‹ Le CorrespondantChapitre 82 sur 171 · S52 CHARLES NODIER ET TIGTOR HUGO A REIMS · texte numérisé non relu

S52 CHARLES NODIER ET TIGTOR HUGO A REIMS

menace de suicide immédiat, pour la nièce de Tabbé d'OIivet, poursuivie comme étnigrée. Vers la même époque, il était allé à Strasbourg apprendre le grec d'EuIoge Schneider, ex- capucin et terroriste. Il devait bientôt, par bonheur, trouver en M. Giroi de €hantrans, anden officier du génie, ci-devant noble et quasipros- «. crit, qui lui enseigna l'histoire naturelle, un précepteur d'autre qualité. Ainsi se faisaient en lui des disparates; opinions et affections se juxtaposaient en une mosaïque vivement contrastée. Il ne faudra pas s'étonner un jour si, de la même plume dont il écrit à sa sœur un éloge enthousiaste de Bonaparte, il rime la Napoléone ^ Dans une lettre à un ami, datée du 29 prairial an Yt il maudit avec une ardeur juvénile « ces monstres à bonnets rouges et & cadenettes que sont les jacobins, et il souhaite de les voir effacés du globe... pour la paix âe quelques honnêtes gens qui l'habitent encore par-ci par là' ». Cependant il ne craindra pas, peu après, de se commettre avec des républicains de vive couleur en des « conspirations » qn'à vrai dire son imagination amplifiera. Des royalistes, d'ailleurs, s'y mêleront'. Bien des années plus tard, il écrira cette phrase ob s'avoue l'éclectisme de ses sympathies : « Sous la Révolution, le jacobinisme et la Vendée se partageaient tout ce qu'il y avait alors en France d'élévation morale. » Ce fut ainsi en lui, selon le mot d'Emile Hontégut, un m pot pourri de sentiments et de passions ».Ua monarchisme foncier lui demeura, mais traversé, mélangé, adultéré: « royaliste et complaisant aux idées républicaines, conservateur et indulgent aux sociétés secrètes^ ». Hais il s'embarrassait peu de discordances que, vraisemblablement, il ne soupçonnait pas. Tout s'harmonisait dans sa consdence très loyale. S'il gardait à la joae l'impression du baiser de Pichegru, et s'il lui arrivait de répéter encore avec plaisir : « Pichegru ^ m'a aimé », il retenait les leçons de M. de Ghantrans qui, avec la botanique et l'entomologie, loi avait enseigné la politique; et, de bonne foi, il pouvait, le 28 mai 1825, se dire royaliste.

Nul doute, au surplus, que sa sensibilité d'artiste n'ait été quelque peu émue par le grand spectacle d'une entrée royale et que sa fibre monarchiste n'en ait vibré plus fort. « Quelle pompel Quelle magnificence I... » Il la décrit à merveille, bien qu'il s'en

* Voy., dans le Correspondant du 25 octobre 1896, Charlet Nodier coiupt" raieur, par Pierre de Vaissière.

> Lettre à Charles Pertusier, publiée par le Bulletin du Bibliophik, année 1860, p. 946-948.

» Voy. Tarticle déjà cité de M. Pierre de Vaissière.

* Voy. Noi morts contemporains, d'Emile Montégut, qui a très bien analysé la psychologie politique de Charles Nodier.

> Celui d^avant la conspiration. ~ ^

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dise « étourdi », et le moavemeDt même de son style peint le tournoiement de la splendide « cohue » qui emplit la ville.

La cérémonie du lendemain fut digne de la belle « montre >», pour parler comme Froissart, qui en avait été la préface, et Nodier lui-même, en « costume de marquis < », eut sa place parmi la multitude dorée :

« Deux heures après le sacre, le 29.

(X Mes bien-aimées amies, vous me consolez un peu de ne pas vous voir en m'écrivant souvent. Combien je vous ûme davantage de savoir que vous devinez toutes mes inquiétudes, tons mes chagrins, et que vous craignez de me laisser dans la peine I Je regrette msdntenant de vous en avoir trop donné en vous parlant de mes petits accidents de voyage. Il n'y a réellement de perdu que des chiffons, et j'étais, ce matin, superbe! ohl que n'avez -vous vu cette cérémonie, et comment pourrais- je vous la décrire? Qu'il vous suffise de savoir qu'elle a passé toutes les idées que les amateurs des Mille et une nuits peuvent se faire du merveilleux, que personne n'était mieux placé que moi pour la, voir et qu'au milieu de ce concours immense d'hommes, dans un local éclairé de douze mille flambeaux, il n'est pas arrivé le plus petit accident! Je vous dis cela parce qu'on ne manque jamais de charger le récit de ces cérémonies des détails les plus alarmants. Par exemple, je lis dans un journal que le duc de Reggio s'est tué eu tombant de cheval, et on va broder bien d'autres contes sur l'événement assez fâcheux qui est arrivé hier aux voitures du roi. Il est vrai qu'il aurait pu êire grave, et que le roi même a couru quelques dangers, mais voici à quoi cela se réduit en résultat. A l'instant où le roi est arrivé au premier arc de triomphe de l'arrondi:: sèment deRheims, le bruit des canons a épouvanté les chevaux, qui se sont emportés, et qui out entraîné la voiture royale pendant plus de six minutes. Elle n'a été sauvée que par la présence d'esprit du cocher. Le roi était si peu troublé qu'il a abaissé les glaces pour éviter l'accident qui pouvait résulter de leur rupture, si la voiture avait versé. Celle de MM. de Cossé, d'Aumont, Curial et Damas, a été renversée. M. le duc d'Àumont n'a point de mal. Le général Curial et M. de Damas ont beaucoup souffert, mais n'inspirent plus d'inquiétudes. M. de Cossé était au sacre.

« La cérémonie de demsûn est encore fort importante, quoique fort simple. Elle n'attirera pas une aussi grande foule, et je n'irai que pour faire acte de présence. Ainsi, vous pouvez être sans inquiétude. Je vous embrassersû jeudi soiri Le beau jour que jeudi I Je dirais bien comme La Yallière : Ahl mon Dieu, l'ennuyeux lundi, Tennuyeux mardi et l'ennuyeux mercredi I

* Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.

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« J'ai TQ ici beaucoup de monde, et j'y ai reçu beaucoup de témoignages d'amitié et d'intérêt, mus dei personne autant que de M. de la Rochefoucauld. Pour mes autres rapports, ils se sont établis d'eux-mêmes dans une Tille qui est, par Taffluence de tout ce qu'elle réunit de grand, la capitale de l'indépendance et de l'égalité. Il y a trop de grandeurs à Rheims pour qu'on regarde à quelques nuances. C'est une pairie d'une semaine dont tout le monde a sa part.

« Je vous écris sur la table d'un café, à côté de la table ob dînent Fauche et Percy qui se porte fort bien au vin de Champagne, Je vais dîner avec Emonin, les deux AUaux, Victor et Cailleux, qui vous anbrassent. Mille tendresses à Elise, à Tourtdle, à Mamselle Sanssine, à H. le baron, à Souliers, à Gtic et & tutti quanti. Mes compliments à M"^* Viard, à qui je répondrai... A l'Arsenal. Si vous voyez M''* Rossigneux, vous pouvez la tranquilliser sur la santé de son marL II se porte comme la cathédrale de Rheims.

« Bonjour, chères aoûes. Aimez-moi comme je vous aime.

« Ghables. »

Il se flatte d'avoir été « superbe ». Il néglige de dire à qui il le doit. Car il n'aurait pas fait tout seul sa toilette, lui habitué à se laisser cravater par sa fille. C'est d'elle que nous apprenons qui la suppléa en ce jour solennel : « Quand il s'agit de revêtir le costume officiel, l'habit à la françoise, l'épée en verrouil, le jabot de dentelles, les manchettes et le reste, mon père, incapable de sortir à lui tout seul des mille détails de cette œuvre compliquée, appela le grand poète à son aide ^ » Ainsi, Victor Hugo lui servit de camériste.

Nodier renonce à décrire la cérémonie. Les douze mille flambeaux de la cathédrale Tout ébloui. C'est pour cela, sans doute, que sa délicatesse d'artiste ne fut point choquée, — il n'y parait pas, du moins, — de l'ofi'ense fsdte à la beauté de Tédifice par la construction postiche érigée dans sa nef comme pour en masquer l'imposante grandeur. N'avait-on pas cru aussi devoir « parer » sa façade? La Gazette du 24 mai avait célébré d'avance le « porche factice dans le style gothique » qu'on y avait apposé. Victor Hugo s'est indigné de cet outrage à « sa majesté la cathédrale », et, non sans inconvenance, il a découvert, — après coup, il est vrai, — une ressemblance entre ces cartonnages provisoires et la monarchie qu'il louangeait alors avec lyrisme et dont il acceptait des récompenses.

Dirons-nous que Nodier nous semble avou: été un peu distrait

^ Charles Nodier^ par Marie Mennesftier^Nodier.

CHARLES NODISR ET YIGTOR HOGO A REDIS 55S

pendant la solennité? Au sortir de l'église, son compagnon critiqaait, snr un point, le rituel. U loi avait déplu de voir, à un moment, le roi se coucher de son long aux pieds de l'archevêque : « Que dites-vous donc là? interrompit Nodier. Où diable avez- vous aperça rien de pareil? » Ils disputèrent, l'un ayant vu, l'autre n'ayant pas vu. 11 fallut, pour convaincre Nodier, le témoignage de Chateaubriand, qui prëia, du reste, au poète, pour le montrer i son aoû, ie formulaire du cérémonial où ce prosteraement étût prescrit en tontes lettres.

— Eh lûen? dit Victor Hugo à Nodier, en lui faisant lire le passage*

— lia foi, Fép(mdit Nodier, j'avais pourtant bien regardé, et mes yeux ne sont pas plus mauvais que d'autres. Voilà comme on voit les choses qu'on a sous les yeux en plein jour. J'aurais été en jnatioe que j'aurais juré de la meilleure M du monde le contrahre delà vérité- Son attention avait-dle été détournée par les oiseaux lâchés

dans la basilique pour symboliser, sans doute, l'allégresse générale, et qjai volaient effarés sous la voûte? Non, mais à l'instanl où s'était accompli le rite figuratif de ta subordination du pouvoir royal à Dieu^ un dépoté^ celui* même que Nodier appelle « notre d^té » et qu'il nomme dans chacune de ses lettres, AL £monin, Mm proche voisin à la cérémonie, s'était penché de son o6té et lui avait mis qndque chose dans la msdn.

« Ce quelque chose, raconte Hugo, était un livre. Nodier pril le livre et l'estrouvrit:

•— Qa'osirce? kd demandai-je tout bas.

— Rien de bien précieux, me dit-il. Un volume dépM^illé du Shakespeare, édition de Glascow.

« Une des tapisseries du trésor de l'église, accrochée précisément en face de iKma, représentait une entrevue peu historique de Jean sass Terre et de Philippe- Auguste. Nodier feuilleta le livre quelques Bûnutes, puis me montra la tapisserie.

— Vous voyez bien cette tapisserie?

— Oui.

— Saves-vous ce qu'elle représente?

— Non.

— Jean sans Terre.

— Eh bien?

— iean sans Terre est aussi dans oe livre.

Le volume, en effet, relié en basane usée aux coins, contensdt le ilôt Jean *. »

M. Emonin avait payé ce livre-là six sous. De peur sans doute * Choses vues.

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que Nodier ne s'exagérât son cadeau, il le lai dit. Nodier avsdt fait lui-même, Tavant-veille, pour un peu plus d'argent, une acquisition qui l'avait rempli de joie.

Nos quatre voyageurs, venant à Reims par la route de Laon, s'étaient arrêtés à Soissons. Pendant cette halte, poussé par son démon, « le diable Elzévir ^ », Nodier, furetant chez un chiffonnier bouquiniste, avait découvert un gros volume espagnol, dévêtu de sa reliure et mangé des vers, qui s'intitulait le Romancero. Edition rare, dont il ne reste que trois exemplaires^. Le brocanteur en avait demandé 5 francs, que le bibliophile s'était empressé de donner. Or, comme ils ne savaient que faire, son ami et lui, le soir du sacre, ayant négligé de se rendre, tous deux mauvûs danseurs, au bal de l'ambassadeur d'Angleterre, ils dirent : « Lisons ça. »

(7a, c'était le Roi Jean; c'était aussi le Romancero. Quand Victor Hugo remerciait Nodier de l'avoir initié à Shakespeare, il songeait à ce soir-là. Nodier qui savait l'angliûs et qui, notons -le, dans sa toute première jeunesse avait publié des extraits de Shakespeare, traduisait à haute voix tout en lisant. Quand il s'accordait du relâche, Hugo improvisait de même une version du Romancero. Ainsi alternant, ils comparaient deux genres et deux races. Ils confrontaient le drame avec l'épopée; ils opposaient le génie britannique au castillan; et ils discutaient. Chacun, en effet, préférât celui qui lui étadt familier : « Nodier tenait pour Shakespeare qu'il pouvait lire en anglais, et moi je tenais pour le Romancero que je pouvais lire en espagnol. Nous mettions en présence, lui, le bâtard Falconbridge, moi, le bâtard Mudarra. Et peu à peu, en nous contredisant, nous nous convainquions, et l'enthousiasme du Romancero gagnait Nodier et l'admiration de Shakespeare me gagnait. »

Ils ne furent pas seuls jusqu^au bout. D'autres avûent, comme eux, préféré aux quadrilles du duc de Northumberland une soirée de causerie. Avec le donateur du Shakespeare de six sous, des amis, amateurs ou professionnels de littérature, faisaient cercle autour d'eux. Roger de l'Académie, Eckstein, Marcellua, le vieni marquis d'Herbouville... Ils donnèrent leur avis, et la conversation devint discussion.

Il ne semble pas que les survenants se soient arrêtés beaucoup au Romancero i qu'apparemment ils dédaignèrent.

Le Roi Jean et son auteur furent maltraités. On dépeça le

^ « Nous nous étioQs, raconte Hugo, donné à chacun uq diable. Il me disait : « Vous avez au corps le démoa Ogive. — Et vous, lui disais-je, le diable Elzévir. » {Choses vues.)

> Cest du moins l'assertion de Victor Hugo. (Ibid,)

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