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LE CATHOLICISME EN GOBÉE

Ainsi que nous l'avons vu, la Corée gardant aux étrangers une baine violente des souffrances qu^ils lui avaient causées, s'était condamnée à un isolement absolu au milieu des nations de l'Extrême- Orient. Tout naufragé sur ses côtes était condamné anciennement à un esclavage perpétuel, ainsi que les Hollandais du Holanchia et du Sperwer en firent la cruelle expérience. Plus tard, craignant que les nations d'Europe ou d'Amérique ne suivissent l'exemple des japonais, en exigeant des concessions de terrain dans ses ports, elle se contenta de les faire reconduire an delà de la frontière sans les maltraiter. Tel fut le cas de quelques Américains naufragéi sur la côte de Houanghaï (?) le 24 juin 1866 et reconduits en Mandchourie^ d'ob ils gagnèrent le port ouvert de Niéon-tchouang t.

Afin d'éviter même le contact avec la Chine, elle avdt détroit villes et villages dans une zone de 20 lieues de largeur sur toute sa frontière du nord. 11 avait été convenu que personne ne pourrait habiter ce pays condamné k rester désert. Des postes douaniers furent établis tout le long des fleuves Ya-lou et Tou-mène, afin d'empêcher les étrangers qui auraient traversé la zone neutre de pénétrer en Corée.

Une fois par an et seulement pendant quelques heures, les commerçants chinois pouvaient venir échanger leurs marchandises avec les marchands coréens dans les deux villes frontières de Ooi-tjion et à l'embouchure du Ya-lon et de Houne-tchoune, près de Testuaire du Tou-mène. Tout individu étranger trouvé dans ces villes après l'heure de fermeture du marché, était invariablement massacré. Pour, éviter que des Chinois ne profitassent du retour i Stoal de la caravane annuelle accompagnant k Pékin les ambassadeurs du roi de Tchio-sen pour y pénétrer sous un déguisement, on dressât an état dvil exact de chacune des personnes composant la suite des ambassadeurs. Ces détails montrent avec quel soin

< Captain Me Carlin et Téquipage du schooner Surprise (Corea the BermU nation^ p. 391).

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jaloux les Coréens se gardadeot contre l'entrée des étrangers dans leur pays et quelles furent les ruses auxquelles durent avoir recours les premiers missionnaires qui risquèrent leur yie pour porter la religion chrétienne aux habitants de la nation hermite. Les aumôniers portugais des troupes japonaises de Talko-saina n'ayant sans doute pu entrer en relation avec les Coréens, l'histoire de l'introduction du christianisme dans le royaume coréen ne date que de 1784. A cette époque un lettré coréen, Senghuni, attaché k l'ambassade, fut baptisé à Pékin par Mgr Alexandre de Govea. Il retourna évangéliser son pays et y prépara l'entrée d'un prêtre chinois, Jacques Triou, qui y pénétra le 23 décembre 1794, fut reconnu et décapité le 31 md 1801, après avoir converti un certain nombre de personnes. La persécution avait commencé contre les chrétiens dès 1784, date du premier édit lancé contre le christianisme par le précepteur du roi. On comptait, malgré la persécution, 4000 chrétiens en 1794. En 1791, un prêtre portugais de Macao, J. dos Remedios, essaya en vain de franchir le Ya-loa. Nouvel édit contre les chrétiens en 1802, puis ils jouissent de la paix jusqu'en 1815.

En 1832, le Révérend Karl Gutzlaff, missionnaire protestant prussien S passa un mois sur la côte de la province de Chulla et envoya au roi des présents, une Bible et des livres de religion en caractères chinois. Il en donna aux gens du pays qui risquèrent leur tète en acceptant ces traductions chinoises de travaux sur la géographie et les mathématiques, et il dut se retirer sans avoir pu convertir personne au protestantisme.

Cette même année, M. Barthélémy Brugière, missionnaire catholique français à Bangkok, s'offrit pour pénétrer en Corée et fut sacré vicaire apostolique de ce pays. Hais il mourut le 20 octobre 1835, à Shingking (Moukden), en Mandchourie, sans avoir pu entrer dans son vicariat. Son hôte, Pierre-P. Haubant, réussit à traverser la frontière par la ville d'Aî-tchiou, en passant de nuit par les égouts, déguisé en Coréen en deuil. Il fut le premier Français qui mit le pied sur le sol de la Corée. Il y fat rejoint de la même façon par son confrère des Hissions Etrangères de Paris, H. J.-H. Chartang, le 31 janvier 1837. Une année plus tard, Hgr Laurent- Harie- Joseph Imbert réussit, comme Iqs deux prêtres, à traverser le désert de la zone neutre et la glace du Ya-Ioû. La douane et les chiens des gardiens de la frontière furent successivement évités, et il parvint, après mille diflScultés, juscju'à Séoul où il se logea à l'ombre même des murs du palds royal. De 6000 qu'ils étaient à la fin de 1837, les chrétiens s'étaient rapidement mulii-

« Envoyé par la Société des Missions néerlandaises.

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plies et on en compudt 9000 en 1838. Le 16 janvier 1839, ils étaient 10,000; les autorités en furent tellement effrayées que, le 7 juillet, on a£Schait le troisième édit royal condamnant à mort les sectateurs de la religion nouvelle. Pour sauver son troupeau, Tévèque crut devmr se livrer et ordonna à ses deux prêtres Maubant et Cbartang d'en faire autant. Ils obéirent et, tous trois, après avour reçu soixante-six coups de bâton, furent décapités le 21 septembre. L'église catholique coréenne fut sans prêtres ni pasteur pendant six années. André Kim^ chrétien indigène, essaya en vain de rentrer dans son pays en 1842.

Le 31 décembre 48&3, Jean-Joseph Ferréol était sacré évêque de Corée ob il essaya de pénétrer en 18&&. N'ayant pu y réussir, il envoya A^ Kim et celui-ci, après plusieurs essaûs infructueux, arriva à Séoul le 8 janrler 18&5. Le 24 avril de la même année il gagnait Qiang-haî sur une mauvaise barque coréenne non pontée. Il se mit en rapport avec les missionnaires français de ce port ob il fat rejoint par Mgr Ferréol qui l'ordonna prêtre. Le 1" septembre le « sabot », comme il appelût sa pauvre barque cbevUIée de bols, reprenait la direction de la Corée ayant à son bord Mgr Ferréol, M. A.-N. Daveluy, prêtre français, et le fidèle Kim. Sous le déguisement de nobles Coréens en deuil, ils réussirent & dâ)arquer en on point solitaire de la côte le 12 octobre et gagnèrent Séoul où il leur était plus facile de se cacher que partout ailleurs. M. Maistre, ^conduit par un % chrétien nommé Thomas Tàoî, pénétra dans le pays par la Handchourie orientale et la ville frontière de Hounetcboune, mais reconnus ils furent renvoyés à MouLden après de sévères réprimandes. André Kim, prétendant fsûre le commerce du poisson, dressait péniblement la première carte de la côte coréenne occidentale qu'étudiait k ce même moment (1842) l'amiral Cécile avec ses frégates tErigone et la Favorùe. Il fut surpris, emprisonné, comme il essayait d'expédier ses travaux en Chine sur une jonque de ce pays qui pêchsdt aux environs.

Le 16 septembre il payait de sa tête « le crime d'avoir communiqué avec les sauvages occidentaux ». Le gouvernement étsùt fort effrayé par la présence des deux navires français près de , l'entrée de la rivière de Séoul où le contre-amiral Cécile cherchait (le 1'' juin) à entrer pour demander au roi réparation au sujet du massacre de llgr Imbert et de ces deux prêtres, Maubant et Cbartang. On avait aussi aperçu du 25 juin à la fin de juillet 1845 le navire anghds Samarang^ capitaine Elward Belcher, qui relevait les côtes des lies Qnelpaert, Beaufort, Port-Hamllton et de Mont-Auckland et l'on craignait une invasion de la Corée par les étrangers d'Europe.

168 Là CORÉE

Ea août 1847, le commandant Pierre avec les frégates la Gloire et le Victorieux^ ayant k son bord Thomas Tsoî et H. Haistre comme gaides, cherchait à pënéirer dans la rivière de Séoul pour obienir du roi une réponse à la lettre de l'amiral Cécile. Il se trouvait le 10 août dans le groupe des lies situées au large de la côte de Ghullu par 35' &5' de latitude et 12i* 8' de longitude (0. de Greenwich) quand les deux navires s'échouèrent en un endroit où les cartes anglaises indiquaient douze brasses de profondeur. A mer basse les deux frégates s'enlisèrent si profondément comme nous l'avons déjà dit, qu'il fallut renoncer k tout espoir de les sauver. On fit camper les équipages sur l'tle Kokoune et l'on expédia l'une des chaloupes chercher des secours k Shanghaï d'où elle ramena le consul de France, H. de Hontigny, avec un navire de guerre anglais qui rapatria les naufragés en Chine. Quant à la réponse du roi de Corée à la lettre de demande d'explications de Tamiral Cécile, elle lui fut expédiée de Hacao par la voie de Pékin. Elle expliquait comment on traitait avec égards des naufragés françds, mais qu'on décapitait ceux qui pénétraient secrètement dans le pays, à la faveur d'un déguisement. Quand l'amiral arriva à Paris en 1848 la révolution venait d'y éclater et il ne fut donné aucune suite aux afifaires de Corée. On oublia même d'envoyer un navire reprendre sur l'île Kokoune le matériel et l'artillerie débarqués des deux frégates naufragées. Telle est l'histoire des premières relations officielles de la France avec la Corée.

Mgr Ferréol mourait de paralysie le S février 1853; une fièvre cérébrale emportait le 18 juin 185& son remplaçant, l'abbé Jamson, entré seulement en mars de la même année.

De nouveaux apôtres leur succédèrent ; ce furent Mgr Siméon, Mgr François Bemeux avec les abbés M. A. Petitnicholas et C. A. Pourthié qui débarquèrent ensemble sur la côte de Houanghaî-do avec une jonque chinoise. L'abbé Féron, grâce à une jonque coréenne, les rejoignait le 31 mars 1857 à Séoul. M. Daveluy fut sacré évèque par Mgr Bemeux ^ et M. Maistre mourait peu après. Le nombre des chrétiens était monté à 16,500. Effrayés par la défaite de la Chine aux mains des alliés en 1860, les Coréens fortifièrent leurs frontières et leurs côtes dans l'attente d'une invasion. Ils cessèrent de persécuter les chrétiens qui purent se montrer ouvertement partout, portant en évidence les signes extérieurs de leur religion, croix et chapelets Beaucoup de Coréens se firent même chrétiens dans l'espoir de trouver grâce auprès des

^ Ce fut lui qui euvoya les documents réunis par Daveluy et qui servirent en France à Fabbé Dallet pour écrire la première partie de son magnifique ©uvrage : V Histoire de V Eglise de Corée,

LAGORiE • 469

soldats étrangers s'ils pénétraient dans le pays. Msis il se produisit nne réaction de rage et de colère, quand on apprit que le général russe Ignatieff avait profité de la défaite de la Chine pour loi arracher par traité la cession de la province entière de l'Oussouri arrosée par l'Amour etlaSoungari. La conséquence immédiate fat qu'en moins de dix ans des milliers de Coréens s'enfuirent de leur pays pour coloniser les nouveaux villages créés par la Russie. En octobre 1S61, quatre nouveaux missionnaires français, MU. Landre, Joanno, Ridel et Calais débarqudent dans l'île de Merinto et venaient aider les chrétiens dont le chiffre était de 18,000. Puis on vit arriver M. Aumaitre en mars 186S. Le roi Chul-chong, le dernier de la dynastie des Ni fondée en 1392, mourdt sans héritier, le 13 janvier 1864. La reine Tcho, l'aînée des trois veuves de rois qui avaient régné depuis 1831, se saisit du pouvoir. Ecartant du trône son neveu Cho-sung, elle y fit monter Nikung, un prince royal âgé de douze ans. Le père de celui-ci, prenant le titre de Taï-wen-koune (seigneur de la grande cour), s'empara du sceau et des emblèmes royaux et devint régent effectif. Ce maire du palais coréen régna pendant les neuf années qui suivirent. Conservateur endurci, ennemi acharné des chrétiens, des étrangers et de tout progrès, il avait, disent les Coréens, un cœur de pierre et des entrailles de bronze. Aussi sous sa régence despotique, la persécution contre les chrétiens fut- elle des plus acharnées et des plus cruelles.

En janvier 1866, un navire de guerre russe vint à Ouène-Sane dans la baie de Broughton, sur la côte nord-est et demanda poui les marchands russes le droit de s'établir en Corée. Le régent fit une réponse évasive, disant qu'il en référerait à son suzerain l'empereur de Chine. Les chrétiens s'émurent et s'efforcèrent d'obtenir j la liberté de leur religion au moyen d'une alliance de la France avec l'Angleterre. Ils prétendaient assez naïvement opposer ces deux nations à la Russie et sauver ûnsi leur pays de l'envahissement par le potentat du Nord. Ils présentèrent ce plan aux régents^par l'entremise des trois nobles chrétiens. Ce fut le signal d'une reprise violente de la persécution, le cri général fut :;« Mort aux chrétiens, mort aux étrangers. » Le navire russe ayant disparu, on^se rua de toutes parts sur les chrétiens, Mgr Berneux fut emprisonné le 23 février, puis on se saisit de HU. de Bretennières, Beaulieu et Dorie. Ils furent suppliciés puis décapités tous quatre le 8 mars.

Le 11 mars, ce fut le tour de MU. Pourthié, Petitoicholas et d'Alexandre-Ou et, le vendredi saint 30 mars 1 866, on mit à mort Mgr Daveluy avec MM. Aumaitre et Huin. Trois prêtres français,

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IIM. Ridel, Calais et Féron parent seuls s'échapper sur des barques de pèche. Ils abordèrent i Tché-fou d'où H. Ridel informa l'amiral Roze de ce qui se passait. Pour la seconde fois, l'église coréenne se trouYÙt privée de pasteurs.

L'ambassadeur de France k Péking, M. de Bellonet envoya l'escadre française des mers de Chine, sous les ordres de l'amiral Roze, .demander réparation an régent. Pilotée par II. Ridel, qni servait aussi d'interprète, elle pénétra le 21 septembre 1866, dans la rivière de Séoul et, le 23, les navires remontèrent jusqu'auprès de la capitale où la panique fut telle que 7,000 mad«)ons furent abandonnées par leurs habitants ^ On essuya sans dommage le feu de quelques forts qui furent vite réduits au silence. On resta quelques jours k la hauteur de Séoul, mais on ne put rien obtenir des habitants et de la cour. Le Taî-ven-keune fit faire d'immenses préparatifs de guerre et demanda aide et protecdon aux Japonais. Mais le Taïkoon venait de mourir, la guerre civile régnait au Japon et on oublia complètement la Corée et ses demandes de secours. La flotte française tout entière dut se rendre au Japon.

Le 13 octobre, l'amiral revint en Corée et attaqua les forts de Kanghoa qui furent pris, puis bi ville fut livrée aux flammes le 16. On y saisit le trésor royal, d'une valeur d'environ 38,000 dollars, et on emporta comme trophée une grande quantité de drapeaux et d'aurmes fort curieuses. C'est ainsi que certains canons se chargeaient par la culasse, d'autres avaient une série de lumières auxquelles on mettait le feu successivement, de façon à accélérer la combustion de la mauvaise poudre coréenne. Le 26 pctobre, on tomba dans une embuscade où l'on perdit 25 hommes. On bombarda ensuite l'armée coréenne. Le 27, on subit un léger échec à la suite duquel on eut 32 blessés sur 80 combattants. Le lendemain, on abandonna la partie et l'on reprit la route de Chine, où l'on apprit que le gouvernement impérial français blâmait l'expédition et l'ambassadeur, H. de Rellonet, qui avût agi de sa propre inidaûve.

Peu après, le roi de Corée, âgé de quatorze ans, se mariait à une fille noble de la famille Blin, et l'empereur de Chine envoyait son ambassadeur Koeling donner l'investiture â la jeune reine et porter ses félicitations au roi. La paix revenait dans la chrétienté de nouveau sans pasteur.

Mgr Félix Ridel fut sacré évèque â Rome en 187A, et essaya en vain de rentrer en Corée en 1876. En 1876, deux missionnaires réussirent â pénétrer dans le pays : ce furent MM. I>eguette et Liou ville, bientôt arrêtés à leur tour.

<M. Ridel arriva le premier à Tché-fou le 7 juillet, il y fut rejoint un peu après par deux autres missionnaires MM. Féron et Calais.

Les Japonais obtiennent, le 26 février 1876, l'ouverture de trois ports en Corée. Le premier, Fonsan, est ouvert immédiatement; les deux autres doivent l'être, l'un dans quinze mois, l'autre dans vingt mois. Us sont autorisés k faire de l'iiydrograpfaie sur les €6tes, et ils font, six mois plus tard, un traité de commerce. Une légation coréenne est envoyée à Yedo, et le Japon établit une représentation diplomatique k Koufa.

Au commencement de 1878, Mgr Ridel réussit enfin à renirer en Corée, mais il est fait prisonnier le 28 janvier. Le ministre de France à Pékin fait demander sa mise en liberté et l'envoie chercber par la canonnière la Surprise. Le roi, craignant la guerre ayec la France, met l'évèque en liberté. 11 est ramené à Tcbé-fon par la Surprise le 5 juillet 1878.

Le gouvernement chinois, effrayé de voir la Russie intervenir en

Corée et occuper le pays, envoie deux courriers au roi, l'un par

terre, l'autre par mer, pour lui consdller de conclure un traité

avec les nations européennes, et d'ouvrir ses ports au commerce

international, comme les étrangers le désirent depuis quelque

tempe. Cela se passsdt en 1880. L'année 1882 v(Ht enfin finir la

persécution contre les chrétiens. Les missionnaires rentrent dans

le pays à la faveur des nouveaux traités conclus, d'abord en 1882

avec les Etats-Unis, puis en 1883 avec l'Angleterre, l'Allemagne,

rAotricbe, la Russie et l'Italie. Le roi refuse encore, cependant,

de laisser prêcher la reli^on à l'intérieur, bien qu'il ait donné

l'ordre d'enlever toutes les bornes routières sur lesquelles était

affiché ou gravé un édit défendant aux étrange^^ de passer outre.

Mgr Blanc est sacré le 14 juillet & Nagasaki évèque de Corée. Le

26 décembre i883, il y avait huit missionnaires dans le pays et

12,000 catholiques. Mgr Ridel, rentré malade en France depuis 1882,

meurt à Vannes le 20 juin 1884. £n 1886, la France signe à son

tour un traité avec la Corée, ratifié en 1887, mab malgré tous les

efforts de H. le consul Dillon, envoyé à Séoul par H. Bourée,

notre ministre à Pékin, on ne peut obtenir une reconnaissance

offideile de la religion catholique. La di£Sculté est tournée comme

suit : M. Cogordan obtient qu'on laissera aux Français résidant

dans le pays la liberté de professer leur religion, ils pourroni

parcourir le pays librement avec un passeport, professer on

étudier la langue écrite ou parlée, les sciences, les arts, les lettres.

Aucun autre traité n'avait obtenu cela. Un conmûssaire spécial du

gouvernement français pourra s'installer à la cafÊtale. L'année

1888 voit les sœurs de Saint-Paul de Chartres s'é^lir à Séoul,

et en 1890, Hgr Mutel est sacré on remplacement} de Mgr Blanc,

décédé. On ouvre un petit séminaire i Séoul. £n 1891, Ugr Muiel

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arri?e à la capitale oh s'installe aussi H. Gollin de Plancy comme commissaire du gouvernement fraoç%is. La tolérance du culte, sinon sa liberté complète, permet d'y commencer une cathédrale. On compte alors 1,500 chrétiens à Séoul et 20,000 dans les pronnces«

La guerre édate, en juillet 1894, entre la Chine et le Japon. Les troupes japonaises envahissent la Corée; les Chinois s'enfuient après avoir été battus à Asan et à Ping-yang. En se retirant, ils massacrent, le 29 juillet 1894, un missionnaire catholique, l'abbé Jozeau, sur les bords du fleuve Kong-tyon. Le Forfait avait été envoyé k Tchemulpo, par le gouvernement, pour y protéger nos missionnaires dès le 9 juin. Gela était d'autant plus nécessaire, que la Corée était en ce moment même en proie k une révolution intérieure de la part des Tong-haks, secte religieuse et parti politique ultra- conservateur. Ils voulaient revenir aux anciens errements d'isolement absolu et renverser le gouvernement qu'ils accusaient de pactiser avec les étrangers. Ils s'attaquent aux chrétiens, dévastent leurs villages et cherchent k s'emparer des missionndres pour les massacrer. Ceux-ci se rendent k la côte et sont recaeillis k la baie Basil (Ma-Ryang) par Clnconstant^ qu'y avait dépêché l'amiral Dupuis. D'autres sont embarqués k Ouen-san. Les chrétiens se réfugient en masse à Séoul. La paix est conclue entre le Japon et la Chine le 17 avril 1895 et la persécution s'apaise. On reprend la construction de la cathédrale, qu'on avadt dû arrêter pendant toute la guerre, les maçons chinois qui y étaient employés ayant dû s'enfuir lors de l'entrée des troupes japonaises.

L'ennemi acharné des chrétiens, le père du roi et régent, le trop fameux Taï-wen-koum, est mis à l'écart sur le conseil du ministre japonais à Séoul, le comte Inouyé. A partir de ce moment, le Journal des Missions catholiques ne donne plus rien d'intéressant sur la Corée, où le catholicisme se développe librement. On y constate seulement, le 31 mai 1898, l'inauguration offidelle de la cathédrale (enfin achevée), en présence de tous les étrangers présents k Séoul avec leurs représentants officiels.

Dédiée k saint Joseph, elle s'élève sur la colline de Chong-byen (on de la cloche) dans la partie sud de la capitale. Comme ce site est proche du temple de Yung-hui, où l'on garde les portraits des rois guerriers de la dynastie actuelle, aucun Coréen ne pouvait y construire, de crainte de troubler les poong-su (influence géomantique) du dit temple. Le terrain était resté vide jusqu'au moment ob la mission catholique l'acheta, non sans de grandes difficultés i. L'Atlas des Missions de la Société des Missions étrangères, publié

4 London and China Telegraph, 2 août i898.

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par Adrien Launay, en 1890, nous montre qu'à cette époque nos missionnaires de la rue du Bac auxquels est confiée l'évangélisation de la Corée y possédaient : 1 résidence épiscopale & Séoul ; 8 résidences de missionnaires, soit une par province et 186 chrétientés. Le compte- rendu des travaux de cette société, paru en 1898, donne les chiffres statistiques suivants au 31 décembre 1897 :

1 éfèque; 27 missionnaires français; 3 prêtres indigènes dirigeant 32,217 catholiques coréens, avec l'aide de 6 catéchistes. La mission possède 27 églises ou chapelles; 1 séminaire avec 20 élèves; 31 écoles et 2 orphelinats avec 333 élèves et 362 orphelins. La population totale du royaume y est évaluée & 10 millions, et on admet que les protestants sont au nombre de 777. L'é?èque se félicite des progrès accomplis dans l'année, où l'on a augmenté de 3A95 le nombre des chrétiens. On a créé des résidences et écoles dans les ports ouverts de Ouene-san et Fousan. Une jolie église a été construite k Tchemulpo, le port de Séoul, aux frais des sœars de Saint-Paul de Chartres, qui y [ont un orphelinat avec 2 sœurs, là garçons et 26 filles et un dispensaire. Dans celui de Séoul, dirigé par 6 Sœurs, elles ont 117 garçons et 205 filles ^ Mais ces nombres varient constamment k cause des décès qui y sont fréquents, « les Coréens ne se défaisant, le plus souvent de leurs enfants, que quand ils sont mourants ou si épuisés par les privations endurées, que la moindre maladie les emporte. Vu le peu de ressources, on est malheureusement obligé de refuser au moins autant d'enfants qu'on en admet ^ ».

La mission catholique possède encore un asile de vieillards (15 personnes), 1 ouvroir avec 50 élèves; un atelier avec 30 apprentis, une imprimerie en caractères latins et coréens qui avait déjà produit 35 volumes de religion en 1895.

C'est Bxnsi que, suivant une tradition, dont les preuves abondent partout où ils ont porté leurs pas et versé leur sang, nos missionnaires qui ont pénétré dans ce pays pour l'ouvrir à l'influence civilisatrice de la^ croix, y ont assurê en même temps, sans indiscrétion comme sans faiblesse, le respect et l'influence du pavillon français.

A.-A. Fauvel,

Ancien officier des douanes chinoises.

* Les sœurs de Saint-Paul de Chartres ont aussi dans leurs deux établis-' sements 10 novices, 14 postutantos et 6 aspirantes indigènes.

Le gouvernement français possède aussi à Séoul une école dirigée par M. E. Martel.

' Société des Missions étrangères. Compte-rendu des travaux de 1897. Paris»

10 FivaiBR 1904. 3i

Après le séjour à Biarritz, Jeanne n'avait pas voulu émigrer vers la Côte d'Azur. Ce printemps éternel, qu'on poursuivait partout^ finissait, disait-elle, par l'anémier, et elle se retremperait dans un hiver froid de son vieux Paris.

En réalité, elle avait craint l'illusion qui habité sous les cieux toujours bleus, à l'ombre éternelle des palmiers et des orangers, l'illusion qui avait jadis leurré ses parents et à laquelle elle devait d'être née. Et voilà peut-être pourquoi elle n'était guère qu'une illusion elle-même, un fantôme de jeunesse et de beauté, passant rapidement à travers la vie, et qu'un rêveur comme Michel Obranine seul avait pu songer à arrêter.

A Paris, aussi, elle se sentait plus loin de Michel que dans ces villes cosmopolites où, à chaque tournant de rue, une silhouette d'étranger, quelque Slave blond aux yeux de lin, réveillait son souvenir ; et puis, il lui semblait que Paris vaudrait mieux pour les autres, à qui elle ne pouvsdt plus s'empêcher de penser.

Maintenant, réinstallés dans l'appartement de l'avenue Hoche, tous reprenaient une existence plus normale. Gaétan allait quelquefois à r Ecole de droit, Pierre se remettait à travailler vaguement un examen problématique, et les préparatifs pour l'hiver : msdson à remonter, robes à commander, courses & faire, donnaient on alhnent à l'activité de M""* de Montclas et d'Odette. ^

Jeanne elle-même trouva plaisir à cette reprise de possession de Paris, dans la saison courte et charmante qu'est la fin de l'automne, période de repos entre les rigueurs de l'été et lé recommencement du travail et des affaires, quand les rues sont encore calmes^ les squares fleuris, que les objets aux étalages paraissent frais, qu'on circule à l'aise dans les magasins et qu'on se promène au Bois, pour se promener, sans avoir toujours quelqu'un à reconnaître et à saluer.

• Voy. le Correspondant des 10 et 25 janvier 1904.

YICTOI» VkUl 475

Jeanne sortait assez souvent avec H""* Saulaye, mais celle-ci ne semblait plus apprécier, comme l'année dernière, le plaisir luxueux de se prélasser dans un coupé bien attelé. Autant que Ton parvenait à démêler ses préférraces, elle eût mieux aimé rester à la maison. Elle ne demandait plus de congés, comme autrefois, où, toute la semaine durant, elle s'ingéniait à gagner sa liberté du dimanche, pour aller embrasser son fils, alors en pension à Versailles. L'enfant, trop jeune et trop délicat, n'avait pu rester dans cette pension. Après sa dernière maladie, le médecin lui avait prescrit l'air de la campagne, comme une condition absolue d'existence, et la tante de son père, une vieille fille normande, s'était offerte à le recevoir, mais à condition que sa mère ne vint pas le visiter. M""* Saulaye avait consenti à cet abandon; par quelles raisons et dans quels sentiments? On ne le saurait pas, du moins par elle.

De plus en plus renfermée, elle restait des heures durant à travailler en silence dans le coin ob on lui donnait asile; car, bien que l'appartement fût vaste, on s'y trouvait k l'étroit depuis que Pierre était revenu du collège et Gaétan du régiment, et M""* Saulaye, naturellement, avait été sacrifiée. Elle couchait dans une sorte de réduit presque obscur, à cdté de la cuisine. Quant à Carlo, invité très nettement par M""* de Montclas à monter au sixième, il n'avait rien répondu, mais il s'était empressé de faire installer son lit dans le cabinet de travail de son père, la plus belle pièce de l'appartement, et M. de Montclas n'avait pas eu le pouvoir de l'expulser.

Pour Gario, le retour k Paris n'apportait aucune détente. Quelquefois il sortait de bonne heure et rentrait tard, semblant avoir battu le pavé tout le jour; et il passait aussi des matinées et des après-midi entières enfoncé dans un fauteuil, à lire un journal, avec des coups d'oeil farouches aux allants et venants. Jeanne le devinait en quête d'une situation, s'activant démesurément au moindre espoir entrevu, et absorbé dans une rage impuissante après chaque échec. Ce rôle de parasite qu'il exagérait n'était que pour masquer les affres de sa fierté à la torture. Il n'y avait que Jeanne qui s'en aperçût et peut-être aussi M. de Montclas, mais ce dernier se hâtait de fi^rmer les yeux. 11 lui en eût coûté trop cher de les ouvrir.

a Pas de sang dans les veinesl pas même la bouche assez fine pour sentir le mors ! » se récriait M""* de Montclas de sa voix aigre, quand Carlo se bornait à un persiflage alors qu'elle avait espéré une scène.

Ge caractère étrange de Gario ne laissait pas d'exciter l'intérêt. Il n'était pas un de ces pantins mondains dont Jeanne avait si vite

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appris k connaître les ficelles, et il advint k la jeune fille de songer, devant ce visage impassible, à la comparaison que Carlo avait faite un jour de lui-même avec le Masque de fer.

Deux fois elle crut voir le masque se soulever.

Un matin, elle aperçut dans le vestibule Carlo reconduisant un visiteur k mine de pauvre diable, et Carlo parlait à celui-ci d'un ton, avec une physionomie qu'il n'avait pas en famille, qui changèrent brusquement quand, la porte à peine refermée. H''* de Hontclas surgit pour demander :

— Qu'est-ce encore que ce râpé- là 7

— Un ami d'Amérique qui veut m'intéresser au trust du diamant, répliqua-t-il moqueur.

Un autre jour, en l'absence de Carlo, on entendit M""* de Montclas pousser des exclamations indignées.

— Mon Dieu, que vous arrive- 1- il?

— Ce qu'il y a, dit-elle, montrant avec fureur k son mari une magnifique gerbe de fleurs portant l'étiquette d'un grand magasin du boulevard, c'est qu'on vient d'apporter ceci pour votre fils. Voilà à quoi il emploie l'argent qu'il vous extorque. Ahl ce sont des libéralités bien placées!...

La scène durait toujours, quand Carlo rentra, et il eut un froncement de sourcil devant la gerbe accusatrice :

— En effet, dit-il, c'est pour moi, et je ne sais pourquoi on vous a remis ces fleurs.

— Oh I je n'ai pas cru un instant qu'elles me fussent destinées.

— Eh bien, je vais vous demander la permission de les porter à leur adresse.

— Est-ce donc si pressé?

— Elles sont attendues depuis longtemps.

Il prit les fleurs et s'en fut de son air de bravade.

— Et vous souffrez une pareille impudence? Là, devant moi, devant sa cousine, devant sa sœur! clamait M"* de Montclas, tandis que son mari paraissait horriblement gêné.

Le lendemain était le jour des morts. L'été de la Saint-Martin avait pris un peu d'avance, et Jeanne, sans en rien dire à personne, pour- éviter les observations, se fit conduire au Père-Lachaise où reposaient ses parents.

On avait construit pour eux une petite chapelle, soigneusement entretenue, se dressant, blanche et dorée, auprès du vieux caveau de famille, jugé trop humide et trop pauvre, et qu'on abandonnait aux anciens morts, parents éloignés que personne ne visitait plus. On n'avait rouvert ce caveau qu'une fois depuis plus d'un deaiisiècle, peut être par économie, pour y introduire celle qui n'avait

T1GT01R£ D'AME m

jamais eu de place en ce monde, et qui serait ici moins remarquée, plus vite oubliée qu'ailleurs.

Elle n'avait cependant pas été oubliée, cette an née- ci, et, sur la dalle noire où s'effaçait un nom obscur, Jeanne reconnut la gerbe de fleurs de la veille, les fleurs que Carlo, à la dérobée, apportait à celle qui les avait longtemps attendues en effet, à sa mère.

On fit encore allusion aux prodigalités impudentes de Carlo. Il laissa dire, il s'amusa à prêter le flanc, et /eanne aurait eu scrupule k le disculper. Même à lui, elle n'aurait osé avouer qu'elle avait surpris quelque chose des sentiments qu'il ne voulait pas livrer au vulgaire.

Elle essaya d'ailleurs inutilement de lui en arracher une autre manifestation. Il avait remis son masque de fer et se montrait même plus que jamais hostile et provocant.

De nouvelles déceptions lui étaient sans doute venues de l'extérieur, et la situation intérieure se tendait de plus en plus. La faute en était à lui autant qu'aux autres. Il s'exaspérait à tout propos, comme si un levain nouveau eût agité ses rancunes et ses colères anciennes. Les terribles boutades du jeune homme atteignirent jusqu'à Jeanne. Contre elle aussi il parut avoir des griefs inexpliqués.

De fait, M""^ Saulaye était, à présent, la seule qu'il épargn&t, et l'institutrice, de son côté, devenait charitable dès qu'il s'agissait d'excuser ou de dissimuler les incartades de Carlo. Une entente secrète semblait exister entre eux, s'affirmant par une rapide expression de physionomie, un imperceptible sourire que personne ne remarquait, mais qui ne pouvaient échapper à la claire vue de Jeanne, à sa seconde vue pour mieux dire.

« Pourquoi cela? » se demandait-elle.

L'hiver vint, tout d'un coup, et, en quelques jours le décor de Paris eut changé : fleurs mortes, arbres noirs, maisons grises, passants emmitouflés, chevaux glissant dans la boue. Autour des fontaines gelées, les statues encapuchonnées de glace formant des monuments étranges dans le brouillard; le brouillard partout, maître de la ville, s' amusant aux effets les plus fantastiques, faisant du soleil une lampe dans un globe de verre dépoli, dessinant de petits tableaux dans le genre de Carrière, figures vagues, groupes indistincts, coins de rue embués où se détachent les braises rouges d'un fourneau de marchand de marrons ou la lanterne d'une petite voiture sur l'or de « la belle valence ».

Jeanne toussait beaucoup, et vivait de plus en plus retirée. Le docteur Gasselin n'avait pas à lui renouveler ses prescriptions à cet égard. Que serait elle allée chercher au dehors? la pitié publique ou le souvenir de sa folie passée?

478 YIGTOIBE D'AME

Odette aussi, au d^ut de la saison, avait boudé le monde. Alors, elle s'énervait encore lorsqu'on la taquinait sur le petit Trois-Six dont le sort ne devait pas être définitivement réglé entre elle et sa mère.

Puis, un jour, elle était revenue d'une tournée de visites très animée, le verbe haut, et, d'elle-même, elle avait remis le petit Trois-Six sur le tapis, racontant sur lui des anecdotes inédites et prouvant, avec toute son habileté, n'avoir jamais eu d'autre intention que de se « payer sa tète ».

— M"*" Odette est allée aujourd'hui chez la princesse Vrascow, remarqua M"''' Saulaye, de son air de n'y pas toucher.

La princesse Vrascow était une amie des Obranine. Elle avait dû parler d'eux, peut-être annoncer leur retour? Peut-être étaientils revenus?

Odette ce soir-là évita sa cousine, pour laquelle H"* de Moniclas eut, au contraire, des élans inaccoutumés, et Jeanne releva encore ce mot de Carlo : le mot de la situation.

Gomme Odette se remettait à dauber sur son adorateur de Biarritz .

— Ah çà, dit-il, pour lâcher ton pis-aller, tu as donc en vue quelque chose de plus avantageux?

En rentrant chez elle, Jeanne eut la fièvre, mais cette vie plus intense dans ses artères lui sembla une sorte de résurrection. Elle se crut dégagée de cette terrible charge des autres que, sans savoir comment, elle avait assumée.

« C'est tropl Vouloir encore prendre Michel par intrigue et par ruse quand je le lui abandonnais! Jamais de franchise I Jamais de grandeur I Aller de préférence au plus bas et par les voies détournées! Et Michel, qui a cru m' aimer, pourrait m'oublier pour Odette? »

Une dernière révolte la souleva :

« Je vais être majeure, et, dès maintenant, je suis libre d'aller & Santellier. Oui, être seule, loin d'eux tous, à Santellier. Mourir en paix à Santellier. »

Sa mort, au moins, devait lui appartenir, la mort qui viendrait peut-être bientôt et qu'elle redoutait de moins en moins, tant elle se lassait cruellement de ce reste d'existence.

Elle sentit monter sa fièvre. Au lieu de se coucher pour ne pas dormir, elle prit un livre qu'elle feuilleta.

Mais, entre chaque page, cette idée lui revenait :

« Ce qu'aime Michel, c'est la vie. L'âme ne compte guère. Puisqu'il a pu se retirer de moi, il pourra aller à Odette. Et moi je ne suis plus qu'une âme. Voilà pourquoi personne ne me comprend, pourquoi je ne peux rien pour personne. »

yiGTOIRS D'AMI 47é

Dehors, le roulement des voitures ne formait qn'une sourde rumeur autour de l'appartement silencieux. Pour les autres, la journée s'achevait. Elle restsdt seule, comme toujours, seule k penser, à souffrir.

Et ce fut trop. L'angoisse de Timmobilité et des ténèbres lui prit les nerfs. Elle eut le besoin physique d'une parole, d'une présence, d'une assistance quelconque.

C'était H"'* Saulaye qui la soignait dans ses crises, et, pour qu'elle pût l'appeler en cas de besoin, une sonnette, dont elle n'usait jamais, reliait sa chambre à celle de l'institutrice.

Cette fois elle sonna. Depuis si peu de temps qu'on s'était séparé. H"* Saulaye ne pouvait être encore couchée. Cela ne la dérangerait pas de venir.

Cependant elle ne venait pas. Jeanne sonna encore.

Elle ne vint pas davantage.

Alors Jeanne, prise d'impatience, voulut aller la chercher.

Sa chambre ouvrait sur un large corridor faisant suite au vestibule et au fond duq uel une bifurcation menait chez M"" Saulaye.

De ce côté, tout était noir, mais dans l'antichambre, Jeanne vit une raie de lumière sous la porte du petit salon.

Ceia ne Tétonna pas. Carlo, privé de feu chez lui, sous prétexte que sa cheminée fumait, se prolongeait malignement le soir, auprès de la cheminée du salon, où il entassait bûche sur bûche.

Ce qui surprit Jeanne davantage, ce fut d'entendre un murmure de voix.

Elle ne réfléchit pas. Une impulsion la poussa en avant. Serrant autour d'elle son long peignoir floconneux, elle entra.

Devant la table du sdon. H"'* Saulaye, debout, étalait des papiers qu'elle venait de tirer d'un petit sac à mûn et que Carlo, en face d'elle, considérait d'un air plutôt ennuyé.

Au moment où la porte s'ouvrit :

— Hais, enfin. Madame, disait-il, qu'est-ce que j'y peux, moi, à votre divorce?

En apercevant Jeanne, M"' Saulaye, d'un geste âpre, ramassa ses papiers.

Carlo, lui, resta d'abord un peu penaud. Puis, reprenant son aplomb, cette façon qu'il avait de narguer les autres quand luimême se trouvait mal à son aise :

— Eh maisi c'est une bonne surprise que de te revoir ce soir, quand on te croyait endormie depuis longtemps du sommeil de l'innocence I

480 VICTOlBf D*âMI

Carlo avait dans sa barbe fauve un sourire que Jeanne ne connaissait pas. Il la regardait comme jamais on ne Favait regardée, et elle eut soudain conscience déjouer un rôle singulier, sur lequel on aurait pu se méprendre.

— Non, dit-elle, je ne dormais pas. Je vous ai entendus, et, plutôt que de rester seule & m' agiter, je suis venue vous rejoindre.

— Vraiment I ce n'est que cela qui t* amène 7 Le plaisir de nous voir? Trop aimable intention...

Une idée qui avsdt parfois traversé l'esprit de Jeanne et qu'elle avait chassée, lui revint. II n'en fallut pas plus pour rappeler ce terrible souci des autres dont elle se croyait affranchie, et, devant le visage irrité de Carlo, le sourire étrange de M"* Sauiaye :

— Ce n'est pas cela seulement. Je suis bien aise de trouver l'occasion de causer avec vous.

Un petit étourdissement lui vint, comme à qui met le pied sur un sol inconnu et mouvant.

Puis un éclat de voix rauque la fit tressaillir.

— £t de quoi donc voulez- vous que nous causions. Mademoiselle?

M""* Sauiaye s'était décidée à sortir de la pénombre où son mouvement instinctif l'avait d'abord rejetée, et, sous le reflet cru de l'électricité tombant des appliques, elle apparaissait transformée, singulière, la tête haute, les yeux ouverts, redressée par une audace subite. Elle se mettait à parler, oubliant tout, rompant avec toutes les prudences, échappée d'elle-même, comme un prisonnier de son cachot, et ne sachant plus se guider ni s'arrêter.

— Qu'avons-nous à nous dire? Vous avez déjà pris votre part des confidences. Vous en supposez même peut-être plus qu'il n'y en a. C'est pourtant assez naturel que, dans ma situation, j'aie besoin du conseil et de Tappui de quelqu'un, et il n'y a pas de ma faute si j'en suis réduite ici à demander assistance où, et quand je peux, et s'il faut se cacher pour me rendre service...

Sous ce ton agressif, Jeanne devinait l'inquiétude secrète, cette crainte d'être soupçonnée qui harcèle certaines femmes malheureuses, et elle eut pitié.

— Ne prenez donc pas toujours tout en mauvaise part. Madame Sauiaye. Ne voyez pas l'hostilité où elle n'est pas.

— Et où donc n'est-elle pas?

— Chez moi !

— Vous..., Mademoiselle! Ohl... vous êtes comme les autres. Dans ce seul mot, une haine contenue vibra.

Jeanne fixa sur M"* Sauiaye son regard profond.

— Etes-vous donc si sûre que cela que je sois comme les autres? Elle avait dompté sa première surprise devant l'attaque iaiprévue»

VIGTOIRB D*A1» 48t

Elle se sentait calme, pleine de patience et d'indulgence en face de cette femme dont la vraie nature éclatait soudain, et qui, ne pouvant plus se contenir, épanchait au hasard les rancunes et les invectives.

— Oui..., assurément I Vous èies comme les autres, comme ceux qui sont riches, heureux, et qui ne voient rien en dehors de leur bonheur et de leur bien-être I qui trouvent que le monde va bien conune il va, que les lois sont bien faites pour eux et qui s'indignent de la moindre infraction, qui se scandalisent d'une révolte. Vous êtes de ceux dont je ne suis pas, vous êtes l'adversaire naturelle de ceux dont je suis. Il faut avoir soufiert de la même façon pour s'entendre et pouvoir s'entr' aider I

Elle se tournait à demi vers Carlo, que cet appel muet ne laissa pas insensible.

— Tout cela ne te regardepas, Jeanne, dit-il rudement. Laisse-nous.

Jeanne fit un pas pour s'éloigner, puis revint, ramenée par cette force irrésistible qui s'était déjà emparée de sa faiblesse et Tavait jetée entre eux.

— Vous voulez rester? reprit impétueusement M*' Saulaye. Vous tenez à écouter ce que nous avons à dire? Vous avez entendu déjà? Vous savez de quoi nous parlions tout à l'heure?

— Oui.

— De mon divorce. Eh bien, alors I continuons à en parler, quoique ce soit un singulier sujet à traiter devant une jeune fille.

H"* Saulaye eut encore un de ces éclats de rire bas, comprimé, étrange ; et, reprise de sa griserie :

— Enfin, vous l'aurez voulu! Ahl il faut sortir des conventions à votre usage et entrer dans la réalité de la vie, de la vie de ceux qui n'ont pas eu une situation et une fortune pour sauvegarde, qui ont dû lutter corps à corps avec toutes les misères, et être vaincus parfois. Vaincue, je le suis, moi, à présenti Peut-être pour avoir combattu trop longtemps.

Elle passa la main sur son front, d'un geste d'infinie lassitude :

— ... Depuis que je suis au monde, je ne me rappelle pas avoir fait autre chose que de combattre. D'abord avec mes parents, avec mon pauvre père, qui n'avsdt pas de chance. Toujours des places perdues, des affaires qui ne marchaient pas. Nous avons même été au Venezuela chercher fortune, et nous y avons fait faillite. Il a fallu nous rapatrier. Alors il n'y a plus ^u de ressource pour moî que de me marier, à dix-sept ans, avec le premier venu qui a voulu de moi, une espèce de brute, de fou... et tout ce que j'avais souffert auparavant n'étidt que pain bénit auprès de ce qui a commencé. J'ai supporté plus que mes forces pendant six ans. Six ansi Est-ce que

462 YICKHRE DAMK

VOUS VOUS rendez compte de ce que c'est? Et puis il m'a plantée là, avec le petit, à me débrouiller comme je pourrais. J'ai vingt-huit ans^ j'attends encore mon premier jour, je ne dirai pas de bonheur, mais de tranquillité. Alors, je pense que j'ai le droit d'essayer de refaire ma vie, d'une autre façon. Quand même on me blâmerait, que m'importe! Je n'ai rien à perdre I Je ne serai jamais plus abandonnée, plus maltraitée que je ne le suis.

La lueur singulière qui brillait dans ses yeux se refléta dans les prunelles grises de Carlo.

— On ne peut pas souffrir toujours, dit-il. On a besoin de liberté, de bonheur, cm y a droit. Quand personne ne vous donne ce qui vous est dû, il est permis de se flaire sa part soi-même.

— Cependant, dit lentement Jeanne, il y a des choses auxquelles il faut bien qu'on se résigne...

— Lesquelles? Pourquoi? Pourquoi, par exemple, moi, me résignerais-je, lui, se résignerait-il?

M""* Saulaye se tournait encore vers Carlo :

— Le mariage, le devoir, direz-vous? Qu'est-ce que cela âgnifie pour moi? Je n'ai plus de mari, ni de devoir. C'est comme si on lai répétait à lui : la famille 1 Qu'est-ce que cela voudrait dire pour lui? Qu'est-ce que ça ferait vibrer, sinon la révolte?

C'était ainsi qu'elle parlait à Carlo. Par ces rapprochements, elle s'efforçait de l'attirer à elle, et elle avait réussi.

— Oui, dilril, la voix troublée, il y a plaisir à rompre avec toutes ces hypocrisies qui vous entourent, et à aider les autres à s'affranchir. Confiez-moi vos pièces. Madame Saulaye, et j'irai voir les hommes d'affaires, je ferai toutes les démarches qui pourront vous être utiles.

M""* Saulaye rayonna de triomphe. Jamais encore elle n'en avait obtenu autant.

Alors Jeanne comprit. Autrefois, lorsqu'elle vivait sa propre vie^ pure et naïve, certains soupçons ne lui fussent jamais venus. Mais elle avait appris à vivre la vie tourmentée des autres et à en deviner les périls. M""* Saulaye ne songeait pas seulement à divorcer. Elle avait peut-être rêvé, en sa folie, de profiter du malheur [et de l'exaspération de Carlo. Uétait de ceux qui peuvent se laisser entraîner.

Jeanne eut l'intuition de leur perte à tous deux.

— Ne mêlez pas Carlo & cette affûre, dit-elle, ne vous^ eo occupez pas vous-même*. •

— Et qu'est-ce qui m'en empêcherait?

— Votre enfant t

Jeanne n'avait jamais vu M""* Saulaye accessible qu'au seul sentipeut maternel.

YIGTOIRK O'AMË 483

Hais le mot, toutefois, n'eut d'autre effet que de ramener sur les lèvres minces le sourire haineux.

— Mon enfant! Vous ne savez donc pas que je n'ai plus d'enfant? Je ne suis pas assez riche pour ayoir un enfant!

Un flot d'amertume nouvelle débordait :

— Ah ! j'ai bien fait tout ce que j'ai pu pour lui. J'ai travaillé, j'ai supporté, je me suis pliëe i tout pour l'élever... Je n'y suis pas parvenue. J'ai soixante-quinze francs par mois ici. Ne vous la-t-on pas dit, Mademoiselle? Gomme la cuisfaniëre, avec l'anse du panier en moins. On n'élève pas, avec cela, un enfant, et un enfant si déficat. Il souffrait, je ne pouvais pas le laisser souffrir, et quand on lui a offert de quoi vivre, avec un héritage pour l'avenir, je n^ai pas eu le droit de refuser. Je l'ai laissé partir, je l'ai donné. Mais à présent, je crois que je ne dois plus rien à personne, que le monde a été assez méchant et m'a rendue assez malheureuse pour que je ne songe plus qu'à être heureuse, n'importe comment, n'importe à à quel prix, et surtout à prendre ma revanche.

— Yous songez à tout cela... C'est donc que vous n'êtes pas aussi malheureuse que vous le croyez. Vous sentiriez autrement si vous étiez malheureuse tout à &it, malheureuse comme moi!

Jeanne s'étût levée, et toujours douce, mais avec un peu d'exaltation :

— Je ne parle jamais de moi, mais je vous en parierai à vous, ce soir, pour vous montrer qu'on peut souffrir plus que vous, et en sachant se résigner, ce qui est encore la meilleure façon de souffrir. Vous reprochez aux autres d'être égoïstes, de ne pas s'af>ercevoir de votre malheur. Avez-vous jamais pensé au mien?

Carlo restait debout, raidi, les sourcils froncés, la lèvre dure. M"* Saulaye, la première explosion passée, revenait à son naturel, muette, le regard fuyant.

— Vous vous plaignez, continua Jeanne, et certes vous êtes à plaindre; mais, enfin, vous avez eu quelque chose dans votre vie, vous. Madame Saulaye, votre enfant. Tm, Carlo, tu as encore l'avenir. n vous reste même des jouissances dont vous ne vous apercevez pas, ne serait-ce que de pouvoir aller, venir, agir, travailler, respirer le bon air à l'aise.^Cela ne vous semble rien... Si vous saviez ce que c'est que d'en être privé! Et puis vous l'avez, cette vie que l'on aime pour tant qu'on la maudisse. Moi, je ne l'ai plus.

— Mais, Mademoiselle...

M"" Saulaye protestait par habitude.

— Vous le savez mieux que personne, vous qui me soignez, Madame Saulaye. Vous savez bien que je ne peux pas vivre!

484 YJGTOIRB D*AM6

La voix au* timbre d'or eut une résonnance douloureuse qui s'éteignit dans le silence.

— Et je le sais aussi« reprit Jeannet je le sais, depuis longtemps. Chaque jour je vois la vie qui se retire de moi, je me dis qu'elle ne m'a rien apporté, que je n'ai plus rien, à attendre d'elle. Vous parliez de ma fortune? Que m'a-t-elle valu? — de fausses afiFections, je m'en étais aperçue, et des liai nés, vous venez de me l'apprendre.

Je n'ai trouvé qu'une compensation, c'est d'avoir pu accepter mon malheur et l'utiliser pour les autres. A force de souffrir, j'ai appris à connaître leur souffrance, à ne plus voir que cela en eux, à ne plus penser qu'à les soulager. Vous me reprochiez, tout à l'heure, de m'occuper de ce qui ne concerne pas les jeunes filles. Mais je ne suis plus une jeune fille, ni une femme , ni une vivante. Tout ce qu'il y a de personnel est déjà mort en moi...

— Jeanne!... dit Carlo.

Il considérait la petite forme blanche, toute droite devant lui. En ce moment ils devenaient l'un pour l'autre un mystère, lui, derrière ce brouillard de passion, remonté des profondeurs troublées de son âme, elle, dans cette lueur mystique venant l'envelopper.

— C'est pour cela, acheva-t-elle plus bas, que je vois ce qu'il faut aux autres, et parfois mieux qu'ils ne le voient eux-mêmes, et je sais ce qu'il vous faut : du bonheur, mais pas celui que vous croyez...

M""* Saulaye s'était reculée un peu, assise sur le canapé an coin de la cheminée, le visage caché dans sa main . Jeanne vint s'asseoir à côté d'elle.

— ... C'est votre enfant qui vous manque! c'est depuis qu'il est parti...

M""* Saulaye s'écartait, brusquement.

Mais Jeanne persista :

— Non seulement être séparée de lui, mus penser qu'il appartiendrait à d'autres, que d'autres rélèveraient, sans l'aimer, ou bien, alors, en Taimant à vos dépens, en le détournant de vous, que lorsqu'il serait grand, il vous considérerait presque comme une étrangère, que c'était fini de ses tendresses d'enfant, de l'avoir dans vos bras, de le sentir & vous..., une mère ne peut pas supporter cela. Ce sont des arrachements trop affreux. On a besoin de se griser, de se chloroformer, de perdre conscience des choses. Si vous saviez comme je vous comprends I

— Mon pauvre petit I

M""" Saulaye n'eut que ce gémissement sourd. C'était assez. C'était son orgueil qui se brisait.

— Il faut aller le chercher. Vous irez, vous irez demain. Nous

YlGTOlRg D'AME 48S

troaverons bien à l'iDStaller à Passy, ou à Auteuilt dans un endroit où il sera au bon air, bien soigné et où vous pourrez le voir tant que vous voudrez, et vous me laisserez vous accompagner quelquefois. Il y a si longtemps que j'avais envie de m'occuper de lui I cela me faisait de la peine que vous ne voulussiez pas. Vous voulez bien, maintenant, c'est intéressant, un enfant qui commence k vivre, quand, soi, on est près de finir!

Elle se pencha vers H"* Saulaye, de plus en plus courbée, le front presque sur les genoux, et celle-ci n'eut plus à son contact de ces reculs farouches de bête hargneuse*

Et tout d'un coup, Jeanne la vit se redresser comme par un ressort. Elle sentit autour d'elle l'étreinte de deux bras, une étreinte de détresse et de confiance. Puis Tétreinte se relâcha. La place sur le canapé à côté de Jeanne se trouva vide.

liais elle n'eut pas à s'inquiéter. L'œuvre étsxt accomplie. Elle venût d'apaiser une révoltée, peut-être de sauver une femme.

... A présent, elle restait en pleine nuit dans la pièce déserte en tète-à-tëte avec Carlo, le forban, le trappeur, dont M"* de Hontclas, à demi-mot et le regard en coulisse, dramatisait les aventures.

Aucune appréhension toutefois ne l'effleura. Lui aussi était en péril, pour lui aussi il fallait trouver une parole de bonté et d'espoir, et, levant vers le visage massif et dur du jeune homme son petit visage où les deux grands yeux bleus cernés prenaient ime place et un éclat insolite :

— Et à toi, ce qu'il faut, je vais te le dire aussi, c'est une famille. Tu en as déjà une..., car tu vois bien que j'agis avec toi comme si j'étais ta sœur. Tu ne te croiras plus seul au monde taot que je serai là.

Brusquement, la contenance de Carlo s'efi'ondra. Il eut, pour saisir la petite main tendue, un geste aussitôt arrêté.

Avant que Jeanne pût s'y opposer, en une exaltation subite, il fléchit le genoux, porta à ses lèvres le bas de la robe blanche de la jeune fiUe, et d'un accent que Jeanne ne lui connaissait pas :

— Tu m'as rendu le plus grand service que tu pouvais me r^dre. Tu m'as empêché de faire une vilaine chose. Je me serais hûssé entraîner... et je n'aimais pas cette pauvre femme..., je ne l'aurais jamais aimée.

H""" de Hontclas apparut le lendemain, apaisée, presque aimable, presque fraîche, et laissa son mari déjeuner en paix, chose rare depuis trois mois.

En sortant de table, elle se hâta de prendre Jeanne à part pour loi annoncer la bonne nouvelle.

486 VIGTOIBB D*AMB

— Rien de tel que les camouflets pour vous remettre à la raisoni Carlo aura encore raté une place* et le voilà qui brûle d'accepter la succession du père Leverdier. Ça vous est bien égal, lui ou un autre? D'autant mieux qu'il ne s'entend pas mal à la chose. Et puis il n'aura pas les exigences du père Leverdi^. Deux cents francs par mds, c'est bien assez pour lui I

— Je parlerai à mon oncle... Je parlerai à Carlo.

Jeanne trouva M. de Montclas surpris, mais infiniment soulagé par la décision inattendue de son fils. Une façon d'échapper aux petites difficultés de l'existence commune* un modus vivendi provisoire, dit- il, pour sauvegarder son amour-propre.

Carlo accepta devant lui cette interprétation. Il était redevenu le même qu'à l'ordinaire. Rien ne devait jamais rappeler entre eux ce qui s'était passé cette nuit.

Cependant, comme elle s'efforçait de le dissuader encore de son étrange désir :

— Non, vraiment, je t'en prie, dit-il, laisse-moi faire. J'ai même envie de partir ce soir. J*ai besoin de me remettre à courir les champs et les bois. Il me faut disparaître un peu, pour moi comoie pour les autres.

Jeanne songea à M""* Saulaye et son insistance faiblit.

— C'est convenu, acheva-t-ii. Je m'en vais à Santellier. Chez toi* Il ne m^en coftte pas.

Elle retrouva sur ses traits la même expression que l'autre soir, lorsqu'il avait baisé le bas de sa robe. Il renouvelait son hommage. Il voulait se ftdre un peu son serviteur.

Jeanne n'eut pas de nouvelles crises pendant l'hiver, mais elle déclinait visiblement Elle eût été incapable de ses tentatives^ de jadis pour donner le change. On avait brisé sa dernière force : l'illusion.

Elle ne sortait que rarement, toujours en voiture fermée. Sa yie devenait immobile, solitaire, rempUe seulement de pensées^ qui^ souvent, lui pesairat.

Débarrassa de Carlo, les Montclas se lançsûent de plus en plus ; et, de voir s'élargir chaque jour la voie d'eau ouverte par Gaétan dans la barque familiale, loin de les ralentk', stimulait leur ardeur, les excitait à mettre toutes voiles dehors, à atterrir coûte que coûte, dans ce havre de salut que représente, pour beaucoup^de gens embarrassés, un mariage riche.

C'était sur Odette que l'on fondait des espérances, car c'était

TIGTOIRE D'AMI 487

Odette qu'on pilotait partout, avec un acharnement auquel suffisaient à peine l'activité tenace de la mère et l'exubérance vigoureuse de l'intéressée. '

Il ne s'agissait plus du petit Trois-SiX| car on avait cessé de prôner les grandeurs de l'industrie, et rien ne trahissait les visées nouvelles.

On parlait seulement beaucoup d'automobiles. On allsdt en automobile à Versailles, k Compiëgne, & Fontainebleau. On faisait des parcours invraisemblables, on avait des pannes, on discutait toutes les marques nouvelles, la voiturette de la princesse Yrascow, le breack des Potter, et le landau des la Fresnoye.

Lequel de ces véhicules portait la fortune d'Odette? Grâce à quel chauffeur maladroit avait-elle cette érafiare à la tète qu'elle endura bravement et garda avec une certaine satisfaction huit jours durant, comme un souvenir sentimental?

Là était le mystère dont Jeanne ne chercha pas la clé. Depuis le soh* où elle avait parlé à Od^te, aucun rapprochement ne s'était produit entre elles. Au contraire, il y avait, de la part d'Odette^ une réticence de plus. Odette avait une nature assez impulsive pour s'abandonner un moment ; pas assez loyale pour se confier.

D'ailleurs, leurs chemins se séparsdent de plus en plus, et Jeanne n^essayait pas de suivre Odette qui s'en allait vers la vie. Elle ne se renseigna pas auprès de M""" Saulaye, toujours au courant de toutes choses. Le fait seul que M"" Saulaye ne parlât pas d'ellemême, lui servit d'indice.

(c Elle craint de me faire de la peine. Ce serait donc de Michel qu'il s'agirait? »

Au sujet de Michel, complet silence. On ne paraissait pas songer à lui plus que s'il eût été au fond de la Russie.

Cendant, un jour, dans le compte-rendu d'un mariage auquel les Montclas avaient assisté, Jeanne vit figurer la comtesse et le comte Obranine.

Ils étaient à Paris. Les Montclas les voyaient et s'entendaient avec eux pour cacher ces relations, puisqu'ils n'avaient pas paru avenue Hoche. C'était à cause de Jeanne qu'on les éloignait, et qu'ils s'abstenaient de venir. Tous connaissaient donc l'ancienne inclination de Michel, et peut-être ce qui s'était passé entre lui et Jeanne et, assurément, la cause de la rupture. Tous avaient discuté li--dessus, Gaétan disant son mot cynique et Pierre son avis niais. Michel avait pu permettre qu'il en fût ainsi, et elle songeai :

<c II aurait donc manqué même de délicatesse? »

Ce petit martyre d'incertitude se prolongea, puis un dimanche, comme elle revenait de la messe, le coupé obliqua avec brusquerie.

se garant d'un tramway qui démarrait et du virage d'une automobile. Jeanne vit 1* automobile blanche et rouge filer dans Tatmosphëre gris-clair du matin de mars, et elle distingua les occupants : sur le devant, un jeune homme dont la casquette ne masquait pas entièrement le profil blond et fin d'étranger et, à côté de lui, une jeune Olle brune et rose, une de ces beautés vigoureuses, trop rares à Paris pour n'être pas aisées à reconnaître.

c( C'est peut-être justement cette vigueur, dont il faisait un reproche à Odette, qu'il apprécie maintenant. Il n'a pas à redouter avec elle les mêmes déceptions qu'avec moi », se dit Jeanne avec une dernière amertume.

Ce lui fut moins pénible à supporter qu'elle ne l'avait cru. Elle avait achevé de se détacher de Uichel en se détachant des idées et des rêves de cette période de sa vie à laquelle Michel appartenait.

L'orientation de son âme avait changé.

Elle pensa même à faciliter les choses en laissant le champ libre à Odette, et comme H. de Montclas, après avoir passé la nuit à regarder danser Odette et la matinée à courir pour les affaires de Gaétan, déclarait qu'il n'était plus de force à mener cette vie-là, qu'il demandait un répit n'importe où.

— Eh bieu, à Santellier? voulez-vous? proposa Jeanne. Je rêve toujours de Santellier; et puisque nous devons y passer cet été, vous et moi, nous pourrions bien partir d'avance. Les autres noas rejoindront après Pâques.

M""* de Montclas et Odette poussèrent vivement à la roue. Quelques semaines de pleine liberté, sans le voisinage incommode de Jeanne, ni la surveillance timorée de IL de Montclas, ce pouvait être le succès avec Michel.

On se fit donner un coup d'épaule par le docteur Gasselm qui préconisa un changement d'air au commencement du printemps.

Quand Jeanne alla avec son oncle s'embarquer à la gare du quai d'Orsay, il faisait beau, les Champs-Elysées et les Tuileries commençaient à verdir, les toits du Louvre bleuissaient sur le ciel clair.

Alors elle eut l'impression très nette et très calme qu'elle ne reverrait plus ce décor familier, tandis que dans le grouillement de la vie hâtive autour d'elle lui apparaissait encore une fois Tinsignifiance de sa propre vie, grain de poussière qui senût balayé, sans que personne s'en aperçût; et elle éprouVa pour tout ce qu'elle quittait cette même indifférence que gens et choses avaient pour elle.

Cette sensation s'accrut, en wagon, devant la fuite indéfinie des prés verts, des coteaux de la Loire, de cette beauté impassible de la

VlGtOiB£ D'AME 489

nature se donnant à tous, sans garder nul souvenir des yeux éteints ni des cœurs morts qui Font ûmëe, et elle pensa de même, encore, en face de son oncle, souriant et prévenant.

Il garderait ce sourire officiel quand elle ne serait plus là. Sa mort ne le troublerait pas dans son rôle d'homme du monde, lui apporterait au contraire de nouvelles facilités.

£n approchant deSantellier, seulement, au crépuscule, Timpres* sion se dissipa. Ici, elle ferait un vide. Elle était la dernière de sa famille. Des héritiers ne la remplaceraient pas.

La nuit était tombée tout à fait quand elle arriva. De l'avenue, elle vit des lumières courir sur le perron, et elle fut sûre que quelqu'un au moins l'attendût avec impatience : la bonne vieille veuve du père Leverdier, qui l'avait aimée et soignée toute petite, et qui, à chaque séjour, reprenait avec joie les anciennes habitudes.

Toute courbée et racornie dans ses vêtements de veuve, la mère LevercBer était là pour la recevoir à la portière. Jeanne monta le perron, la nudn sèche et tremblante de la vieille accrochée à la sienne.

Les lanternes de la voiture et les bougies des flambeaux vadllant au vent éclairaient par ci, par là une marche, une balustre, un pan de mur, une physionomie connue, la lourde silhouette et la queue frétillante du gros chien de garde, autant de rappels de ce passé qui déjà saisissait Jeanne au cœur.

En haut, près de la porte, la forme massive de Carlo se dessina. Son ancienne sauvagerie ou la gène d'une situation un peu fausse, l'avait retenu et, brièvement, les bonjours s'échangèrent dans l'ombre.

Dans le grand salon, à la lueur des lampes et de la cheminée ardente, elle regarda, sur les boiseries grisâtres, les plaques sombres que faisaient les portraits de famille.

Ses parents n'avaient rien changé à Santellier; ils n'en avaient pas eu le temps. Tout datait de la génération précédente, et le mobilier Louis-Philippe gardait sa disposition symétrique, les vases de Sèvres et les candélabres restaient en ligne avec la pendule, les coapes chinoises au milieu des consoles, personne, en l'absence des maîtres, n'ayant qualité pour changer L'ordre établi.

Jeanne s'amusait à chercher et à retrouver chaque chose à sa place, tandis que M""* Leverdier discourait sans fin, de sa voix traînante de petite vieille.

Pois il y eut une interruption.

Les mots se fondirent en une plainte inarticulée et, sous le bonnet de crêpe, on ne vit plus que la tache blanche du mouchoir tamponnant les yeux.

10 FivRfBR 1904. 32

490 YICIOIEE If un

La pauvre feoMie Bongeût à son mad et Jeanne paiia de Iw^ wftèê qmU cfaorckaiii use diireimon :

— Vous n'avez pas trouvé trop pénible de ie voir rei&fiacé? Nous avons cherche à ce que cela voua fàt le moias dur possible.

— Ohl Mademoiselle, tout an oontraine. H. -Gado a été ai boa pour moil

Gomiae les vidUards qui s'engooenti^Ue entairait un éloge sans réserve de Carlo, de ses mérites, de son caractère, de aoû. krteUigfflce, et Jeanoe, songeant auK appréciations «de M''* de Montcbs, Ua faenreuse de penser que €arlo avait ju ae ùàie juger si diffiftvemmewt par quelqu'un.

Poitr elle, il i«sta aiieodeux, fermé, comprime* peut-être, par la présence de soti père «cl par nn souvenir ^fiaant. Il ne lui apparut cependant pas le même qa'à Parts ou qu'A BiarritK. Ciette vieille maison, vaste et simfde, était-elle an cadre mieux approprié 4 saa If pe? id, i h campagne, le négligé de son costume et de ses allures se trouvait-il mieux en situation? Mais quelque chose de neble ae révélait ai kd.

Le soir, accou^ à fat daeminée, des reflets de feu dans sa barbe fauve, il eut i «n moment une attitude si arcfaaïqiie, une «Efwessîon de visage ai grave et A profonde, que Jeanne ae pni i penser aux chevaliers du moyen âge, i ces ôîres fruâl^es, axome Cario, passionnés et violets oomme kd, mais qu'il aaffisaît parfois d'mi sentiment pour grandir, et même pour affiner.

Elle aimait ies évocations, elle se tournait d'instmot vecs le passé. L'époque actuelle était pour elle trop pratique et trop mde. U lui fallait retrouver un peu de ce mysticisme où s'oubUaient naguère tes âmes douloureuses, et c'était ce qu'elle éuit veaae chercher & Santellier.

Il en restait encore id. Ici, il ferait bon mourir.

Cette pensée de la mort kd laissa cependant quelque trêve.

EUe eut, le lendemain matin, nn i^éveil doux et gai, dans sa grande chambre inondée de solml, a^ec M""* Lenrenlier ddnwt ^ devant son lit, af^ortant elle-même le plateau du déîeuner, et ' recommençant déjà à bavarder comme la veUle.

liais, cette fois, le bavardage ne se prdongea pas.

Jeanne s'était assise sur son lit et M''* Le^rdier la considérait au grand jour. Ses petits yeux fureteurs détaillërefit le cou et les poignets menus, suivirent les lignes grêles des épaules et dm i>uate, pnis se délmirnèrâit. La Jwnne femme it une sortie brasqpie, et, kvsqa'elle revînt halHller Jeanne, la aaélanooiie de son «buil l'abattait de nouveau.

YIGTCHRK ITAK 491

Elle se déroba à la hâte, sans offrir sa compagme poor la première promenade an jardin, en conseillant :

— AHez donc du côté des tâleub, vous tronrercz M. Carie. Plus encore que la maison, le jardin attirait Jeanne.

Chacun a ainsi gardé dans sa mémoire un jardin qui, plus ou moins longtemps, fut pour hii le paradis terrestre, où tl coonot ht ]9)erté, où la nature se révéla à lui, où naquit son rêve.

Pour Jeanne, c'était le jarcRn d^ SantelBer, et, dès ses premier? pas, l'enchantement de son enfance revécut.

Le perron, d)scur et mystérieux la veille, découpait nettement au soleil ses balustres blanches, enguirlandées de floraîsonsi printaniëres. Le sable étîncelat. Imberbe était de velours, les masses vertes des art)res sembhâent onduler à Finfinî, striées d'aubépines roses, de cytises jaunes, de tulipiers mauves, de marronniers blancs et rouges.

Les fleurs avaient tout enrahi, épanouies sur les phis hautes cimes, laissant neiger leurs pétales sur les allées, s'accrochant aux buissons, descendant jusqu'au fossé, proclamant partout la victoire du printemps, et un peu de cette joie d'avril pénétra Jeanne.

Ici, il aurait aussi fait bon vivre, et elle se demanda si elle ne revivait pas un peu.

H hri sembla qu'elle marchait et qu'elle respirait plus à Taise,, que sa robe claire mettait une note gaie dans le tableau, que ses vingt ans étaient comme ceux des autres et, au lieu de méditer seule toujours les mêmes choses tristes, elle eut envie de parler à quelqu'un.

En entrant sous fe couvert des tilleuls, dte chercha CarFo.

Il était bien là, sur lé banc à moitié de l'allée, fumant im de ses gros cigares espagnols, et, de loin, elle lui fit signe, gaiement, avec son ombrelle.

Aussitét, il se leva et vint à sa rencontre.

Dès le premier abord, elfe eut une petite déception.

Gario restait contraint comme la veille. Elle avait beau fkire, elle ne parvenait pas à le dérider et, tandis qu'ils se remettaient S marcher ensemble :

— J'ai peur que tu ne te sois ennuyé ici, dit-elle, cherchant la cause de cet état singulier où elle le retrouvait.

— Non, pas du tout. Je ne me suis même jamais plu nulle part autant qu'à Santellier.

— Comme tu me fais plaiâr en me disant cela f Personne n'a encore voulu partager mon attachement pour Santellier. Ta vas m*en faire les honneurs, car je veux tout revoir. Harâ, d^abord, reposons-nous un peu.

Goo^''

492 TIGTOIRE D'AME

Elle se laissa tomber sur le banc.

Voilà que ses forces qu'elle croyait si bien revenues la trahissaient encore, et elle essuya une petite sueur d'angoisse mouillant son front.

— Est-ce stupide de se fatiguer si vite I Mais cela va passer. En attendant, raconte-moi un peu ce qu'il y a de nouveau par ici.

Carlo ne répondait rien. Elle leva la tète et le vit qui la regardait avec deux grosses larmes dans les yeux.

Alors, elle comprit.

Elle s'expliqua du même coup pourquoi M""* Leverdier aussi pleurait en la regardant.

La griserie de cette matinée de printemps se dissipa.

— Oui, n'est-ce pas, tu me trouves très changée? Je suis beaucoup plus mal. Il fallait bien s'y attendre, mon pauvre Carlo.

— Non, au contraire, je te trouve mieux.

Les larmes qu'il ne pouvait plus refouler roulèrent sur ses joues. Conmie H""* Leverdier, il se détourna brusquement et fit un mouvement pour s'éloigner.

Jeanne le retint :

— Tu me regretteras donc, toi, Carlo? Tu m'aimes donc vraiment un peu?

Elle aussi parlait presque malgré elle, dans la surprise où il la jetait, sans attacher aux mots d'autre sens que celui qu'elle leur donnait

— Si je l'aime I...

A ce cri de Carlo, elle tressaillit.

Avec une sorte d'épouvante, elle le vit glisser à ses genoux* comme cette nuit, dont l'émotion revivait, mais une émotion autrement intense et inattendue.

— ... Mais je t'aime tant que je ne peux pas m'empècher de te le dire. Pardonne- moi. Si tu savais toutes les résolutions que j'ai prises... Et puis, tu n'es pas sitôt là, que je n'ai plus de volonté. Tu me questionnes et je te réponds. Je ne ssds ni te résister ni le mentir. Eh bien oui, je t'aime, je t'aime de tout mon cœur, comme personne ne t'a jamais aimée, et comme je n'aurais jamais cru pouvoir aimer personne.

C'était vrai. Elle le sut. Des grands yeux gris de Carlo qu'elle voyait pour la première fois larges ouverts levés vers les siens, une ardeur troublante rayonnait qu'elle voulut fuir.

— Non, Carlo, pas ainsi. Je t'en prie I Assieds-toi.

Obéissant, il reprit sa place à côté d'elle, le bras allongé sur le dossier du banc, et elle sentit que, par ce geste, il trompait l'instinct qu'il aurait eu de l'enserrer elle-même, de l'attirer près de lui.

Elle sentit en lai, dominant son impétuosité de nature, une délicatesse tendre dont le frein ne se briserait jamais, et l'effroi s'en alla, ne lui laissant plus qu'une curiosité émue qui la retenait à cette place.

Usant sur Carlo de ce pouvoir qu'il lui reconnaissait tout à l'heure, elle l'interrogea :

— Mon Dieul comment cela se fai^il? Je n'aurais jamais deviné que ce fût possible.

— Ni moi... Et cela est venu pourtant. Gela s'est emparé de moi tout d'un coup, si fort que je n'ai pas même songé à me défendre. Je n'aurais pas voulu me défendre, d'ailleurs. C'est mon honneur, c'est ma joie de t'aimer.

— Mon Dieu I

Les mots vacillaient confusément sur ses lèvres comme ses pensées dans son esprit.

Le vent de printemps remuait les feuilles. A côté d'elle, un grand pommier double ruisselait de fleurs roses. Etait-ce bien elle qui se retrouvait là, reprenant part à cette intensité de vie printaniëre, entendant des paroles d'amour. Et de qui? de Carlo. Etait-ce bien Carlo? ou quelqu'un qui s'était caché sous ses traits et qui venait de se révéler, qu'elle voyait pour la première fois.

— Tu ne sais pas comme je peux aimer, continua- t-il. C'est pourtant toi qui me l'a appris, et je ne me suis connu que grâce & toi. Avant toi, je me sentais un paria, et quand on se sent un paria on ne songe même plus à devenir autre chose. Puis, de voir les gens si mauvais pour soi, cela donne de l'orgueil. On se dit : a Je vaux toujours mieux que ceux-là. Je suis moins hypocrite, moins lâche ou moins perverti. » Je me l'étais dit depuis mon enfance. Je n'avais jamais connu que cette famille, dont j'ai tant souffert, ou bien alors de ces pauvres diables roulant par le monde, des êtres incertains, avec des lueurs de bonté et des obscurités de vice et de folie. En te revoyant, je n'ai pas cru même en toi, d'abord. Je te jugeais d'après les autres. Et puis, ce soir où tu es venue..., tu sais... Alors j'ai vu en toi ce que je n'avais jamais vu, ce que je croyais ne pas exister. Tu étais vraie, tu étais bonne, tu te donnais à ceux qui souffrent, et moi aussi je me suis donné à toL

11 était à elle, il l'aimait. Elle cessait d'être toute seule, sans défense, perdue dans la solitude de ce monde; et elle pouvait être fière d'être aimée de lui tel qu'elle le connaissait à présent. Cet orgueilleux, ce farouche aurait été capable, pour elle, de tendresses infinies; cependant il fallait répondre à lui comme à Michel, retrouver les mots qui chassent le rêve, qui appellent l'abandon et la mort.

AH YIGTQiRB ITAME

— Carlo, mon pauvre ami, tu as doue oublié ce que je sois, une malade, une condamnée à brève échéance peut-être, qu^aucon lien n'attachera jamais à personne, de qui to n'as rien à espérer?...

— C'est bien pour cela aussi que je t'aime.

Il ne s'aperçut pas de la cruelle vérité qu'il avouait, il n'essaya pas de la reprendre.

— Je t'aime pour ce que tu souffres, pour ce qui te manque, pour ceux qui te négligent. Je t'aime pour tout ce qui empêcherait un autre de t'aimer. Je t'aime d'autant plus fortement qu'un s^timent seul m'attache à toi, et je te le dis justement parce que je n'ai rien à espérer. Tu ne me soupçonneras pas d'avoir fait ce rêve fou d'être heureux par toi. Mais en te voyant si abandonnée, si faible, il me semble qu'il vaut mieux que tu me connaisses, qae tu me saches à toi, que tu puisses faire de moi ce que tu voudras.

Ces paroles de Carlo n'étaient plus l'écho d'autres paroles jadis entendues. Les autres, au contraire, n'avaient été que le prélude de celles-ci, de l'hymne d'amour que Michel n'avait pas so achever.

A présent, il éclatait dans sa plénitude. Jeanne l'aurait entendu avant de mourir, et, à l'écouter, elle oubliait même la mort.

Dans l'air doux, sous les branches, il lui sembla que le printemps entrait en elle. Maintenant, elle reconnaissait Carlo. C'était celui qu'elle avait attendu autrefois, qui n'était pas venu, qui arrivait enfin.

Quelque chose de solennel venait de s'accomplir. Son âme avait été prise par une autre âme, sans qu'elle pût même résister à cette attirance.

— Tu seras tout, dit- elle, puisque je n'ai rîeni

Carlo l'appelait d'un geste. Elle laissa ses deux mains tomber dans la sienne, puis son front se pencher. Un moment, il la tint appuyée sur son épaule, et, levant vers lui ses yeux qui refleurissaient.

— Comme je regrette, maintenant!... soupira- 1- elle. Elle s'interrompît :

— Non. Je ne veux rien regretter. Si j'étais comme les autres, tu n'aurais pas pu m'aimer de cet amour-là.

— Aie confiance.

Elle avait confiance. Les lèvres de Cario efileurèrent ses cheveux, puis son front. Tous deux restèrent ainsi un instant silencieux, oppressés de cette tendresse trop forte pour s'exprimer, ne sachant plus comment ni depuis quand ils s'aimaient, sûrs seulement que c'était pour toujours.

TIGTOIRE D'AME 495

Pds, la premi^e, elle songea i l'avenir.

— Mais, Carlo, qu'est-ce que tu feras s^s..., quand je n'y serai plus.

— Laisse, tais-toi. Pour moi, il n'y aura pas d'après.

— Je prends ta lôe, dit-elle, et la mienne est si courte à te donner en échange.

— Laisse, laisse, répéta-t-il ayec une sorte de colère. Est-ce que je pouvais^ espérer, tel que je suis, connaître et ressentir ce que j'éprouve en ce moment.

Elle n'insista pas davantage. Un scrupule toutefois lui revint.

— Tu m'aimes parce que je souffre et que je meurs. Comment te rendrai- je l'équivalent?

— Ne m'as-tu pas donné déjà plus que je ne te donnerai jamais?

— Non. Tout est venu de toi d'abord. Je veux te dire ce que ta ne sds pas.

Elle parlait librement, gaiement, ayant déjà donné toute cette confiance qu'il lui demandait :

— Tu te souviens de ce premier soir, à Biarritz, après ton retour. J'étais bien malheureuse, ce soir-là. Je venais seulement de me rendre compte de mon sort, et je m'en effrayais. Je ne wyais plus rien dans la vie, pour qui ne peut plus vivre pour soi. Cest alors que tu nous as parié des vieux proverbes arabes : de cet arbre que chacun doit planter avant de mourir. Et, en cherchant quel arbre je pourrais bien planter, avec mes mains si faibles, j'ii songé à semer un peu d'amour pour les autres qui m'oubliaient. Seulement, je ne me doutais guère que cet art)re d'amour prendrait racine dans ton cœur, et que ce serait moi, un jour, qu'il abriterait.

EUe s'appuya encore contre l'épaule de Carlo. Elle savsdt ce ^11 avait souffert de la méfiance et de la haine, ce qu'il fallait pour faire de lui un autre homme.

— Ta n'as pas douté de moi, dit-il. Promèts-moi de ne jamais douter.

— Tu verras, si je doutel Bile se leva.

Ds rentraient ensemble, et, dans le grand salon inondé de soleil et fleuri de lilas, en face de M. de Montclas, en complet du matin irr^rochable, lisant le journal à travers son binocle, et de la mère I^verdier, tricotant modestement dans un coin.

— J'ai quelque chose à vous dire, commença Jeanne. Vous n'allez peut-être pas bien comprendre. Carlo est mon fiancé...

M.^ Elle avait choisi pour loi ce titre d'honneur^ ce nom d'amouTt sachant qu'elle ne pourrait jamais lui en donner un autre^ et il l'acceptait, impassible devant lés surprises ou les protestations.

— Carlo est mon fiancé ! répéta Jeanne de son ton paisible, avec ce même sourire vague et irréel qui la transfigurait depuis tout à l'heure. Nous ne sommes pas heureux comme tout le monde, mm cela ne fait rien... Nous sommes heureux.

Ce fut une existence étrange qui commença alors, une existence de légende et de rêve, dans la solitude fleurie de la vieille demeure.

Le temps s'était arrêté, l'avenir n'existait plus. Ils étaient tous deux hors de la réalité et du monde, au-dessus de la vie, perdus dans cet amour comme dans un rayon de soleil qui pouvait se retirer d'un instant à l'autre, mais qui sufiisait à les éblouir.

Il n'y avait pas eu une observation à faire ou un raisonnement à hasarder. Eux-mêmes, volontairement, rompaient avec la raison. C'était le seul moyen d'être heureux, et ils se hâtaient de l'être, ils ne voulaient pas perdre un instant de ce bonheur sans lendemain.

Carlo avait continué à habiter chez Bf* Leverdier, mais, chaque matin, il arrivait au château, et, tout le jour, aux yeux de qui la voulait suivre, l'idylle blanche se déroulait, pûsible, entre les vieux arbres, le long des pelouses odorantes qu'on venait de faucher.

La saison s'avançait. Peu à peu, l'espace que Jeanne pouvait parcourir se rétrécit. Pendant des après-midi entières, elle dut rester étendue à l'ombre, sur sa chaise-longue, Carlo toujours près d'elle, causant avec elle ou lui faisant la lecture.

C'étaient des riens qu'ils se disaient, ils lisaient dans les vieux livres de la bibliothèque. Cela leur suffisait. Un peu de leur âme rayonnait sur toutes choses. Us vivaient ces jours inoubliables que les privilèges comptent dans leur vie, et ils les vivaient comme on doit les vivre, avec la douceur des enfantillages et le frisson des émotions puissantes. Un autre Carlo se révélùt, un inconnu tendre et grave, et on entendait résonner parfois le rire de Jeanne, comme lorsqu'elle était petite.

« Ils sont fous ! » se disait M. de Montclas quand il les observait, méditatif.

Mais il ne parvenait pas encore â définir leur folie. Ce fils, pour qui il avait si peu été un père, cette enfant qu'il avait vue grandir, mais qu'il n'avait pas élevée, lui échappaient.

Un moment, il se demanda si Carlo, plus anse qu'eux tous, ne

TICTOIRK l/km 497

jouait pas un rôle en vue de la dot ou de l'héritage. Puis le soupçon s'évanouit de lui-même; et, convaincu de l'inutilité de toute opposition» il dut se résoudre à laisser faire; il en vint à s'engourdir aussi, par instants, dans cet oubli des réalités, avec des sursauts intérieurs quand il pensait à H"^* de Montclas.

Elle n'était encore au courant de rien. 11 avait reculé devant la lettre à lui écrire, se donnant pour prétexte que mieux valait s'expliquer de vive voix, puisqu'elle allait arriver.

llaintenant, il se félicitait de voir cette arrivée remise de semaine en semaine; et quand la perspective s'imposaii de cette échéance, fatale et imminente, le vieil homme se retrouvait en lui. Il se murmurait tout bas ce que M""* de Montclas énoncerait 'tout haut, la seule considération qui atténuerait sa surprise indignée :

» Après tout, ces fiançailles ne sont qu'un simulacre. Gela ne mènera à rien..., cela ne durera pas longtemps. »

... Pour les autres, aussi, le rêve avait de ces interruptions, comme des déchirures à travers lesquelles les vérités cruelles reparaissaient.

Parfois, le soir, quand Carlo voyait Jeanne, fatiguée de la journée, haletante, abattue ou fiévreuse, avec ces grands cercles noirs sous les paupières, l'angoisse de sa fra^lité le reprenait. Il l'aimait tant que rien que son cher regard, son cher sourire pouvsûent indéfiniment tromper cette soif d'amour de son cœur.

Hais combien de temps lui resterait-elle ainsi?

Souvent, elle surprenait chez lui cette agonie d'incertitude. Alors, d'un joli geste enfantin, elle lui mettait sa main sur les yeux :

— Ne regarde pas l'avenir, Carlo. Ne songeons qu'au présent. Ou bien, c'était pire encore..., c'était la tentation folle d'espérer,

une de ces chimères dont on se laisse envahir, où Ton vit tout entier pour un moment.

Un jour où elle paraissait mieux, il fut complètement fou. Il fit des projets.

Elle l'interrompit avec plus d'effroi qu'à l'ordinaire.

— Non, non. Laisse l'avenir.

Alors il la conjura de voir d'autres médecins, d'essayer d'autres traitements. Il passa ses nuits à lire des livres de médecine. Il eut des idées insensées, qu'il ne chassait pas cependant.

Est-ce qu'il n'y a pas encore des guérisseurs qui savent des secrets, des savants ou des saints qui font des miracles?

Elle Técouta délirer avec sa même physionomie d'incrédulité attendrie et, d'un mot, le ramena à la raison.

— Rien ne peut changer ce qui est. Ce serait du temps et de la souffrance perdus que d'essayer.

496 TIGTOIBB ITAME

Ils se rejetèrent dans rinconsciéDce voulue, comme qui s'endort avec du cbl(»roforme jusqu'à ce que le réveil s'impose.

Vers la fin de juin, une série de pluies amena un refroidissement de température, et Jeanne fut assez malade pour devoir s'aliter, et même pour inspirer des craintes sérieuses.

Pendant ce temps, Carlo errait, silencieux, à travers la maison, guettant le moindre bruit, à l'afftit de la moindre nouvelle, étouffant de sa peine muette, et M. de Montclas lui représentant qu'il devait bien s'attendre à pareille épreuve :

— C'est peut-être pire quand on s'y est attendu, dit-il rudement M. de Uontclas ne sentait pas ainsi.

Cette possibilité de la m(Nrt de Jeanne, qui se rq)résentait, faisait revivre ses anciennes préoccupations.

Il écrivit à sa femme de revenir et d'amener le docteur Gasselin, et ce lui fut un véritable ébahissement que de ne pas la voir débarquer par le train suivant, de ne pas même recevoir d'elle un mot de lîftponse.

Au bout de deux jours seulement, elle s'annonça par un télégramme, et arriva dans la soirée avec Odette et Pierre.

— J'ai été retenue, se borna- 1- elle à dire pour expliquer son «nguli^ retard.

En s'informant de Jeanne, elle ne mit pas à ses questions l'âpreté ordinaire. Elle oublia d'adresser une parole désagréable à Carlo. Quelque chose qui n'était plus la pensée de l'héritage absorbait son esprit, et dès qu'elle fut seule avec son n^ari, la conduisant chez Jeanne :

— Un mot d'abord, commença-t-eUe précipitamment. Je n'ai pas voulu vous associer de loin & nos agitations. Mais, vous savez, pour Odette, ça marche, avec les Obranine.

Elle n'avait pas encore ôté son chapeau de voyage et, i travers la voilette, son regard luisait sous ses paufùères fatiguées. Dans la vieille maison calme, fraîche entre ses murs épais, elle introduisait l'agitation incessante de la vie mondaine, elle secowdt la pousaère de Paris.

— Il n'y a plus qu'un coup de collier & donner, poursuivit-eUe, emballée déjà, comme s'emballent parfois les vieux chevaux fatigués. Et il faudrait aussi un peu d'argent... Oh! pas une dot sérieuse... Seulement de quoi n^avoir pas l'air trop panne. Une centaine de mille francs... Si Jeanne pouvaût avoir un bon mouvement... pour fêter sa majorité? Elle va se remettre encore, n'est-ce pas?

Les circonstances permettaient que l'on se contentât du cadeau» et M"* de Montclas était généreusement disposée à attendre l'héritage.

VHrrOIftE D'AMI 499

Cependant, lorsqu'elle vit Jeanne qui ne se levait pas encore, et qui, dans le vaste lit à bateau, sous le lourd baldaquin de la chambre empire, s'effilait, s'atténuait, di^)araissait presque, ses grands sentiments furent ébranlés.

— liais, dit-elle en sortant, je la trouve affreusement changée. La moindre rechute serait inquiétante. Qui sait s'il faut ajourner ainsi..., s'il ne serait pas plus prudent de lui dire tout de suite un mot d'Odette? Le difficile, c'est qu'il s'agit de Michel, et après ce qu'il y a eu entre eux, la jalousie va s'en mêler. Quelle déveine, pourtant I

H. de Montclas crut le moment propice à la cooununicatioQ qu'il ne pouvait différer davantage.

En pareille occurrence^ il aimait & se trouver au large, de préférence en plein air, avec toutes facilités pour s'esquiver. Ce fut seulement lorsqu'il eut entraîné M""* de Montclas sur le perron, qu'il s'aventura à répondre.

— Vous vous tourmentez inutilement, ma chère amie. Jeanne ne songe plus du tout à Michel Obranine, si tant est qu'elle ait jamais réellement songé & lui.

— Qu'est-ce qui vous le fait croire?

Un doux crépuscule d'été humide tombait sur la masse verte des ariHres, sur la mosaïque du parterre, sur les balustres blanches du perron, enguhrlandées de rosiers grimpants.

Mais dans cette ombre parfumée, la voix de M"* de Montclas résonnait aussi âpre qu'à l'ordinaire. Pour celle-ci, la lutte de hi vie se continuait partout, implacable et sans trêve.

— Jeanne n'a rien fait pour se rapprocher de âlichel, allégua M. de Montclas, au contraire.

— Elle se sait perdue. Elle n'est pas assez folle pour rêver d'avenir. Gela n'empêche pas un regret et une jalousie. C'est naturel. Je m'y attends.

— Ne vous y attendez pas.

— Pourquoi?...

— Jeanne n'a jamais considéré les choses au même point de vue que les gens ordinaires. Gela tient à l'élévation de son caractère, et, aussi, aux conditions d'existence particulières qui lui sont faites... Pauvre petite I II n'y aurait donc pas à s'étonner si, justement, parce qu'elle n'est sujetce ni aux petitesses ni aux vulgarités, elle se laissait entraîner vers le mysticisme. .., si elle s'exaltidt même pour des choses qui nous semblent absurdes, et il faut nous rappeler qa'après tout elle est libre de ses sentiments et de ses actes...

— Allons..., qu'y a-t-il encore? Quelle bêtise lui avez- vous donc laissé faire?

H. de HoDtclas] était redevenu conscient de la situation incorrecte où il s'était mise.

Ne se trouvant pas d'excuse, il se chercha un appui, et voyant Carlo apparaître à une des portes-fenêtres :

— Je n'ai rien fait, déclara-t-il, mais je n'ai rien pu empêcher. Jeanne a eu une fantaisie, peut-être la dernière, et à laquelle nous avons d'autant moins le droit de nous opposer qu'il n'y a guère à en appréhender les suites. Elle est fiancée.

— A qui?... Avouez tout! Qui s'est prêté à cette comédie? Qui a joué ce jeu?

— Moi, dit froidement Carlo, que U""* de Montclas avait regardé s'approcher, et vers qui elle lançait cette apostrophe.

L'hostilité qui avait toujours dirigé leurs deux vies l'une contre l'autre atteignait son apogée, et peut-être était-ce en prévision de ce choc terrible où ils se heurteraient que la destinée les avait créés ennemis.

Mais ce ne fut pas à Carlo impassible que M"""* de Montclas s'attaqua d'abord.

Elle commença par M. de Montclas, qu'elle sentait trembler à ses côtés.

— Il a fait cela..., et vous l'avez laissé faire I Vous l'avez peutêtre poussé! Vous avez prêté la main à cette infamie I Voici l'effet de cette préférence. Oh! ne niez pas! Votre instinct vous a toujours porté de son côté, l'instinct des hommes, aimant & revenir vers ce qu'il y a d'irrégulier et de louche dans leur passé, vers ce dont ils devraient rougir et dont ils tirent au contrdre une sorte de vanité, en vieillissant surtout. Cela les rajeunit de songer à leur bon temps.

— Ma chère..., implora M. de Montclas.

Depuis trente ans il avait vécu dans une perpétuelle appréhension. Il avait frémi au moindre rappel de ces choses qu'il éloignait de sa propre pensée, qu'il s'habituait & considérer comme devenues étrangères.

Et, avec la soudaineté d'une catastrophe, elles revenaient l'accabler. Son passé s'éboulait sur lui.

Il resta écrasé sous l'avalanche.

— C'est parce que celui-là aurait dû rester en dehors de la famille que vous lui avez donné le pas sur mes enfants. Vous l'avez casé, vous l'avez pourvu & leurs dépens. Vous ayez ruiné toute voire famille pour faire un sort à cet aventurier.

Elle s'arrêta, à bout de colères, mais l'attitude indifTérente de Carlo provoqua chez elle une nouvelle excitation. N'arriverait- elle donc pas à une scène, à un éclat, puisqu'il n'y

VICTOIRE B'iMfi 501

avait plus le temps d'intriguer, qu'il fallait user de violence, si Ton ne voulût pas laisser aller les choses...

Carlo avait subi sans broncher les allusions à sa naissance qui, jadis, ne restaient jamsds sans effet. Si peu susceptible qu'il se montrât aujourd'hui, on trouverait bien tout de même le défaut de la cuirasse, le moyen de toucher à son point d'honneur, de l'atteindre dans sa fierté.

— Mais quel sort!... reprit* elle. Qui aundt pu l'accepter I II faut avoir toute honte bue, ne pas reculer même devant le ridicule... Un garçon de son âge, avec sa nature et son passé..., filer ainsi le parfait amour! Allons donc... C'est effronté, c'est cynique. Vous le vendez, il se laisse vendre... Un bon prix, c'est vrai. Des millions! âluil

— Pardon, interrompit froidement Carlo, pour me prêter de pareils calculs, vous n'oubliez qu'une chose : vous oubliez que je ne suis pas votre fils.

Elle bondit sous la piqûre de la vérité, mais avant qu'elle* pût trouver une injure en réponse :

— Je ne chercherai pas â me faire comprendre, poursuivit-il. Vous ne pouvez pas me comprendre. Je suis trop loin de vous et des vôtres. Peut-être est-ce pour cela que j'ai pu me rapprocher d'eUe.

Oui, peut-être était-ce pour cela, parce qu'il n'était pas un homme du monde moderne, qu'il avait pu aimer ainsi? Son âme fruste gardait encore de ces profondeurs ignorées où jaillissent les sources, de ces terrains vierges où s'épanouissent les fleurs les plus pures.

— ... Et peut-être est-ce ce que vous m'avez fait souffrir qui m'a valu d'être aimé d'elle. Aussi je ne vous en veux plus. Je fais comme elle. Dites ce que vous voudrez, rien ne peut m'atteindre. Arrangez-vous seulement pour que rien ne l'atteigne.

11 avait repris son ton de menace. L'homme primitif reparaissait encore, mais cette fois dans ce qu'il avait de farouche.

— ... Si vous vous attaquiez à elle, si vous troubliez d'un mot le peu de bonheur qu'il me reste â lui donner, cela, ce serait trop, et, je vous en préviens, je ne répondrais plus de moi!

Il s'en allait, laissant M""* de IMontclas sous l'impression du seul sentiment qui mate les femmes nerveuses : la peur. M. de Montclas venait de s'éclipser. Elle fut réduite à se calmer toute seule, ne trouvant pas d'écho à l'indignation vertueuse que provoquaient chez elle ces étranges fiançailles.

— C'est ça qui va pousser Michel, remarqua Odette en fille

5tn YIGTOIBJS D'AME

pratique, et aussi en femne jalouse* cùntente de voir disparaître a dernière ombre d'une rivalité.

Il n'y avait rien à attendre de Pierre, trop moderne pour ^'émouvoir.

JttSfa'i la mine attentive et fermée de la mère Leverdier qui mposait la réserve, et M""* de Montdas dut attendre, pour s'épancher, le docteur Gasselin.

II ^Bt, entre deux trains, donner la consultation demandée.

Depuis longtemps il avait oublié l'attendrissement intempestif provoqué par Jeanne; il ne voyait plus en eUe qu'une cliente de peu de dûée, justifiant trop Lien son diagnoftfin, mais assez ridie pour qu'il lui accordât enicore de bonnes paroles et des soins inutiles. A la famille, il devait, & présent, la vérité, plus ou moins «ûtigée, selon le degré de senaibitité de chacun.

Pour H""* de llontclaa, il ne se crut pas astreint à des ménagements; et sitôt qu'il fut reparti :

— £b bien^ annonça-t-eile à M. de Montclas, Gasselin trouve Jeanne beaucoup plus mal, et il ne voit pas grand chose à faire* C'est un affaiblissement progressif^ la marche normale de la maladie, ce qui devail arriver 1

Jeanne eut cependant enoare une résurrection. Elle put descendie, passer des heures étendue sous l'ombre fraîche des arbres, ou, le âoîr, dans la douce chaleur qui se dégageait des vieilles pierres du perron. Elle se reprenait d'ooe tendresse nouvelle pour la maison natale, pour tout ce qui en faisait partie. Il lui fallaii; à cùié d'elle un bouquet de ses roses, et à ses pieds le gros terreneuve qui la regardait de ses yeux Jdons.

— U me semble que tout m'aime ici, depuis qw tu m'aimes, disait-elle & Carlo.

Lui ne la quittait plus, et la présence même de M"* de llontclas ne pouvait les troubler.

D'ailleurs, elle ne s'imposait pas, trouvant, disait-elle, le ^ectacfe trop triste. Quant à Pierre, il ne s'intéressait guère à ce qui était en dehors des choses mondaines, et il avait assez à faire d'exercer, sur le clavier faux du vieux Pleyel, ses doigts, précieux instruments de salon, qui auraient pu se rouiller à la campagne.

Odette, par contre, se sentait vaguement impressionnée par cette tendresse étrange, si différente de tout ce que, pour son propre compte, elle avait rêvé, et quelque chose s'émouvait en elle auprès de ces amoureux.

Tous deux causaient, longuement, doucement, le plus souvent

Tieimi J3fàm ïm

de choses lointaines qu'ils avaient faites oa peméea» efc qu'ils recherehâBBi dans kw ntémoite «vec ne aorte de serafole, ccnme s^ araieit craist è& ne pas t9ul se dare.

Carlo Imait le secret aaier de ses leii{;ve8 annéta d'abaadaa. Vr jour f fiiiaiafi il dépôgnaît sa décepticB dé eatkè|^ altœdant soD pèFe qn derak Temmntr ce Tacanees^ el aff renaiit par lUi tâiffraoBie qae petsome ne vieadrail k ckerdâet^ Jeanne eut secraBiB cte gfesece IvaMe mht ses jiwes aaauticsBS.

n s'interrompit ?

— Continue, dit* elle ardemment Je t'aime tant longue je pense à ce qae tu ae souffert.

Avtoer cTen jaÎD flandïoyait, ci Jesane qm ne respnraîl; fbm dans les alentours de la maison, avait voulu se traîner jasqa'av banc sous les tilleulB. Odette menait de ka qaitterpQur alter taire un tour au grès soleil, user, contre k chakui tsrride, un pea de sa fepce inattife»

Us se rettroii^afeHt seok, à celle mèBie place oà kur amoat avait si vile et sî sia^SÈreiBeiit édoa

HaÎB ce B*élait déîà pks k prîaleiBps» Le grand peamier doaftle,. depuis longtemps défleuri, se réduisaît i uaevecdare maigre, pet daa dans ks autres verdmee. L'herhe écbev^fe el jauaîssaaie avait englouti les petites fleurs d'avril. La splendeur brutale da l'èlè faisait ses vîctiiaes paraiî ksCaîbkav et la main de Jeanne clMtcha celle de Carlo, comme qui a besoin de protedma.

— Je t'aime tant, répéta-t-elle^ et n'est-ce pas, qu'en t'aimant je t'aurai fait un peu de bien?

— Tu as fait plus. Tu as fait mon cœur. Tu es ma vie tout entière. EHe s'arrêta povr mieux éproaver la douceor de snn aveu,, la

jfôe de se s^itir» elle, si frète, la vie Morak de cet être ralwate.

Ifatis eHe avait queftjae chose de pias à demnider, et, an pea

intîndëe, se mettant i jouer avec an brîa d'herbe eatie ses doigte :

— Au coBHaeBcememt, je craignais d'abuser de ton déveiiement. Ma», pmsqae tn veux rester avec moi josqu'à k fin« et qu'aaaiiiftaent tu ne m'oublkras jamaiSy ak>rs, nMU anuU pourquoi ae paa faire ce qui nous rendrait encore plus facile et plus doux de ne paa nous quitter?

Elle avait repris un peu de son animatioik et elk eut son soame de jeune fille, tioiide et fm, pour achever :

— ... Tu comprends ce à quoi je pense... Tu y aa peal-èire pensé aussi?

— Oui^ J'ai pensé que nous pourrions nous Manor.

Elk kva vers lai ses grands yeux bteas aoumnte» mais l'ak bouleversé de Carlo la fit aussitôt changer de phyai

— Tu ne veux pas?.

Faible comme elle l'était, elle ne put' soutenir la déception.

— Si, ma bien-aimée, je veux, je voudrais de toutes mes forces. Mais il faut attendre encore un peu. Plus tard..., bientôt.

— Pourquoi dis-tu cela? Tu sais bien qu'il n'y aura pas de plus tard. C'est tout de suite, ou ce ne sera jamais. Veux-tu tout de suite?

— Je voudrais, répéta-t-il, affolé de regret, en baisant les petites mains retombées dans une sorte de découragement suprême, mais je ne peux pas, tu sus bien que je ne peux pas.

— C'est vrai...

Elle regardait s'écrouler son pauvre dernier rêve, ce rêve de voile blanc, de fleurs d'orangers, de poésie et de tendresse sur sa vie finissante.

— Tu ne peux pas, à cause de mon héritage !

Là-bas, dans] le grand bâtiment jaune du faubourg de Saint- Etienne, les machines continuaient à marcher, les métiers à tisser, les rubans se dévidaient encore, se dévideraient toujours.

Et dans les liens de soie, toujours elle restait prise, prise jusqu'à la fin. Les convoitises, les calculs, les soupçons misérables ne cessaient pas de serpenter autour d'elle.

Elle ne s'en affranchirait jamais, elle n'en affranchirait jamais son ami.

Tous deux devraient se contenter de ce que la haine des autres leur laisserait d'amour.

XIU

Une dernière rechute l'avait terrassée, et maintenant elle ne quittait plus sa chambre. Ce n'était que par la large ouverture des fenêtres que pénétraient jusqu'à elle l'éclat bleu ou la douceur grise des ciels d'été, qu'elle suivait l'ondulation verte des arbres, les spirales de fumée, les vols d'ailes blanches ou noires coupant l'espace. Ce monde extérieur, qu'elle ne voyait plus que d'en haut, changent déjà d'aspect pour elle et des rêveries lointaines venaient par instant l'envahir.

Cependant elle n'oubliait rien de ce qui la concernait encore. Une préoccupation surtout la hantait :

— Je vais être majeure dans un mois, dans quinze jours, dans huit jours...

Se trouvait- elle suggestionnée par les autres qui, depuis si long-* temps, escomptaient l'événement? Par H''* de Hontclas qui chaque nuit avait des cauchemars, et, chaque matin au réveil, se disait involontairement :

VIGTOIRK D*AMB hO^

— Si pourtant une crise survenait et l^emportait avant qu'elle fût en possession de sa fortune et songeât à en disposer.

Pour toute la maison, cette date marquait une échéance. Chaque fois qu'on y faisait allusion, la mère Leverdier répétait de sa voix plûntive :

— Pauvre petite I pourvu que ça ne lui porte pas malheur t

Et M. de Montclas se mettait l'esprit à la torture pour combiner délicatement la solennité de ce jour avec la tristesse des circonstances«

Jeanne elle-même régla la question.

Elle parla à Carlo, qui avait accès chez elle comme les autres, maintenant que les conventions mondaines achevûent de s'e£facer, qu'elle n'étût qu'une petite ombre blanche, dans le grand lit à baldaquin d'où elle ne sortirait plus.

— Carlo, je t'ai fait de la peine un jour, en te demandant une chose qui n'était pas possible. Je vais réparer en t'en demandant une autre, à laquelle tu ne verras pas d'obstacle. J'aimerais à ce que ce jour de ma majorité fût celui de nos fiançailles.

— Il y a longtemps que nous sommes fiancés. ..

— Oui..., mais on peut se lier davantage encore l'un à l'autre en se fiançant devant un prêtre; et alors l'engagement est si sacré que l'Eglise le reconnaît, qu'on ne pourrait plus le rompre sans son intervention. C'est comme une cérémonie préliminaire du mariage, ce qu'est à la prêtrise un ordre mineur. Tu ne le savais pas?

Dans les beaux yeux agrandis de Jeanne une lueur passait, l'ardente volonté de se rapprocher du bien-aimé, de lui donner tout ce qui était en son pouvoir.

— Pourquoi ne m'en avais- tu pas parlé et n'est-ce pas fait déjà? dit vivement Carlo.

— Parce que je voulais attendre le jour de mes vingt et un ans, pour cela, comme pour la bague que tu veux me donner. Et voilà qu'il est temps de la choisir. Je vais te dire ce que je préfère. Une perle, rien qu'une perle.

— Non. Moi, y aime mieux autre chose!

— A cause du préjugé..., parce qu'une perle représente une larme? C'est cela qui me la fait choisir, justement. Il y a des larmes si chères, dont on aime à se souvenir I

Ses traits redevinrent sérieux, puis s'éclairèrent de nouveau :

— Et j'ai encore une autre fantaisie. Je voudrsds avoir ce jour-là tout le monde autour de moi.

— Hé bien..., si Gaétan n'arrive pas, j'irai le chercher.

Elle sut ce que cette promesse coûtait à Carlo, avec quelle peine il supportait ce frère qu'il sentait son inférieur au moral comme au 10 riYRoa 1904. 33

pbjaqoet avec «ne affisetation de aapèrionté : plas perferti^ plus irrégulier, même,, som m9 aqipareiiœB de cwieelm qw U ne Fsnit jaoMdftèté; en qui il retvomtait k raidfvr cxtértenif ife son pève, avee le kâsser-alier des instinct» materads. Mais Jeanne n'était pas entièrement satisfaite.

— Je Tondrais Uvè k monde,, lépéta-t-cte» Uns eev «9ec qui yaiTèoi.

Cette foi8> Caria comprit»

— M"* Saulaye..., c'est juste. Elle doit être là.

Rien ne le troublait. Il était si haa de sen indenae eiifiteBccv de»n aaeien Im^même, qu'àpeîae se rappdatt-il sa fofiepaaBagëit, amon comnae t'origine de aa yîe aoavdie et Jeaoae a'avail pas doalé qu'il en aérait aiasL

Elle calcula :

— M"^ Saalaye est en vacances avec son fils près d'Orléans, et poarra icaîr pour la joacaée.

Au grand étomia«it de M. de Meatdas, aaoDie obfectiea aa fut élevée lorsqu'il parla de rendre sea comptesde tairite,. et JesAiie admit très bien qoe la formalité eut liea dès le jear de la majerité et qae, ponr phis de r^gabrîté, oa coenroquât le netave.

— Cela sonne anl, déclara Mr* de Montcka. Q fallait faiai loos attendre k une surprisa.

NatareHemcnl, ses aoopfoas nsaîeat Carto» mais sans afiir la liberté de se maaifeslar.

Une autre autorité que la sienoe régaaît dane oMd maîMiit «ne invisible puissance de paix et de douceur, et aile ne troava, ëaas soa cerveau agité, aucun majea de révolte, lorscpi'à l'aobe de ce 19 juillet, le jour décisif, elle songea :

« Ce soir peut-être nous seroos dépoaiUés. a

U y avait en de Forage la nnit, et des rafales nefiiiiiint eaeere saas le àé nuageux, mais peu impartait tout ce qaî était extérienrt ce qui s'arrêtait aux murs de la grande chaaibre Empire ob, avec Jeanne, la vie entière de la maiso» semblait ce joor-Ià coaceatrée.

M. de MoRtdas^ piqué d'honaenr, vint dm» la Biatinée, avec le notaire, donner des diffires, et il rapparta à sa fiemnae :

— Elle a écouté avec beace«q[> d^attentim; elle a eu l'air de retenir, de réfléchir» et die a £t au aotaHre de ne pas s'es dlffi qu'elle aorah k ]m parter odoore œ soir.

— Elle va prendre des décisions, prowetiqaa W" de HeotclVi qui se trouMidt.

Gaétan étak E depiss la ireille aa soir. M""* Sai^ye venait d'arriyer et démonter dwa Jeanne, qais'eceapakde ses ipréipKatàis.

VIOIOI&I D'ÂME 587

EUe avait demandé des fleurs pour orner sa chambre, des roses. Tien que des roses, et Carlo avait îàit moiesonner tout ce .qui restait encore sur les rosiers desséchés par la canknle et secoués par la dernière tempête. On aj^ortait, couchées dans leur verdure, de grandes fleurs pilles, languissantes, dont qoelques-uiiee s'efièaiUaient.

— Elles scHit malades comme moit mais je les reconnais tout de même. Ce sont mes chères roses de SantelUer. Voules-vous les mettre dans Teau? dit-elle & H""* Saulaye qui lui tenait compagnie pendant que les antres déjeunaient

Ce fut aussi M""* Saulaye qui arrangea ses cheveux, trop lourds maintenant à relever et pendant en grosses boucles sur Toreiller, puis qui rhabilla d'un flot de dentelle et de linon n>se«

— Cela va-t-il? Est-ce vrai que je suis encore un peu jdie? demanda- t-elle anxieuse.

Sans pouvoir répondre, M"^^ Saulaye lui tendit une glace, et en se r^ardant elle eut un petit sourire.

— Voilà qu'il est deux heures. Nous sommes prêtes. On peut venir.

Les Montclas entrèrent, leur bouquet de fète i la main* Le lit de Jeanne fut jonché de fleurs.

— Que c'est ravissant I dit-elle. Comme je vous remercie.

M"^ Saulaye s'en était allée vers la fendre. Elle ne pouvait r^arder ces fleurs sans songer i d'autres fleurs que, bientêt peutêtre, on devrait apporter.

En se retournant, elle vit Carlo et lut la même pensée dans ses yeux.

Ce fut leur seule impression conunune en se retrouvant.

A présent, Jeanne considérait les Montclas tour à tour, étudiant le masque que chacun avait cru devoir arborer, les parents souriants, Odette excitée, Gaétan gêné, Pierre abruti, et elle eut un petit soupir.

Chez aucun, elle n'avait pu réveiller ui^ jiûé ni une tendresse.

U ne lui restait plus, pour arriver à leur cceur, qu'un moyen. Elle allait l'essayer.

— Nous ne nous retrouverons peut-être pas ensemble de longtemps, commença- 1- elle, et je voudrais profiter de notre réunion d'aujourd'hui pour parler de l'avenir.

M. de Montclas 'se raidit. Sa femme devint tireuse. Leur sort allait se décider.

— Ce n'est pas de mon avenir à moi qu'il s'agit, accentua jJeanne.

Odette soufflait tout bas. Pterre cessa de tambouriner sur la

table que, d'après une habitude devenue machinale, il transformait en^un clavier muet à son usage.

Gaétan même ne put garder son sûr de belle indifférence.

— Je n'ai jamais compris, poursuivit Jeanne rêveusement, qu'on attendit, pour faire ce que Ton doit faire, jusqu'à la dernière limite, qu'on ne dtt pas ce que Ton doit dire aussi tôt que possible, de manière à mettre à néant ces incertitudes, ces convoitises, ces calculs qu'on sent s'agiter autour de soi, et qui rendent si lourde, si triste, le peu de vie qu'on a encore à vivre...

— Comment I qu'entendez- vous par là? s'exclama M"* de Montclas avec le ton et le geste de l'indignation douloureuse.

— Depuis longtemps, je désirais que la situation fût nette entre nous, continua Jeanne, sans même s'arrêter i cette interruption. Mais, jusqu'ici, je ne pouvais rien. Aujourd'hui, je suis majeure, je suis libre. Je n'attendrai pas davantage pour agir...

M"* de Montclas éprouva ce que doit éprouver l'accusé d'assises quand le président rentre dans la salle et commence à lire les réponses du jury.

— Pour disposer de cette fortune qui m'a été si inutile, de la majeure partie, au moins. Quant au reste...

Elle eut un hochement de tête qui signifiait : « Vous n'aurez pas longtemps à patienter. »

— Hais, ma chère enfant..., voulut commencer M. de Montclas à qui sa femme serra le bras pour le faire taire.

U n'était plus temps de rien essayer.

Il n'y avait qu'à voir ce qui allait se passer. N'était-ce pas affreux de prolonger ainsi ce supplice?

Dans le silence, les mots décisifs tombèrent :

— Vous avez bien pensé que tout ce qui m'appartenait serait, ou, pour mieux dire, était déjà à Carlo?

Carlo se retourna avec une exclamation sourde, et Jeanne ne put supporter l'expression qu'elle vit sur ses traits.

D'ailleqrs, pour les autres aussi, l'angoisse avait assez duré.

— ' ... Aussi ferai-je de cette fortune l'usage que désire Carlo, et puisqu'il n'en veut pas pour lui, puisqu'il a, comme moi, trop souffert par l'argent, pour en désirer, pour en vouloir, nous laissons, il laisse cet argent à qui l'aime et à qui en a besoin.

Pour elle-même, elle avait tout pardonné, mais cette longue iniquité commise envers Carlo devait être punie et venait de l'être. Le paria devenait le bienfaiteur.

Cela suffisait pour la justice.

Et maintenant Jeanne voulait que le bienfait portât ses fruits :

— Viens ici, ma petite Odette. Tu sais comme nous nous

VICTOIRE D'AVE 50d

sommes inquiétés tous deux de ton avenir. Il faut que tu sois heureuse, et pour cela qu'aucune considération matérielle ne t'influence quand tu décideras de ta vie. C'est la première chance de bonheur, et, celle-là, nous pouvons te l'assurer. Ta dot te permettra de choisir!

Depuis bien des jours, un travail s'accomplissait chez Odette. Dans cet amour de Jeanne et de Carlo, quelque chose d'inconnu et de lointain, qui ressemblait à un idéal, lui était confusément apparu et cette bonté tendre, rayonnant directement sur elle, pénétra tout à coup son cœur primitif.

Un sanglot lui échappa tandis qu'elle se penchait vers Jeanne.

— Et, ajouta tout bas celle-ci, je serai contente si tu choisis Michel Obranine.

Odette n'était plus qu'un flot de larmes.

Sa mère la poussait de côté, de peur que cet incident ne rompit chez Jeanne le fil des idées généreuses.

Mais Odette, pour la première fois de sa vie, avait une inspiration délicate, et, se jetant au cou de Carlo :

— Je serai toujours vraiment sa sœur, Jeanne ; c'est tout ce que je peux faire pour toi.

Jeanne regarda M. de Montclas, qui comprit. Il devrait être vraiment le père de Carlo, et M""* de Montclas elle-même eut la notion d'un retour nécessaire pour tant d'avantages obtenus, du seul retour possible.

— Carlo n'est-il pas notre fils aine? commençât-elle. Cette fois, ce fut son mari qui l'arrêta.

. Il avait conservé l'oreille juste, malgré tout, et saisissait les fausses notes.

Mais Jeanne ne s'attardait pas à de vaines remarques.

Ce bonheur, à elle interdit et que, par un singulier destin, elle tenait entre ses mains pour le donner aux autres, il lui fallait achever de le distribuer.

— Vous, mon oncle, vous n'aurez plus de soucis d'affaires, et ma tante peut être tranquille sur l'avenir de Pierre comme sur celui d'Odette. Vous, Madame Saulaye, vous ne serez plus obligée de vous séparer de votre fils. Et vous, Gaôtan...

Vivant sous le même toit, elle et Gaétan avaient pu se demeurer presque étrangers, lui, dédaigneux de cette enfant malade, elle, repoussée par sa gouaillerie froide, et elle pensa qu'il fallait plus qu'un don d'argent pour fondre la glace entre eux.

— ... Venez plus près. Lalssez-mol vous parler une fois comme à un frère. C'est souvent faute d'une occa^on de recommencer sa vie, n'escce pas, qu'on achève de la gâcher? Vous aurez cette

510 TIGÎOIRB D'AME

occasion, et quand tous serez débarrassé de ces malheureuses dettes qoi font obstacle, je suis sûre que vous saurez trouver votre cbeimn. Il ne faut qu'un élan, qu'un sentiment pour éclairer toute Texistence. Voyez Carlo...

Elle Msdt passer sur lui un peu de cette tendresse misérîcoréSeuse qui avait purifié l'âme de Carlo, et, soudain, le masque ironique de Gaétan se fondit, comme le visage impassible de son père.

— Carlo a eu sa part de bonheur, dit-il la voix étouffée. Seuls, M""* de Hontclas conservait sa grimace et Pierre son ur

ahuri. Ceux-là ne comprenaient pas. Hais qu'importait! Jeanne, à présent, se toursdnt vers Carlo.

— J'ai fait ce que tu as voulu. Je ne t'sd pas contndnt à aocepter ce que tu repoussais...

Carlo rayonnait, allégé de sa dernière inquiétude. Ainsi, jusqu'à la fin, elle n'aurait jamais douté de lui.

— ... Tu me promettras seulement de garder ma tombe et mes chers souvenirs.

Il promit.

Msos, cette fois, lui non plus ne comprenait pas. Il ne se dit pas que cette tombe serait Santellier, que dans cet héritage de souvenirs rentrerait le patrimoine des ancêtres communs ; non pas ces millions vite gagnés et déjà dispersés aujourd'hui du fabricant de Saint- Etienne, mais la fortune noblement acquise et noblement dispersée par des générations de châtelains chrétiens et charitables dont l'œuvre séculaire devait subsister.

A présent, les fiançailles.

Le curé du village venait d'être introduit, et revêtait son surplis et son étole.

Puisqu'elle tenait tant à cette cérémonie, parfûtement liturgique d'ailleurs, pourquoi ne] l'eùt-on pas satisfaite, la pauvre enfant.

Jeanne s'étadt redressée. Avec une attention ardente, elle suivit les mots latins sur les lèvres du prêtre, puis son geste tandis qu'il bénissait la bague. Carlo la lui mit ensuite au doigt, pms ae pencha vers elle, et tous deux échangèrent leur baiser de fiançailles.

Au dehors, la bourrasque recommençait. Avant qu'on eût le temps de fermer les fenêtres, le vent avsdt jeté à travers la chambre des gouttes de pluie et quelques feuilles mortes; mais Jeanne ne s'en aperçut pas.

Elle ne remarqua pas qu'auprès d'elle les roses blanches achev^ent de s'effemller et ne vit pas là un présage. Elle ne compta ni ceux qui sortaient, ni ceux qui étaient restés.

VICTOIRB D'AME 511

Enfin, le monde extérieur pouvait disparaître.

Les damiers âe?drs étuent accomplis. Le ceitte de sa ^e ae rétrédssdt, et l'amour seul y étah demeuré. £De ne yerrait plos qne Carlo, n'aurait plus qu'à l'écouter, qu'à penser à lui jusqu'à la fin.

— Je suis tout à fait ta fiancée, maintenant I

— Et pour toujours.

EQe sentit la vérité de sa parole. Toujours elle resterait l'amour pur, l'idéal saint qui avaienf pris pooocsaion de Carlo et que rien n'effaceralL

Sa vie n'eûl-ette servi qu'à cela^ que ce serait assez.

Et elle coai|»it le mystère de tant d'autres vks si courtes^ inutiles, stériles, en apparence, le secret des pauvres petits matelots ensevelis sous les vagues bleues de Biarritz, le destin de tous cesL fitres jeunes ne passant parmi aoos que pour se fiûre aimer et pteoror, pour réveiller les cœurs par la souffrance o« ht pttié, pour fausser aprfe eux un souvenir qu'on gardera.

EOe laisserait davantage; et, rêvant tout haut devant son ami :

— Quel bonheur que j'aie connu la vérité asseï i temps pour jfonsm me régner, me reprendre, travailler pour les autres^ planter mon arbre, comme tu le disais. Et cet artve d'amour et de imséricorde, tu le feras croître après moi. Tu auras là de quoi occuper la longue vie qui te reste à vivre sans moi. Non, mon ami, ne pleure pas, je suis heureuse ainsi. J'ai eu, par toi, plus que je n'ayads le droit d'espérer en ce monde.

Sur son doigt menu, elle regarda la perle blanche, la perle eHiblëmatique, figurant une larme, le trésor qu'elle emporterait.

Là*ba3, les machines pouvaient marcher, les métiers travailler, les mbans se dérouler à l'infini. Les liens qui la retenaient étaient fompus, les liens de soie, les liens d'or. Son àme s'était afifranchie.

Sôr tous les obstacles matériels, sur les défeillances pbyskjues, 5or les révoltes de la nature, son âme avait remporté la victoire-

Son âme avait dompté les convoitises, les jalouses, les haines qui l'entouraient. Son âme avait racheté des âmes et en avait conquis une.

Elle avait été aimée, comme si elle eût été pauvre; aimée, comme die aimait les antres, aimée pour son abandcMi, son dénuement et sa souffrance. Nul regret ne devait lui rester de sa vie, non pas perdue, mais échangée, et contre quelque chose de meilleur.

Elle avait «i l'amour. Mieux encore. Ce qull y a de plus pur et ^e plus idéal dans l'amour.

G. Sadh-Savui.

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