‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 22 sur 130 · L’'IDÉE DE PATRIE · texte numérisé non relu

L’'IDÉE DE PATRIE

Alors que les organisateurs de l’armée prussienne, et principalement Frédéric IT, considéraient le soldat comme le rouage infime d’une machine, mais qu’il faut bien traiter de peur qu'il ne s’abîme, et se montraient plus soucieux de « déformer leurs voisins que de former leurs sujets », suivant l’avis de Ligne même, le prince éprouve un respect tout français pour cet individu enrôlé volontairement. Il veille à ce que, bien nourri, bien équipé, soutenu dans sa marche par des airs bien étudiés, il n'ait à souffrir que des événements imprévisibles'. Sans doute l'intérêt du pays veut que des soldats soient bien soignés; mais il y a, dans le souci de Ligne, un sentiment de l'équité supérieur à cet intérêt.

Il veut que le soldat marche consciemment, par émulation et enthousiasme. Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans une étude approfondie de la stratégie de Ligne; nous n’en voulons tirer que ce qui résulte de la diversité de ses connaissances et de ses rapports avec les différents pays. Il se pose souvent comme arbitre entre leurs opinions. Or, l’importance des facteurs moraux dans la conduite du soldat, si elle fut généralement inconnue au XVIII‘ siècle, ainsi que l’assure le général de Heusch * fut plus longtemps dédaignée dans les pays du centre de l’Europe qu’en France.

Il croit à la relativité des choses, et c’est au nom de ce grand principe qu'il combat l'engouement régnant à cette époque pour le mécanisme de l’armée de Frédéric. Peutêtre cette irréprochable exactitude, cette correction sont-elles admirables en Prusse, parce que conformes à l’âme prussienne, mais on aura plus d'avantage à ne pas calquer les autres armées sur celle-ci, et à tirer parti habilement des ressources particulières à chacune : « Il n’y a point de marche, de règles, de principes invariables... pour le génie qui embrasse tout

1. « Il vaut mieux que tous les généraux du monde attendent, que de faire attendre un bataillon. » Préj. milif., p, 59. 2. Préface des Pré. milit., éd. du Centenaire.

d’un coup ce qu’il y a à faire suivant le genre de guerre et d’ennemi dont la formation et le caractère national le déterminent !.»

Ligne accorde la plus belle part à l'initiative. L’habitude de la précision dans ces combinaisons stratégiques lui donne une logique claire et précise, française en un mot, qui remplace chez lui le bénéfice de la culture scientifique.

D'autre part, les besoins de l’organisation militaire font envisager d’un point de vue opportuniste des idées que son insouciance naturelle lui aurait fait négliger : ainsi la question de la religion à l’armée. Le Prince a compris quelle importance il y avait à maintenir chez le soldat la foi religieuse. Elle diminue sa crainte de la mort et lui fait supporter avec plus d’humilité les petits inconvénients de la vie. Pour atteindre à l’union, point n’est besoin de métaphysique et de dissertations sur le dogme, mais de bonnes et précises exhortations, basées sur l'Evangile. Il ramène la religion, dans cette intention politique, à une telle simplicité que son catholicisme se rapproche de la religion réformée. Peut-être y a-t-il bien chez le Prince un dessein secret : puisque l’existence de la religion est une nécessité militaire, mieux vaut lui donner une forme qui puisse satisfaire le plus grand nombre des soldats de la Maison d'Autriche et établir un compromis entre le protestantisme de certains et l’orthodoxie du culte impérial, officiellement pratiqué à l’armée.

De même, ses idées politiques s’enchaînent fortement en s'appuyant sur son expérience militaire : l’État est semblable à une armée. [l lui faut une direction ferme, un chef unique, responsable, « un roi qui soit militaire afin de n'avoir pas à être soldat », qui assurera la paix en préparant la guerre, suivant l’adage latin. Dans cet État, les armes ne le cèderont pas à la toge.

Le Prince a toujours tenu à la prédominance du militaire sur le civil; ce sentiment ne fut pas étranger à la vexation qu’il éprouva en 1790 à voir signer les préliminaires de la paix par un commis de ministère alors que cet honneur revenait à lui-même. Sa hauteur à l'égard de certains ministres comme Thugut, vient de ce qu’ils n'avaient point fait leurs preuves

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