LA MUSIQUE
Il va sans dire que le prince ne jouait d’aucun instrument; mais il affirmait sur le tard qu'il n'avait cessé d’éprouver un penchant très vif pour la musique, bien qu'il en eût été rassasié : marches militaires, opéras, symphonies françaises, allemandes, italiennes, turques, russes. Il ne se refuse pas un certain goût, nous ajouterions même une certaine compétence, qu'on ne pourrait lui dénier grâce à son expérience. L’oreille du prince saisit assez vite le caractère spécial d’une musique et s’y habitue. Comme Joseph II, il apprécia beaucoup, à Kherson, ce procédé « céleste >» qui consiste à faire jouer à la fois la même note par une vingtaine de musiciens. Nous ne saurions déterminer à quel procédé fait exactement allusion le prince, mais cette étrange orchestration est à coup sûr particulière aux plaines russes.
Quant à la musique turque, elle paraissait si agréable à Ligne, qu'on lui prépara un concert de ce genre pour son inauguration d'Edelstetten. Il y prenait un véritable plaisir, plus sincère que beaucoup de ses contemporains, que Monbron par exemple*.
Mais c’est surtout des formes mondaines de la musique que Ligne s’est occupé.
Il y eut, au xvir° siècle, un engouement subit pour ce divertissement jusqu'alors peu goûté et les concerts privés se multiplièrent. L’opéra connut une nouvelle vogue, et l’opéracomique fit ses débuts; on l’accepta comme le frère cadet du grand opéra et le successeur du vaudeville.
Ligne, en leur faisant une part dans ses critiques théâtrales, marque ce mouvement de la mode qui est un aspect du cosmopolitisme de l’époque.
En effet, la musique française, au début du siècle, était figée dans un traditionalisme sans saveur. Lorsque les Fran-
1. Ce fervent adepte du cosmopolitisme écrivait : « je dis le plaisir à
cause de la singularité; car leurs instruments ni leurs chants ne me parurent rien moins qu'agréables, »
çais, devenus plus « sensibles », voulurent lui demander une source d'émotion, ils durent recourir aux œuvres et aux artistes étrangers. Ceux-ci s’empressèrent de se rendre à Paris, où un public si fervent les attendait.
Les artistes qui contribuèrent le plus à la rénovation de notre musique sont des Italiens comme Pergolèse, des Belges comme Grétry, des Autrichiens comme Gluck:
La première influence étrangère vint donc d'Italie, sous l'aspect des bouffons, acteurs ambulants qui jouaient les opéras bouffes de l’école napolitaine, du Pergolèse, du Leo, du Jomelli. L’enthousiasme qu'ils éveillèrent dans la majorité du public provoqua même une scission. On fut pour ou contre la musique italienne. Soutenus par Diderot, Grimm et d'Holbach (Allemands francisés) se déclarèrent pour l'italienne et entraînèrent beaucoup de suffrages en sa faveur. Cette prédilection alla jusqu’à faire attribuer à l'Italie le génie si français de Lulli, et le prince de Ligne écrivait en toute bonne foi que les Français avaient tiré leur éducation musicale des Italiens, qu'ils avaient traduit, imité, pillé, Sarti, Cimarosa, Paisiello, Salieri, les maîtres de l’opéra-buffa ‘.
Le prince, en jugeant ainsi, ne considérait que ce genre particulier et constatait uniquement l’état nouveau de la musique française. Il avait entendu, il est vrai, plus d'œuvres italiennes que la plupart des Français; sans aucun doute le prince connaissait les arts de l'Italie plus que ce pays même.
À Bruxelles on jouait l’opéra italien autant que l’opéra français; à Vienne, auprès de la cour, vivaient un grand nombre de musiciens italiens. Salieri, par exemple, fut maître de chapelle de Joseph IL.
À la suite de ces diverses auditions, Ligne estimait heureux le nouveau style d'exécution qui résultait du mélange. « La musique, écrivait-il, a trouvé le juste milieu entre les anciens tours de force et de gosier et les gargarismes italiens d’autrefois, et la monotonie sèche et ignorante des Français. »
D'autre part, à Vienne aussi, ou bien en Allemagne, la musique allemande lui était devenue familière. À un moment où elle s’effaçait généralement devant la musique italienne dans le goût du public, Ligne avouait sa préférence pour la