LE JAPON INDUSTRIEL
Les épisodes sanglants de la guerre sino- japonaise et les rencontres récentes de la flotte et de Tannée nippones avec celles da tsar2 ont révélé la valeur, Tendurance et la froide discipline sous le feu des petits soldats au visage jaune. Mais nous sonunes moins renseignés sur la science et sur l'industrie japonaises.
Un peuple menu et très poli de gens drôles échappés à des panvents dej laque, c'étsdt, il y a peu de temps encore, Topinion de bien des Français.
Loti en^avait décrit, — avec tonte l'exactitude dont un poète est ' capable, — le côté anecdotique et pittoresque; quelques relations de voyages, souvent ironiques, avadent montré l'assemblage déconcertant et parfois burlesque de civilisation européenne et de tradition autoditone séculaire que présentent . souvent Içs réunions mondaines^t celles de la cour du Mikado. On vivadt sur ces données.
Les événements actuels, depuis l'affaire de Port-^Arthur, cette agression brutale qu'aucune déclaration de guerre n'avsit précédée, ont modifié du tout au tout l'opinion courante. Tel, chez qui la pensée de] l'Empire du Soleil-Levant était liée indissolublement an souvenir du samouraï de José-Maria de Hérédia :
D*un doigt distrait frôlant la sonore biva ,
en ^nt à ^e représenter ie J^wn comme la Bel^qne ou comme l'An^erre de l'Extrême-Orient, un pays couvert d'usines et d'établissements industriels prospères, sillonné de voies ferrées, hérissé de hautes cheminées de briques vomissant des torrents de fumée noire et gardé en même temps par une armée formidable, rompne à toutes les minuties des savantes tactiques et prête à tous tes triomphes. Tout le monde a pu lire dans des journaux graves que le Japon, nécessûrement vainqueur par la force de ses armes, étendridt dans un avenir prochain sa suprématie industrielle sur la vieille Europe en même temps que sur la jeune Amérique.
LS JiMIl HIDHaïUBi e^
Entre ceB deux ofiaions, nasm erronées l^me que Faaire, il y a place pour une Ircttkdme» plus modérée et plus joâte.
A cété da Japon poétkpne et nn peu binaire q»e les Kttérateora se arat complu & nous représentar, il est ob Japoa moderne et nfant^ résoloment ouvert aux idées et i la 8denc« de TOccident, qui compte des usines impcNrtantas , des fabrîquea m plane activilé, des laboratoires dont les traraux commencent k être apinrédés «ai Europe. Mais le vieux Japon existe toujours^ très différent et très élcngnède nos mceurs^ el la superposition des daix peuples ne donne pas le moins du monde rimpression d'une nation une et compacte. Tout spédalement^ les incontestables progrès du jeune Japon sont arrêtés et parfois paralysés par le vieux Japon rétrograde et résolument oonservateor. Le parti des novateurs est fort et puissant : il n'est pas oDCoie triomphant et l'on n'a pas le droit de coniûdér^ le pays nippon eooime semblable de tous pouEits aux pays du vieux monde.
Depuis une trentaine d'années, le Japon s'est développé d'une façon extraordinaire au point de vue industriel et économique. Haîa» en bien des pcnntSt l'évolution tendant à remplacer la petite par la grande industrte a vu scm essor entravé par l'b&Ûtnde invétérée du peuple ouvrier de se réunir en petits ateliers et de se montoer plan de défiance et d'hostilité pour le travail en manufactura. (La main-d'œuvre ji^naise est, d'ailleurs, détestable^ et sa mauvaise qualité n'a guère d'égale qne son bas prix.) A Kyoto, pu exemple^ miUe ouvriers environ sont occupés à £Ekbriquer les poreelaioes Awata. Que l'on ne se figure pas, cependant, une ruche bourdonnante d'activité, des madûnes puisêaates, des transnnssiqnt; deb broyeum, des ntélangeurs,. des ioars à réoup^tioa oft l'économie de coolbufitiUe est anaal complète que possihiet des tonrs mécaniques^ des caves, à éomiUfir aux dimensions considéraUea, et tout ce qui existenût chez, boi» dans une usine ttmilûre occupiukt ce grand nombre de travsûâeura. Les ouvrir» sont dispersés entre une treotaine d'entreprises; la principale consiste dans une série de bicoques assez malptopies ob l'on voit des hommes mélangeant et tamisait la terre à la main, des fours petits, en mauvais état dont les crevasses nombreuses sont hitéesgrossièrement à l'argile et qui sont uniquemcoat diaaffést au bois de pia matsoo. Pas le moin^e moteur mécanique : les trois tours sottt mus d'une façon extrêmement priflûâie par un gamin tournant une roue.
La puissante mûsoa Hitaoïn dont tout le monde cMuatt les
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soieries de luxe répartit sa fabrication entre pins de quatre mille ateliers distincts occupant environ 25,000 onyriers dans le fanboorg ICchidjine de Kyoto. Les métiers n'y ont rien de moderne : des cadres de bambon assemblés par des cordelettes, des ficelles tendues par des baguettes agissant sur les fils du tissu» des navettes mues à la nudn, pas le moindre effort pour introduire le macMnisme dans cette antique industrie du tissage.
Eiddemment, il ne s'agit U, en somme, que d'industries d'art ob la tradition séculaire s'est perpétuée, et la grande industrie s'est modernisée, au moins partiellement.
11 ne faut pas manquer de faire cette restriction, car, en bien des cas, le demi- progrès est la règle au Japon. Il n'est pas rare de rencontrer dans des exploitations minières, même très importantes comme sont, par exemple, les mines de cuivre d'Achio entre Nikko et le lac Tchouzendji, des rails Decau^Ue sur lesquels circulait lentement de nombreux wagonnets traînés par des buffles, alors que la moindre locomotive permettrait de doubler le trafic en diminuant le temps employé et la main-d'œuvre nécessaire. De même, si les verriers japonais ont une habileté incomparable pour fabriquer des vases et des coupes délicatement ornées, recuites au feu et embellies d'émaux dont la finesse est admirable, on ne trouve pas au Japon une seule fabrique de verre à vitres ou de glaces : tout le verre plan est importé.
Ces réserves nécessidres une fois faites, il faut constater que le développement industriel est, pour l'avenir du pays, une impérieuse nécessité écononûque. La densité de la population est con^dérable et est en progression oonstwte. Elle atteint aujourd'hui 115 habitants par kilomètre carré, et, dans les régions riches, 300 habitante au kilomètre carré. L'expatriation et le mouvanmt très acceûtdé d'expansion coloniale (Formose, Hikkaido) ne suffisent pas à servir de régulateur à cette véritable surproduction d'hommes. L'agriculture, d'autre part, pour si prospère et si développée qu'elle soit, n'assure pA» des moyens d'existence réguliers à toute \& population : les chiffres des statistiques démographiques sônr,',à cet égard, tout à fait significatifs : 33 millions d'habitants eu 187A; A5 millions en 1900.
Il semlde que le Japon ait bien compris cette obligation de son existence future, car, délibérément, il est entré, depuis un tiers de siècle, dans la voie qui s'oûvredt devant lui. Tout n'est pas parfait dans son organisation industrielle, bien au contraire; ce peuple qui s'est rallié si vite à la civilisation occidentale semble l'avoir mal assimilée, et il ne serait pas juste de dire qu'il est un peuple industriel, au sens exact du terme : il est plus exact d'affirmer qu'il le sera.
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L'ère de réyolation n'est pas close pour Id.
ActneUementt la grande indastrie, telle qne la conçoivent nos cerveaux enropéens, est à peu près localisée à Osaka et dans ses environs immédiats. La métropole industrielle et commerdale de l'empire nippon est une ville très vidlle, très japonaise en certaines de ses parties, et qui présente aux yeux du voyageur un contraste saisissant entre les nudsons pressées aux toits plats, le grand temple et le château de la vieille ville et les 2,000 chenûnées d'usine de la ville nouvelle autour desquelles se groupent les maisons du faubourg ouvrier. Près de 30,000 chevaux-vapeur y sont produits qui donnent la vie à des machines nombreuses et diverses. La filature Boseki y met en œuvre, avec un outillage très perfectionné, des cotons indigènes, et surtout des cotons importés de l'Inde et des Etats-Unis; i,000 ouvriers y trouvent une occupation journalière. Les tissages de laine et les manufactures de drap d'Osaka commencent à prendre une igiportance très grande : ils occupent près de 2,000 ouvriers. Les ateliers métallurgiques et les chantiers de construction navale sont en grande partie, il est vnd, des dépôts de produits importés, mais les aciéries impériales de Kiouchion fournissent à leur activité 60,000 tonnes d'acier par an. Les ateliers Hiraoka, où l'on construit des locomotives, des machines diverses, des wagons et même des Pullmann-Car, occupent 1,100 ouvriers : l'Osaka-Seisui-Kaïcha, la principale manufacture d'allumettes de la ville, emploie un personnel de 13,000 travailleurs des deux sexes. Le développement industriel d'Osaka ne peut manquer d'aller croissant; sa position géographique à proximité de la mer, les canaux qui la traversent, et, surtout, l'énorme force motrice à peine utilisée du lac Biwa, que l'on pourra aisément transporter à Osaka, assurent à la ville un avenir économique brillant.
A Kyoto, ville nouvelle bâtie à la façon américaine, aux rues se coupant à angle droit et déâgnées par des numéros d'ordre, mais étroites, à peine pavées, bordées de maisons basses presque entièrement construites en bambou, où les temples de Guion et de Cbion-in recèlent les inestimables trésors d'un art délicat et somptueux, où 3,000 édifices religieux sont peuplés d'un monde de statues précieuses, &,000 ouvriers travaillent, avec l'aide de machines perfectionnées, à la fabrique de cigarettes Moursû dont le fonds annuel de roulement est de 5 millions de yen, près de 16 millions de francs. Les tissages, les filatures, les fabriques de papier et les ateliers où l'on peint des Kakémonos pour l'exportation occupent, elles aussi, un personnel nombreux; mais si les usines de la ville, alimentées en énergie par les barrages du canal, utilisent
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2,000 chevaux, la note d'indns^ialisaie a%a n'est pas aussi aetle qu'à Osaka. A part les usines lloiirai, on n'y rencoatrt pas de véritables manniacturea à la mode occidentsJe^ nuis des atefiers dktincts et s^rés, des groupements ouvriers nombreux et peu importun ts*
Tokyo, la capitale de l'empire, agglomération de près d« 2 millions d'babitants, qui s'étend sur plus de 250 kilomètres carrés, comprend^ à o6té de la vieille ville et de la ville impériale, une ville à demi européanisée où l'industrie est très active. La rivière Soumida est eillonnée de jonques que traînent des remor* queurs et par des sampans exfnress : le flax et le reflux s'y foui senûr et viennent battre le granit des quais. Tout autour de la baie, des cheminées noires se dressent, rayant l'borieon clair et salissant de leurs panaches de fumée l'admirable transparence du ciel. La filature de coton Kanégafoudgi est aussi importante qoe la Boseki d'Oàaka; ses 50,000 lyoches occupent 4,000 ouvrieirs t deux moteurs, l'un de 600, l'autre de 1,200 chevaux, animent ses madones, les chalands remontent la Soumida pour venir à quû de l'usine. Les grands ateliers de construction de Tokyo fabriquent des dynamos et des viachines : les papeteries d'Oiji, l'imprimerie Soueîcfaa sont admirablement outillées.
Les mines de fer des districts du Nord et du Hokkaïdo sont pauvres et ne produisent guère plus de 30,000 tonnes par as. La métallurgie japonaise est donc, et sera probablement toajovst tributaire pour le minerai de fer des pays importateurs, de la Oiine notamment. Le cuivre, par contre, est abondant. L'exploitation de^Ia houille ei^ en croissance continue : près de 10 millions de tonnes sont annuellemml extraites des charbonnages du Bokkaîdo et de)Kiouchiou; la seule mine de Hiiké, près de Nagasaki, occupe 6,000 ouvriers et produit 2,500 tonnes par jour d'un com* bustible excellent.
Les chantiers de construction navale de Hitsoubichi, à Nagasakir ceux d'Osaka, et les chantiers militaires de Yokosuka, dont le développement ne date pourtant que de quelques années, ont défi été en mesure de produire un sixième environ du tonnage des vapeurs inscrits au cours de l'année dernière pour naviguer soua le pavillon nûkadonal.
En somme, ce rapide exposé montre quels progrès certains le Japon a accomplis au point de vue industriel. Sa situation insulaire et les découpures nombreuses et profondes dont ses côtes sont déchiquetées, le prédisposent à tourner vers les choses de la mer son activité et ses efforts. Aussi sa marine est-elle en progrès constant 855 bateaux à voiles en 1890, &,020 en 1901 ; 585 navires
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% Ylipenr en i890, 1,395 en 1901. La jÉoge de sa marine marchande A yapenr a qaadmpléf et celle de sa marine à voiles a sextuplé en l'espace de onze années. H y a treize années, le résean des chemins de fer japonais ne dépassait pas 2,250 Idiomëtres; en 1003, il atteignait 6,820 kilomètres. Le développement dn commerce extérieur donne des chiffres analogoes : en 1890, les exportations se montaient à 142 millions de francs; en 1902, à 646 nûIKons. En 1890, les importations ne dépassaient pas on total de 205 mil- ^ons de francs ; en 1902, elles étuent de 680 millions. Le total des importations et des exportations réanies donne 3&7 millions poar 1890, et 1,326' millions pour 1902; c'est dire qne, en l'espace de douze années, le commerce extérieur du Japon a quadruplé.
A ne considérer que l'éloquence brutale des chiffres, l'empire nippon est en voie de devenir une nation puissante au pmnt de vue industriel, et l'on est tenté de croire que, son développement suivant toujours une marche régulièrement ascendante, l'amènera, dans un bref délai, à triompher sur le marché mondial. Celte opinion excessive est fausse : les chiffres ne signifient pas tout ce qu'ils disent, et le tableau a des ombres qu'il faut signaler. Depuis 4866, le Japon a marché à pas de géants dans ht voie du progrès : -c'est li un Élit indéniable, mais il n'a pas encore acquis ce qu'il loi faudndt d'organisation et surtout d'éducation économique pour <ïontinuer dans des proportions régulièrement croissantes.
Les industries ont besoin, pour acquérir toute leur amplitude, de s'affranchir des routines, et elles ne paraissent pas disposées i le faire au Japon. L'utilisation des sous*prodoits, par exemple, y est chose parfsdtement inconnue; la conduite des machines exige des mécaniciens experts : les Japonais, adroits, minutieux et patients, sont souvent de merveilleux mécanidens ; mais elle nécessite ausd des ingénieurs habiles et, malheureusement, les ingénieurs japonais ne sont pas toujours à la hauteur de leur tâche. Le grand principe moderne : Time is money est absolument lettre morte au Japon : la main-d'œuvre y est & si bas prix qu'il n'est pas compréhensible de lui faire rendre le maximum d'effet utile. Surtout, si l'esprit d'innovation est souvent très répandu en haut, il est parfaitement ignoré en bas. 11 n'est pas rare de voir des ouvriers dédûgner les nouvelles méthodes qui leur sont enseignées pour garder jalousement les vieilles pratiques traditionnelles. 11 en résulte souvent d'amusants contrastes. A côté du wattman se tient, sur la plateforme avant des cars électriques de Kyoto, un -employé qui, de temps en temps, aux tournants, aux croisements de rues et dans les passages encombrés, descend et court devant la voiture en avertissant les passants d'avoir à se jauger et i
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fdref place. Cependant, le wattman a sons la main nne corne de enivre, resplendissante et inutile, qni suffirait à signaler son approche, mais les Kouronmaya qui traînent les pousse-poossea destinés aux courses urbaines ont l'habitude de criet, et la corne des tramways n'est pas dans les mœurs. C'est, du moins, l'explication que, très gravement, donnait récemment de cette anomalie un Japonùs très parisien à qui, peut-être, il eût été piquant de demander si les tramways électriques n sont dans les mœurs ».
Cet attachement des Japonûs aux vieilles coutumes, cette difficulté qu'ils éprouvent tous, même les plus intelligents, les pins avancés, les plus avertis des choses et des idées de l'Occident, à se déjaponiser totalement, tiennent à des causes multiples et assez obscures. D'abord, à la naïveté prétentieuse qui est le fond de l'âme nippone. Ceci n'est pas une critique : c'est une constatation. Qu'un industriel conmiande une machine en Europe ou en Amérique, il exige une modification parfois très inutile, parfois même dommageable, nuûs il est persuadé qu'il a fait acte d'homme supérieur en imposant un changement. Qu'un commerçant achète des produits bruts pour les manufacturer, il s'en tiendra longtemps à la première qualité qu'il aura commandée, sans vouloir tenir compte des avis du vendeur conseillant une qtialité plus avantageuse. Ceci est d'autant plus singulier et d'autant plus paradoxal en apparence que les Nippons sont, en même temps, des trafiquants experts et habiles. Msds, avant tout, ils sont traditionnalistes, même dans leur amour des nouveautés industrielles.
L'extraordinaire avilissement des prix de la main-d'œuvre, son abondance, la facilité de son recrutement, nuisent aussi au développement intégral des machines et du travail mécanique. A quoi bon un transporteur pour amener le minerai au gueulard d'un hant fourneau quand il est si peu coûteux, si simple et si conforme aux traditions de le faire porter à dos par des hommes ?
Dans ce pays ;de vieille féodalité où la révolution de 1868 a pu briser les castes politiques sans les niveler complètement, ce n'est que depuis trente ans que le commerce et l'industrie ont cessé d'être tenus pour des occupations inférieures, indignes d'un homme bien né. Les mœurs ne changent pas avec cette rapditè; il reste toujours un peu de dédain pour les marchands dans l'âme des descendante de l'antique noblesse, et ceux qui, cadets de vieilles familles ou fils de samouraï, ambitieux d'argent, se décident à embrasser la carrière du négoce, gardent dans Tâine une parcelle de leur morgue aristocratique. Les écoles professionnelles supérieures n'ont que des élèves prétentieux et indisciplinés, et comme, trop souvent, les professeurs se sont hâtiveaient improvisé