L'ÉVOLUTION D'UNE AME
Il est étrange et triste de constater combien les hommes restent entre eox des inconiins. Nous nons rencontrons dans la vie, quelqnefote même de très près; il arrive souvent aussi qu'une intijmlé apparente rapproche les esprits et les cœurs; çn croit se connaître, 8'{4re deviné, pépétré, et^ au fond« tout s'est borné k un eStenrement d'âmes qui nous laisse étrangers les uns aux antres.
Même quand un lien puissant d'amour lie fortement deux ètres« si uue tempête ou une giboulée passagère reaverse l'échafaudage qui les abritait et leur seiinblait un. temple aux assises de fÂem^ les créatures humaines^ si unies la vàUe, se regardeut tewt à conp avec stupeur, presque avec épouvante, comoie si elles voyûent , devant leurs yeux uu inconnu. C'est que, pour la première fois, peut-être, eQes ont aperçu leur véritable visage I
Or, s'il est maUdaé de se bien coimattre en amitié et en amooc, comMen plus l'erreur es^ette facUe lorsqu'il s'agit de ces raq[>ports^ superficiels du monde où chacun, — les plus sincères compris, — n'apportent, par timidité, réserve ou pudeur d'âme, que de froides et incolores apparences I
Jamaîa je n'ai mieux senU l'insuffisauce et la légèreté de nos jugements et de nos impressions qu'à la lecture des lettres intimes que l'affection d'un frère vient de livrer à la publicité et qui ont été pour moi une révélation inattendue ^
J'avais connu autrefois la comtesse Blanche de Saint-Martial, jeune fille, jeune mariée... Puis, des années s'étaient écoulées; j'avais appris son veuvage, sa conversion au catholicisme, son entrée en religion. Mais jamais, tout en rendant justice à sa culture, à son intelligence, au sérieux de son caractère, je n'aurais supposé, dans cette nature de femme, pareille richesse de sentiment, de force passionnée et d'ardeur spirituelle.
* En haut J Lettres de la comtesse de Saint-Martial (sœur Blanche, fille de la charité) avec deux portraits et une notice biographique (Pion, Paris, i90S).
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En Imnt la biographie de la comtes» de Sahi^Martial et les lettres àaa famille et à ses amis, où eBe se raconte elle-même, daas la simpKdté d*ane correspondance intime, la pensée retonroe à un livre qui fat jadis dans tontes les maias et qui, admiré on discQié, est resté le modite dn genre. J'entends parier dn Mécit itune scBur^ de M** GraTen. Il y a, en effet, entre les deux ooyrages pins d'une analogie de pensées. Aleiandrine de ht Ferronnays et Blanche de Saint-Martial sont sœors snr bien des points. Tontes les deux firent mariage d'amour, tooles les deux forent frappées es plan honfaeor; la donleur les jeta tontes les deux dans le eatboKdsme, la religion du mari qu'eÛes avaient perdu I Ifads entre l'orthodoxe grecque et h protestante, la différence des religions où elles furent élevées se fidt nettement sentir; la différence de races et d'époqves ansn. M^ de Saint-Biartial est plus moderne, phis humaine et plus originale.
Elle ne reste pas à mi-chemin, sa nature forte la fait aller jusqu'au bout du renoncement et dn sacrifice. Me ne se contente pas, comme la veuve d'Albert de la Ferronnays, d'abandonner tontes les recherches de la toilette, de tomb^ dans une négligence d'haUUement el de tenue; non, elle reste correcte, élégante, mifinée jusqu'au jour de son entrée au couvan (la veille même, eHe va avec un ami au théâtre et cause liPremenFt avec lui de tontes choses). Les demi-mesures ne satisfont point ce tempérament pMâoDBè et entier. 11 lui faut ou la vie intense du monde, on les murs d*un hôpital. Elle portera la cornette des filles de la charité, jamais les diapeaux démodés de la pauvre Aleiandrine.
Mais j'anticipe; avant d'arriver aux jours d'épreuve et à « l'Etabfissement de SaintMxeneviève » & L'Hay, arrêtons-nous un instant aux années heureuses et au roman cT amour dont H. Léopold de Fischer, l'éditeur S En haut^ raconte les péripéâes dans la courte notice biograpMque qui précède les lettres de sa sœur.
Blanche de Fischer naquit à Berne, en 1856, d'une famille patricienne, dont l'un des membres, mort en 1268, fut commandeur de l'ordre de Saint- Jean de Jérusalem. Les Fisher prirent une part importante au gouvernement de Faristocratique république et leur maison est comptée parmi les plus anciennes de la Suisse. Des lois somptuaires, sévères, réglaient jadis les habitudes bernoises, et elles sont restées longtemps d'une simplicité austère. Dans ces demeures paisibles qui ne pouvaient avoir sur la me que d'étroites façades, le plus grand luxe consistait en tableaux de famille, rappe-
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lant les gloires aocestrales. Hais il ne faudrait pas s'y tromper. Sous cette absence de faste se cache un sentiment aristocratique trëspuissant* qui imprimait au caractère bernois une sorte de raideur, bien différente cependant de la rigidité calviniste des andens Genevois. Le réformateur Zwingle avût moins d'étroitesse que Calvin ; ses règles de vie étaient plus douces. Le protestantisme des Bernois n'a donc rien de farouche; et lorsque Blanche de Fischer s'éprit du comte de Saint-Martial, ce fut la nationalité étrangère, beaucoup plus que la qualité de catholique, qui fit hésiter les parents de la jeune fille.
Leur opposition, du reste, ne dura pas longtemps, car ils connaissiûent le caractère de leur fille; ils comprirent qu'elle ne renoncerait pas. « En elle, rien de banal et de superficiel, écrit son frère; c'est une nature à part, n'ayant que de rares moments d'eipansion, sachant se maîtriser et ne se plaignant jamûs... Dès l'enfance, elle aima l'étude, les poupées n'eurent pas ses sourires, les bals d'enfants lui apparaissaient comme, des corvées pénibles... On la voit à douze ans apprendre en secret l'italien et éprouver une vraie joie le jour où il lui fat permis de prendre des leçons de grec... Mais elle était autoritaire et essayait de dominer ses jeunes frères. Plus tard, ce fut elle-même qui eierça sur sa propre nature cette salutaire répression. »
C'est à un bal, donné par ses parents pour son entrée daos le monde, que Blanche de Fischer avait rencontré pour la première fois celui qu'elle allait aimer de toutes ses forces et de tout son être. Intelligence vive, esprit cultivé, caractère doux et gai, Albert de Saint-Martial parla immédiatement au cœur et à l'imagination de la jeune Bernoise. Lui-même fut séduit. Deux ans et deoû plus tard, on les mariût. Elle écrivait quelques jours après : « Je suis certainement la plus heureuse personne du monde et je ne voudrais pas changer mon ^ort contre un empire. » Et plus loin : « Albert m'entoure de soins, il est toujours prêt à sacrifier ses propres désirs quand ceux-ci l'éloignent des miens. Nous soounes très gais et rions de tout comme des enfants, n
Le comte de Saint-Martial avait emmené sa jeune femme en France pour la présenter à sa famille. Mais bientôt ils rentrèrent à Berne où le rappelaient ses fonctions de secrétaire du Bureaa international des télégraphes. La nouvelle mariée s'occupa de l'installation de son « hoine ». « Elle mettait à toutes choses un soin, une persévérance qui donnaient à ce qu'elle fusait quelque chose d'achevé. » Dans sa maison élégante et parfaitement tenue, tout respirait l'ordre et la paix. Pensant qu'il étsdt de son devoir de s'occuper du salut des siens, Blanche voulut s'instruire dans la
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jreli^n catbcriiqae et ûnai, peu à peu» ramena son mari & la fenreur perdue de sa jeunesse. Elle avait coutume de dire :
(c Soyez bons catholiques ou bons protestants, mais soyez quelque chose. » M. de Ssdnt-Blartial accompagnait et allait chercher sa femme au. temple; elle lui rendait le même service pour la messe- Tous deux fréquentaient le monde; ils recevsdent la sodété bernoise et diplomaUque, jouaient la comédie... « Sans être belle, écnt son frère, la comtesse a une jolie taille bien prise, des cheveux chàtsdns, des yeux bruns très beaux. Son regard est vif, un peu dominateur, mais caressant et doux. » L'hiver de 1885, qui allûl lui enlever sa rûson de vivre, fut la période la plus mondsdne de la vie de Blanche de Fischer; elle se jeta dans le plaisir avec une fougue inusitée, comme si un pressentiment l'avertissait que, pour elle, les heures joyeuses étaient comptées.
Le malheur devait s'abattre violemment sur ces êtres qui vivaient cœur à cœur. Au printemps, Albert de Saint-Martial fut subitement terrassé par une embolie. La famille du malade accourut à Berne, et, avant tous, son frère, l'abbé de Saint- Martial, auquel le liait une forte amitié fraternelle. C'est à lui que la veuve désolée adressa ces mots inattendus au moment même où son mari vensdt d'expirer :
— Je veux que vous soyez le premier à savoir la grande résolution que j'ai prise tout à l'heure, — j'aurais peut-être dû l'exécuter plus tôt, — celle de me faire catholique. Albert le désirait, je viens de le lui promettre.
Dans son désespoir, la jeune femme répétait sans cesse & soa beau- frère :
— Ohl je vous en prie, dites-le-moi, est-ce qu'un jour nous pourrons nous retrouver là-haut?
Aller le retrouver! Ce sera désormais le seul but de sa vie. Elle n'a point d'enfant et elle n'a que viogt-neuf ansl Mais les source» du bonheur sont irrémédiablement taries en cette &me passionnée.
Une année plus tard, elle accomplissait la promesse faite au lit de mort d'Albert. Ce ne fut pas sans luttes intimes. Elle abjura à Paris. Déjà le mysticisme consolait son âme : « Jésus inséparable, inaltérable au milieu des changements de ce monde, je vous adore t.. . Vous êtes fidèle, je veux vous aimer comme vous m'aimez... Seigneur, je vous déûre, je vous dois plus que les antres... »
Depuis son veuvage, la comtesse de Saint-Martial éprouvait uob continuel besoin de changement. Elle allait et venait de Suisse en France, de France en Italie. Elle songea même un instant & un voyage en Perse. « L'incertitude étreint dans les moindres replis cette riche nature. » Elle écrit : « Ma pauvre chère maman, que 10 FéYKiBR 1904. 35
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la vie est dure à accepter; f û un but cependairt qd est â! obtenir son saltit. » Et eSe revient fréquemment sur cette idée : « QaeHe consolation ne trouvons-nous pas dans cette douce prière pour les morts qui nous permet de nous réunir à ceux que nous aimons par del& la tombe. Nous y trouvons la chère assurance de les soulager dans leurs peines; si, au contrsôre, Us n'ont plus besdn de nos prières, ils y voient le gage de notre affection... »
Cette pensée éminemment catholique de pouvoir travailler au bonheur de son mari mort, devient peu à peu le leù-motw de ses pensées, de ses aspirations et de ses actes.
Mais sa nature énergique, son intensité de vie morale et intellectuelle ne pouvaient lui permettre les longs écrasements. « L'apaisement se fait peu & peu, écrit- elle, extérieurement d'abord, puis le cœur aussi finit par saisir un rayon de cette douce lunûère. La vie, après tout, n'est pas longue, les années passent et ne vaut-il pas mieux dire à Notre-Seigneur : Le bonheur que vous m'avez pris, gardez-le-moi pour l'éternité... Tout cela, sans doute, ne va' pas sans de rudes combats et de sourds gémissements, mais qu'importe I » Elle ajoute plus loin : « Et la vie dans les conditions où je me trouve est faite de difficultés de tout genre; n'ai-je pas dans ce temps qui m'a paru si long, mm qui est relativement court, essuyé déjà deux proportions de mariage? Malgré ma volonté très arrêtée, ce sont là des heures troublantes quand on a trente ans... » Ailleurs elle dit : « A mon âge, la position de veuve est très délicate. On a besoin de se dépenser d'une façon quelconque et une vie active seule peut vous sauver. »
Cette affirmation que l'activité est nécessau^ pour donner à la vie son équilibre, nous allons la retrouver désormais dans toutes les lettres de la jeune femme. Non seulement ses sentiments et ses pensées ont dépassé l'étape du premier effondrement, mais une résolution est en train de mûrir dans cet esprit net et profond. Non que l'idée de renoncer au monde lui fût nouvelle. « Au-dessus de la couche de son Albert, écrit son frère, elle a comme entrevu l'image de la vocation religieuse. Mais, ajoute-t-il, avant d'atteindre }es hauteurs célestes il faut marcher parmi les ronces et les pierres des longs chemins. »
Un travsdl lent et douloureux s'élabore, en effet, dans l'àme de Blanche de Saint-Martial. Ses élans vers la vie refigieuse rencontrent de rensdssants obstacles hors d'elle-même et en elle-même.
En premier lira, la crainte d'affiger ses parents, sa mère sorteiit poor qni die êproave une tendresse particulière, la booleferse; pois Tessence même de sa natare se rebelle d'instinct contre to renoncement à toute Tolonté propre. « Maîtresse de ses facultés, elle régnût vraiment sur les puissances de son ftme que, selon l'expression de TEcritore, elle semblait tenir en ses mains. » Blanche de Ilsher sentait donc fortement sa personnalité; elle sentait aussi bouillonner sourdemrat au dedans d'elle-même, — (m le lit surtout entre les lignes de sa correspondance, — des aspirations, des désirs d'épanouissement, peut-être même d'ambition et de bonbenr.
Ses goûts littéraires, sa culture, — elle parlait couramment l'allemand, le français, l'anglais, l'italien et lisait la KUe en latin, — consfnraient aussi à rendre très dur pour M** de Saint-Martial le sacrifice exigé par la voeaticm monastique. « Mais enfin l'amour de Notre-Seigneur, dont elle entendra l'appel, lui disant de se consacrer à ce précepte : charité », finira par balayer de son âme tout ce qui n'est pas Dieu et le salut de l'ami perdu qu'elle veut revoir I
Toujours, quoique à des degrés cKflférents, Blandie de Saint- Marûal avait été grave et pieuse, mais on peut affirmer que c'est l'aoENHir de la créature qui ia jeta dans l'amour divin. Sa vocation n'a pas été instinctive, elle a été voulue, et c'est ce qni en fait l'cMiginalité et la saveur. Elle l'a voulue, comme elle avait voulu son mariage et, pour l'accomplir, elle a été prête à tous les crucifiememts« Et, plus la saumission hn a été difficile, plus elle se l'est imposée, trouvant une sorte de volupté profonde à se courber soua la msdn de Dieu, à lui immoler les révoltes de son être.
Elle écrit à sa mère, deux ans après son malheur : « Pourtant, il faudra que vous arriviez à comprendre qu'au-dessus des devoirs envers les parents, il 7 a le devoir envers Dieu et que rien ne doit compter conme souffrance si son appel se fait entendre. Quelque séduction que puisse avoir la vie du monde, quelque attachement qu'on éprouve pour une existmice d'agréments et de conforts, rien n'égale la douleur de quitter les affections qui vous restent. Là est l'intiaie du sacrifice..., mais aussi la source du mérite. Du reste, ne vous tourmentez pas, nous causerons de tout cela dans un mois environ; à chaque jour suffit sa peine. Seulement, rappelona-nous que c*est en vain que nous lutterions contrôla volonté de Dieu... » A peu près à la même époque, après avoir fait la connaissance d'une supérieure des Soeurs de charité, eUe écrit à son beaufrère, l'abbé de Saint-Martial, qu'elle voyait de plus en plus que c'est U la vie qui lui convient, malgré les ombres qui ne man«