‹ Le CorrespondantChapitre 99 sur 171 · IXPIATRIGK · texte numérisé non relu

IXPIATRIGK

légitime. Je ne refase pas de m' unir à rhomme que vous voulez me donner pour époux. Je demande seulement à ne vous communiquer mes internions déflnitives que lorsque je serai fixée sur sa valeur morale et me serai convaincue que je pourrai être heureuse avec lui. Je suis donc prête à le recevoir, quand vous voudrez. S'il me plaît, je Tépouserai; sinon, non.

Elle n'attendit pas que son père lui eût répondu et vivement s'éloigna, le laissant en tète-à-tète avec la grand-mère qui persévérât dans son mutisme, encore qu'au fond de son cœur, elle approuvât la résistance de sa petite- fille.

— C'est une barre de fer, cette enfant, murmura Simonnet, les regards fixés sur la porte qui se refermait Elle est comme feue sa mère. Hais, je la brisend comme j'û brisé celle-ci; je la contraindrai à m'obéir.

— Irez-vous jusqu'à la tuer comme vous avez tué ma Thérèse» en faisant d'elle, à force de mauvais traitements, la plus malheureuse des femmes?

A cette question posée par l'aïeule d'une voix dont le calme voulu dissimulait mal l'agitation de son âme, Simonnet se retourna tout d'une pièce.

— Accusez-moi donc de l'avoir assassinée, dit-il railleur.

— Je n'accuse pas, je constate, continua H""^ Regnard. Ma fille avait vingt ans quand vous l'avez épousée et conduite dans cette maison où vous l'avez tenue comme emprisonnée, sans lui permettre d'en sortir même lorsque je vous supplisds de la laisser vemr me voir à Evreux où, depuis la mort de mon mari, je vivais seule.

— Ma demeure vous était ouverte. Vous étiez libre d'y vivre.

— Quel accueil m'y faisiez-vous? Ma présence était un sujet de querelles constantes. J'ai dû renoncer à vous l'imposer et me Résoudre à ne séjourner chez vous que lorsque vous étiez absent.

— Alors de quoi vous plaignez- vous? J'étais député. Mon mandat, mes affaires m'obligeaient à de fréquentes absences. Si vous avez résidé ici toutes les fois que j'en partais, vous avez plus longtemps vécu près de votre fille que je n'ai vécu près de ma femme.

— C'est vrai, mais dans quelles conditions? Je redoutais sans cesse de vous voir apparaître à l'improviste, et faire expier à ma fille la tendresse que je lai prodiguais. Je n'ignorais pas que vous me considériez comme une ennemie. Vous l'avez déclaré à Thè:^ae et ce fut là, non moins que votre conduite envers elle, une des causes de sa mort. Ne protestez pas, Luc, ajouta la vieille aveugle dont l'accent devenu plus véhément contrastait avec la rigidité de son attitude, à vos protestations, je peux opposer les dernières paroles de ma fille mourante. Je les entends toujours ces paroles

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qui VOUS condamnent et vous-même les avez entendues, car vous étk2 là, debout au pied de son lit, lorsqu'elle me dit en vous déaignant : « C'est lui qui me tue. » Et c'était vrai. Pendant les cinq années durant lesquelles elle a vécu près de vous, sa vie fut un martyre. Elle a été la victime de vos exigences, de vos désordres et de la tyrannie que vous exerciez sur elle, alors même que vous la laissiez ici dans la solitude et l'abandon.

Simonnet ne protestât plus. Peut-être, jugeait-il imprudent de répliquer; peut-être aussi ne savait-il que répondre à cette évoca^ cation de souvenirs qui le ramenaient i dix- huit ans en arrière et lui rappelaient des faits indéniables, propres à exciter ses remords s'il eût été capable d'en concevoir. Arpentant à pas comptés et tête basse, la vaste salle où résonnait la voix vibrante de sa belle- mère, il laissait passer le flot des reproches.

Mais H'^* Regnard ayant cessé de parler, il vint vers elle et, avec un calme qui témoignait de sa volonté de se conlenir, il dit :

— Je tiens pour inutile de discuter avec vous, belle -maman; je renonce à vous démontrer l'injustice de vos reproches. Je ne veux même pas vous demander à propos de quoi vous me faites cette algarade. Je ne vous poserai qu'une question. Si je suis le triste sire que vous dites, pourquoi avez-vous consenti à habiter sous mon toit?

— Pourquoi j'ai consenti? s'écria l'aïeule; il le demandel Pourquoi ? parce qu'il y avait ici une enfant au berceau, la fille de ma fille, ma petite Gilberte, et que c'était mon devoir de remplacer auprès d'elle sa mère qui n'était plus. Je n'ai pas voulu qu'elle fût livrée à vos seules mains. Qu'en eussiez -vous fait? Gomment l'euslûez-vous élevée? Je vous ai supplié de me la confier, de la laisser vivre chez moi. Vous avez eu la cruauté de me refuser cette joie. C'est sur votre refus que j'ai rompu avec toutes mes habitudes et quitté la maison où j'avais connu le bonheur pour remplir dans celle-ci la tâche que le ciel m'imposait. Il ne m^avait pas encore ravi la vue... Je le bénis tous les jours pour la grâce qu'il m'a fûte de me laisser l'usage de mes yeux jusqu'au jour où j'ai pu me rendre la justice d'avoir achevé mon œuvre et préparé Gilberte à tous les devoirs de la vie.

Elle s'arrêta, épuisée par la vivacité de sa réponse. Son corps s'affaissait et sa tête se renversa contre le dossier de son fauteuil. SimoDDet put voir alors des larmes suinter des paupières immobiles et glisser le long des joues ridées où elles traçaient un sillon.

— Voilà le résultat de cet inexplicable emportement, fit-il comme apitoyé. Allons, belle-maman, remettez-vous et tâchez de comprendre que ce n'est pas avec des scènes de violence, que rien

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d'aiUairs ne justifie, qu'on résout les difficultés. Adm^tons que j'ai eu tort de menacer. Mais, reconnusses aussi que c'est bien irritant, quand j'arrive tout joyeux, annoncer à Cmberte que je lui ai trouvé un mari, d'être accueilli comme si je lui annonçais une mauvaise nouvelle ou lui {woposais de commettre une mauvaise action.

-^ Gilberte ne vous a rien dit qui méritât vos rigueurs, rqwît 11"'° Regnard dont la faiblesse accidentelle se dissipait» Elle a usé d'un droit sacré : celui de ne vous faire connaître sa résolution définitive que lorsqu'elle aura été mise à même de juger le jeune homme que vous voulez lui donner pour mari.

— Si je le lui ai proposé, c'est qu'il est digne d'elle.

— Elle veut s'en convmncre. Y a*t-il 1& de quM vous irriter ? Parlei*moL de lui, lyouta H""' Regnard, rentrée en possession de son calme accoutumé. Que fait-il? Quel est son âge? Que vaut la famille ? C'est bien le moins qu'on doive savoir avant de se prononce.

— Vous posséderiez déjà tous ces renseignements si vous m'avies laissé le temps de vous les donner, répondit le gendre. Ecouteaï-moi et vous aurez toute satisfaction. J'aime à croire qa'alors vous unires vos efforts aux miens pour décider Gilberte à ne pas perdre une occasion de s'établir, véritablement inespérée. Mon protégé senomme le marquis François de Fosseisse. Il a vingt-six ans ; il est secrétaire d'ambassade, attaché au ministère des affaires étrwgèresr à Paris, en attendant d'être pourvu d'un poste à l'extérieur où il a d'ailleurs déjà résidé. II vit avec sa mère, à Paris, en hiver, et en été, dans un vieux château, sur les bords de la Seine, aux environs de Rouen, où elle s'installe dès le mois de juin et où il lui consacre tout le temps de ses congés. La famille est des plus anciennes de la Normandie et des plus considérées. Elle a d'illustres alliances. U n'y a pas de fortune. Le père mort, il y a quelques amiées, a tout perdu dans des spéculations malheureuses. Biais pauvreté n'est pas crime, surtout quand elle est dignement portée, ce qui est le cas icL Gilberte est d'ailleurs assez riche pour s'offrir le luxe d'an mari sans le sou. Mon candidat est intelligent, joli gaiçon, admirar blement noté. Enrichi par son mariage, il pourra prétendre aux plus hauts emplois de la carrière. Que voulez-vous sav<ûr encore?

L^aveugle ne répondit pas sur-le-champ. Elle send>lait réfléchir et son silence se prolongea quelques minutes.

— Je voudrais savoir, dit-elle bientôt, quelles raisons peuvent déterminer la famille de Fosseuse, si elle jouit d'autant d'honorabilité que vous le prétendez, à s'allier à la vôtre.

— Je vous 91 dit, belle-maman, qu'elle est ruinée.

— Oui, je comprends bien que votre jeune marquis cherche à redorer son blason* Mais il y a, pour un homme comme lui, de»

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milieux plus propices que le nôtre à ce genre d'opérations. Avec ison titre et le nom qu'il porte, avec l'avenir que vous lui prédisez, U peut trouver dans fa haute finance ou dans la société cosmopolite de riches héritières en situation moins obscin^ et moins hiiBride que notre Gilberte, et je m'étonne qu'étant en trûn de chercher, il n'ait pas porté ses prétentions plus haut.

— Mais savez-vous que votre petite-fille, maîtresse aujourd'hui de deux beaax nallions, gr&œ & son oncle Regnard, le notaire dont

- «Ile a été la légataire universelle, en touchera deux fois autant à ma mort, si ce n*€st plus, nos parler de ce qui lui reviendra de TOUS. Le marquis de Fosseuse pouvait-il souhaiter mieux?

Simoonet lûssa tomber sur sa belle-mère un regard triomphant. Hais, empêchée de le voir, elle persistait dans son idée, résolue à aller jusqu'au bout.

— Il pouvait souhaiter un beau-père qui n'aurait pas eu, ain» que vous, de fftcheuses aventures, Luc, fit-elle à demi-voix, comme si ^œlqu'un eût été aux écoutes.

Elle devah s'attendre à quelque nouvel éclat de colère. Mais son gendre était décidé à ne pas se fâcher. Il haussa les épaules.

— Ces aventures sont des peccadilles; la malveiltance les a dénaturées à plaisir. Et puis, elles datent de quinze ans; eHes sont bien oubliées aujourd'hui.

— Oubliées par vous, non par autrui, et vous ne ferez pas qu'en toute circonstance où vous vous mettrez en vedette, on ne vous les rappelle. EHes ont eu trop de retentissement pour que le marquis de Fosseuse les ignore. Il doit savoir comme tout le monde qu'étant député, vous avez vendu vos votes à des entrepreneurs de travaux publics; qu'à la suite de ces tripotages, vous avez étècontrsûnt de résilier votre mandat, de vendre l'étude d'avoué dont vous étiez titulaire à Yemon et que ce ne fut pas trop des influences gonvern ementales dont vous disposiez pour vous soustraire aux tribunaux. Il doit savoir aussi que telle a été l'origine de votre fortune et que les opérations par lesquelles vous l'avez accrue depuis ont été aussi ténébreuses qu'incorrectes.

A ce rappel, IBimonnet commençât à perdre patience.

— Ce que sait ou ne sait pas H. de Fosseuse, je ne pourrsds le dire, s'écria- t*-il. Mais je constate que, quoi qu'il pense, il me prend

td que je suis et consent à ^ouser Gilberte.

— C^st là justement ce qui m'étonne et autorise mes soupçons, insista l'iAule. S'A connaît votre passé, et il ne peut fignorer, comment souscrit-il à une alliance qui ne lin apporte ni la considération ni l'honneur?

— ^tSe lui apporte l'argent, ce dont il manque le plus.

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— L'argent n'est pas tout, Luc.

— Bah 1 il tient lieu de tout.

— Je plaindrais Gilberte si elle devait devenir la femme d'an homme qui pense ainsi.

— Vous m'avez cependant donné votre fille, belle-maman.

— Oui, nous nous sommes lourdement trompés, mon mari et moi« gémit M""* Regnard, et c'est parce que ma Thérèse a cruellement expié notre erreur que je veux épargner à Gilberte les conséquences d'une erreur pareille. Je vous le déclare, Luc, je m'opposerai de toutes mes forces à ce mariage. Votre marquis de Fosseose ne m'inspire que défiance. Un homme conune lui, s'il ne professait de bas sentiments, ne s'allierait pas à des gens comme nous.

— Sommes-nous donc des vagabonds? Vous oubliez que votre mari était président du tribunal d'Evreux, que son frère ètût le notaire le plus achalandé de cette ville, que vous-même, bellemaman, comptez dans votre famille des officiers, des magistrats.

— Je n'oublie aucun des miens ni ce qu'ils valaient. Mais n'est-ii pas à craindre que quelque chose dài rejailli sur Gilberte de la tache que vous avez mise sur votre nom? Et j'en reviens toojonrs & la même question : comment, ne connaissant pas Gilberte et n'ayant pas, par conséquent, l'excuse de l'amour, H. de Fosseose n'hésite-t-il pas & s'allier & un homme aussi notoirement taré que vous? Par ce consentement, il prouve qu'il est indigne d'esUme et je ne veux pas plus de lui pour ma petite-fille qu'elle n'en voudra elle-même quand elle saura ce que vous venez de m' apprendre.

— Ah 1 par exemple, je vous défends bien de le lui dire, s'écria Simonnet, je vous le défends.

L'aïeule ne répondit pas et, de nouveau, le silence succédai ses remontrances. Elles avaient exaspéré Simonnet. Mais il venait de constater une fois de plus que sa belle-mère était un roc contre lequel sa colère se briserait. Il eut assez d'empire sur lui pour se contenir et se donner le temps de recouvrer son sang-froid. Alors seulement, il reprit la parole et le fit d'un ton de bonhomie, comme A les durs reproches qu'il avait entendus ne l'offensaient pas.

— Avouez, belle- maman, que je vous donne un bel exemple de patience. Vous m'en avez dit de nddes et cependant je n'ai pas bronché. Tâchez donc d'être aussi calme que moi, sinon nous n'en sortirons pas. Voyons, qu'est-ce qui vous choque dans ce mariagef Le consentement qu'y donne M. de Fosseuse? Vous voyez là,^J6 vous comprends bien, l'effet d'un calcul peu honorable. Mon candidat vous apparaît comme un homme intéressé, cupide et^ venait qui ne cherche, en épousant Gilberte, qu'i redorer à tout^prix son blason et vous en concluez qu'il est indigne d'elle. Est-ce^bien cda?

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— Ooit c est bien cela, avoua M"** Regoard étonnée de voir son gendre poser ainsi la question, au lieu de s*y dérober.

— Je pourrais vous objecter, poursuivit*il, que beaucoup de mariages contractés dans ces conditions ont été parfaitement heureux. L^bomme apporte un beau nom, la femme une belle dot; il y a là un troc équitable. Je ne v(hs pas en quoi il vous blesse. Si vous le considérez comme contraire aux lois de la délicatesse, vous ne niarierez jamais votre petite-fille, car vous ne pourrez faire que sa dot n'attire tout autant que ses beaux yeux. Mais je renonce & vous en convaincre. J'accepte vos objections telles que vous les présentez, basées, dites- vous, sur mon indignité, sur celle du prétendant. Vous avez mauvaise opinion de M. de Fosseuse parce qu'il se déclare prêt, malgré le passé du père, & épouser la fille. Eh bien, d'un mot, je vais vous .rassurer. Ce jeune homme ne songeait pas & me demander la main de Gilberte. Maître de lui-même, il ne me l'eût jamais demandée. Mais une circonstance Ta mis à ma discrétion, pieds et poings liés, et j'ai exigé qu'il me la demandât.

— Vous avez exigé I répéta M""* Regnard stupéfaite.

— Absolument, et comme je le tiens, il a bien fallu qu'il cédât. Je vous étonne?...

— Rien de vous ne peut m'étonner, Luc. Quel piège avez-vous pu lui tendre, à ce malheureux, pour le contraindre à vous obéir?

Elle eût voulu le pousser à bout, le faire sortir des gonds^ qu'elle ne lui aurait pas parlé autrement. Mais il avait pris son parti des propos dont elle l'accablait, et sa réponse, une fois de plus, révéla sa résolution d'y opposer un calme imperturbable.

— Je n'ai pas tendu de piège. Je n'ai recouru qu'à des moyens licites, autorisés par les lois. M. de Fosseuse père avait été de son vivant administrateur d'une société financière tombée ensuite en déconfiture et déclarée en faillite. Un jugement du tribunal de commerce confirmé par un arrêt de la cour de Paris a rendu les administrateurs responsables du passif, et M. de Fosseuse s'est trouvé de ce chef débiteur d'une somme énorme, dix-huit cent mille francs environ. Quand on la lui a réclamée, il s'est dit hors d*état de payer et a opposé aux poursuites un jugement de séparation de biens, rendu au profit de sa femme. Le syndic en a été pour ses frais et, après avoir attendu des années et des années, il s'est décidé à vendre la créance aux enchères. Je me suis porté acquéreur et l'ai eue. C'est moi qui suis maintenant le créancier des Fosseuse.

— Mais, si le père n'a pu payer, ils ne paieront pas davantage, objecta M""* Regnard.

— Attendez, répliqua Simonnet. Je suis allé trouver la veuve et son fils et, après m'être assuré que je n'en tirerais pas un sou et

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«pie leur superbe château est le château de la misère; je lenr ai suggéré un bon moyen d'acquitter la dette du mort : j'ai parlé de -Gilberte, j'ai vanté ses mérites, j'ai exposé sa situation de fortune et j'sd dit au jeune homme : épousez-la, non seulement ce mariage vous enrichira et vous permettra de faire figure daas le monde, mis je déposerai dans la corbeille de mariage les titres de ma créance et vous ne me devrez phis rien que de la gratitude pour le cadeaa que je vous fais en vous donnant une femme accomplie. Voili toute l'affaire, belle-maman. Vous voyez qu'il rfy a pas die piège.

— Il y a tout au moins emploi de procédés peu délicats, observa gravement M"* Regnard, sans compter que je ne vois pas l'avantage que TOUS tirerez d'une telle alliaace.

-^ Vous ne le voyez pasl 11 est cependant bien dair. Je procure à ma fille un mari charmant; je la fais entrer dans une fanmDe honorable; en y entrant, elle devient marquise et m'ouvre à moi du même coup la plus brillante société. Quand on m'y verra, ceux qii afifectent aujourdliui de me mépriser me lécheront les pieds.

^- Et M. de Fosseuse a donné son consentement?

— Ohl ça n'a pas naarché tout seul, confessa son gendre. Ces gens-lâ sont pleins de préjugés ; ils sont vaniteux, très vaios Ae leur noblesse, la mère surtout. Ils ont d'abord repoussé ma proportion. Un Fosseuse, héritier d\ine maison qui remonte aui cndsades, épouser la fille d'un ancien avoué, d'un plébéien partisan de la république et qui l'a défendue à la tribune lorsqu'il était dépoté, a-t-on jamais vu pareille horreur? Tout, plutôt qu'une teUe mésalliance, m'ont-ils déclaré d'abord. Mais je suis têtu, j'ai lesu bon, j'sd menacé, je leur ai prouvé que je pouvais tes étrangler. Finalement, j'ai emporté le morceau ; mais il y a fallu trois séances, doraat lesquelles j'û assisté à un véritable débordement de récriminatioitô, de supplications et de larmes. Enfin, c'est fait, ajouta Simonoet en finissant. Je suis maître de la place. Les vaincus se sont réagit et, dès demain, M. le marquis de Fosseuse nous fera rhonneor it venir passer la journée avec nous.

— Et vous croyez qu'un tel mariage peut assnrer le bonbeorde CKlberte? demanda encore M** Regnard?

— Pourquoi ne ^assurerai^il pas?

— Parce que si M. de Fosseuse est un hotnme de cosur, il b'<*' bliera jamais à quels moyens vous avez recouru pour le contraindre à épouser votre fille. Il verra toujours en elle votre complice et w pourra l'aimer.

Simonnet accueillit cette réflexion par un éclat de lire.

— Des mots, beHe-manaan, rien que des mois, s'écria-i-il * Ciompiez-vous donc pour rien la jeunesse du mari, le channe de

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Gilberte? L'amour se mettra bien vite de la partie* les enfaiit» viendront. Je voua attends à Tannée prochaine. Je triompherai alors, car vous vous unirez tons pour me remercier de ce que voua U&mez aujourd'hui. En attendant, yoici ce que j'exige de tous et de Gilberte, c'est que vous Cassiez à mon candidat l'accueil qu'il mérite. Je ne veux ni méchante humeur, ni mauvaise grâce, ni parti-pris. Je suis le maître, je tiens à ce mariage, il faut qu'il se fasse et j'entends que vous, belle-maman, me secondiez. Vous avez de l'influence sur votre petite-fille. Personne ne peut, mieux que vous, la disposer à m'obéir et c'est vous, plus encore qu'elle, que je rendrais responsable de sa résistance.

La voix de Simonnet avait revêtu plus de dureté en formulant sa volonté. Ce n'était plus le même homme que- tout à Theure. Le despote qu'il avait toujours été r^>araissait en lui et rappelait à l'aïeule consternée qu'il ne reculerait devant aucuitô extrémité pour arriver à ses fins. Du reste, ils n'avsdent plus rien à se dire et il sortit sans attendre que M"^ Regnard lui eût répondu.

Tandis que Sunonnet dévoilait ses projets à sa belle-mère avec le cynisme dont elle avait recueilli, depuis plus de vingt ans, maints témoignages dans ses actes et dans ses paroles, Gilberte, assise au fond du jardin, s'abandonnait aux réflexions que la nouvelle inattendue apportée par son père lui suggérait.

Tout à l'heure, m quittant brusquement le salon sans vouloir rien entendre, elle avait cédé à une poussée de révolte. Ce n'est pas qu'elle trouvât mauvais que son père eût songé à la marier. On ne s'ofiense pas d'une preuve de sollicitude. Mais encore faut-il qu'elle apparaisse dictée par l'affection, et non par des vues intéressées. Oc Gilberte ne comprenait que trop qu'en lui choisissant \m mari, son père avait songé moins à elle qu'à lui-même.

Son choix s'était porté sur M. de Fosseuse, non parce que ce jeune homme réunissait tontes les conditions qu'un chef de famille est en droit d'exiger de son gendre, mus parce que cette alliance flattait son orgueil, facilitait ses visées ambitieuses. Le bonheur de sa fiUe n'entrait pour rien dans les raisons par lesquelles il s'était déterminé. Des considérations personnelles avaient seules décidé^ de sa conduite. C'était assez pour que Gilberte refusât de courber la tftte sous une volonté qu'elle jugeait tyrannique et déraisonnable. , Hais ce qui surtout favait offensée et la disposait â la résistance, c'était la prétention émise par son père de lui imposa un

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époux, sans l'avoir même consultée à l'effet de savoir si cet époax pouvait lui plaire. Qu'il n'eût pas craint de la traiter avec une telle désinvolture, comme si elle eût été une petite fille, c'est de cela surtout qu'elle ne revenait pas. Une demi-heure encore après ravoir quitté, elle se demandait si elle lui avait assez énergiquement montré qu'elle ne souscrirait à son choix qu'autant que Tobjet de ce choix serait, par ses qualités, conforme à l'idéal qu'elle s'était fait de l'homme dont elle porterait le nom.

A force de se rappeler en quels termes elle le lui avait déclaré, elle se rassura. En se rassurant, son cœur et son esprit s' ouvrirai à l'apaisement, son indignation passagère s'amortit. De ce qu'elle venait d'entendre, elle ne conserva bientôt d'autre souvenir que celui qui lui prouvait qu'il dépendait d*elle, et d'elle seule, de voir sa triste vie se métamorphoser par le mariage.

Prisonnière depuis l'enfance dans cette maison d'où elle n'était jamais sortie, subissant avec impatience le joug du despotisme paternel, dont la tendresse de sa grand-mère n'atténuait qu'imparfaitement les rigueurs, elle en avait trop appris sur le pa^ de son père, sur le martyre de sa mère, victime comme elle et bien plus à plaindre qu'elle, pour n'être pas plus disposée & le craindre qu'à le chérir; toujours en défiance contre lui et autorisée par trop de preuves à le soupçonner de s'enrichir par des moyens dèshonuètes, il y avait beau temps qu'elle aspirait à la délivrance, n'ignorant pas, d'sdlleurs, qu'elle ne se déroberait & cette tutelle torturante qu'en se mariant, ou, si elle ne se mariait pas, que lorsqu'elle atteindrait sa majorité. C'est entre ces deux espoirs qu'elle vivût depuis que sa raison, précocement mûrie par le malheur, lui permettait de comprendre et de juger ce qui se passait autour d*eUe.

Lequel se réaliserait le premier? Trouverait-elle un mari avant d'être majeure? Deviendrait-elle majeure avant d'être mariée? C'était le secret de Favenir. Elle attendait qu'il se dévoilât, et souvent elle trouvait qu'il tardait à se dévoiler. Mais ses résolutions étaient prises. Le jour où soit par ur\ mariage selon son cœur, smt par sa majorité légale, elle jouirait de sa liberté, elle quitterait la maison de son père en emmenant sa grand-mère, dont elle ne voulait pas se séparer, et ce jour-là, incessamment appelé, ardemment souhaité, serait un jour de bonheur.

Au moment où s'ouvre ce récit, six mois seulement la séparaient de cette échéance. Elle en était alors à la moitié de sa viugt et unième année. Elle n'avait plus longtemps à patienter. A défaut du mari qui n'était pas encore apparu, la liberté s'approchait sous une autre forme, non seulement la liberté, mais aussi la richesse, puisqu'elle aurait en même temps la libre possession de l'héritage

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de l'oncle Regnard, qui lui était comme tombé du ciel quand encore elle jouait avec les dentelles de son berceau.

Sa grand-mère, qui avait été son éducatrice, une éducatrice admirable, avait mis en son âme trop de hauts et nobles sentiments pour qu'elle se proposât de tirer de cette richesse ni de sa liberté des jouissances basses ou frivoles. Elle en userait pour se prodiguer en bienfaits envers ceux qui souffrent, pour venir en aide aux déshérités, se donner la joie de les soulager et réparer, dans la mesure où elle le pourrait, le mal qu^elle soupçonnait son père d'avoir fait. Pour se distraire de ces graves occupations, elle aurait, si elle était mariée, les devoirs et les joies du foyer, et si son célibat se prolongeait, l'étude, le culte des arts qu'elle n'avait cessé d'aimer. Elle s'abandonnerait, en un mot, à toutes les aspirations naturelles de son esprit et de son cœur, que sa grand-mère s'était efforcée de développer et que son père semblait, tant il les encourageait peu, avoir pris à cœur de contenir et d'étouffer, en la tenant enfermée comme à plaisir dans une vie terre à terre, sans horizon et sans idéal.

C'est en ces drconstances que la proposition inattendue qu'elle venait de recevoir lui apportsdt à l'improviste, plus tôt qu'elle n'eût osé l'espérer, la possibilité de secouer le joug dont elle était lasse. En l'état d'âme où elle se trouvait, elle eût donc accueilli cette proposition avec joie si son père ne l'eût rendue déplaisante en l'accompagnant d'exigences que le souci de son bonheur, non moins que celui de sa dignité, défendait à Gilberte de subir.

Elle était trop indépendante, elle se faisait surtout une idée trop particulière et trop personnelle des conditions du bonheur dans le mariage pour se marier contrainte et forcée. Avant de donner son consentement, elle voulait acquérir la certitude que l'homme qu'on lui présentait professait des opinions et des croyances pareilles aux siennes, qu'elle pourrait l'aimer et être heureuse avec lui. Elle voulait, en un mot, le connaître. Elle n'avait pas dit autre chose à son père, et en se. rappelant qu'il s'en étidt irrité, elle sentait s'accroître ses défiances. Dans cette irritation qu'aucune de ses paroles n'avait justifiée, elle voyait une preuve de l'indignité du prétendant. S'il eût été tel qu'elle le souhaitait, son père, au lieu de s'emporter, n'aurait pas manqué de lui en donner l'assurance et de discuter paisiblement avec elle le pour et le contre du mariage qu'il avait en vue. En tentant d'imposer son protégé, il l'avait rendu inacceptable.

Que ce jeune homme fût noble et marquis, qu'il descendit d'une race illustre, cela importait peu à Gilberte. Il est même vrai que loiu d'être attirée vers lui par son titre et son nom, elle inclinait 25 FivRixii 1904. 44

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pltct6t à les consid^r comme an empêchement. Jamais, dans se& rêves d'avenir, elle ne s'étatt vae si haut placée. Les sommets sociaux dont l'accès lai était offert, elle n'avait jamais songé à les gravir et à y briller. Née dans an mîKen modeste, n^ayant pas connu les satisfactions d'une grande existence et la sienne, m dépit de sa fortune, s'ëtant toujours maintenue dans le même caàre que celle de ses parents, elle entendait continuer à vivre ainsi qulls avaient vécu. Le bonheur consistadt à ses yeux & ne rien demander au monde, à n'en rien attendre, à ne frayer avec loi que dans la mesure où son état social l'exigerait et i ne rien souhaiter au delà des joies d'un foyer embelK par la réciprocité de l'amour et de la confiance.

Si Luc Simonnet avait cru séduire sa fille par l'étalage des titres nobifiaires de l'honune auquel il prétendait l'unir, il s'était lourdement trompé. Sa manœwre avait eu pour seule conséquence de suggérer à sa fille cette question qu'elle ne cessait de se poser :

a Pourquoi le marquis de Fosseuse désire-t-il épouser l'humble fille que je suis si ce tfest pour s'enrichir en l'épousant? C'est ma dot qui l'attire et non ma personne, puiaqu'îl ne m*a jamais vue et qu'il ignore si je suis laide ou jolie, si je possède quelques quafités ou si je n'ai que des défauts. »

Kt c'en était assez pour la disposer & répondre par un refus immédiat, net et formel, à la recherche dont elle était l'c^jet.

Elle comprenait cependant la nécessité de ne pas céder à cette déposition, de ne pas écarter sur-le-champ, par une fin de non recevoir, Toffre de son père. Elle lui devait d'examiner cette offre, de recevoir M. de Fosseuse sll se présentait et de Fétudî» sans parti-pris. II se pouvait après tout qu'il fût honnête homme. Il se pouvait aussi qu'il possédât ces dons d'esprit et de cœor qu'une jeune fille élevée comme elle a le droit d'exiger du compagnon de sa vie. (Teùt été une injustice de lui faire expier, en le repoussant avant de te connaître, la sottise et la maladresse de son avocat. Gilberte considérait comme un devoir d'équité de ne se prononcer qu'après Tavoir vu et s'être entretenue avec lui.

C'est à cette conclusion que ses raisonnements la conduisirent rt^u'elle se fixa, sous l'influence d'un double motif. Elle ne voulaat pifô exaspérer son père en lui résistant sans avoir une bonne raison i hii objecter, et d'autre part, puisque l'occasion s^oITrait à elle de conquérir dès maintenant sa liberté, sans attendre d'être BEtajeore, il était sage de ne pas la laisser fuir avant de s^être assurée â, oai oo non, elle en pouvait profiter. Elle prit ce parti avee la netteté qu'elle apportait en toutes choses et quand elle y fcit résolue, eBe

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revint aa salon afin de communiquer à son père sa d^aîon. Hais elle ne l'y trouva pas. Sa grand-mère était seule.

— M(m fèrB n'est pas 1&7 lui demanda-t-elle.

— Il vient de me quitter, répondit M""* Regnard. Je pençe qu'il est dans sa chambre.

— le vais l'y rejoindre, reprit Gilberte.

— Tu as à lui parler? ^

— Je veux lui dire, ou plutôt lui répéter, car je le lui aï déjà dit, que je suis prête à écouter IL de Fosseuse, que je le recevrai avec le sincère désir de l'épouser s'il me platt et si je lui plais.

— Pourquoi raiouveler cette déclaration? fit vivement Taieale surprise.

— Afin d'apaiser l'irritation dont vous avez été témoin, grandmère. Elle s'apaisera sans doute lorsque mon père se sera convaincu que je ne lui résiste pas sans raison et que je ne veux autre chose qu'être éclairée avant de me décider.

— Pour t'édairer, tu n'as pas besoin d'attendre, ma chère «nfant. i'ai €ausé avec ton père et j'en sais assez maintenant pour te mettre à même de prononcer.

— Sans que j'ade vu H. de Fosseuse? s'écria Gilberte, sans que j'aie causé avec lui et me ^is rendu compte de ce qu'il vaut tant par l'inteUigence que par le cœur?

— Il ne s'agit pas en ce moment de savoir ce qu'il vaut, mais d'examiner si, quelle que soit sa valeur morale, tu peux l'épouger dans les conditions où ton père te le présente; s'il est de ta dignité de te donner vis4i-vis de lui un râle de complice en une circonstance où il n'est que trop prouvé qu'on lui a fait violence pour k contraindre à demander ta main. Voilà la question qui prime toijUies les autres, affirma M""* Regnard, celle qu'il y a lieu de résoudre d'abord.

— Je ne vohs comprends pas, grand-mère.

— Eooutie-moi ^ (u vas jue comprendre. Ce jeune homme qui^ Toîci huit jours, ne soupçonnait pas ton existence, n'a pu concevoir la pensée de t'épouser. C'est ton père, dont il est le débiteur en qualité d'héritier du sien, qui la lui a insinuée comme un moyeo de se libérer et d'acquitter sa dette. U a protesté, soutenu par sa mère, contre cet odieux marché. Mais, ton père le menaçant d'exercé avec rigueur ses droits de créancier, le malheureux a cédé pour éviter des poursuites judiciaires qui auraient étalé sa détresse au grand jour. Ton père t'a imposée à lui comme il IpréteiMi te l'imposer à toi. Juge, ma pauvre chérie, si tu peux agnéer sa d^nande aliurs qu'il la fait oontre son gré.

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La pâleur de Gilberte témoignait de Findignation qui subitement l'agitait.

— Est-ce la vérité que vous me dites là, grand-mère? interrogea-telle d'une voix qui tremblait.

— C'est la vérité, affirma l'aïeule. Je te la répète telle qae ]e l'ai entendue tout à l'heure sortir de la bouche de ton père. Malheureusement, je n'invente rien.

— Alors, je ne veux plus entendre parler de ce mariage. Elle fsdsait mine de sortir. Sa grand-mère la retint.

— Attends, ma fille, ne te hâte pas de signifier ta résolution. Elle mettrait ton père en fureur. Mieux vaut ruser et, comme tu le disais, feindre d'être disposée à obéir si ce jeune homme parvient à te plaire. Cette attitude nous fera gagner du temps et ta soumission apparente nous permettra d'aviser aux moyens de déjouer des projets auxquels ta conscience te défend de te prêter.

— Mais à quoi bon feindre aujourd'hui de me soumettre, puisque l'heure viendra vite où je devrai me révolter ? •

— Il n'est pas sûr que tu sois obligée d'en arriver là. M, François de Fosseuse, invité par ton père à nous venir voir, est annoncé pour demain. S'il est, comme je l'espère, un homme délicat et loyal, il te sera aisé de t'expliquer avec lui et je serais bien surprise si, en vous concertant, vous ne trouviez pas un biais pour rendre votre mariage impossible sans que ton père t'accuse de l'avoir fait échoue r.

— Oui, vous avez raison, avoua Gilberte. Peut-être, vaut-il mieux que je me résigne en apparence jusqu'au moment où, nûse au courant des véritables dispositions de M. de Fosseuse, je serai mieux en état de voir quelles armes je dois employer pour me défendre.

Elle ne songeait plus msdntenant à s'éloigner pour aller retrouver son père. Elle redoutait plutôt de se trouver en sa présence. Elle le savait irritable à l'excès et tenace; elle jugeait inutile de s'exposer à le heurter en discutant avec lui. 11 lui semblait d'ailleurs que sa grand-mère ne lui en avait pas assez dit sur les intrigues imaginées par Simonnet afin d'obliger le fils de son débiteur à s'allier à sa famille. Elle voulait en savoir davantage et ne tarda pas à la presser de questions. M"* Regnard n'avait rien à lui taire et lui révéla tout ce qu'elle-même avait appris par son gendre, c'est-àdire les malheurs de cette a Banque de Navarre », au service de laquelle M. de Fosseuse, le père, s'était ruiné, la crise qui avait suivi cette débâcle et le parti qu'avait tenté d'en tirer Simonnet. ' Ces révélations consternaient Gilberte en lui fournissant des preuves nouvelles de l'indélicatesse de son père. Elle avait beau ne

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plus conserver, depuis longtemps, des Ululons sur lui, elle ne ressentait pas moins à cette heure un réel déchirement de cœur à constater que, si sévèrement qu'elle Teût déjà jugé, elle ne l'avait pas jugé avec assez de sévérité.

— Nous sommes bien malheureuses, grand-mère chérie, fit-elle d'un accent navré, quand l'aïeule eut épuisé ses confidences.

Elle s'était agenouillée devant elle et lui tenant les mains, les pressant contre son front, elle pleurait en silence.

— Il faut se résigner, mon enfant, murmura M""* Regnard.

— La résignation n'est pas toujours facile quand on n'a pas mérité le mal qu'on endure. Enfin, nous n'en avons plus pour longtemps à subir ce supplice. Dans six mois, je serai majeure et alors. . .

Elle ne put achever sa phrase. Dans la pièce qui précédait le salon, un bruit de pas se faisait entendre.

— Ton père, fit vivement M"* Regnard en s'arrachant à l'étreinte de sa petite-fille.

Gilberte fut debout aussitôt. Son visage animé par la violence des sentiments qu'elle venait d'exprimer recouvra sa physionomie habituelle, faite de mélancolie et de gravité.

Celui de Simonnet, lorsqu'il apparut au seuil du salon, ne portait plus trace de son emportement de tout à l'heure. Il ne respirait que bonne humeur. Pendant les quelques instants qu'il venait de passer seul en face de lui-même, le père de Gilberte avait réfléchi. Il s'était reproché de n'avoir pas su contenir sa colère. En la manifestant, il avait commis une insigne maladresse. Il savait par expérience que sa fille n'était pas de celles qui se Isdssent effrayer par des violences et qu'on mate en les menaçant. Sans doute, serait-ce plus sage d'user de douceur et de lui accorder le dëlû qu'elle demandsdt. Il serait toujours temps de recourir à d'autres moyens si, ce délai expiré, elle refusait son consentement. Décidé à patienter, il revenait afin de réparer sa sottise.

— Te voilà, mauvaise tête, dit-il en s'approchant de Gilberte, un sourire sur les lèvres et d'un ton qui excluait toute intention de contrainte. Seras-tu maintenant plus raisonnable que tout à l'heure 7 Comprendras-tu que je ne veux que ton bonheur et que ma proposition ne mérite pas qu'on l'écarté sans y regarder?

— Je ne refuse pas de l'examiner, répondit Gilberte. A la manière dont vous me l'avez faite, j'ai cru comprendre que vous me contestiez ce droit d'examen et que vous vouliez m'arracber un consentement immédiat. Il se peut que ma réponse se soit ressentie de l'interprétation que je donnais à vos paroles. Biais, avant de vous répondre ainsi, je vous avais déclaré que j'étais prête à recevoir votre protégé.

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— Alors, nmn^sommes d'accord» répliqua Simonnet'; le tofit «et de ^entendre. Tu yems^ demain, Fnmçois de Fosseuse. Th fe jugeras et si ce a'^t pas assez d'une seide nsite povr te le faire voir tel qu'il est, il reviendra. Prends ton temps, f e suis trop sûr de l'tqHmon que tu te feras de lui pour ne pas me prMeri ton dèâr.

Gilberte ne ^attendait pas à voir ison père ccmdescendre ausBi facflement à ssl volonté, et sa surprise, en l'écoatant, égaUdt sa satisfaction.

(( La fermeté est donc bonne à quelque chose, pensait-c^e. Tout à l'beure, H m'a parie conmie «m despote et le \«!là maintenant détenu souple oomme un gant. »

Malgré tout, elle n'en restût pas moins en défiance. Be loogoes années de vie commune et ^es confidences de sa grand-mère toi avaient appris à connaître le triste personne^ à qui elle devût éTëtre au monde. Tant de fols, elle l'avait vu tortueux et dissinnilé, rusant bassement pour réussir dans ses entreprises, qu'elle ne pouvait se tromper au (Rangement qui s'étoit opéré «i lui. Hle y devinait une de ces comédies dont il était contumier. Assurément, il cachait de méchants desseins qui ëdateraîent à leur heure. EBe devait donc se tenir en garde et s'y tint, non sans s'inquiéter de oe qui arriverait lorsqu'elle déclarerait qu'elle ne vouWt pas épouser M. de Posseuse, car die était fermement résolue à ne pai Fépouser, maintenant que les révélations de sa grand-n^ Inî avaient appris la vérité.

•Quant à Simonnet, pour qm Pâme de sa fille ©tait un !ivre fermé, il ne vît rien de ce qui s'y passait en ce moment Satîsfidt de son apparente -docifité, il considérait comme une victoire d'avoîr obtenu qu'elle reçût son protégé. H croyait Françœs de Fosseuse déftwô- ▼ement résigné à devenir son gendre et comptait sur sa jemesse, son -flégance et son esprit pour vaincre la résistance de CStt)erte, comme il comptât sur les beaux yeux de ceîle-d ert surtout sur sa dot pour le séduire lui-Tnême.

Tdle fut sa conviction 4 cet égard qu'il ne douta plus du succès. Maïs î! évita d'en triompher à l'avance. Il se contenta de louer CSlberte de sa sounnssion et de remercier sabèlle-m6re,4rinflBence de laquelle il attribuait ce mirade.

— Maintenant que nous voilà d'accord, fit-îl, 11 y a Eeu de ô'-occuper de la journée de demstin. Gomme je vous Tai dit, bellemamaEn, et conmie je te le (fis à toi, ma fiHe, je tiens à ce que la réception que nous ferons à M. de FœseiKe ne "lacisse rien à désirer. L'express du matin nous ramènera de Paris oè il est venu pour s'entendre définitivement avec moî. J'irai le cherdher à la gare de Vemon. J'ai loué à cet eflFet la calèche de Dubosc, en lui recom-

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mandant de £EÛre mettre au cocher sa gpraBde livrée. J'ai ^a 1^ deyaux^ ils aonl superbes. Nous sereos ici vers dix heures. Je ¥ous présenterai le viâteur. Mesdames, et j'espère que ¥0U3 kl réserverez toutes vos grâcea. Après une ceuTeffsatioa gteérale, je trouerai un prétexte pour laisser Gilberte eu tète-4 tète avec lui. Cette première entrevue pourra durer près de deux heures; c'est plus qu'il n'en faut pour appr^idre i se connatùre. A midi, on déjeunera. Je n'ai pas beseîn d'ajouter qu'il faudra mettre les petits plats dans les grands, des fleurs partout, étaler toute l'argeaterie, notre plus beau linge. J'ai demandé à Rouen deux maîtres d'hâteL Quant au meau, fen fais mon afibife; mes ctfdr^ sont dcnnés, on peut s'en fier à moi. Notre amtvive nous quittera dans l'après-midi peur rentrer à Rouen eb sa mère l'attendra avec la très naturelle impar tience de savoir ce qu'il pense de sa fiancée. Gilberte et moi le ramènerons à la gare. Voilà le prograoraie. L'approuvez- vous 7

En couronnant par c^te question l'exposé de sm préparatifs, Simonnet laissa tomber sur sa belle-mère et sur sa fille un regard satisfait, qui soUidtait des louanges. Gilberte ne répondit pas. liais elle dot se contenir pour disâmuler le mépris qu'excitait en elle f annoifece de la mise en scène vaniteuse & laqudle allait donner lien la visite attendue. Moins maîtresse de ses impressions, 11°"* Regnard y donna carrière.

— Pourquoi ce faste inaccoutumé, Luc? demanda-t-elle. Est-ii Béceasaire, en recevant votre viâteur, de lui jeter de la poudre aux jeux? Ne serait-îl pas plus sage ^ plus digne de lui montrer notre existence dans son orduiaîre simpHciLé? Des maîtres d'hâtel dont vous n'avez pas l'habitude, une calèche à deux chevaux quand vous TOUS servez d'ordinaire d'un cabriolet, un cocher en livrée quand T€ma vous contentez toujours d'un conducteur en vareuse, à quoi bon? Montrez-nous donc tel que nous sommes et ne vous exposez pas & prêter à rire en jouant au bourgeois gentilhomme.^

Ces propos railleurs, que Gilberte n'eût osé se p^mettre mais qne ks cheveux blancs de sa grand-mère autorisaient, {nquèreot au vif Simonnet

— Trêve de moqueries, belle-maman, s'écris^t-il mécontenL Je sais ce que je faîe. Il importe de prouver à M. de Fosseuse, dès sa première visite, chez nous, que notre manière de vivre ne diffère pas de la sienne autant qu'il pourrait le croire, et que^ quoique n'ttuit pas noblee, nous ne reodMS pas devant les frais d'une grande eifistence.

— Quand vous hii aurez, fioumi cette prewe, vous en estimeraTiHl davantage?

— Peutrètre. Est tous, cas,, il le nous prendra, p» pour des

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grigous. Ce n'est pas à lui, d'ailleurs, de se faire à nos habitudes, mais à nous de nous faire aux siennes ; et vous devez bien penser que lorsqu'il sera mon gendre et Gilberte marquise, il y aura ici des changements. Ce sera l'occasion de se rappeler qu'il entre tous les ans, dans cette maison, plus de deux cent mille francs de rente, et d'en jouir un peu plus que nous ne l'avons fait jusqu'à présent.

— Alors, vous en jouirez seul, Luc, déclara l'aïeule, car je ne me prêterai pas à vos métamorphoses. J'entends continuer à vivre comme j'ai toujours vécu.

Simonnet ne marqua que par un geste l'opinion qu'il se faisait d'une femme capable de tenir un pareil langage, et ce geste significatif ne fut souligné d'aucune parole. Maintenant, chacun se taisait, et bientôt ce silence devint assez embarrassant pour que Simonnet souhaitât d'y couper court.

— Ainsi, tout est bien convenu, fit il. Vous connaissez mes intentions. Mesdames. J'espère que vous daignerez vous y conformer.

Et, s'adressant à Gilberte, il ajouta :

— Quant à toi, petite, je t'engage à te faire belle et à ne pas nous marchander tes agréments. A ton âge, il suffit, pour être jolie, de vouloir l'être. Tu plairas à ton fiancé si tu veux lui plsdre, et il faut que tu lui plaises.

L'insistance de Simonnet n'aurait pas eu raison du mutisme de Gilberte si elle n'eût craint d'offenser son père en affectant de ne pas lui répondre. Mais il n'entrait pas dans ses desseins d'entrer en guerre. Il était même nécessaire qu'il ne pût la soupçonner de nouveau d'an parti- pris et qu'il crût à la sincérité de sa soumission. Ayant à coBur de l'en convaincre, elle répondit :

— Je ferai tout ce qui dépendra de moi, mon père, pour que, si ce mariage n'a pas lieu, vous ne puissiez m'accuser de l'avoir fait échouer.

Il n'attendait pas mieux que cette promesse et s'en contenta, quoiqu'il ne la trouvât pas assez catégorique. Pendant le dîner qu'on avait annoncé au cours de cet entretien, il évita de revenir sur un sujet qu il considérait comme épuisé. 11 ne fut question ni de M. de Fosseuse ni de sa visite, bien qu'en réalité les trois personnes réunies autour de la table ne pensassent pas à autre chose. Il n'en paria pas davantage après le repas. Il voulait laisser fructifier ses avertissements et les laisser aussi produire leur effet. Dans ce but, et pour n'être pas tenté de rouvrir le débat, il abrégea la veillée et rentra dans sa chambre bien avant l'heure où, ordinairement, il se couchait. Gilberte imita son exemple après avoir mis sa grand-mère au lit ainsi qu'elle le faisait tous les soirs.

La nuit ne lui apporta ni l'apaisement ni le sommeil. Certes, dans

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ce qu'elle avait appris depuis le retour de son père, tout était pour la troubler, Fémouvoir, la tenir éveillée, et, par dessus tout, la preuve désormais acquise qu'elle était, aux mains de Simonnet, un instrument de fortune, un marchepied pour ses ambitions; mais, ce qui plus encore contribuait à accroître son agitation, c'était la visite annoncée pour le lendemain. Que lui dirait- elle, à ce jeune homme, quand elle se trouverait seule avec lui? Dans quelles dispositions, lui-même, vîendrait-il à ce rendez -vous 7 Ayant vu clair dans le jeu du père, n'avait-il pas été déjà tenté de considérer la fille comme la complice de ces vils calculs? Aurait-elle à se défendre contre ses soupçons? Et si, d'aventure, il arrivait déddé à se prêter à un mariage qui, après tout, devait l'enrichir, est-ce de ses efforts pour la séduire, alors qu'il la mépriserait, qu'elle aurait & se préserver?

Et cette question en engendrait une autre maintenant suggérée k Gilberte par la perspective d'un danger que, d'abord, elle n'avait pas entrevu. Que deviendrait-elle si elle plaisait à M. de Fosseuse et si le malheur voulait qu'elle découvrît en lui les qualités et les agréments qui captivent les jeunes filles? Aurait-elle la douleur d'être contrainte de le refuser alors que, en toute autre circonstance, elle se fût empressée de l'agréer? N'était-ce pas trop certain que, fùt-il le plus noble, le plus charmant, le plus attirant des hommes, le plus digne de devenir son mari, le mieux fait pour assurer son bonheur, parvînt-elle à se l'attacher dès leur première rencontre, à se faire aimer de lui, & l'aimer, elle ne pouvait consentir à l'épouser, étant trop loyale pour s'associer à une mauvaise action, et trop fière aussi pour s'exposer à ce qu'un jour cet époux qu'elle devrait à un piège lui reprochât d'en avoir été volontairement l'appât. Ainsi, dans cette âme pure, se succédèrent, durant cette nuit d'insomnie et de fièvre, des inquiétudes, des appréhensions, des tourments qui la livraient à un dé^rroi martyrisant et cruel. Elle en était réduite à souhaiter que ce protégé de son père, dont elle attendait la visite, la considérât comme une ennemie, ne possédât aucun de ces dons qui exercent sur les jeunes cœurs un empire irrésistible et les ouvrent à l'amour. A cette heure, si proche de répreuve qu'elle était tenue de subir, on aurait pu la comparer, tant son accablement évoquait cette vieille image, à une épave battue d^ flots si la volonté d'accomplir son devoir, quelque douloureux qu'il pût être, n'eût été, malgré tout, assez énergique et assez forte pour dominer l'orage intérieur contre lequel elle luttait.

Ernest DAUDFr*

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