Coup d'œil, op. cit., p
de la forêt, les sombres frondaisons se resserrent pour ne permettre à la vue que la perspective infinie d’une étroite et longue allée. Sur ces tons verts d’intensités différentes — vert glauque ou scintillant de l’eau, vert pâle du gazon sous les arbres, vert « jaunâtre » de la mousse aux troncs, vert plus soutenu des feuillages — seule la blancheur d’un groupe de marbre tranche, lumineuse. Des avenues percent obliquement de claires trouées. Une grande sobriété de ligne et de couleurs domine.
Les cadres les plus variés se succèdent, inlassablement semble-t-il, alternant la gaieté des coloris avec une monotonie voulue, délicate, et que seul animera de teintes vives le rougeoiment progressif de l’automne. Ce sont les bosquets à la française, que d’étroits passages gazonnés relient, sans en trahir l’imprévu. Ils portent encore les noms que leur consacra Charles-Joseph.
Le premier est un bassin de gazon, « le bassin vert », pure géométrie; le second, « le champ des rosiers », nom trop négligent pour la savante disposition des parterres; puis l’allée se divise pour s’arrondir, cachée entre les parois d’un cloître de verdure, percé de fenêtres carrées. Ensuite, c’est le plus romanesquement classique des miroirs d’eau, le « Bassin Ovale », d'un contour pur, creusé à même le gazon, sans rampe de marbre : autour, la haute muraille, ovale aussi, des charmes.
Si l’on revient par l’autre côté, il faut traverser un quinconce de grands arbres dont les troncs élancés figurent les piliers d’une cathédrale, un autre cloître, puis ce lieu de délices qui a nom « Bassin des Dames », bâti de briques, tout en escaliers afin de varier les profondeurs, bordé de rosiers et abrité par des arcatures enchevêtrées d’où pendent de plus petites roses; encore un « Bassin de gazon », puis un « Bassin aux glaces ». Un canal peu large sépare, sur le flanc, le parc du verger.
Toute cette superbe et simple ordonnance, à l'exception du Bassin des Dames, est l'œuvre de Claude-Lamoral de Ligne et de l'architecte Chevotet'. Charles-Joseph a tout conservé, « satisfait de l’harmonie des belles proportions », et non par simple respect : peu attentif à rendre un culte pieux auxcadeaux
1. Cf., la réédition du Coup d'œil sur Belæil par le Comte E. de Ganay, Paris, Bossard, 1992, p. 85.
de ses amis royaux, il eut aussi bien transformé ce monument, s’il n'avait pas eu l’heur de lui plaire. Or, de son propre aveu, il n’y trouve rien qui ne le séduise; il est vrai que la taille et la beauté des arbres de Belœil corrigent la sécheresse que présentent certains parcs à la française, condamnés à de plus maigres ombrages. Tout au plus, le prince a-t-il apporté une légère modification au grand style en introduisant le gazon dans les allées classiques, et en dissimulant le long du parc un ruisseau qui joue le long d’un sentier presque sauvage.
C’est là ce que le prince appelle « angliciser >» son jardin français. Mais « l’anglicisation » était timide, au regard des transformations de ses contemporains.
Car enfin, son cœur étant pour l’irrégulier, et atteint de jardinomanie, il fallait bien qu'il dît son mot, qu’il lançât une pointe, après la belle période majestueusement déroulée par son père. Il souhaitait un coin plus intime, un boudoir, à la suite de ces salons de réception, un endroit où l’on se plût « à sentir plutôt qu'à regarder ».
C’est dans cette intention qu’il modela en terre glaise, avant de partir pour la Bohême, en 1778, un plan de jardin naturel, qui s’étendît dans cette partie de forme irrégulière, masquée par le château au Nord-Ouest. En cinq ans, cet espace fut absolument remanié.
Des allées s’arrondirent autour des pelouses; il y eut une Ile de Flore?, un enclos réservé aux daims, une ruine, mais de marbre et non point « dégoûtante », comme ce que l’on voyait habituellement en fait de ruines, une cascade, un manège de gazon. D’aprèsle plan, qui fut partiellement exécuté, un temple de Morphée, un temple de Gnide, un Mausolée d’Adonis, un pavillon du bain de Flore, devaient être les principales stations d’une promenade à travers le jardin. Un temple de Pomone, derrière le verger, laisse encore apercevoir le mauve rosissant de ses briques.
De même que le voyage en Russie méridionale avait déterminé une évolution dans les idées du prince sur la conception même du jardin, il lui procura certains éléments d’archi-
1. P. Laugier, Essai sur l'Architecture, Paris, 1755. 2. Elle est aujourd’hui rattachée au sol, et presque abandonnée.
OuL1Éé MaArRTHE. — Le cosmopolitisme du prince de Ligne. 15
tecture nouvelle, et non seulement après les magnificences de Tauride, mais dès le premier séjour aux environs de Pétersbourg.
Ligne avouait à l'Impératrice qu’il lui avait « volé une vue > de Tsarskoïe-Sélo : en effet la colonne pyramidale qu’il éleva en 1702 à la mémoire de son fils est une copie de l’obélisque de Kagul, d'inspiration tout orientale. Quant aux « Bains des Dames » dont nous admirons les fragiles guirlandes et l'hospitalière disposition, ils sont imités de ceux du maréchal Potemkin.
Certes, dans beaucoup d’autres jardins, à l’époque, on planta de ces colonnes. L'originalité de Ligne vient de ce que, au lieu de copier tout simplement cet élément de la mode, il en a pris l'inspiration dans le lieu même de son origine.
C'est là tout ce qui subsiste des « innombrables fabriques » élevées par le Prince. IL avait été séduit pendant sa campagne de 1790 par les maisons moldaves et les fontaines bessarabiennes autant que par les villages turcs; il en avait conseillé limitation et avait même voulu en évoquer le souvenir à Belœil. Il semble qu’il ait fondé, à l'abri du Parc, derrière les serres, un village tartare pour les bergers, dont l’Église ait eu forme de mosquée, de même que le presbytère méritait le nom de « Maison du Mourza ! ».
Un temple indien, des îles chinoises à belvédère ajoutaient au cosmopolitisme de ces constructions; enfin la maison du jardinier de style hollandais avait nécessité ces buffets de fleurs, cette allée de brique, ces fontaines de verre, et ces boules d’or qu’on voit aux environs de Harlem.
Ce décor hollandais est une manifestation de l'originalité de Ligne, car à cette époque on s’inspirait peu du Nord. Nous n'en trouvons d'autre exemple qu'à Bagatelle. Au « Nord » aussi le prince avait emprunté, — puisque les animaux comme les plantes devaient avoir un caractère exotique, — des « chevaux à longue crinière blanche », qu'il avait vus, dans leur pays. (Il ne précise pas le lieu.)
À Baudour, que le Prince agença très sentimentalement, lui
1. Coup d'œil, p. 274. Peut-être tout ceci ne fut-il jamais exécuté.
Pourtant dans Mes adieux à Belæil, le Prince en parle comme d’un fait accompli.
gardant ce double caractère, hérité des ancêtres, de pavillon de
chasse, et de temple d'amour, il laissa le toit à l’italienne, imagina un pont-levis, tira parti des fameux remparts ébréchés pour l'inévitable « ruine », et distribua quelques barrières et lanternes chinoises auprès des îles des Cœurs et des bains de César. Un temple de l’Ermite se dressait modestement à quelque distance.
Mais il ne faut pas se représenter Ligne uniquement porté au gracieux et au champêtre. Il avait eu aussi le désir du magnifique : ne voulait-il pas élever un temple à Diane ou aux hamadryades qui eût dépassé celui d'Éphèse? Ici nous sortons vraiment des proportions habituelles aux monuments des jardins! Et puisque tout le monde s’évertuait en « bizarreries », il concevait pour l’intérieur de Baudour un aménagement extravagant, mi-chinois, mi-égyptien; le toit des écuries devenait une « palette de couleurs ». Il imaginait à l'Ouest une tour dans un genre « ridicule, gothique et singulier », et une autre. tour encore, cette fois « d’un ordre architectural à lui tout seul ».
L’exil sans doute l’empêcha d'exécuter ces projets et, réduit à des vues plus modestes, il dut se contenter au Kahlenberg, du grandiose du paysage. Au Léopoldberg, il témoigne de son goût fantaisiste dans l’aménagement d’une salle gothique, d’une chambre égyptienne et d’un salon turc.
Ilarrive au Prince de dire, chaque fois qu’il note d’un « coup d'œil >» un nouveau projet : « cela est riche, cela ne se voit nulle part ». Aussi ne doit-on pas s’effrayer de cet abandon inaccoutumé de la mesure, puisque d’après sa propre théorie, il lui semblait souhaitable que le moderne devînt plus moderne encore; mais en réalité, sauf dans ses extravagants projets, s’éloigne-t-il beaucoup de la règle commune? Il est dommage qu'il n'ait pas défini son ordre architectural; peut-être aurions-nous été en présence d’une conception vraiment originale. Tenus de nous borner à ce qu’il a exécuté, ou du moins décrit, nous ne saurions lui décerner un brevet de bien grande innovation : le gothique même alors faisait fureur, un gothique de fantaisie, souvent confondu avec le style « tartare ».
Le prince l’admirait, bien que le trouvant ridicule. Si Belœil ressemble à un autre jardin c’est à celui de Kew en Angleterre.
que Ligne visita en 1767 et qui avait été exécuté en 1758 par Chambers. L’inspiration y était plus diverse encore, et plus grandiose; le grec, le chinois, le mauresque, y côtoyaient le gothique, dans un assemblage de cathédrale, de temple périptère du Soleil, de grande pagode, de mosquée, de théâtre romain et d’une imitation de Balbeck.
Mais la gloire de Ligne est d’avoir adapté avec un meilleur goût ces conceptions démesurées. Tout au plus, peut-on lui reprocher d’avoir exagéré le symbolisme jusque dans le détail.
En somme, dans les grands traits, il accepte, et volontiers, l'ordre classique, ne transforme que sur une petite échelle et de façon à ne point détruire la primitive harmonie. S'il rêve de dimensions plus colossales, c’est pour reconstituer un temple grec, dédié aux divinités grecques. Il emprunte les éléments de ses jardins modernes à tous les pays; il est vrai que leur charme spécial vient de ce que le prince a vu, de ses propres yeux, les sources de son inspiration, sauf pour les chinoiïiseries, mais combien rapetissés, policés, avant d’être introduits. Sauf pour des détails, comme la verroterie des serres hollandaises (contre laquelle il n’est pas en reste de moqueries d’ailleurs) quelles transformations! et qui ne laissent des arts dont il se réclame que le pittoresque superficiel!
L'œuvre du prince consiste en une habile assimilation. Il sait faire entrer dans le cadre improvisé plus de « curiosités » que d’autres. Si tous ces bibelots de plein air s’harmonisent sans heurt, c’est grâce au bon goût de leur possesseur, non tant à son imagination. En théorie, il montre plus d’audace, plus de mépris de la facilité, mais toujours au nom de ces: mêmes règles, il témoigne de la liberté de son consentement, de quelque initiative, d’un esprit critique expérimenté, mais jamais de rébellion. Sa moquerie parfois fait illusion; ne nous fions pas trop à ses attaques contre « les statues en haie avec la tête desquelles on est tenté de jouer à la boule ». Il raille l’exagération et l’inhabilité de l’alignement, mais il n’est pas hostile à ces figures de marbre. Aïlleurs, il confesse qu’il les a supprimées à cause de leur prix, et d’autre part, il projetait de dresser, parmi les bosquets les bustes de ses héros.
Ses cabanes moldaves en un parc de Hainaut ne jouent point d'autre rôle qu'une potiche chinoise en un boudoir de
style Louis XV, un rôle comparable à celui d’un animal apprivoisé.
Tels étaient les deux dromadaîres que le prince avait rapportés de Crimée, et qui, pour le reste de leurs jours, assistés d’un Tartare, facilitaient aux visiteurs la promenade à travers le parc, tandis que deux Turcs, esclaves volontaires, ramaient sur les galères à voiles roses du Grand Étang.
CONCEUSION
nous soit permis, en terminant, d'évoquer un autre tableau : celui de Victor Mottez qui, au château de Belœil, représente Charles-Joseph de Ligne, à la veille de sa mort. Aux côtés de son lit se tiennent deux visiteurs, dans une attitude respectueuse : l'Empereur de Russie et l'Empereur d'Autriche. Au fond de la chambre, veille le médecin italien du Prince, Malfati.
Tout Vienne s'inquiète de la santé du Prince. D’heure en heure le comte de la Garde, le comte Golowkin se relaient à son chevet. Ligne s'éteint le 13 décembre 1814.
P': nous avons commencé par un portrait, qu'il
Le cortège funèbre, dernière des fêtes imaginées par Ligne, rassembla une foule nombreuse de maréchaux, amiraux, généraux, de toutes les nations de l’Europe; on y distinguait, auprès des souverains d'Autriche, de Russie et de Prusse, le Prince Eugène, Philippe de Hesse-Hombourg, Walmoden, Tettenborn, Ouvaroff, de Witt (descendant du grand Pensionnaire), Ypsilanti, le Prince de Lorraine, le duc de Richelieu, et toutes les personnalités célèbres du Congrès de Vienne. La brillante escorte du Feld-Maréchal autrichien le conduisait jusqu’à l’église paroissiale des Écossais, où avait lieu le service, puis au Kahlenberg où le Prince avait souhaité être inhumé. Il était le second des Ps de sa famille qui reposât loin du Hainaut.
Tous les détails de ces Ainsvailles concourent à former un véritable symbole du cosmopolitisme du Prince; on l’a beau-