‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 19 sur 130 · Mél. milit., litt. et sent.,t. XV et XVI · texte numérisé non relu

Mél. milit., litt. et sent.,t. XV et XVI

l’histoire du passé. Il se fait une idée à lui sur les événements auxquels il est le plus sensible : par exemple la Révolution brabançonne du xvi° siècle. Il réclame une enquête impartiale sur cette époque « défigurée par le superstitieux et fanatique Strada !, mal expliquée par le politique Bentivoglio* ». Nous avons là un exemple de la façon dont il partage les idées héritées de la tradition loyaliste familiale tout en se réservant un jugement indépendant sur la conduite d’un ancien suzerain des Pays-Bas. Il fait porter la responsabilité des cruautés de la répression du protestantisme sur le « cagotisme » de Philippe II, mais se pose en apologiste du duc d’Albe. « Il sut, dit-il, garantir à l’Autriche les provinces qui sans lui se seraient jointes aux sept dont Guillaume le Taciturne fit si adroitement une république. » La fin, c’est-à-dire l'intérêt de l’Empire, semble ici justifier un peu les moyens aux yeux du Prince; n'est-ce pas un point de vue bien « nationaliste »?

Les pays qu'il traversa au hasard de ses campagnes, les races qu’il connut, soit à l’armée autrichienne, soit aux armées alliées (russe par exemple), le caractère des missions qui lui furent confiées, lui fournirent un vaste champ d’observation et développèrent le cosmopolitisme de la culture de Ligne. De militaire, il devint géographe et psychologue.

Le premier ouvrage militaire du Prince est le texte soigneusement écrit en marge des Réveries du Maréchal de Saxe, que le jeune officier avait emportées lors de sa première campagne et qu’il annotait au loisir des haltes*°. Dès cette époque on sent qu’il a l'habitude de regarder les lignes d’un paysage au point de vue de son utilisation stratégique. Pas de descriptions pittoresques, de détails de tourisme, mais des définitions de métier : la Flandre est un pays coupé, la Lusace un pays de belles plaines. La configuration de la région éveille en lui l’idée du parti qu’on peut en tirer pour la guerre. Cette préoc-

1. Strada (1515-1588) antiquaire italien, qui trafiqua toute sa vie des antiques. [1 portait le double titre d’antiquaire impérial et commissaire des guerres.

2. Bentivoglio (+ 1644) confident du pape Urbain VIII. Il écrivit Della guerra di Fiandra, 1'° partie, 10 vol., Coblence, 1633, in-8°; 2e partie, 6 vol., ibid., 1636, in-4°; 3° partie, 8 vol., :bid, 1639, in-4°, traduction française par l’abbé Lorseau, 1760, 4 vol. in-12.

3. En marge des Rêveries du maréchal de Saxe, éd. du Centenaire.

cupation se trahit encore dans une remarque sur les villages de Moravie, de Bohême, de Saxe et de Lusace « pleins d’enclos où tous les pigeonniers ont l’air de petits forts ». Dans les lettres à la marquise de Coigny, les indications géographiques semblent alterner pêle-mêle avec les évocations mythologiques et historiques, et il parle des cataractes de Keydar comme des voiles de soie des galères. Pourtant, il avait lu, avant le voyage, les relations d’une précédente expédition du baron de Tott' puisqu’à Barczizaraï, le Prince tâcha de voir la maison que le baron y avait élevée.

Pour rapides qu'elles soient, ses remarques sont précises : il note en passant que dans la plaine autour de Caffa, des lacs salés exposaient autrefois à la peste la population; et veut-il situer le lieu d’où il écrit : « c’est au bord du plus large des ruisseaux où se jettent tous les torrents du Tezetterdar. »

En 1700, surgit l’occasion, pour Ligne, de rédiger un Mémoire? à l’usage de l'Empereur; et l’on s'aperçoit que le Prince a, sur les pays visités, des connaissances plus rigoureuses que beaucoup de ses contemporains. Il sait à quelle distance de la mer le Dnieper est navigable (à Keydar); il sait que « le Danube est quelquefois si étroit, et par conséquent si rapide, quelquefois si large et si profond, si hérissé de rochers. ». On sent bien que Ligne eut la responsabilité d’une flottille sur ce fleuve et la mena à une sorte de victoire navale.

Ses Mémoires sur les Pays-Bas prouvent une égale information touchant les régions de Flandre, campines et polders. Partout où l’ont amené ses campagnes et ses voyages, il a noté de pareilles impressions.

D'autre part, l’armée autrichienne, formée d’éléments disparates* était une sorte de musée ethnographique. Les

1. Le baron de Tott(1733-1793) était fils d’un Hongrois qui avait suivi en France le maréchal Bercheny. Du service militaire, il était passé au service diplomatique. Consul de France en Crimée et partisan des Turcs, il réorganisa leur armée et leur marine sur la mer Noire. De retour en France en 1776, il publia son Mémoire sur les Turcs et les Tartares, Paris, 1783, 2. vol. in-4°, qui eut un grand succès. À la Révolution, il émigra et après un séjour en Suisse, puis à Vienne, revint en Hongrie.

2. « Espèce de campagne de 1790 », Ann. P. de L., t. NII, 1922, n° 0.

Page 1