Twelfth Night
rament, ni de théories. Il goûtait la « sensibilité », une sensibilité prête aux larmes même, mais il était réfractaire à une manifestation de l’attendrissement aussi sombre que la mélancolie. Il y opposait sa moquerie toujours prête. A propos . de son attitude à Parthénizza, nous avons noté combien elle était éloignée de celle de Lamartine à Naples par exemple : tandis que Lamartine laisse flotter son âme, presque dépourvue de conscience individuelle, à travers le paysage, Ligne se ressaisit au contraire et s'oppose au décor. Il éprouve dans ses idées la même « clarté qu’au ciel et sur l’onde ». L'expression est du temps, mais ce sentiment de netteté est bien contraire au « vague » des Romantiques. Il est vrai qu’il prononce, à la façon de Chateaubriand, devant les vestiges de la campagne romaine, des paroles solennelles sur les ruines du vieux Cherson, qu’il rêve d’un objet « céleste » comme Chateaubriand de Cynthie. Mais son émotion est précisément motivée, et cet objet céleste a un corps, un nom; lui-même le sent bien : « Je pleure sans être triste, dit-il, mais hélas! peut-être que je le suis. >» Admettre que sa tristesse ne repose sur aucun faitne lui vient guère à l’idée.
Sa sociabilité, autant que son optimisme, le tiennent à l'écart de l'humeur noire des Romantiques; ses goûts sont aussi bien différents. Il n’aimait pas la solitude. Il ne pouvait même pas supporter la présence d’un désert en peinture et ce fut la raison pour laquelle il se débarrassa d’un Salvator Rosa. Se trouvait-il transporté lui-même dans ces déserts ? Il les peuplait de tous ces dieux de l’Olympe qui lui étaient plus familiers que les dieux de la chrétienté. Les nuages deviennent l’écharpe d'Iris, et s'ils s’embrasent, le char d’Apollon.
Tout ce fatras mythologique qui scintille dans les Lettres à la marquise de Coigny, et gêne la vue comme les fausses ruines des jardins anglais, n'est pas une simple convention littéraire, traces artificielles d’une éducation humaniste. De même qu'Athènes est pour le Prince la ville d’Alcibiade, la Crimée est le pays d’Iphigénie, et l’Olympe la demeure des dieux affables. De même qu’il anime son beau parc, à Belœil, du mouvement de ses villageois, il fait revivre ici toute la cohorte des immortels pour échapper à l'ennui d’y être seul.
Pourtant dans ses Lettres de Fédor, Ligne montre un certain goût pour la femme mélancolique, celle qui, plus pâle et l'œil
langoureux, incline un peu sa tête sur de tombantes épaules, déjà semblable à Elvire. Mais c’est que le prince était un trop : fervent admirateur des femmes pour ne pas les louer dans toutes les attitudes dont elles savent renouveler leurs charmes : il accueillait celle-ci comme il eût applaudi à n’importe quelle fantaisie de la mode.
Le prince considère la nouvelle école, dont il raille le nom autant que le mot de mélancolie — « romantik, disent les Anglais >» — comme étrangère, nordique, et ne pouvant convenir aux races méridionales. « Les Grecs, les Français, les Italiens ont trop d’esprit pour être mélancoliques; cela ne va ni à leur physionomie, ni à leur langue ‘. » Ligne a raison de trouver dans notre esprit, notre besoin d’esprit, le rempart qui s’oppose chez nous à une complète assimilation d'éléments nébuleux. Suivant la coutume, il défend encore les Français contre eux-mêmes, car à cette époque ils admiraient bien plus le théâtre étranger que le leur.
L'adaptation doit à son avis se limiter aux bornes du vraisemblable et du goût. Or, le prince de Ligne, au nom du goût, ne peut accepter ces ossements, «ces têtes de morts sur la scène » des auteurs allemands ou anglais, « pas assez habiles pour remuer le cœur comme Racine ou Voltaire ». Cette protestation contre la vulgarité de tels procédés ne vient pas chez lui d’un préjugé aristocratique, car il était un des seuls à Vienne, à jouir quelquefois des pièces populaires en allemand du vieux type, mais du sentiment de la supériorité de l'étude psychologique sur le drame ?. Cependant, il fit quelques concessions railleuses au goût du jour : pour Don Carlos, il emprunta à Schiller son dénouement bien romantique du spectre de Charles V, et crut « déployer la terreur » en laissant la perspective de supplices atroces pour la Reine et lPInfant. « Ne suis-je pas assez noir? » s’écrie-t-il. Mais le propre du romantisme ne consistait pas absolument dans cette noirceur.
C'est plutôt à cause de la facilité de tels procédés que