‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 21 sur 130 · Mel. milit., Tél elisent. Ne · texte numérisé non relu

Mel. milit., Tél elisent. Ne

De même que sous un costume régional uniforme, on reconnaît mieux la diversité des visages, Ligne distingue mieux, sous l’automatisme du service militaire, les caractéristiques de chaque race. Il compare les aptitudes physiques de chaque nation; c’est ainsi qu’il attribue aux Anglais une supériorité « sportive » en dépit de laquelle ils restent inférieurs aux soldats des autres armées à cause de leur indiscipline.

Bien des indications intéressantes naissent sous sa plume au sujet des différences ethniques. Un gradé polonais sera toujours un artiste plutôt qu’un officier. Le Turc, s'il se sent craint, est un dangereux ennemi; il est vite réduit à merci quand on l'attaque énergiquement. Du Russe, malléable, on peut tout obtenir. L’Allemand a une bonne valeur mécanique, une belle résistance; le Français a de la vivacité, mais 1l est prompt au découragement. C’est d’après leur conduite militaire que le Prince divise les races en deux catégories : nations vives et nations lourdes. Il range parmi les premières les Français, Anglais, Italiens et Hongrois; parmi les secondes, les Russes, Allemands, Bohémiens et Hollandais.

(Ajoutons qu’à ces observations d’ordre psychologique, Ligne joint des remarques pratiques, propose des innovations empruntées aux Russes pour l’armée autrichienne, par exemple.)

Cette étude des soldats de races différentes aboutit-elle pour Ligne à une conception du soldat-type ou bien accorde-t-il une grande importance aux différences d’origine ?

À une époque où les officiers étaient bien souvent encore des condottieri et leurs hommes des mercenaires, le Prince, tout en attribuant des caractères généraux à la classe sociale qu'impliquait le mot de « soldat », (puisque le service militaire n’était pas applicable à tous), sut établir de justes distinctions dans la conduite à tenir à l’égard de chaque nationalité. Il énonce par exemple des principes qui assurent le contact entre l'officier et le subordonné : «II faut (leur) parler, dit-il, dans leur genre, gaiement, grivoisement, et de temps en temps un gros jurement bien appliqué, prononcé de bonne grâce et à leur façon, fait de l’effet. >» Mais que de nuances! Alors qu’un flot d’injures est quelquefois nécessaire pour en imposer au Russe, que la bastonnade doit entrer en ligne de compte avec PAllemand, un mot aimable influe davantage sur le Français.

Par la pratique de tous les dialectes en usage dans l’armée, — bien qu’en principe le latin assurât le contact entre tant de gens dont beaucoup ne savaient que leur idiome * — Ligne sent combien la langue reflète le caractère d’un peuple. L’allemand, le prussien sont faits pour le commandement militaire; le français et l'italien sont « destinés à l’amour ».

Par suite aussi de ces multiples contacts, le Prince est appelé à prononcer quelques mots en russe, valaque, moldave, voire en hollandais. En russe, les quelques mots qu'il est à même de dire (« un tas d’horreurs et de jurements qu’on sait dans chaque langue qu’on ne sait pas, des Durack et des Iebenarrath »), il les doit encore à sa fréquentation de l’armée russe.

Puisque la société mondaine ne parlait que le français et se piquait en tous lieux de bel usage français, l’armée, et plus particulièrement l’armée autrichienne fut pour Ligne la plus curieuse matière cosmopolite qu’il pût scruter de son regard investigateur. S'il n'avait pas été lui-même un membre actif de cette armée, s’il n’avait pas eu à s’entretenir pour les plus urgentes nécessités, dans un intérêt commun, avec des hommes non soumis aux conventions mondaines, il n’eût point eu de l’Europe un tableau si coloré. Si les hasards de ses campagnes ne l’eussent fait pénétrer au cœur de vallées ignorées et de villages primitifs, hors des grandes voies internationales et loin de ces centres dits cosmopolites, mais où l'étiquette mondaine imposait l’uniformité, il n’eût pas eu des groupes humains une aussi nette conception, ni de leurs langages une aussi vivante idée.

C’est, d'autre part, comme officier qu’il comprend le peuple, bien plus sûrement que comme seigneur de paroisse, et par cette sympathie instinctive qui résulte généralement d’une action commune. Il ne craignit pas de paraître ici en homme de métier, et s’il peut être pris pour tel, ce n’est pas seulement parce qu'il combattit, critiqua, rédigea des ouvrages militaires, mais parce que cette formation et cette expérience influèrent sur ses idées générales et sur la façon dont elles s’enchaînent.

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