CHARLES NODIER ET VICTOR H060 À REIMS
drame, situationa, scènes* caractères. Sous la dent de Roger, il n'en resta miette. Cet académicien eut pour lui les rieurs, et l'on fut bien près de convenir que le volume ne valait pas les six sous de H. Emonin.
Hugo et Nodier se sentaient battus. Ils se l'avouèrent l'un à rautre« leurs visiteurs partis. Hugo cependant gardait de « cette révélation de Shakespeare » une émotion, et s'obstinait à « trouver cela grand ». Nodier ne renonçait pas à admirer le Romancero. Hugo raconte : « Nous restâmes seuls, Nodier et moi, et pensifs, songeant aux grandes œuvres méconnues et stupéfaits que l'éducation intellectuelle des peuples civilisés, et la nôtre même, à lui et à moi, en fût là. Enfin Nodier rompit le silence. Je me souviens de son sourire. Il me dit : « On ignore le Romancero! » Je lui répondis : « Et l'on se moque de Shakespeare... »
Là-dessus, ils allèrent se coucher.
La cérémonie <c fort importante, quoique fort simple », dont Charles Nodier parle pour le lendemain, fut la réception des chevaliers du Ssdnt-Esprit. Si « simple » qu'elle fût, Charles X y présida, couronne en tète, les princes du sang siégeant sur les marches du trône. Moins grandiose pourtant que celle de l'avantveille, cette solennité empruntait un intérêt piquant à ce qu'elle allait mettre côte à côte deux ennemis : Villèle et Chateaubriand, celui-ci chassé du pouvoir par celui-là, et celui-là se vengeant de celui-ci la plume à la main, avec son art de polémique méprisante, sa manière d'insulte « poignante et polie ^ ». Ces derniers venus de la promotion devaient s'agenouiller ensemble devant le roi. On se promettût du plaisir à les observer. Chateaubriand avait à Reims l'attitude d'un mécontent. II a qualifié « parade » les pompes officielles. Pendant que la « tourbe » des courtisans chantût le Te Deum du sacre, et que retentissait « la jubilation des cloches », il était allé, il s'en félicite dans ses Mémoires, visiter une ruine romaine et rêver seul dans un bois d'ormeaux appelé le Bois d'amour. Il lui plaisait de se dire a oublié au milieu du bruit » et d'afiecter les airs d'un « proscrit ». Il s'est comparé à un petit Savoyard rencontré par lui au retour de sa promenade morose sous les ormes : « Et qu'es-tu venu faire ici? lui ai-je dit. — Je suis venu au sacre. Monsieur. — Avec ta marmotte? — Oui, Monsieur, avecque miy avecque mi^ avecque ma marmotte^ m'a-i-il répondu en dansant et en tournant. — Eh bien, c'est comme moi, mon garçon. »
A lire son récit de la cérémonie du 30, le voisinage obligatoire de Villèle ne le gêna point : « J'échangesd deux ou trois mots de politesse avec mon compagnon de chevalerie, à propos de quelque
• Guizot, Mémoires pour servir à Chistoire de mon temps, t. !•', p. 267.
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plume détachée de mon chapeau. Nous quittâmes les genoux du prince et tout fut fini. » Il ne s*en tira pas tout à fût avec cette aisance, si nous en croyons Victor Hugo. Il parut maussade et impatient, et Villèle eut les honneurs de la journée. Villële, moins soucieux que lui d'être bien en scène, moins préoccupé de sa personne et de sa gloire *. Son orgueil à lui, déchu, son orgueil <c oisif », comme le qualifiait Guizot, d'autant plus disposé à devenir inquiet et maladroit, le servait mal dans le duel que fut cette rencontre sous le regard de tant de témoins, et Ton peut voir dans la plume tombée de son chapeau le symbole léger et voltigeant de sa défaite.
Victor Hugo, dont les sympathies allaient à Ghateaubriand, reconnaît la victoire de son antagoniste. Nous ignorons le senûment de Nodier. Sa dernière lettre en notre possession se date du 29. Le 29 mai 1825, c'était un dimanche. Il se promettait, nous le savons, de retrouver les âens le jeudi. Il dut donc remonter en voiture le mercredi et porter lui-même & l'Arsenal ses impr^sions. U n'exagérût pas quand il écrivait à sa femme sa hâte de se rasseoira la table de famille, « notre bonne petite table ». Point si petite, puisque si hospitalière. On sait combien d'amis y avaient leur place « de fondation ».
Imaginons-le au milieu de ses convives, décrivant de sa parole fine et pittoresque, détaillant du geste de sa longue main les magnificences dont ses lettres avaient dit son premier et confus émerveillement. A distance, l'éclat s'étant amorti, les impressions ordonnées, il distingua des figures parmi ce que Ghateauhîand rageur nonmisdt une « touri)e » et ce que lui-même avait appelé une (c cohue ». Et ce furent des portraits dessinés, des anecdotes narrées avec son art de causeur et sa lenteur maUcieuse de Franc- Comtois. Gette huitaine vécue de p!ain-pied avec les plus hauts personnages, dans une égalité feite de l'affluence de trop de grandeur, « â la même table, dans la même taverne », autorisait quelques libertés.
Ainsi le bibliothécaire de l'Arsenal dut se reposer de la représentation, qu'il abhorrait, et de sa « pairie d'une semaine », comme il disait avec une philosophie spirituelle.
Michel Salomon.
* Guizot, Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, 1. 1»"", p. 261.