AU PATS DE U < VIE INTENSE
Le lendemain est an dimanche, et la joie n'en est qne pins vive, après huit jours d'interraption, de pouvoir célébrer la messe. Nous prenons, à Saint-Paul, une première idée de la vie catholique aux Etats-Unis. Libres un peu avant neuf heures, nous descendons dans la crypte des catéchismes, aussi vaste que Téglise elle-même et toute remplie d'enfants dont les plus ftgto semblent avoir une quinzaine d'années. Ils ne sont rangés ni par âge ni par sexe, et ostensiblement, quoique à voix basse, presque tous bavardent. Cette liberté d'allures nous aurait choqués, si nous ne les avions vus, un moment après, lorsque le célébrant s'avança vers Tantél, entrer, pour n'en plus sortir, dans un recueillement convaincu et profond. D'ailleurs, ils sont venus spontanément, sans être conduits par personne, et les vacances n'en font pas manquer un seul au devoir religieux. Il n'y a d'absents, nous assure-t-on, que le petit nombre de ceux qui ont quitté New- York pour la saison chaude.
L'assiduité n'est pas moindre chez les grandes personnes, ainai que nous pouvons le constater aux différents offices du jour. A chaque messe, l'église est pleine, d'un nombre à peu près égal d'hommes et de femmes : à chaque messe, dis-je, m6me à la grande, qui est chantée, suivant le mode frrégorion, par une excellente maîtrise de soixante-quinze voix. Les mauvais esprits qu'ennuierait le sermon n'auraient, du reste, pas le moyen d'y échappe^; aux messes basses elles-mêmes, on fait les annonces essentielles et l'on prêche cinq minutes, si bien que personne n'est laissé dans l'ignorance de la vie de l'Eglise. Un oâendrier mensuel, qui est distribué à tous, donne, de plus, avec un résumé succinct des principaux événements religieux, les informations nécessaires sur les fêtes liturgiques et sur les œuvres de la paroisse. Sauf en juillet et en août, des vêpres sont chantées à quatre heures. Le soir, à huit heures, une dernière cérémonie a lieu, où nous voyons encore l'église presque pleine, et qui se compose de cantiques en anglais, d'une instruction pratique et d'un salut du Sûnt- Sacrement. Il ne nous reste, après cela, qu'à visiter un florissant cercle de jeunesse, du genre de ceux qui réussissent aujourd'hui si bien dans no grand nombre de nos paroisses urbaines.
Tel nous apparaît, dès l'abord, et suivant de grandes lignes que la suite précisera, un groupement catholique dans l'Eglise des Etats-Unis. Ssdnt-Paul compte environ 1&,000 âmes, et c'est presque le maximum que puissent atteindre les paroisses ; aa-deUt, et sonvent même bien au-dessous de ce chiffre, on les subdivise. Impossible, sans cela, d'en assurer le service. Autant d'inscrits, en effet,
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autant de pratiquants, autant de fidèles indinduellement connus du clergé, groupés dans quelque association, assistant à la messe chaque dimanche, se confessant et communiant à toutes les grandes fêtes quand ce n'est point chaque mois ou même chaque semaine. On ne se représente pas ce que sendt, dans ces conditions, le service d'une paroisse de 70,000 ou 80,000 âmes, comme il en est plusieurs à Paris, mais où un dixième à peine méritent vraiment le nom de chrétiens.
Malgré le temps pluvieux et presque froid (c'est la fin d'août, époque où la chaleur, d'habitude, rend New- York intenable, à ce qu'on dit), nous sortons toute l'après-midi avec le P. Doyle. « Que voulez-vous voir? » me demande -t-il. « Des choses qui, entourées de vos explications, m'ouvrent quelques perspectives sur la vie religieuse et morale des Etats-Unis. — Soit. Laissez- moi faire. Ce n'est pas la matière qui manque, m Et nous montons, à notre porte, dans le car électrique.
Nous nous arrêtons d'abord à la cathédrale catholique, vouée, comme on peut s'y attendre, à saint Patrick, l'apôtre irlandais. Cest, paraît -il, le plus important édifice religieux de l'Amérique. Il a été achevé en 1879 et n'a pas coûté moins de 20 millions. Les catholiques en sont très fiers et c'est, en effet, une belle copie de nos églises gothiques. Elle fait noble figure même parmi les richesses de la cinquième Avenue, qai est le quartier le plus aristocratique de la ville. Hais, pour bien l'admirer, il ne faudrait pas connaître nos cathédrales d'Europe et elle me laisse assez froid ; je ne suis pas venu à New- York pour y voir Sainte-Clotîlde. Gomme, du reste, les vêpres ne commenceront qae dans une heure, nous n'y restons pas.
Après avoir passé devant toutes sortes d'opulentes demeures, qui appartiennent ou appartinrent à George W. Vanderbilt, à W. K. Vanderbilt, à Gomélius Vanderbilt, à W. B. Sloane, gendre de feu W. H. Vanderbilt, — je dois en oublier, — je demande à entrer dans quelque temple protestant. Il y en a un /o/, comme on cfit en anglais, près de deux ou trois par « bloc », c'est-à-dire dans l'intervalle d'une rue à l'autre. Mais la plupart sont hermétiquement clos : « Ge n'est pas l'heure des offices? » demandé-je au P. Doyle. « Vous n'y êtes point, me répond-il en riant; ces égliseslà n'ouvrent pas le dimanche, noi open on sunday. » Et, devant mon air intrigué, il consent à donner la clé de sa plaisanterie. Fréquentés presque exclusivement par une clientèle très riche, la plupart des temples ferment réellement pendant la belle saison; et tons les pasteurs s'en vont, aussi bien que la majorité de leurs ouailles, passer l'été dans les montagnes ou au bord de la mer.
ydd, pourtant, nue église presbytérienne où le bon Dieu n'est 10 vtmMti 1904. 34
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pAA ai vacunees. Nous y entrons à la suite de qodques perscmoa^ très élégantes, et nous payons au luie de Taménagement radadratkm qui lui revient. Depuis l'estrade qui porte les orgues et la tribune de l'orateur» jusqu'aux stalles sculptées ob chacun tronvo des livres de pôéres A superbe reliure, tout, dans cette salle de cenféi^nces, est d'un confortable et d'un goût parfaits. Les milliardaires du voisinage doivent s'y trouver comme chez eux ; mais je ne me représente pas un ouvrier, même eadimanché, osant franchir le seuil d'une pareille enceinte, bien qu'en Amérique la différence extérieure des classes soit encore moins marquée que chez nous. La prière» du reste, le chant et la lecture s'y accom^issent fort décemment, et je suis loin de prétendre que ce culte, trop aristocratique» manque pour cela de sincérité ou de profondeur.
Discrètement restés près de la porte» malgré une invitation ûmable à nous avancer dans l'amphithéâtre» nous sortons pédant la seconde hymne» avant que le sermon ne commence; et, tout en nous dirigeant vers des quartiers plus pauvres pour y prendre une idée de l'immigration» nous revenons aux entretiens que nous avions commencés déjà sur l'état présent de la religion aux Etats- Unis. Ce que j'en ai noté le soir même a été complété» tout naturellement» par la suite du voyage; rien n'en est venu contredire on seul point. — N'était-ce pas une bonne fortune d'entrer en contact» dès le principe, avec quelqu'un de si bien informé? Dans une société de missionnaires qui ne compte que des hommes de zèle» le P. Doyle est des plus zélés. Prédicateur et écrivain» homme d'(Buvres et homme de pensée» il se meut» infatigable» à travers tous les champs de l'activité apostolique. Depuis San -Francisco» où il naquit voilà peut-être quarante-cinq ans, jusqu'à New-York, où il dirige aujourd'hui, de son bureau d'éditeur et de son imprimerie, quantité de publications de propagande, il sait son Amérique» son Amérique relig^use surtout, comme pas un de ses compatriotes. Ne pas l'exirfoitereût été un crime, d'autant qu'il s'y prêtait de la meilleure grice. U n'aurùt pu, du reste» m'opposer, une après-midi de dimanche» le malin avertissement que chaque jour de seoudne les visiteurs trouvent à l'entrée de son bureau : This is my busy day. « C'est rajourd'hni mon jour pressé. »
De mon entretien avec le P. Doyle, commede ceux que j'ai eus, dans la suite, avec le cardinal Gibbons, Mgr Spaldioig, llgr Ireland, les arche vêque^ de Saint-Louis el de Phihidelphie, l'évèque de^ Rochester et celui de Wichita, nombre de prêtres et de relipeux» sans compter les bonunes du monde catholiques ou noA, j'fd gardé
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Timpression que, s'il Ton voulait s'en tenir aux grandes lignes^ il faadrût voir dans rAmériqne an pays où la moitié des hs^taats n'appartiendraient à ancnne confession rdigieuse, tandis que le reste se divisendt en deux groupes à peu près égaux, Tun catholique, l'autre composé de protestants de toutes sortes et prindpidement.de méthodistes, de presbytérieos, d'épiscopaliens et de baptistes. Le président Roosevelt, dans son livre New-Tork^ daté de novembre 1890, constate ^ que les « méthodistes et les baptistes forment les deux classes religieuses qui dominent dans les districts ruraux, tandis que le catholicisme s'est fait la première place dans tes villes ». Cette répartition est encore aujourd'hui exacte; peut-être aurait-on le droit de la compléter en disant que les Eglises épiscopale et presbytérienne comptent, elles aussi, le plus grand nombre de leurs fidèles dans les villes; mais, à la difiTérence du catholicisme, presque uniquement parmi les classes très riches. Les nègres sont protestants en grande majorité, et, la plupart, bapdstes.
Ce qui frappe surtout, dans ces prémices indications, c'est que les Etats-Unis soient pour la moitié (quelques-uns disrat mbûcte davantage) unseciarians, c'est-à-dire étrangers à toute dénomination religieuse.
On en sera, il est vrai, moins surpris si l'on considère qu'en Amérique nul n'est censé faire ptîrtie d'une Eglise & moins d'y être réellement inscrit, d'en suivre le culte, d'en supporter avec une certaine régularité les obligations d'ordre spirituel et matériel. N'est- il pas vrai qu'à ce compte nos pays d'Europe, et surtout la France, aunûent peut-être de la pane à offrir une meilleure statistique? Ajoutons que cette multitude ne laisse pas de garder au fond du cœur quelques sentiments reU- ^eux. Les Américains « non confessbonels » cment en Dieu et à riomiortalité de l'âme; ils prennent sincèrement part aux hommages que la nation rend au Très Haut dans les circonstances solennelles; bien plus, ils aiment l'Evangile, et c'est toujours sons la fdnme durétienne que se manifeste, dans les phases importantes de leur vie, ce qu'on peut Uen appeler leur relig^n naturelle. .Un bon nombre même ont coutume de prier, et il est probaUe que fort peu ignorent ou omettent de réciter le Pater. L'incrédule proprement dit, et qui s'affiche comme tel, ne se rencontre guère aux Etats-Unis; quant à l'espèce anticléricale, autant dire qu'elle y est inconnue. J'ai parcouru une partie notable du pays et acheté ^a& hasard les ionmaux les plus diSërents, sans jamûs entendre ou lire une seule Ugne contre la rdigîon, bien qu'il en fût souvent
« Tiad» fr., cbes Juten, p. 123.