‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 102 sur 130 · Arch. de Belæil · texte numérisé non relu

Arch. de Belæil

Léonard des mots wallons tels que débaucher dans le sens de s’attrister, emmarvoyer pour : faire enrager, 2/ est dedans-là pour : il est ivre, etc.

Ce n’est pas inconsciemment que Ligne les a choisis, car 1l a pris soin de signaler en note que c'était des mots régionaux. On peut donc voir dans ce procédé dont il n’avait jamais usé, une sorte de signe précurseur, d’essai de réalisme avant la lettre. Peut-être était-ce le point de départ, chez le prince, d’un nouveau mode littéraire, dont la mort seule empêcha le développement ‘.

PHILOSOPHIE METS REEIGTION

C’est aussi suivant la tradition classique que le prince de Ligne établit sa philosophie. Du reste, il était bien peu enclin à la logique, à l'imagination, à la méditation qui permettent l'étude de cette science; il n’a pas du tout l'esprit philosophique. Aussi ne faut-il pas lui demander de constructions abstraites ni même de compréhension approfondie des doctrines.

Les deux philosophies modernes avec lesquelles il se trouva aux prises furent celle des Encyclopédistes, inspirée de Locke et de Hume, puis au x1x° siècle, celle de Kant.

La première, dans laquelle il voyait un acheminement vers la douceur des mœurs, un élargissement de la liberté sociale, lui inspirait quelque sympathie dans la mesure où elle ne compromettrait pas l’esprit militaire; il constatait que « bientôt on trouverait plus doux de filer des jours d’or et de soie que de les exposer” ». Toutefois, dans ses jardins, il projetait d'élever des bustes à Voltaire, Rousseau, Helvetius, Montesquieu, et bénissait les progrès de la philosophie, devant les remparts ébréchés de Baudour, témoins de guerres effroyables. Survint la déroute de ces pacifiques doctrines; les variantes du texte du Coup d'œil, revu en 1795, montrent le changement d’atti-

1. En peinture, le Prince montrait moins de goût pour le réalisme, et n'accordait à Rubens qu’une valeur « d’effet ». 2. Préf. milit., p. 178.

tude du prince à leur égard'. Montesquieu n’est plus nommé et les autres sont traités de « philosophomanes, de destructeurs, d’analyseurs ».

Pour le prince en effet, la philosophie moderne n’est que de la « philosophomanie ». La véritable philosophie est celle qu'on prêchait à Athènes et à Rome. S'il avait eu la patience de la lire, il s’en tiendrait aussi volontiers à la Somme de saint Thomas; il nie le progrès et l’utilité de la science pour le perfectionnement moral, et même pour le bonheur. Il s’avance beaucoup en niant également l'utilité des découvertes scientifiques pour l'amélioration de la vie matérielle, celle de lélectricité par exemple ?. Cette impuissance à distinguer les domaines prouve qu'il était dangereux pour Ligne de sortir des réflexions d'ordre littéraire. |

Il nous en impose bien davantage quand nous retrouvons en lui, aux dépens de spéculations plus élevées, ce bon sens appris de La Fontaine et de Montaigne. Il a senti l’importance de Kant assez pour annoncer qu’on appellerait ce siècle « le siècle de Kant », mais aussi que sa doctrine mettrait le désordre dans de jeunes cerveaux. Sans doute l’avait-il entendu discuter plutôt qu’il ne l’avait lu, mais le peu qu’il en savait n’attirait point sa curiosité. Kant l’ennuie; Kant a achevé de plonger l’Allemagne dans les brumes. Voici « un petit jeune homme » des amis du prince qui « perd la tête de métaphysique ». Que lui écrit Ligne? de ne croire que ce qui est clair et qu’on peut toucher du doigt et de l'œil.

Cette métaphysique-là est évidemment simpliste; mais enfin, le raisonnement, si raisonnement il y à, n’est pas bien différent de celui de Pascal qui veut convertir, au nom du bonheur, sans trop compter sur la raison, et pour mettre toutes les chances du côté de l’homme. Dans les Préjugés militaires d’autre part, Ligne n’admet comme philosophie que « celle qui fait connaître les hommes et prendre parti sur les événements, mais point celle du raisonnement ». Tout consiste donc pour lui en un mélange de psychologie et de fatalisme légitimé, sans aucun effort vers une véritable métaphysique.

Son attitude personnelle dénote au fond beaucoup plus de

1. Appendice de l’éd. du Coup d’æil par le comte de Ganay. D NAN A PNderL SAN; 1023) D:0132.

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scepticisme. Mais il est partagé entre sa tendance naturelle et le souci de se maintenir dans le cadre de la religion, par tradition familiale : rester catholiques et demeurer attachés à la maison d'Autriche ayant toujours été une seule et même chose pour les Ligne.

Donc, c’est du catholicisme, d’un catholicisme facile, en faveur dans la moyenne des esprits français, que le prince s’accommode le plus : il est aussi éloigné du fanatisme espagnol que du protestantisme discuteur et froid, ou même du jansénisme qui tient des deux. Son catholicisme est celui des Jésuites indulgents et qui savent mettre la religion à la portée du plus grand nombre. Pour maintenir l’esprit d'ordre, il fallait maintenir les Jésuites; leur exil, d’après lui, a laissé le champ libre à un maudit esprit d'indépendance, de chicane, de définition, de sécheresse qui renverse ou menace les trônes!. Leur caractère est seul capable de ramener insensiblement tous les partis, peut-être de réconcilier les nations entre elles. En effet, le xvir1° siècle eut l’idée de se servir dans ce sens des Pères Jésuites : Mirabeau souhaitait les voir appuyer l’action des loges franc-maçonniques.

Du reste, si le prince fait une exception en faveur des Jésuites à cause de leur diplomatie raffinée et de leur culture, il se retrouve pleinement d'accord avec son siècle dans un sentiment de répulsion à l’égard des moines, dangereux ou inutiles.

Aussi dangereux, ajoute-t-il, sont les ecclésiastiques qui risquent d’éloigner de la religion les âmes un peu trop attachées à ce bas-monde. Il ne faut pas abolir les plaisirs car alors les paysans iront à des pèlerinages ou « dédicasses » (fêtes) trop écartées, et perdront un temps précieux. Tels sont Les avertissements que donne le prince au curé de Belœil.

Ligne souhaitait donc de plus nombreux voyages pour les gens de sa classe; mais il sentait que plus le peuple est casanier, attaché à sa terre et plus on a prise sur lui. Aussi a-t-il prêché afin que les Wallons restent en Wallonie.

Il y a un point sur lequel le prince a de beaucoup dépassé son temps : le problème relatif à la race juive”. Presque un

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