‹ Le CorrespondantChapitre 84 sur 171 · ARMAND DE PONTMARTIN · texte numérisé non relu

ARMAND DE PONTMARTIN

A PROPOS D'UNE PROCHAINB PUBUGATION

Armand de PoîUmartin, par Edmond Braé. Paris, Garnier, sous presse,

528 pages in-d«.

Il n'y a que les très jeunes lecteurs du Correspondant pour ignorer le nom du comte Armand de Pontm^rtin, dont le premier article datût de 1830, et qvi, de 1856 à 1890, fut un des plus fidèles comme des plus aimés collaborateurs de ce recudl. Jeunes ou TÎeux, tous connaissent et goûtent TimpeccaMe érudition et le talent particulièrement évocateur de M. Edmond Biré. Ce sera pour eux une bonne fortune, une source de yV intérêt et de délicate émotion, que de lire le volume où le justicier de tant de réputations usurpées s'est fttit le panégyriste, pieux autant que sincère, du maître qui avsdt conquis ses premières admirations et encouragé se^ premiers essais.

Si la place ne nous faisait défaut, nous aimerions analyser à loisir cette biographie, dont quelques chapitres, parus ici même, ont pu &ire pressentir la captivante variété. Nous essaierions de tracer one esquisse du provincial très Parisien que fut Pontmartin, fêté dans les salons, choyé dans les bureaux de rédaction, passionné de musique et de théâtre, mais dominé malgré tout pur la nostat^e de ses marrooniers. Sur les confins du Languedoc eî du Comtat, en face du merveilleux panorama qui s'étend des remparts d'Avignon au dôme isolé do Venteux, au pied des collines et au bord du Rhôoe, Pontmartin possédât une demeure ombragée et ensoleillée à la fois, à laqœlle chaque saison nouvelle l'attachait davantage, où s'écoulèrent presque entièrement les douze dernières années de sa vie. C'était une vraie passion qu'il nourrissait pour son cher domaine des Angles, passion tyrannique et jalouse, puisqu'il alla jusqu'à lui sacrifier même ses ambitions académiques*

Mais nous autres qui n'avions pas le bonheur d'être de soa intimité, plus encore que le campagnard, le maire de village et

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Tami, ce qui nous attire en Armand de Pontmartin, c'est récrivaio, le critique surtout : car pour n'être point dépourvues d'ingéniosUë ni de grâce, ses œuvres d'imagination sont éclipsées par les volumes où il a recueilli une partie seulement de ses comptesrendus, de ses chroniques, He ses causeries. Peu de plumes ont été aussi alertes, aussi fécondes que la sienne. Se souvient-on que ces recueils incomplets remplissent &2 volumes, et qu'à la seule Gazette de France^ ses collaborateurs fêtèrent, trois ans avant sa mort, la publication de son millième article I Ces chiffres assurément ne prouvent pas par eux-mêmes l'excellence de l'œuvre : ils témoignent du moins de la facilité et de l'application de l'ouvrier. Des adversaires trop avisés et des admirateurs malavisés ont souvent accablé Pontmartin sous un rapprochement devenu presque clasî^ique : « Jamûs, au grand jamais », lui écrivût Joseph Autran, « Sainte- Beuve n'a eu cette ampleur de vue et cette maestria de style qui vous appartiennent. » Pour s'exprimer ainsi, Autran avait la triple excuse.de l'amitié, de la poésie et du voisinage de la Gannebiëre... En vérité, si Pontmartin et Sainte-Beuve ont entretenu d'abord des rapports à peu près cordiaux, puis échangé de ces traits barbelés qui se fixent pour la vie dans un amourpropre d'écrivain, s'ils ont à la même époque, et sous la même forme de feuilletons hebdomadaires, traité souvent les mêmes sujets, l'analogie me semble factice entre leurs genres d'esprit et leurs talents. Si soigneux qu'il fût d'éviter le pédantisme, Sainte- Beuve, dominé par ses habitudes d'érudition et par ses connaissances encyclopédiques, épuisait presque chaque question : les Lundis forment une véritable Somme^ dont les conclusions peuvent souvent froisser nos convictions ou choquer nos inclinations, mus dont l'étude attentive s'impose dès que nous voulons approfondir un sujet ^ Pontmartin, pourvu d'une excellente instruction classique, d'une verve intarissable, d'une mémoire sans défûllance et d'une vive curiosité d'esprit, ne visait point à renouveler les matières dont il traitait : sa très légitime ambition se bomût i renseigner, à divertir, à émouvoir les gens du monde, les gens de son monde. Bien mieux que les Lundis de Sainte-Beuve, qui sont de petits traités ou, comme on dit à présent, des monographies quasi complètes, ses Samedis méritent par excellence le nom de Causeries. Dès 185&, Louis Veuillôt formulait cette très exacte définition de son talent : « Nous avons là mieux qu'un docteur qni

* Cf. la substantielle étude que M. Victor Giraud, professour à T Université catholique de Fribourg, vient de publier en tête de sa très utile Tabk alphabétique des Premiers Lundis, Nouveaux lundis et Portraits contemporains (Calmann-Lévy, in-18).

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doone des consultations, et bien mieux qa'un homme de lettres qui fait des grâces; nous avons un homme d'esprit fort au courant de tout. »

Aussi bien, en lisant les bonnes feuilles du livre de M. Biré, c'est un autre rapprochement qui m'est venu ou plutôt revenu à l'esprit, car j'en avais été frappé naguère : malgré tant de dissem blances de caractère, de forme et de doctrine, je me suis demandé si comme journaliste, comme critique, comme chroniqueur, Armand de Pontmartin n'était point plutôt de la famille intellectuelle de Francisque Sarcey. L'un sans doute est gentilhomme et croyant autant que l'autre est bourgeois et voltairien : mais n'y a-t-il pas bien des analogies dans la continuité et la diversité de leur inspiration, dans leur sens de l'actualité, dans leur souci d'entretenir le public de l'objet précis qui défraye les conversations du moment, livre, pièce de théâtre, tableau, réception académique? N'ont-ils pas tous deux constamment travaillé, avec un égal succès, non seulement à élucider toutes les questions à force d'esprit et de clarté, mais à les présenter sous le jour spédal qui convenait à leurs publics respectifs? N'est-ce point de part et d'autre la même production intense, multiple, prolongée, avec ici tant d'aristocratique aisance et là tant de narquoise robustesse, que l'idée d'un surmenage possible n'effleure même point la pensée du lecteur? Politique, littérisitnre, théâtre, chronique sociale et mondaine, tous deux, à des points de vue différents et la plupart du temps opposés, sont prêts sur tout, font face à tout, fournissent à leur clientèle, sinon des idées très neuves ou une documentation très complète dont le plus souvent elle n'aurait que faire, du moins un stock suffisant de notions nettes, d'anecdotes curieuses ou plaisantes, d'arguments conformes à ses idées de prédilection.

Toujours courtois dans ses polémiques, Pontmartin a naturellement, j'allsds dire nécessairement, manqué souvent d'impartialité. Gomme la spontauéité était une de ses qualités dominantes, il a très vivement traduit ses passions de l'heure présente : n'est-ce point ici même qu'il faisait noblement plus tard son meà culpâ de ses attaques contre la personne et l'entourage de Louis-Philippe? Il ent aussi ses antipathies littéraires ou artistiques, peut-être plus tenaces : je ne serai point si sot que de lui reprocher d'avoir exalté Meyerbeer et méconnu Wagner, en quoi il était tout simplement de son temps : mais quand il sacrifiait Balzac à Alexandre Dumas père, quand aux vivantes reconstitutions de la société de l'Empire et de la Restauration, il préférait la fausse couleur locale des Trois Mousquetaires ou le merveilleux de Monte-Cristo^ il étsdt peutêtre moins excusable.

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Il convient d'ajouter que comme tous les rédacteurs de journaux ou de revues, Pontmartin avait k tenir compte des respectables exigences et des plus respectables scrupules de son public. Sans qu'il edt un tempérament de novateur, la curiosité d'esprit que nous avons signalée en lui l'eût souvent porté à étudier sans parti-pris des formes d'art, des genres littéraires, des idées même s'écartant de son cercle (ordinaire d'admirations ou de préoccupation; il lui fallait s'en abstenir, de peur de dépayser ou mécontenter ses lecteurs. Ceux-ci, recrutés dans l'élite de ce qu'on nommait alors les « classes dirigeantes », n'en étaient point encore arrivés à cet éclectisme de jugement, à cette tolérance littéraire et intellectuelle dont nous constatons tous les jours les progrès chez les plus convaincus d'entre leurs enfants. Pour leur complaire, pour ne pas leur déplaire surtout, force était à Pontmartin d'accentuer ses critiques à l'adresse de tel adversaire, de prodiguer par contre l'encens la où l'idéale justice se fût satisfaite d'un simple encouragement.. Il s'en accusait et s'en expliquait avec un soupir, avec un sourire plutôt, auprès de ses confidents : dans les familières réminiscences qui nous rendaient si cfaer à tous le logis de la rue Saint-Guillaume, que de fois M. Léon Lavedan, pour me faire toucher du doigt la différence des temps, ne m'a- 1- il point rapporté les amusantes doléances de Pontmartin I Celui-ci d'ailleurs ne se faisait pas faute de s'épancher aussi dans sa correspondance intime, dont M. Biré cite de précieux fragments, et dont il nous (sût souhûter l'entière publication : plus libre encore d'allure que les articles, plus hardie de pensée, aussi charmante de forme, elle compléterait à ravir l'œuvre si variée et si une au fond d'Armand de Pontmartin.

Cette unité tient, plus encore qu'à la distinction du style, à la délicatesse des sentiments, à la droiture de la vie, à la fixité des croyances religieuses et des convictions politiques. Les amis intransigeants de Pontmartin, Veuillot par exemple, lui reprochaient parfois ses concessions apparentes et ses politesses pour les personnes : c'était pure habitude de courtoisie extérieure, pure coquet* terie de bienséance chez le gentilhomme dont les aïeux avaient fait la guerre en dentelles. Il avait horreur des violences de langage, qui lui semblaient sentir le cuistre. Bfais avec ces manières gracieuses, c'est le bon combat qu'il a combattu sans relâche. Par la plume et par l'exemple, par ses livres et par ses actes, il a mérité de laisser une mémoire honorée parmi le public lettré, l>énie dans le pays d'Avignon.

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