Coup d'œil sur Belæil, op. cité, p
4. Ce parallélisme avec la peinture a frappé tous les contemporains du Prince.
tude du travail de composition. Encore a-t-on plus de peine à abattre des montagnes élevées mal à propos, à changer un pont, à combler un fossé qu’à effacer une douzaine de vers!
Il s'apparente aussi avec la philosophie, puisqu'il révèle la valeur psychologique de l’auteur et se double de l'influence morale qu’il exerce. Il peutexprimer tous les sentiments, toutes les doctrines; il est même accessible à la superstition! Le Prince, disciple en ceci de Rousseau, compte bien sur les jardins pour « étendre les lumières », à l’occasion faire prendre en pitié le luxe des villes, par l'agrément qu'ils ajoutent à la campagne.
Ainsi, un jardin est un symbole, une construction de l'esprit, préparée par la comparaison, la lecture, l'expérience du voyage, l'éducation de l’œil, suivant certains rapports, des convenances de climat et de situation. Il ne faut pas imposer de tortures au sol et vouloir de fraîches cascades dans un pays où l’eau manque. Le but du dessinateur de jardins doit être d’embellir la nature, non d'employer son talent à la tourmenter suivant son imagination : son rôle est d’ordonner les trésors naturels.
Mais à ce sujet la théorie du Prince évolua : tant qu'il fut en présence de jardins occidentaux, œuvre de la volonté humaine, il était d'avis qu’on corrigeât la nature. À quoi servirait d’avoir, dans un parc, ce que l’on peut trouver dans la pleine campagne, où les fleurs ne s’épanouissent que pendant deux mois, où les vignobles sont privés de feuilles pendant huit? C’est dans cet esprit qu’est rédigée la première édition du Coup d'œil.
Puis Ligne, en Russie méridionale, se trouva devant une nature plus riche. Dans cette « région des prodiges » où des jardins tout faits surgissent du sol, offrant comme par magie toutes les commodités et toutes les beautés, il n’y a plus qu’à laisser faire la nature. Tout se prête à flatter les sens, aux dépens peut-être de cette atmosphère qui devait si bien moraliser… Au reste, la Révolution a fait perdre à Ligne tout espoir de voir s'améliorer les hommes : ce sera donc tant pis pour le symbolisme philosophique.
Certes, le Prince admire la spontanéité de ces effets. En Orient, l’art des jardins est cantonné dans l’ornementation
TAPDUUST.
architecturale : il s'agit de placer de jolies « fabriques », d’aménager des lieux de repos au milieu de cette luxuriante végétation. En Occident seulement, l’art des jardins trouve à se développer complètement; c’est pour nos régions moyennes que les préceptes du Prince sont écrits.
Que l'inspiration soit le plus diverse possible, « que l’on serve! Baal et le Dieu d'Israël », que l’on soit Français pour le beau, Anglais pour le joli, Hollandais pour la propreté..…., etc. Ces emprunts préserveront seuls de la monotonie où se figent, faute de variété, le jardin dit français, le jardin dit anglais.
Mais, pour que cette liberté ne conduise pas au désordre, cette improvisation à l’incohérence, quel dieu invoquer? Ici encore, celui du goût, seul arbitre : le vrai, le vraisemblable tout au moins ne saurait décevoir la raison. En somme, quelle que soit la différence des cas, respecter la nature est le principe immuable. Or, « il n’y a qu’un bon et un mauvais goût; j'ai été longtemps à trouver mauvais qu’on dise : c’est français, c’est italien. Je voulais seulement qu’on dise : c’est bon’ ». Mais ailleurs, il prétend que la France est le seul pays où — avant la Révolution naturellement — il y ait eu du goût.
Nous voyons donc sous quelle direction classique le prince met l’art qu’il préfère, et par une coïncidence logique, c’est sous un climat semblable à celui de France qu'il trouve le mieux à l’exprimer.
Mais alors qu’en littérature Ligne avait peine à assimiler ces éléments étrangers ou exotiques dont il est convenu de caractériser le romantisme, dans l’art des jardins, non seulement il sacrifie plus volontiers à la mode, mais, dans une certaine mesure, conseille des innovations. Néanmoins, il ne faut pas oublier que les traités sur cet art des jardins, celui du duc d’'Harcourt et celui de Duchesne avaient précédé le Coup d'œil et que Montesquieu, déjà, avait exprimé une égale sympathie pour les deux conceptions en rivalité?.