Mémoire surles Juifs. Mél., t. XXI
siècle avant la Révolution, Mendelssohn, qui représente l’idéalisme cosmopolite du xvIll° siècle, avait proclamé l'accord entre la haute antiquité juive et la pensée moderne. Il séparait en deux branches ses correligionnaires : ceux 'qui, soucieux du point de vue ethno-historique, s’en tiennent au « vouloirvivre » de la race, et ceux qui, se déjudaïsant, ne retiennent que le monothéisme élevé de leurs croyances et se rapprochent de l'idéal chrétien.
Mirabeau écrivait ensuite un essai sur Moses Mendelssohn et la réforme politique des Juifs.
D'autre part, Potemkin avait tenté de les mêler en Russie à la vie de la Nation en formant un régiment cosaque de Juifs. Cette tentative n’avait pas réussi.
Un des actes de l’Assemblée Constituante en 1701 fut la proclamation de l'égalité entre juifs et chrétiens au nom de leur qualité commune de citoyens.
La question souvent discutée n’avait pu échapper au prince. Maïs deux motifs le firent s’y intéresser plus particulièrement. Nous savons que dans le grand monde s'étaient immiscés beaucoup d’Israélites, qui y figuraient avantageusement. Durant sa jeunesse le prince avait fréquenté des usuriers juifs, et ces relations n’avaient pas été toutes financières : il avait été très lié avec la fille d’un de ses créanciers. Puis en Europe orientale, ou même en Autriche, il avait observé la vie des Juifs, dans les ghetti des villes où il passait. Le résultat de ses réflexions sur eux, dans des milieux aussi divers, fut ce Mémoire sur les Juifs.
Il commettait une erreur ethnographique en les faisant parents des Turcs; mais il peignait, avec quelque indignation l’état pitoyable où se trouvaient réduits plus de dix millions d'Hébreux répandus en Europe : les pauvres y végétaient dans la misère, et les riches étaient l’objet du mépris. On prenait leur argent, mais on les persécutait en retour. Ce cri de sincérité échappait au Prince : « On croit avoir horreur des Juifs à cause de leur religion et ce n’est qu'à cause de leur tournure. » Il prenait donc leur défense; certes, leur religion, comme celle des Mahométans, comportait un certain nombre de pratiques « ridicules », mais aussi des principes sévères. Ils ne sont pas voleurs, disait-il, ni assassins, ni méchants, mais honnêtes... pourtant c’étaient des marchands de chevaux juifs qui lui amenaient d'Allemagne et de Danemark de ces mauvais
chevaux, véritables « greniers à foin... ». S'ils sont filous dans leurs marchés, c’est qu’ils apprécient les peines qu'ils se donnent et veulent se faire payer des humiliations qu’on leur fait éprouver. Ils tirent parti de leur sens naturel des affaires.
Quand Ligne cherche à les décharger de leur réputation habituelle de mensonge, poltronnerie et bassesse, c'est pour leur gagner la bienveillance des gens bien pensants. Pour lui, un élément important est en jeu : l'intérêt. Que les gouverneurs d'États songent un peu quels serviteurs, quels auxiliaires ils auraient en eux s'ils savaient attacher ces gens hors la loï au sort des pays où ils résident!
Aussi parle-t-il bien, et sans hypocrisie, — nous ne doutons pas de la bonté du Prince — de la honte qu’il y a pour les Chrétiens à les maintenir dans un état ignoble de pauvreté et d’avilissement, de leur part de responsabilité dans les vices acquis par les Israélites, mais également du manque d'adresse que cet abandon représente.
Il est temps que cet état de choses prenne fin; qu’on rende donc le royaume de Judée à tous ces pauvres déguenillés dont la présence souille les faubourgs de nos villes; quant à ceux qui ont acquis dans les capitales des titres ou des situations en vue, ils renonceront facilement à Jérusalem, si on leur accorde la naturalisation. On pourrait aussi les organiser en colonies agricoles de défrichement.
D'ailleurs l’accord de ce droit de naturalisation civique ne marque pas chez Ligne l'effacement du préjugé militaire; on avait essayé de constituer au service de l’Autriche un régiment juif!; sa levée fut contremandée et dans une lettre du 6 avril 1788 où il annonce le fait, Ligne ne semble pas s’indigner de ce que « le régiment juif avait paru trop ridicule ».
Voilà donc la solution politique trouvée par Ligne. Du point de vue théologique, il se soucie peu : « Qu’on s'arrange, dit-il, avec le Pape, s’il existe encore, et avec les Livres Saints pour voir jusqu'où on peut aller à l'égard des Juifs. » Cet accord est secondaire; il importe avant tout de les utiliser ?.
1. Joseph IT avait accordé sa protection aux Juifs de Bohême et de Galicie.
2. Ces restrictions au sujet du pouvoir temporel du Pape sont aussi en accord avec les idées du « Despote éclairé » que prétendait être Joseph Il.
On voit combien le Prince est éloigné de l’idéalisme cosmopolite au nom duquel parlait Mendelssohn avec sa philosophie religieuse. Il voit bien en eux un lien international, un moyen de grande circulation et d'union puisque l’Israélite naturalisé reste juif avant tout; mais il y voit surtout un moyen de décentraliser les foires russes, qui faisaient concurrence à celles de l’Empire. Son humanitarisme est une bonté, qui ne néglige pas le côté pratique, et l'intérêt qu’il prend aux Juifs aboutit à des considérations économiques. Certes, l’aisance générale est faite du bien-être de chacun et mieux vaut un sain positivisme qu’un idéalisme larmoyant et inefficace. Mais enfin est-ce du cosmopolitisme que de viser à l'enrichissement d'une nation, puisque les Juifs étaient nombreux surtout en Autriche et que la solution était profitable au souverain? Ce plaidoyer, en faveur de la race la plus cosmopolite, ne comportait pas un véritable acquiescement, du reste, à leur entrée dans la vie sociale puisque Ligne semblait encore tenir à les distinguer par un costume particulier qui, inévitablement, en ferait à jamais une secte isolée.
A travers l’œuvre de Ligne se dessinent donc fortement les deux grandes directives de son esprit : il demeure autrichien de fait, français de goûts. |
C'HAPITREULX