Mémoires, p
2. Supplément aux « Ecarts », Ann. P. de L., t. XII, 1922, p. 40.
la cohésion des hommes d’une troupe était resserrée du fait qu'ils étaient groupés suivant leur origine*. Il avait abondé dans ce sens et souhaité que les régiments échangeassent le nom de leur propriétaire contre celui de leur pays. (On eût dit : premier régiment wallon au lieu de régiment de Ligne.) Le lien serait ainsi mieux établi entre l’état militaire et l’état civil, et le goût du service viendrait par la suite. Le maréchal de Saxe demandait le service pour tous. Ligne n’a pas été aussi loin dans le problème du recrutement. Il ne songe qu'aux moyens psychologiques d'amener par la persuasion les citoyens à « l'obligation de servir la patrie ».
En dépit de toutes les supériorités que peuvent présenter les soldats professionnels, nourris et mûris sous les armes, — on peut toujours espérer provoquer cette vocation par les bons traitements et une solide paye, — le système idéal, afin d’assurer un nombre régulier d'unités, serait la milice. Naturellement ce système conviendrait surtout à ces « nations pleines d'initiative et d’élan, mais peu véritablement militaires, telles que la France ».
De l'esprit de corps, Ligne est donc passé au patriotisme, et du régionalisme au nationalisme — car, en Empire, ces deux termes peuvent s’accorder. Bien que composée de plusieurs nationalités, l’armée autrichienne est la plus « nationale », c’est-à-dire qu’elle contient, grâce à la superficie et aux sources de recrutement de l’Empire, moins de mercenaires que celle de France, ou de Prusse. Et c’est pourquoi Ligne la juge la meilleure. Il souhaite qu’elle devienne plus « nationale » encore par le choix officiel et l’expansion d’une langue « internationale ». Les mots ici semblent tendre au paradoxe; cependant « internationale » ne vise pas à un rapprochement des parties de l’Europe entre elles, mais seulement des parties de l’Empire.
La langue italienne, à cause du grand nombre d’éléments de cette nation qui, autrefois, à la suite de Montecuculli, s'étaient incorporés à l’armée autrichienne, avait un peu joué ce rôle, pas autant peut-être que le latin, compris des Hongrois.
Le prince ne dit pas ouvertement quelle langue il propose pour assurer la liaison. On peut déduire de son dévouement à
1. L'organisation de l’armée italienne en 1914-18 corrobore cette opinion, P. Hazard, L'Italie vivante, Paris, 1923.
la Maison d'Autriche et de son projet de la lier étroitement à la Prusse que cette langue est l’allemande, la plus parlée.
À ce propos, quel argument invoque-t-il pour justifier cette réunion? « Même langue, même intérêt. >» Voilà en quoi réside l’idée de patrie.
Ainsi quand le prince essayait de rassembler les membres de l’Empire au moyen d’une même langue, il voulait en faire un tout digne du nom de patrie. Ce mot qu’il avait employé d’abord pour les Pays-Bas, il l'avait par la suite étendu à tout le vaste domaine réuni sous le sceptre de la Maison d'Autriche, aux mains d’un prince lorrain.
Mais vint un moment, coïncidant d’ailleurs avec le soulèvement belge, où succédèrent à Marie-Thérèse, à Joseph IH, un monarque plus fait pour la tiare que pour le sceptre, puis un autre, « officier qui se retire avec sa pension » et accepte sa couronne des mains d’un autre empereur : Léopold II et François IT. Pour Ligne, l’attachement héréditaire de sa maison à leur maison subsiste, mais il ne se décuple pas de son attachement à leur personne. Envers et contre tout, il espère voir s’accroître encore l'étendue de l'Empire, et François IT régner de la Mer Noire jusqu’au Rhin. S'il bâtit encore des plans pour assurer leur gloire et leur prestige, c’est bien plus par devoir et par « antijacobinisme » que par élan. En même temps, l’armée se corrompt et dégénère.
Par contre, si les événements l’empêchent de retourner parmi eux, le prince ne cesse de porter intérêt aux Wallons rebelles. Rien de plus significatif : il s’est débarrassé de ses scrupules loyalistes en désavouant ces nouveaux « Belges », mais les « Wallons » qui s’illustrèrent autrefois sous ses ordres sont toujours chers à son cœur.
Il se charge d'introduire auprès de l’archiduc Charles quelques-uns d’entre eux et fait même à celui-ci cette vive réponse un jour de défaite : « Si 20000 Belges avaient été dans les rangs autrichiens, les Français ne seraient pas entrés dans Vienne. »
Il y a dans cette assurance plus que de la fraternité d'armes; il y a le lien qui existe entre gens de même pays.
C’est là le dernier stade du prince de Ligne dans son évolution du loyalisme au patriotisme. À son insu peut-être, il prouve combien la seconde idée dépasse la première, survit