‹ Le corrupteurChapitre 18 sur 115 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

LE GÉNIE et LA CENSURE.

LE GÉNIE

J'entre , moi , malgré vos consignes , et je fais passer tout ce qui me plaît , malgré vos douanes. Le Bon Sens est plus retenu ^ il s'arrête en bas et vous regarde en silence : mais il crève de colère , je vous en avertis, et il m'a chargé de casser les vitres.

LA CENSURE

Tout beau ! n'affrontez pas ainsi une autorité constituée , monsieur le Génie , tout Génie que vous êtes.

LE GÉNIE

Constituée ? vous ! en quoi ? et par qui ? Vous défendiez de citer les rois sous votre démagogie ; et vous défendez de citer les citoyens sous votre oligarchie ! Vous n'êtes qu'une créature temporaire , accidentelle , sans nul caractère de fixité. Vous ressemblez à ces bizarres chimères que j'ai livrées jadis à mon Aristophane , à mon Lucien , à Dante et à Rabelais.

LA CENSURE

Allons! ne vous courroucezpas,monsieur le Génie; les exceptions sont pour vous seul : votre prérogative est de traiter directement avec les puissances supérieures , et je vous dispense d'avoir affaire à la canaille de mes douaniers.

LE GÉNIE

De quel outil jouez-vous là entre vos doigts ?

LA CENSURE

De mes petits ciseaux, par habitude.

LE GÉNIE

N'avez-vous pas honte de les tenir devant moi .*'

xxvifj DAME CENSURE,

LA CENSURE

, Pas plus que je n'en aurais en face d'Euripide , de Racine , Voltaire, ou Jean- Jacques , s'ils passaient par ma porte. D'ailleurs, il faut que je me serve de mes instrumens pour votre bien.

LE GÉNIE

Comment donc?

LA CENSURE

Trop d'impétuosité , de fougue , un excès de virulence , vous nuisent, et je dois réprimer les chaleurs de votre tempérament.

LE GÉNIE

Les muses s'en plaignent-elles ?

LA CENSURE

Elles vous passent des licences extraordinaires.

LE GÉNIE

Dites des libertés naturelles.

LA CENSURE

Je les condamne.

LE GÉNIE

Oli ! bégueule! Voudriez-vous, espérez-vous me réduire à voire froid régime ?

LA CENSURE

Non, vous en serez quitte pour une très-petite opération.

LE GÉNIE

Une opération !.... Laquelle, je vous prie ?

LA CENSURE

Tene2, je veux seulement vous couper....

LE GÉNIE

Me couper !.... Quoi ? je ne veux pas qu'on me coupe rien.

LA CENSURE

Oh! je ne vous éterai que peu de chose....

LE GÉNIE

Qu'en savez-vous ?.... Père de Sophocle, père de Corneille, je n'ai que ce qu'il faut pour faire île bonnes tragédies.

TRAGI-COMÉDIE. xxix

LA CENSURE

Patience ! je vous couperai seulement le. .-

LE GÉNIE

Le ?.... Qu'est-ce?

LA CENSURE

Hé , là là! ne vous fâchez pas; il faut absolument que je vous coupe le....

LE GÉNIE

Le quoi ?.... Diantre, que de façons ! la réticence est fort indécente.

LA CENSURE

C'est vous qui la prolongez, comme Agnès qui n'ose dire à son tuteur ce qu'on lui a pris. Quelle basse équivoque naît de vos interruptions ! Fi , monsieur, fi ! vous imitez les saletés de Molière ; vous parles aussi grossièrement que lui. Je n'ai simplement la volonté de vous couper que le toupet ; le génie a toujours trop de toupet.

LE GÉNIE

Passe pour le toupet ! Il repousse.

LA CENSURE

Baissez donc le front.

LEGÉNIE.

Qui ? moi!.... Si tu m'approches, je te tue.

LA CENSURE

Eh ! comment ?

LE GÉNIE

D'un seul mot de mes lèvres. Oui , dusse- je avoir le toupet de Sarason , je le garde, et ma force échappe à tous les ciseaux d'une rusée Dalila, plus perfide que la Juive des cantiques.

LA CENSURE

Va donc , secoue ta crinière de lion déchaîné.

LE GÉNIE

Bonne nuit! demandez à mes deux maîtresses, Thalie et Mdpomène, si leur pudeur exige qu'on me coupe quelque chose. Je rougirais qu'elles m'aperçussent chez vous, et je pars.

XXX DAME CENSURE

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