‹ Le CorrespondantChapitre 78 sur 171 · AU PAYS DE LA « Y» INTKNSK · texte numérisé non relu

AU PAYS DE LA « Y» INTKNSK

parlé, soit à propos d'événements ecclésiastiques, soit à propos de certains problèmes, comme celui des écoles.

Hsds enfin, le fait existe, brutal et inquiétant, d'un grand pays ob la moitié des citoyens se passent complètement de religion positive. Moins souvent que chez nous, ils en sont venus là poor avoir abandonné une foi et des pratiques d'enfance; d'ordinsôre, ils sont nés et ils ont été élevés dans cette condition fâcheuse. Et, à certains égards, c'est une infériorité sur nos incrédules, dans l'&me desquels la piété rentre quelquefois par des sentiers mal effacés; msds, à tout prendre, leur cas est préférable : devant la foi, qu'ils n'ont jamais connue, ils n'ont ni préjugés ni parti pris, et, s'il arrive qu'elle leur soit présentée dans sa beauté réelle, comme elle devrait toujours l'être, elle s'adapte sans obstacle au besoin inné de Dieu qui reste intact au fond de leurs âmes neuves. Autant qu'on en peut juger de l'extérieur, leur situation n'est le fait que des circonstances; leurs parents, semble-t il, n'eussent point cessé de croire s'ils n'étaient arrivés en un temps et en des pays où, catholiques, ils ne trouvaient aucune organisation de leur culte; protestants, ils voyaient leur Eglise, privée des appuis séculiers d'Europe et manquant tout à fait de direction spirituelle, s'émietter en groupes disparates, fantaisistes et contradictoires.

Cet état de choses persévérera-t-il, ou même ira-t-il s'aggravant? Il est difficile de répondre maintenant à une telle question ; mais on ne saurait douter de l'importance qu'elle présente pour l'avcoir moral des États-Uois. Jusqu'à présent l'on a vécu et quelque temps encore on pourra continuer de vivre sur les restes de l'ancienne religion, sur les habitudes héritées des ancêtres chrétiens par l'éducation, les livres, les coutumes, les institutions. Mais suivant l'image fameuse de Renan, si nous savons nous satisfûre tant bien que mal de l'ombre d'une réalité, qu'adviendra-t-il de ceux qui, après nous, ne posséderont que l'ombre d'une ombre? Sans la crainte ni l'amour de Dieu, privée du frein qui arrête les penchants mauvais et de l'aiguillon qui encourage les pasbions généreuses, que deviendra l'humanité de demain, avec les tentations d'orgue qui ne sauraient manquer de lui venir des succès de la science, avec les étonnants pouvoirs de jouir et de nuire que le progrès matériel agrandit sans cesse?

Le problème, sans nul doute, est des plus graves qui se posent; et ainsi le comprennent bien, aux Etats-Unis, tous ceux qui se sentent en quelque manière responsables du sort de la nation. Andessus de la richesse, du bien-être, de la force, audntenir à toot f)rix l'idéal religieux, « l'étendard » chrétien de la destinée, tel est e sujet que, sous toutes les formes, en présence de tons les publics.

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déyeloppent en chacan de leurs discours les plus paissants leader^ dn peuple américsdn, les âmes les plus clainroyantes et les plus élevées, un évéque comme Spalding, un préâdent comme Théodore Rooseyelt.

Contre ce danger de Tirrélig^on, ce n'est pas trop de l'effort de toutes les communions chrétiennes; et il est consolant de voir que, sans sacrifier leurs croyances propres, elles se respectent les unes les autres, elles se tolèrent, ou même, quand leurs principes particuliers ne sont pas en Jea, comme dans la campagne antialcoolique, multiplient leurs efforts en les unissant. Aussi ne nous en coûte- 1- il point de reconnaître le bien que font, chacune dans leur sphère, les sectes protestantes, et volontiers nous y insisterions si; par le fait de circonstances assez naturelles, nous n'avions été surtout en rapports avec nos coreligionnaires. Mais il n'est douteux pour personne, aux Etats-Unis, qu'elles sont loin d'exercer sur la vie morale du pays une influence égale à celle du catholicisme. Sans compter qu'il est, à lui seul, aussi pombreux qu'elles toutes réunies, il agit bien pins intimement sur les cœars et les volontés. Par ses sacrements et surtout par la confession, il combat l'intempérance, la cupidité et les autres vices avec une efficacité que les plus beaux discours des pasteurs ne sauraient attdndre. Par ses écoles, incomparablement supérieures en nombre, par les patronages, les asiles, les orphelinats, les hospices, les refuges, les œuvres de toute sorte dont l'abondance des vocations religieuses lui facilite l'entretien et la fondation, il redresse, il maintient, il élève le niveau moral des classes ouvrières qui composent encore la plus grande partie de son troupeau, liais le principal, peut- être, de ses services civiques et celui dont les gens qui voient loin lui savent le plus de gré, c'est ce qu'il fait pour les immigrants. Presque un million d'Européens ont débarqué depuis un an aux Etats Uois, et la moitié sont catholiques; rien que du sud de l'Italie, il en est venu deux cent mille, tous parmi les plus pauvres, n'ayant que les dix dollars strictement exigés. Si l'Eglise n'était là pour les accudllir, pour veiller sur eux, pour leur offrir une sorte d'abri moral, pour enseigner à leurs enfants la religion en même temps que la langue angbdse et les coutumes américsânes, on n'imagine pas sans effroi ce qui se développerait de misère et de crime dans cette masse ignorante et abandonnée ^

^ C'est ce que fait très bien ressortir le Sun de New- York, dans son numéro du 28 octobre 1903 : < Evidently, therefore, thèse Itaiians, poor, ignorant and utter strangers to our langaage, wouid become a dapgerons élément in the community except for the c fostering care • of the RoHian^ CSathoiic Ghorçh and the moral and religious influences it throws about

^ JLD PITS Dl 14 c YIB IBIKRSE »

r Le sentiment qu'on a de cette uUlité morale et nationale de ^Eglise catholiqae est pour beaucoap dans la considération très particulière dont elle jouit aux Etats-Unis et qui la place, incontestablement, au-dessus des autres dans Topinion publique. De jce fait, qui ne laisse pas de surprendre les voyageurs même les mieux disposés, on pourrait aussi donner d'autres causes, et, par exemple, l'attribuer soit à sa constitution même, à sa discipline, à son ensdgnement plus net et plus logique; soit au prestige que se sont acquis plusieurs de ses représentants, dans un pays fanatique de valeur personnelle et enthousiaste de ses grands hcmmies. Hais ces considérations entrainendent trop de développements, et tout ce que nous voulons dire, c'est que l'Amérique, bien loin de nous aiq;>araltre, suivant notre attente, comme un pays protestant où le catholicisme était respecté, s'est, au contraire, montrée à nous comme un pays moitié théiste et moitié chrétien, ob le catholicisme est, de beaucoup, la religion qui compte le plus.

Ici se présentendt bien la question de son accroissement, et peut-être, sans la trsdter à fond, est-il opportun d'en dire quelques mots, pmsque, du reste, nous sommes à New- York, la ville d'Amérique, et même, si l'on excepte Paris, la ville du monde qui compte le plus de catholiques 1. Des deux diocèses entre lesquels elle est divisée et dont elle forme la plus grande partie, l'un, celui de New-York même, compte 1,200,000 fidèles, 820 prêtres, 72,668 enfants élevés dans nos écoles; et l'autre, celui de Brooklyn, attdnt environ la moitié de ces chifies. Pour le dure ea passant, GMcago, avec son million de catholiques, égale presque New-York.

Des chiffres envers que nous avons entendu citer et d'un certûn nombre de statistiques plus précises, mais dont aucune n'atteint F ensemble, s'il nous fallût dégager une sorte de moyenne, nous n'hé^terions pas à dire que, sans compter les nouvelles colonies, on ne peut pas attribuer aux Etats- Unis moins de 12 millions de catholiques, et l'on a beaucoup plus de chances d^ètre dans le vrai en parlant de 15 ^. II faut ajouter que ce

them. It 18 therefore perfbrming a public fonction in looking after their spiritual welfare which receives the higher commendation from Protestant and even from religlous infidels. b ~ On trouvera des déclarationt presque équivalentes dans le livre de Rooseveltsur New-York, ch« xm.

* SU ne s^agit que des catholiques pratiquants, il est probable que New* York remporte sur Paris, et conséquemment, sur tontes les autres villes.

' Ily a 6,600,000 catholiques aux Philippines, 1 million à Porto-Rico» 33,000 aux îles HawaI, S^OOO dans la portion de Samoa qui appartient à

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nombre s'accroU depuis quelque temps avec aoe grande xapidUô. L'aanée demiëre a amené au moins trds et peut être quatre cent mille émigrants d'origine cathoUqoe. Or, l'Eglise, qui perdait jadis un grand nombre des nouveaux arrivés , faute de paroisses et de prêtres pour les accueillir, suffit maintenant presque partout, excepté en de rares pays nouvellement ouverts, à l'essentiel du service religieux. Non seulement elle ne perd presque plus aucun des émigrants bons catholiques, mais il arrive qu'elle en convertàaae de mauvais, et surtout elle Hait de la plupart de leurs enfants des chrétiens supérieurs & ce qu'ils eussent été dans la vieille Eorope. Les Canadiens français ne s'aflRÎmilent guère aux Etats- Unis, mais conservent bien leur ((A. Les Irlandais s'aoDbéricanisent vite et gardent leur reli^n; ce sont eux, dans le fond, qui donnent au catholicisme son caractère de grande ferveur et de générosité. Les Allemands qui appartiennent à l'Eglise lui demeurent, en génénd, fidèles et prennent peu à peu, non sans maugréer, les habitudes de leur pays d'adoption, auquel ils apportent un incontestaUe élément de gravité et de sérieux moral. Les Italiens, surtout du Sud, ne sont pas les plus faciles & maintenir dans une rdigion qui ne semble avoir pénétré, souvent, que la superficie de leurs âmes; mais leurs eoîamts, quand ils sont bien élevés, ajoutant la finesse latine à l'énergie saxonne, donnent un produit que beaucoup de prêtres ont hautement célébré devant moi. Rar leur formation sociale ou héréditûre et pu: la difficulté de leurs langues, les Slaves de diverse origine, qui deviennent de plus en plus nombreux, sont peut-être, de tous, les moins accessibles et les uKÛns faciles à retenir dans la M de leurs ancêtres; avec un zèle plus dévoué on y arrive pourtant en quelque mesure, même dès la première génération, et la seconde, quand on a pu réussir anprès des parents, se trouve par là même gagnée. Les Polonais, toutefois, étant fort nombreux et possédant des prêtres de leur race, se conservent sans trop de peine.

Mais ce n'est pas à llmmigration seulement qu'il faut attribuer les progrès numériques du catholidame, un changement qui Ta élevé jusqu'où l'on sait, tandis que la première année du dîX'neuvième siècle, il ne ocloq[>tût que 40 prêtres, 25 églises et 100,000 fidèles ^ L'accroissement, pour une très grande part, lui est y&nn des naissances, toujours, et à son grand honneur, plus

TAmMque et 9,<N)0 dans TUe de Ouam. Noos ne disons rien de Cuba, puisqu'en j^iindpe elle jouit de son indépendance; mais, «a fait, la idi^on, coflune le reste, y est sous riafLoenoe des Etats-Unis.

* LsB lecteurs caosulteroat toujours avec fruit les reoseignemants, demeurés exacts, des belles études de M. le vicomte de ICeaux but V9§U»e , ctUMique et la tièerié du BéaU^htii. Obs pages, qoi (Ot paru d*abord dans

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nombreases chez ses fidèles que parmi les aatres citoyens; aujourd'hui encore, même dans TEst, atteint sous ce rapport du mal qui nous affaiblit, les familles catholiques comptent moins de décès que de naissances.

Dans le développement de notre Eglise, quel état faut-il fûre des conversions qu'elle opère chez les protestants ou dans le monde incrédule? Cest ce qu'il est extrêmement diflBdle de déterminer. Nous ne croyons pas qu'il y ait là un élément de croissance comparable en rien aux deux que nous venons de citer, mais non plus il ne serait pas juste de n'en tenir aucun compte. Roosevelt, dans son Nev:>'Tork^j dit' que dans la prenûère moitié du dix-neuvième siècle « le catholicisme s'accrut en nombre par des conversions d'Américains natifs dont beaucoup occupaient une haute situation sociale »; il ajoute, du reste, que « probablement ces gains furent plus que compensés par la perte des imougrants catholiques qui glissaient vers le protestantisme ». Aujourd'hui les pertes sont plus rares, et le gain n'est sûrement pas moindre. Des curés de ville m'ont dit qu'une de leurs fonctions les plus laborieuses consiste dans l'instruction individuelle des adultes qui se font catholiques; et pour citer un chiffre que j'ai noté, c'est à une centaine par an que les évaluait, dans sa seule paroisse, un prêtre de Washington.

Hais le principal effort dans ce sens est celui qu'accomplissent les Pères Paulistes dans leurs « Missions aux non-catholiques ». Cette œuvre très fructueuse, ob ils sont restés maîtres et dont Léon XIII les a vivement loués*, commence aujourd'hui à beaucoup se répandre, et, sans parler des autres religieux qui se mettent à l'adopter', nous trouverons à Washington une msdson tout nouvellement fondée par le P. Doyle et le P. Elliott, où les évêques envoient les prêtres séculiers se former à ce genre spécial

le Correspondant et ensuite ea volume (chez Lecoffre) peuvent être com<plétées; elles n'appellent jamais de rectification.

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s En 1895 le Pape, dans une lettre à Mgr Satolli, délégué apostolique à Washington, commençait par désapprouver ildée des Congrès de religions, puis il ajoutait : c En même temps que nous avons voulu remplir un devoir de notre charge apostolique en vous faisant cette communication, il nous a plu de vous recommander la pratique suivie par les prêtres Paulistes. Ceux-ci ont pour sage méthode de faire des conférences publiques pour nos Frères dissident», et d'expliquer ainsi les' dogmes catholiques ou de réfuter les objections qu*on oppose à ces dogmes. Si chaque évèque encourageait la pratique et la fréquentation de ces conférences, nous verrions avec joie cela s'accomplir, car nous sommes assurés qu'il en résulterait de grands avantages spirituels pour les àmes^ »

> Au commencement, les Passionnistes seuls en comprirent l'avantage» ^

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d'apostolat. Il est rare, aujourd'hui, qu'il se prêche des stations, des missions ou des retrûtes pour les catholiques, sans qu'une série de sermons soit en même temps donnée aux hérétiques ou aux incroyants. L'église, en ces drcontances, est tellement fréquentée, qu'on est obligé de l'interdire aux fidèles et que ceux-ci n'y peuvent entrer qu'en amenant un non- catholique. On y rappelle prindpalement les dogmes de l'existence de Dieu et de la vie future, la divine institution de l'Eglise, et qu'elle est bien la continuatrice de l'œuvre de Jésus- Christ. Des tracts substantiels et courts sont répandus à profusion ; les asûstants font par écrit leurs objections, et il y est répondu en toute loyauté. Il n'y a pas d'exemple que ces missions n'aient décidé à se faire instruire un nombre plus ou moins grand de catéchumènes, quelquefois une centaine, et la plupart vont jusqu'au baptême. Cest assurément le plus efficace des modernes moyens de propagande. Peut-être (ce n'est pas prouvé, et le succès des missionnaires diocésains [de Paris, en des tentatives analogues, indiquerait plutôt le contraire), peut-être échouerût-il en des pays moins soucieux des questions religieuses; en Amérique il fait le plus grand bien.

Nous devisions encore de progrès catholique, et déjà, sans que je m'en doutasse, nous étions arrivés chez les disciples de Bouddha et de Gonfucius. Dans la rue boueuse, des hommes se promenaient en robes de soie jaune, bleue ou verte, avec la longue natte sur le dos; les boutiques portaient des enseignes idéographiques; aux fenêtres d'un premier étage, misérablement transformé en pagode et moins propre à donner l'idée d'un temple que celle d'un café de banlieue, pendaient des banderoles couvertes d'inscriptions et de signes sacrés. Nous étions en Chine. New- York fut dès le début et jamais elle n'a cessé d'être l'une des villes du monde les plus composites, les plus bariolées, les plus extravagantes; toutes les races de la terre y abordent, ainsi que dans une sorte de colonie commune, et il est admirable qu'elles s'y juxtaposent sans conflit, qu'instinctivement elles se soimiettent à la formation, à la direction des premiers arrivés fondus en une sorte de race spéciale, où dominent les éléments anglais et irlandais, voire même, si l'on remonte on peu haut, l'élément hollandais. Les habitants nés à Pari» sont toujours inférieurs en nombre à ceux qui y arrivent des provinces françaises; les habitants nés à New- York disparaissent sous la multitude de ceux qui sont nés, je ne dis pas aux Etats-Unis ni même en Amérique, mais en Italie, en Allemagne, en Bohême, en Norvège, en Russie, en Asie-Blineure, n'importe où.

SSO ' AU PATS 0C LA « Vn HflBISI »

Pour en retenir anx Gbinds, ils ne sont guère nombreax. Gomme on ne pouvait les assimiteri qnUs retournaient tous dia eux après fortune faite, et que, d*antre part, ingénieux et sobres au deift du possible, ils devenaient une sorte de danger pour le travail national, le congrès a interdit d'une ftiçon a^^sohie kar immigration. Aucun Ghinois ne peut plus, légalement, entrer aux Etats-Unis, et le nombre est infime de ceux qui y pénétrât en fraude par les moyens les mdns vraisemblables, sous forme de colis (sans jeu de mots) ou cachés dans de grosses mardiandises. La loi n'a pas eu d'effet rétroactif, et ceux qui se trouvaient dans le pays avant qu'elle ne fût promulguée, peuvent continuer d'y vivre; même il leur est permis d'y rentrer api^ une absence provisoire, i condition, toutefois, de prouver leur identité. Gomme ils ont am^ très peu de femmes, et que les blanches ne venlrat pdnt d'eux, ils ne créent pas de famille et l'on peut prévoir leur ^parition. En nous entretenant avec un groupe de gamins, nous découvrons cependant un gentil garçonnet qui est né d'un Ghinois et d'une Irlandaise réguKèrement mariés.

G'est par le même procédé d'enquête que le P. Doyle vérifie et illustre ses explications dans le quartier iûdien. Il ne manque pas d'enfants & interroger; on en voit presque autant sous ce ciel gris et brumeux que sous le clair soleil de Naples. Les adultes, aussi, ont gardé de leur pays l'habitude de vivre au dehors. Sur la chaussée, sur les trottoirs, par les portes entr'ouvertes, on aperçoit des groupes animés, on entend des gosiers sonores qui crient de l'aurais et de l'italien, on assiste & des rixes nationales. Presque toutes les enseignes sont en italien, et il ne se vend que des journaux publiés dans cette langue. Prêtres catholiques, nous somoies bien accueillis des groupes, surtout des plus jeunes, et cela nous permet d'assister sur place au travail d'assimilation. P^rmi les adultes, tous immigrés, beaucoup déjà parient anglais et la plupart l'entendent; c'est au point que plusieurs disputes se font ôxia la langue de Shakespeare. Quant aux enfants, nous n'en trouvons pas, il est vrai, qui ne nous comprennent en italien; nuds c'est l'anglais qu'ils parlent entre eux, c'est en anglais qu'ils préfèrent nous parler. Et, comme en dix groupes différents, je demande laquelle ils aiment mieux, de l'Italie ou de l'Amérique, huit fois j'obtiens sur un ton très fier le mot : America! deux fois seulement l'on me donne cette réponse indirecte et du reste, bien juste, sartout par le temps qu'U fait : « L'Italie est plus belle! »

On sent que de tout ce petit monde, si enfermé qu'il paraisse être dans le milieu d'origine, il ne sortira que des Américains.

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Tout ce que nous apprenons par la snhe nous montre qœ le même phénomène se produit chez les Allemands, les Slares, les très rares Français, plus aisément encore chez les Scandina?es, presque de ptain-jned diez les Mandais, qni n'ont pas & changer de langue : « Nous n'avons point mauvais estomac, me disait un jour le P. EUiott, avec un grand rire ; nous avalons tout ce qui se présente et nous le convertissons en notre cbûr, en notre sang. » Gela est vrai, évidemment vrai ; et, malgré les groupements provisoires qid maintiennent çà et là, surtout dans les campagnes et dans les mines, quelque particularisme, ceux qui redoutent pour les Etats-Unis des conflits de race (exception fiûte pour le problème nègre, dont nous parierons) prennent leur, crainte, ou leur dénr, pour la réalité.

D'où vient à l'Amérique ce pouvdr étrange d'assimUation? Il me semble, sans prétendre épuiser la Hste des causes, que les trois suivantes sont bien efficaces : la religion, l'école, le progrès des conditions de vie. Lien avec Dieu, la religion est aussi un lien entre les hommes; par la communauté de moyens spirituels et matériels qu'elle établit entre les Américains et les nouveaux venus, doucement et insensiblement elle fond ceux-ci dans la masse de ceux-là. Sauf dlnfimes exceptions, l'enfant trouve à l'école des maîtres et une majorité de camarades qui sont Américains; dès les premières leçons et pour toute la suite des études on n'use avec lui que de l'anglais ; toutes ses idées prennent une antre forme, une autre tournure, une autre expression que celle du pays de ses ancêtres. Enfin, et je me rappelle combien je fus frappé de cette explication si simple, quand elle me fut donnée par un homme d'afiaires de Pittsburgb, plein d'expérience et à l'esprit très net, il faut admettre, d'une part, que ceux qui viennent en Amérique se sentent, pour une raison ou pour une autre, plus fortement attirés vers elle qu'attachés à leur propre nation; il &ut se dire, d'autre part, que le plus grand nombre se trouvent bien du changement, à cause des grandes ressources du pays, et que ceux qui s'en trouvent mal ont l'habitude de n'y pdnt rester. Qu'on ajoute à ces diverses causes le bonheur de se sentir plus libres et la fierté d'appartenir à un pays qui se croit le plus avancé de tous, on comprendra sans peine que, même venus tard d'Europe, et à plus forte raison nés en Amérique, les dtoyéns des Etats- Unis soient tous prêts à mourir pour le drapeau étoile. Nous qui aimons tant la France, malgré ce qu'aujourd'hui l'on y souffre, que serait-ce donc si elle était bonne à tous ses enfants?

Le quartier italien est dix fois plus petit que le quartier juif, où BOUS allons finir notre après-midi.

5St iU PATS DE U < TU IIITIR8I >

Le nombre des Joiis atteint à New- York des proporâons qae j'oserais à peine dter, de peur de n'être pas cru, si je ne les aTais entendu donner par les gens les pins sûrs et de tonte opinion. Il y en a 600,000, sept fois pins que dans toute la France! Je me hâte d'ajouter que c'est peut-être la moiUé de ce qu'en contient l'ensemble des Etats-Unis. Ce chiffre formidable s'explique* à la rëfleiion, si l'on pense à la multitude de ceux qui depuis quelques années sont obligés de fuir la Russie ou la Roumanie S et si l'on tient compte de l'antipathie qui, moralement, leur interdit d'entrer en groupes compacts dans la plupart des pays d'Europe. L'antisémitisme n'existe pas aux Etats-Unis, du moins sous la forme politique : au pays de George Washington, l'idée ne viendrait pas plus de proposer des lois d'exception contre les Hébreux que contre les Jésuites. Hais ce qui commence à se manifester, chez les New-Yoïkais, c'est, dans la foule, un sentiment de surprise, qd confine au malaise, devant une augmentation A rapide du nombre des Israélites; c'est, dans le monde coomierçant, qui voit passer entre leurs mains une portion toujours plus notable des affaires, une jalousie de leur succès; c'est, enfin, dans ce qu'on appelle la sodété, le refus intransigeant de leur ouvrir les premiers salons.

Nous parcourons un peu rapidement leur immense quartier, depuis les parties les plus misérables, qui, du reste, ne rappellent en rien l'aspect lépreux du ghetto classique, jusqu'aux confins où ils atteignent la ville commune, jusqu'à la pointe envahissante qu'ils poussent de plus en plus loin dans la rue principale de New Yorï, Broadway. A cette limite on ne devine leur présence qu'aux noms inscrits sur les maisons de commerce; mais, à mesure qu'on s'avance dans l'autre dhrection, on se sent pénétrer dans un monde étrange, où l'exotisme devient de plus en plus criant, et s'affirme presque avec autant de force dans la physionooiie très spédale des gens que dans l'aspect mystérieux des annonces, des enseignes, des journaux. J'achète un « papier » de huit pages : une seule est en anglûs; les sept autres sont imprimées en lettres hébraïques, et l'on me dit que la langue en est un mélange d'hébreu, d'allemand, de polonais et de plusieurs autres dialectes. Je m'essaie, en ravivant quelques souvenirs du cours de M. Vigoureux, à déchiffrer le titre de la feuille, et je trouve, au bout de plusieurs ntinutes, qu'il signifie « le monde juif y» ; ce travml achevé, j'aperçois, au-dessus, en toutes petites lettres, les mêmes mots en anglais, the Jewish World. Ce n'était pas la peine de me donner tant de mal.

* Notre seul paquebot en amenait 70 de la Roamanie.

AU PATS DB LA < YIB 11ITBN8I » 533

L'expérience me proftet toatefois, et je laisse le long grimoire pour lire l'aniqne page d'anglais. Elle se compose d'un poème contre les massacres de Rishineff, d'une étude sur l'Afrique orientale anglaise que M. Ghamberldn venait d'inviter les juifs à colomser, d'un télégramme du congrès sioniste de Bâle et de cUverses noQvelles, convocations et souscriptions, se rapportant toutes aux intérêts de la race. On y mentionne une décision de notre conseil mnnidpal donnant à une rue de Paris le nom d'Eugène Manuel, « le femeni poète et pédagogue qui fut l'un des fondateurs de l'Alliance Israélite. » Il me semble qae Véditorial^ au ton moitié sémite moiUé américûn, mérite d'être dté :

Nous ne savons pas quels rêveurs nous sommes. Nous réclamons en pleurant un home, un port, un lieu de refuge contre la persécution. Tout ce qu'il nous faut, c'est un coin du monde où nos frères opprimés trouveront la sécurité et le droit à Texistence. Quand on demande où sera Sion, le fervent nationaliste s'écrie : « Palestine, ou Canada, nous voulons un home. »

Mais auand le chemin s*ouvre vers un lieu de sécurité et que le nom en est Afrique orientale au lieu d*6tre Sien, le fervent nationaliste, qui réclamait en pleurant un home^ hésite, s'arrête, et, si même if a essayé de faire un pas, le voilà qui se retourne et qui a des regards pleins de regrets vers Sien, tandis qu'une larme coule au long de sa joue.

Nons ne savons pas quels rêveurs nous sommes, ni sur quelles réalités s'établissent nos rêves.

La Grande-Bretagne d'une main nous ouvre l'Afriaue et de l'autre nous ferme l'Angleterre. Mais devant nous il y a la noire mer du doute et derrière nous il y a le Gzar, avec son armée de ténèbres, et des deux côtés il y a les sauvages menaces de la barbarie, de la cruauté et de la haine.

Si le doute persiste sur la place du repos, l'effort pour la découvrir est un fait certain et plein d'espoir. Où il y a vie, il y a espoir, et Israël est revenu à la vie.

La maison de notre peuple est encore divisée, mais elle n'est plus divisée contre elle-même.

Par le chemin de fer aérien, je retourne à la 59* rue en lisant mon journal hébreu et cette sorte de psaume où l'Israël du vingtitaie nècle, assis sur les bords de l'Hudson, comme ses ancêtres aux rives de l'Euphrate, se rappelle et pleure Jérusalem... On se laisserait, pour beaucoup moins, aller au fil des idées. Les mienues, une fob de plus, m'emportent vers la France lointaine; et, venant de voir de si contraires nationalités vivre en paix dans un pays libre, je me demande pourquoi mes compatriotes, qui ont même origine et tant de siècles d'épreuves ou de gloires communes, sont incapables de se supporter. « Nous ne savons pas quels rêveurs nous sommes I »

Félix Klein.

La suite prochainemeat.

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