CRITIQUE ET TRADITION
hommes, lé^fère comme Dieu, pardonne comme Dieu, joge, absout, condamne comme Dieu; il promet le Saint-Esprit parce que le Sidnt-Esprit est quelque chose de lui, et qu'il peut en disposer; il donne la vie étemelle à qui la veut et la mérite; il ira s'asseoir sur le trdne de son Père sans pour cela quitter les siens sur la terre. Qae vent- on de plus à moins de réciter le symbole de Nicée ou celni de saint Atbanase?
Voilà quelques- uns des germes déposés dans les synoptiques. Si le sens n'en fut pas aussi clair pour le3 contemponuns du Sauveur que pour nous, il faut loyalement reconnaître qu'il s'agit, sans erreor possible, de notre dogme, de notre pensée actuelle, de notre foi en la divinité du Christ, et, s'il n'est pas encore temps d'apporter la faucille pour couper la moisson, il est clair que les épis sont pleins et que les grains ne tarderont pas à être mûrs. La divinité de Notre Seigneur est aussi réellement et plus clairement contenue dans ces textes que l'infaillibilité du pontife romain ne l'est dans les paroles : <c Tu es Pierre et sar cette pierre je bâtirai mon Eglise... Fais paître mes brebis et mes agneaux. J'û prié pour toi pour que ta foi ne défaille pas, et toi, quand tu seras revenu, affermis tes frères. » (Uc, xxn» 32.) Elle l'est plus visiblement que le dogme de l'Immacnlée Conception dans les paroles : « Salut, pleine de grâces. »
Ces deux derniers dogmes n'étaient pas explicitement connus à l'âge apostolique : ils sont cependant aussi certains que le premier. La divinité du Christ serait-elle donc moins certaine à supposer qu'elle fût moins explicite dans les synoptiques que dans le quatrième évangile 7
Quelle sera l'attitude de la critique pure en face du surnaturel? On peut dire, d'une façon générale, que le critique n'étant directement ni on apologiste ni un théologien, n'a pas à formuler de conclnûons doctrinales. Il ressemble à Thistorien qui, tout en croyant à la Providence, s'il est chrétien ou simplement déiste, n'a pas à déterminer la nature de l'action divine qui dirige les événe- Deois de ce monde. Il n'a ni à faire intervenir ni à écarter Dieu dont il ne saurait être le commentateur attitré, il n'a pas à faire la philosophie des desseins de Dieu qui sont très éloignés de nos pensies et restent souvent inconnus. Il doit étudier les faits, les dégager de tont alliage humain, les mettre en lumière, en sûsir Tenchalnement visible et s'en tenir là s'il ne veut pénétrer sur le do&aiue de l'apologiste et du théologien.
Cette réserve en face de Textra-humain n'est pas la négation du ^maturel, pas plus que la réserve des tribunaux ecclésiastiques
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«n face de imracles proposés i leur eunen n'est une négation du miracle. Elle n'établit pas une cloison étanche entre l'agnosticisme ipiovisoire dn ciiiique et sa foi de chrétien, elle ne redit pas a?ec certains sopidstes que des propositions vraies théologiquement peuvent être fausses philosophiquement; on ne saurait être acculé (dans une pareille impasse, car ce qui est vrai l'est partout et toujours. Il y a une issue qui nous permet de sortir de l'impasse iprétendae, die concilier notre science et notre foi sans rien sacrifier de l'une ni de l'autre.
II n'est sans doute pas facile de tracer une ligne de démarcation précise entre le divia et l'humain, de peser dans une balance exacte la part de la foi et celle de la raison, mais cette diflSculté •n'est pas spéciale au critique ou à l'historien; elle est la même pour ie philosophe qui essaie de déterminer les rapports du fini avec l'infinL En somme^ c'est là le grand mystère et tout gravite autour de cet insoluble problème. Mis en présence de faits miraculeux, ou tenus pour tels, le critique a-t-il le droit d'en contester a priori la véracité? Ira-t-ii les passer au crible, les décanter, les mettre sons prei^se afin d'éliminer ce qu'ils contiennent de surnaturel et ne garder qu'un squelette desséché au lieu d'un corps vivant, l'écorce au lieu du fruit? En aucune façon. Il est chargé non d'expliquer la nature, l'essence des fûts, mais d'établir autant qu'il le peut s'ils sont vrûs et dans quelle mesure ils le sont. Le reste nous regarde; à nous de les interpréter au moyen d'autres critériums, d'autres motife de crédibilité, de voir comment ils peuvent cadrer avec nos croyances. La négation du surnaturel n'est pas un postulatum de la critique, car à ce compte il suffirsdt d'être incrédule pour être critique parfsût.
La critique, par exemple, n'explique pas le comment du mystère de la résurrection, mais elle établit avec certitude que les apôtres étaient convaincus d'avoir vu Jésus ressuscité, que toute leur prédication fut basée sur cette assurance : cela nous suffit. Le critique serait embarrassé pour nous dire quelle est la nature physique du corps du Sauveur tel qu'il apparut aux disciples ou à saint Paul sur le chemin de Damas : mais nous ne lui en demandons pas tant. Il nous suffit de savoir que les apôtres n'étaient pas des fous, que le grand fait de l'Bglise repose sur ce dogoie. Au nom de quel principe les rationalistes prédtés rejeUent-ils la conception miraculeuse de Jésus, sa naissance d'une Vierge, sa résurrection 7 Parce que c'est inexplicable? Hais l'inexplicaUe est la loi du monde, il se dresse partout devant noua à mesure que nous essayons d'en percer le mystère I Sans préjuger la nature intime des £ûi8 supra-naturels, le critique, après les avoir £ût passer a.u crible, doit nous les présenter tels qu'ils s<mt et nous prànettre» &
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iKHB croyants, de roir d*ib atnt coorormes ou cootraires & BoIre fci « Tds qu'ils sont »» et noo pas toujours oomne il platt à certains critiques de les voir.
L'Eglise ne veot pas rester stadonnaire, comme ses adiperaures Vesï aGcnsent; eUe yeet marcher avec la scieiice et le progrès pourra qu'il s'agisse d'une vraie sdence et d'an vrû procès. Que} progrès sdeniifique ou historique dûment constaté a-t-eUe repoussé? Ooi^ elle est lente» sage, coosenratrice, un peu déiante des nouveautés, qatote à les accepter plus tard; die suit le mouvement scientifique plus qu'elle ne le précède : mais on ne saurait l'eu Uâmer, car son rôle principal est de garder intact le dépôt qui Ini a été coidé et non de compter les satelHtes de Jupiter ou d'étabfir la chronologie des rois d'Egypte et de Ghaldée« Ces choses ont été laissées aox discussions des hoounes et la raison suffit à les résoudre. Elle ne se refuse pas à suivre la critique» puisqu'elle laisse ses enfants libres de choisir entre diverses théories sur l'on* gine du monde. Cependant, tout en reconnaissant les droits de l'hisierien, en encourageant ses recherches, en acceptant ses découvertes, eQe se réserve un droit légitime de contrôle sur ses affirma* tîoBS. Croyant à la réalité du miracle^ elle ne saurait permettre à l'historien d'en nier la possibilité, encore quH ddve contrôler chaque récit miraculeux. Il y a, j'ai conviens, une sorte d'aati* niKnie entre la liberté laissée aux critiques et le droit que TEgUse se réserve de contrôler cette liberté. Remarquons qu'elle ne conteste pas à l'historien le droit de chercher, de donner ses preuves, de tirer des conclusions. Elle conteste sedeoient le dioH de conclore suivant les idées préccmçues de l'auteur et contraireaient à sa propre doctrine. Pourrait-dle sans se suicider, souscrire par exemple à cette affirmation de Renan au eommencemeot de son ffistoire d'Israël : « Une constante expérience confirmée par la aeîenee la plus exacte prouve que cette hypothèse de causes libres, particulières, hors de nous, est tout à fait erronée. Au-dessus de la TOlooté de Thomme on n'a constaté dans la nature aucun agent imentionnel. La nature est inexorable, ses lois sont aveugles. La prière ne rencontre nuUe part aucun être qu'dJe paisse fiéckir. Aneun vœu n'a guéri une maladie ni fait gagner une bataille. »
L'Eglise ONvit an miracle sans crdre toujours à tel ou tel mirade. Loin de contester au critique un large droit de contrôle, elle exerceeSe-même ce droit avec une extrême rigueur, à ce pmnt qu'elle n'en io^wse presque aucun à notre foi en dehors des miracles évangétiques. L'historien qui étudie les faits avec pleine indépendance n'anrait pas le droit de conclure contre Dieu sous prétexte que aon action n'est pas visible; de la même fSsiçon un critique n'a
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pas le droit de conclure contre le samaturel, ni sartout de prétendre avec Renan qoe cette conclusion repose sur la science la plus exacte.
Hais l'antinomie, nous la rencontrons partout! Elle se trouve dans Topposition entre l'existence d'un Dieu infiniment bon et l'existence du mal; entre le parfait et l'imparfait, entre la sdence de Dieu et notre liberté; nous la trouvons dans le mystère d'une âme spirituelle, intelligente, libre, et soumise d'autre part i des organes matériels sans lesquels elle est comme morte; dans l'union de la pensée et du langage; entre l'état inconsdent de l'âme pendant le sommeil et son état conscient pendant la veille.
L'Eglise en dépit de ces antinomies a le droit de parler, parce qu'elle représente le monde invisible de l'idéal, de la prière, de la pensée, de l'esprit, c'est-à-dire, en réalité, le seul monde vrai, le seul qui dure. L'bistoire nous met en contact avec le monde sensible qui disparaît et s'évanouit dans le passé, celui de la terre qui retourne à la terre, de la cendre qui retourne à la cendre. L'historien qui se bornerait à exhumer les faits, à indiquer leur enchaînement satisferait la curiosité du chercheur sans contenter le philosophe ni le chrétien, car il n'en donnerait ni la raison ni le sens. Ainsi entendue, l'histoire n'est guère qu'un musée archéologique, un catalogue bien fait des tombes de l'immense nécropole; elle est incapable de nous dire la raison de ce qui a été et qui n'est plus, de donner le sens de cette énigme indéchifirable dont nous n'aurons la signification totale que dans le ciel.
Seule l'Eglise, dépositaire de la révélation peut dès ici-bas, dans une large mesure, nous dire le pourquoi de ces agitations, de ces incohérences, de ce flux et reflux d'idées, de ces violences qui font de l'histoire une épreuve pour notre intelligence et notre sens de rectitude morale. La révélation de Jésus soulève un petit coin du rideau, nous laisse entrevoir quelques-uns des desseins de Dieu et nous donne le sens chrétien de l'histoire.
Ces remarques suflBront, nous l'espérons du moins» à rassurer les consciences et les intelligences, à faire comprendre que pour n'être pas tous explicitement enseignés dans les synoptiques, nos dogmes n'en sont pas moins certains, attendu qu'il y a en dehors de ces évangiles assez d'autres éléments historiques indéniables pour que notre foi repose toujours sur des bases inébranlables, et ne soit jamais un sentiment de religiosité vague, une impression d'âme, un je ne sais quoi d'indécis et de flottant qui n'a rien de commun avec la foi catholique.
f E. 1. MiGNOT, Archevêque d'Albi.
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