'on s'en défie, on ne connaît le Christ que par la. tradition, à travers la traditten, dans la tradition chrétienne primitive. Autant dire que le Christ est inséparable de son œuvre et que l'on tente une entreprise qui n'est qu'à demi réalisable quand on vent définir l'essence du christianisme d'après le pur Evangile de: Jésus, en dehors de la tradition, comme si cette seule idée de l'Evangile sans la tradition n'était pas en contradiction flat^ranfte avec Tétat du fait qui est soumis à la critique. Cet état de choses, trop naturel, n'a rien de déconcertant pour l'hislorieny car l'essence du christianisme est dans Fœuvre de Jésus ou elle ne sera nulle' part^. »
* L'Evangile et PEgiise, latrod., p. ix.
* Op. cit,, XXII.
GiniQDK 0 TRiDRIOll ^
Pour mettre un peu d'ordre et de clarté dans un sujet très complexe et passablement obscur qui exigendt pour être mis en pleine Inmiëre des déyeloppements qu'on ne saurait donner ici, il contiendrait de ffidre la part de la critique, de l'histoire générale et de l'enseignement traditionnel, d'indiquer successivement le rdle du critique qui épure les textes et en domie le sens exact au point de yae littéral; de l'historien du dogme qui groupe ces textes, en montre Fenchalnement, la ressemblance de famille, la similitide des idées; du théologien qui les interprète doctrinalement, montre leur développement Inique, leur épanouissement, leur identité sabstuitielle avec les formules de notre symbole de foi.
Le critique foit oeuvre d'analyse et l'historien de synthèse, tanffis qne le théologien demeure surtout le représentant, le commentateur de la tradition. Cette distinction est assurément générale et imprécise, car ce sont des royaumes dont les limites sont assez mal définies, puisqu'il n'y a pas d'incompatibilité entre la critique et Vlnstoire, entre l'histoire et la théologie : nous connaissons tous des critiques qui sont d'éminents historiens et des historiens qui sont de remarquables théologiens.
Le rôle du critique consiste principalement à nous préparer un texte authentique, à en donner le sens exact tel qu'on peut le conjecturer d'après les circonstances, le milieu historique ob vivait Fauteur, à nous expliquer la formation littéraire du livre, établir son degré d'historicité, mettre le lecteur en garde contre des inadvertances de copistes, des additions injustifiées, des interpolations postérieures. Le critique est pour ainsi dire le pionnier de l'histoire qui nivelle les chemins, enlève les décombres, comble les ornières, répare les avaries, trace au besoin des routes nouvelles, signale les' passages dangereux, rectifie les fausses indications : en un mot, prépare an théologien un terrain ferme où celui-ci ne risque pas de glisser sur un sol mouvant, des documents où il signale ce qui est erroné ou douteux.
Cependant, il est loin d'être infaillible; si sa méthode est bonne, Ti^Ucation qu'il en fait peut être défectueuse; il doit se défier de Im-mème, de ses impressions, de ses préventions, de ses préjugés, de son flair d'archéologue; il doit craindre de rejeter comme ?enant de seconde main des textes parfois très authentiques. Le dooiaine de la critique indépendante est souvent celui de la conjecture, du subjectivisme, et le rdle de critique est aussi périlleux qu'il est nécessaire.
L'école rationaliste n'échappe pas à ce danger. Sous prétexte de
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critique historique, elle ne nous donne qu'une philosophie, puisqu'elle n'admet comme éléments constitutifs du christianisme que les paroles de Jésus, paroles auxquelles les représentants de cette école n'accordent le lussez-passer qu'après les avoir soumises à leur contrôle, c'est-à-dire, en dernière analyse, au critérium de leurs propres théories. N'est-ce pas là l'erreur spédale d'Harnack, qui élimine une grande partie de l'Evangile pour tout ramener à deux ou trois paroles du Gtirist?
Nous n'interdisons pas aux critiques d'étudier, par exemple, les synoptiques comme un livre ordinaire, avec la même liberté d'esprit que des tablettes racontant le déluge chaldéen, à la condition toutefois de ne pas les réduire à néant, de ne pas se livrer à un triage que rien ne justifie, mais de tenir compte de tout ce qu'ils disent, de se rappeler aussi qu'ils ne disent pas tout, qu'ils ne sont qu'un écho incomplet et très insuflSsant de l'enseignement comme de la pensée du Sauveur.
Hais autre chose est l'examen critique d'un livre, et autre chose l'examen d'une religion. Le critique peut étudier nos livres saints au point de vue littéraire et historique avec la même rigueur que les autres livres, — avec le respect en plus, s'il est chréden. L'historien, au contraire, élargit son cercle d'informations; pour étudier l'œuvre du Christ, il devra recueillir, d'où qu'ils viennent, tous les renseignements, puiser à toutes les sources, pourvu qu'elles soient pures. Loin de repousser la tradition, comme le font les protestants, pour qui ce mot est presque synonyme de légendes, de récits controavés, de «c superstitions romaines », il la met à la base de notre foi. Le critique des synoptiques peut, à la rigueur, rejeter le témoignage de Paul et de Jean, sous prétexte que la pensée de ces apôtres aurait pu altérer la pensée du Christ et se substituer à elle; l'historien se garde bien d'un pareil exclusivisme, car il comprend qu'une œuvre aussi colossale que celle du Christ ne saurait être renfermée dans deux ou trois formules, et que pour juger un procès avec équité, il faut examiner toutes les pièces du dossier.
Comprendre une pensée du Christ, ce n'est pas seulement en connaître les mots, les désarticuler en phrases incidentes ou principales, c'est la voir vivante et agissante : autant vaudrait dire que pour admirer un chêne majestueux il suffirait d'analyser un gland I Tout se tient, s'enchaîne et s'éclaire dans une œuvre pareille. Pour comprendre le christianisme il ne suffit pas d'étudier à la loupe saint Matthieu, saint Marc et saint Luc, il faut faire appel à d'autres luoiières, s'entourer de tous les renseignements, recourir aux moindres indices qui peuvent nous guider, recueillir toutes les indications. Chacun de ces éléments pourra, à lui seul, être insuf-
CRITIQUE iT TBADITION 25
fisanty mais rëonis ils forment un tel faisceau lumineux qu'il est ioQpossible de ne pas sûsir la vérité. Ainsi, à considérer les choses à un point de vue seulement humain, et abstraction faite pour un oioment de notre croyance, est- il possible d'admettre que les idées refigieuses de ssdnt Paul et de saint Jean, malgré une couleur très spéciale due à leur temps et à leur éducation personnelle, ne sont pas un reflet de la pensée générale, l'écho vivant de la tradition apostolique? Gomment les idées de Paul auraient- elles pu devenir celles de l'Eglise quand on sait que l'influence de l'apôtre fut beaucoup moins considérable qu'on ne se l'imagine sur la plupart des communautés chrétiennes, dont le plus grand nombre n'avait pas été fondées par loi, et qac son action subit une éclipse qui dura assez longtemps après sa mort?
Ce n'est donc pas seulement avec la critique pure que nous chercherons la vérité; c'est aussi avec la tradition qui, en dernière analyse, doit être la base de notre foi. Remarquons que cette tradition vivante ne se présente pas à nous comme ces traditions profanes que rien ne protège contre les déviations de l'esprit humain. Ponr nous elle s'identifie avec la vie de l'Eglise, comme on l'a déjà dit; c'est celle dont le Christ s'est porté garant en disant qu'il semt avec nous jusqu'à la fin des temps, tradition qu'il éclaire, soutient et vivifie par le Saint Esprit qu'il a envoyé sur les apôtres. De même que le Christ nous donne la clef de l'Ancien Testament, rœnyre vivante du Christ nous donne celle du Nouveau.
Malgré les incontestables services qu'elle rend, on regarde la critique, non sans quelque raison, avec certaine défiance; on l'accuse d'amonceler des doutes plutôt que de créer des certitudes. Les divergences flagrantes des critiques, les conclusions contraires auxquelles ils arrivent jettent un discrédit fâcheux, parmi les chrétiens peu instruits, sur une science qu'on trsdte de conjecturale, et que bien des gens, à tort, sans contredit, considèrent comme un instruoient de destruction aux mains de nos ennemis, une sape pratiquée sous nos murs pour les faire crouler. Idée fausse, car la eritique est une arme à deux tranchants qui guérit les blessures qu'elle fait, détruit rapidement les uns après les autres les systèmes que l'on abrite sous son nom et qui ne sont souvent que dlngénieases hypothèses.
Telle parfois la critique d'Hamack et de ses disciples.
Loin de nous de confondre avec les rationalistes l'auteur de T Evangile et de f Eglise. Est-ce à dire, cependant, que M. Loisy, qcà a ai bien montré la fadblesse de leurs systèmes, soit lui-même
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sans reproche? Nous ne le prétendons pas. On Taccnse d'avoir remplacé un système par un autre système, d'avoir substitué une philosophie à une autre philosophie, de s'être placé sur un terrain trop étroit et de n'avoir pas complété son esquisse par l'exposé intégral du christianisme ^ Son but était diflférent, comme il le déclarait lui-même dès son latroduction; mais, sans doute, ne l'a t-il pas assez montré dans le cours de ses discussions. Ceux qui le connaissent et savent quels grands services il peut rendre à l'Eglise par sa science incontestée, comptent bien, surtout en raison des malentendus dont il serait puéril de dissimuler l'impor- . tance, que chez lui le critique ne se séparera ni de l'apologiste, ni du théologien.
M. Loisy n'ignore aucune des sources de la vérité, bien qu'il n'ait puisé qu'& quelques-unes. S*il ne trouve pas dans les synoptiques tout ce qu'on y a mis, il sait que ce qu'on y a mis exisfe quelque part et possède une réalité objective : c'est l'ensemble des vérités chrétiennes. Il ne les trouve pas où on les place quelquefois : il les retrouve ailleurs, sans qu'il en manque une seule; H sait que si la critique a des droits, — et elle en a beaucoup, — la pensée chrétienne incamée dans la tradition vivante a aussi les siens.
Les synoptiques voient principalement en Jésus de Nazareth le Messie fondateur du royaume de Dieu, et il ne nous en coûte pas de constater qu'ils l'envisagent surtout, comme le faisait d'ailleurs l'entourage du Sauveur, au point de vue de l'accomplissement des prophéties. Saint Luc lui-même, le plus uni^ersaliste des synoptiques ne nous a- t-il pas conservé les trois cantiques qui résument le mieux les aspiratioas du vieil Israël. Toutefois, il ne s'ensuit pas que les évangélistes, hypnotises dans la contemplation du passé, n'aient pas envisagé l'avenir, qu'ils ne nous disent rien de la nature intime du llessie. La divinité de Jésus n'est pas exprimée chez eux en termes aussi adéquats que dans nos théologies ; si on les compare à celles du quatrième évangile, les paroles des synoptiques ne sont que d'admirables germes divins qui éclairent et
* Ces pages étaient à la composition quand a paru la notificadon faite 4 8. Em. le Cardinal de Paris de la condamnation des ouvrages de M. Loisy. Nous nous en voudrions d'ajouter à la peine de Tauteur, dont nui plus qae nous n'apprécie la scienee et le talent. Nul doute qu'il ne dissipe les nuages amoncelés autour de son nom et ne s'incline avec respect devant les déei* sions de l'autorité religieuse.
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rafisnrent iioti^ foi sans toatefoîs satisfaire pleinemeat la légitiMe omositë de BOtre esprit, mus quels geraws I
Eq voici quelques-uns :
D'abord k» synoptiques douTOUt à l'expression « Fils de Dieu » un sens -spéciat, élefé, exclusif qui n'a rien de commun avec le même mot appliqué aux sûnts et aux prophètes de l'Ancien Testament. Ici elle désigne un être & part, en dehors de toute compiH Taison. Les termes : « Celui-ci est mon fils bien-atmé » et ces antres : « De qui celui-ci est- il le Fils », indiquent une filiation supérieure à celle des autres hommes et d'une autre na^ture. De quel homme a-t-il jamûs été écrit : « Le Smnt-Esprit viendra en vous, la puissaiice du Très- Haut vous couvrira de son ombre et cette sainteté qui naîtra de vous sera appelée le Fils de Dieu. » Le nom d'Emmairoel, dans les circonstances présentes, indique bien aussi quelque chose de supérieur à l'immanité. Que deviennent les affirmations des Ebionites en présence de cette Vierge devenue mère par la puissance du Très- Haut 7 N'est-ce pas la réaMsatâen des paroles du prologue de Jean : Non ex sanguimàusyneqtêe ex volurUaie camis^ neque ex voltmtate viri sed ex Deo natus est^ suivant la très ancienne variante de saint Iren^e, saint Justin, TertuUiei)? N'est-ce rien que les paroles d'Elisabeth : « D'où me vient le bonheur d'être visitée par la mère de mon Seigneurf » Qu'on rdise, avec attention, les cantiques évwgéliques et qu'on dise si pardi langage peut s'appliquer & un homme ^.
Quand il se manifeste au monde, Jésus se donne un rôle i part qm serait folie s'il n'était plus qu'un homme. Dieu, le père de tons, notre père qui est dans le ciel, est f on Père à loi ; il ne l'appeUe que « mon Père ». Lui, l'humble par excellrace, se fait comme natarcffiement le centre de tout ; il se place netteoient au-dessus de Moise; il se donne le droit de changer la loi, il se fait l'égal de Dieo en pardonnant les péchés (Matth., ix, 2, 6.) Cette action est tdleoQent au-dessus du pouvoir de l'homme, que les maîtres d'Israël en sont scandalisés : « Quel est cet homme qui profère des blaspiièmes? Qui peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul? )» (Luc, V, 20-2& ) Nulle part Nôtre-Seigneur ne dit expressément qu'a est Dieu : partout il agit en Keu.
n répond à Pierre : « .'.. Ce n'est ni la chair ni le sarg qui te Font révélé... » L'intervention spéciale du Père céleste aurait été
* Nous savons que les critiques n'accepteot pas, comme oppartenanï aux Mfmoptiques^ les récits de Tenfance; mais qu'ils viennent de l'Evangile de reofiuM» ou d'ailleurs, nous constatons qu'ils représentent une tradition ancienne, antérieure à la rédaction de saint Luc. Cela confirme notre thèse an lieu de l*ébranler.
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superflue si Jésus u'avut été qu'un homme même très supérieur à son entourage : le bon sens de Pierre eût suffi à lu dicter sa réponse.
Quel homme sensé aurait osé dire : « Personne ne connaît le Fils si ce n'est le Përe ; personne non plus ne connaît le Père si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler. » (llattb., zi, 27.)
Jésus déclare qu'il est plus saint que le Temple, cette chose sainte par eicellence I Toute puissance lui a été donnée au del et sur la terre; il viendra juger le monde entier. Se rend -on compte de ce que renferme d'effrayant cette affirmation : juger le monde I Un pouvoir comme celui-là suppose une intelligence semblable à celle qui dirige le monde, semblable à celle de Dieul
Ailleurs il exige de ses disciples des sacrifices qu'on ne fait qu'à Dieu, «c Qui aime son père et sa mère plus que moi n'est pas digne de moi », et autres textes similûres qui sont sur toutes les lèvres. Gomment un homme peut-il démander, exiger de pareils sacrifices? Quel droit a-t-il sur nous? Peut- il demander notre vie s'il n'est le maître de nos vies, nos cœurs s'il n'est le maître de nos cœurs? Gomment pourrait-il demander nos intelligences et nos volontés s'il n'est la vérité et la bonté absolue? Gomment justifier une pareille conduite s'il n'est le principe et la fin de toute existeoce? « Ne vous appelez pas malires; il n'y a qu'un Maître : le Ghrist. » Partout il s'attribue la puissance de Dieu : « Beaucoup me diront : Seigneur, Seigneur, n'avons-nous pas, en votre nom, prophétisé, chassé les démons, fait des prodiges sans nombre, je leur dirai : Retirez-vous de moi, je ne vous connais pas. »
G'est en son nom que le baptême sera conféré, et il place ce nom au même rang que celui du Père et du Saint-Esprit. Enfin il meuH pour affirmer sa divinité. Si le grand-prêtre n'avait entendu dans la réponse de Jésus qu'une affirmation de son rôle messianique, il n'aursdt pas crié au blasphème. Il comprit que Jésus s'égalait à Dieu, et il aurait pu répéter la parole des Juifs : « Ge n'est pas à cause de tes bonnes œuvres que nous voulons te lapider, mais parce qu'étant homme tu te fais Dieu. » (Jean, x, 33.)
En résumé, nous constatons dans les synoptiques que Jésus est déjà le centre de sa religion, qu'il ramène tout à lui, qu'il est l'objet du culte qu'il fonde. Tout doit converger vers lui, pensées, désirs, affections, ce qui, de la part d'un homme, serait le comble de l'orgueil, de l'égoîsme, de la folie, de la plus monstrueuse tyrannie. Jamais personne n'a parlé en son propre nom de Dieu et des choses de Dieu; Moïse, Isaïe et les grands génies d'Israël s'abritaient sous l'autorité de Dieu : « Voici les paroles de Jahvé... Voici ce que dit le Seigneur » ; ils n'ont pas d'autre formule. Jésus, au contraire, le plus humble, le plus sincère, le plus désintéressé des